DE CET AUTEUR
c — Oae IMmpôt soit volontaire, dit H. de Girardin, et tout ouvernemen t sera forcément bon ; il n'y aura plus de mauvais ouyemeineiit possible. » {L'Impôt, p. 348.)
Que dire à une pareille proposition ? Hélas ! Rien. Laisparler ses lecteurs.
r — L'impôt, dit M. de Girardin, doit être la part que
liaeun prélève sur Yexcédanl de ce qu'il dépense pour
ettre ce qu'il ne consomme pas à Tabri de tous les risques
'il est prudent de prévoir, et contre lesquels il est pos-
ible de s'assurer.
: La conséquence de cette définition se déduit ainsi : 1 Imposer «exclusivement ceux qui possèdent; aïs à qui n'a rien que son salaire, ne demander lEN. » {Idem, p. 258.)
Très-bien ! Monsieur. Mais^ avec votre impôt : c'est âxiolusivement le salaire qui paie ; et, la richesse, payant en apparence, ne paie absolument rien en réalité. Voyez les TKétmes générales.
Vous parlez d'assurance. Hais garantissez-^vous : de vol, âL*incendie, d'assassinat, de viol, de mauvaise éducation, de i3Aauvaise instruction, de révolution, etc., etc. ?
« — Â la place du mot autorité^ dit M. de Girardin, mettre « le mot assurance. » \Idem, p. 262.)
— Mais, Monsieur, toute assurance possible n'a d'bypo^ thèque, de caution que Vautorité. Une assurance, non assise &ur cette base, est une hypothèque sur les brouillards.
M. de Girardin regrette beaucoup que le décret du gou** vernement provisoire, en date du 26 avril 4 848, prescrivant Qu'il serait établi un bilan général de l'actif et du passif de kt Fromce n'ait pas été mis à exécution.
Ce décret n'a pas été mis à exécution, parce que pwse
que.c'était une folie. Et, plût au ciel I que ce fût la moindre de toutes celles commises par ce gouvernement I Ce bilan général est une folie : parce que la* totalité des 11. i^2
propriétés individuelles ne compose nullement le bilaa de la France. Écoutez plutôt :
« .^ Pour pouvoir appeler richesse de la nation^ la somme « des richesses individuelles^ il faudrait que tous les indi- « vidus participassent à cette richesse, puisque la nation se c compose de tous les individus sans exception, et que la c richesse^ n'étant pas une chose abstraite, il est assez diffl- « cile de concevoir qu'une nation soit riche, lorsqu'une « partie considérable de ses enfants est dans l'extrême be- « soin. Cependant cela est ainsi, et même dans toute l'Europe, « il n'y a nulle part plus d'indigents que chez les nattons « qu'on appelle opulentes. Bonàld. »
-«^ Avant de parler de faire l'inventaire d'une société^ il faudrait d'abord attacher, au mot société^ sa valeur vraie.
Eh bien! tant qu'il y a des sociétés, c'est-à-dire tant que la force fait le droit, la société est exclusivement composée des forts : les faibles étant leurs esclaves, quel que soit le nom qui leur soit donné : soit celui de serf; soit celui de citoyen.
Et quels sont les forts, quels sont les faibles?
Les forts sont ceux qui, si l'on suppose la propriété divisée en autant de parts qu'il y a d'individus, ont plus que leur part.
Les faibles sont ceux qui, sous la même supposition, auraient moins que leur part.
MaintenanI) en fait d'inventaire, et d'inventaire en pays d'esclaves, il ne s'agit pas seulement d'inventorier le matériel, il faut aussi inventorier le personnel. Un planteur estime la valeur de ses nègres. Et ceux-ci valent : en raison directe du développement de leurs facultés de production ; et en raison inverse du développement de leurs facultés intellectuelles, xjelativemen t au droit considéré comme indépendant de la force.
M. deGirardin s'imagine-t41 qu'un pareil inventaire serait foriulile : en époque d'ignorance sociale ; et, en présence de rinconipre^ibilité de l'examen?
Quant aul»yau^'^ 4 serait relatif au personnel et au matériel, comme l'inventaire»
Tout ce que les esclaves auraient acquis, en augmentation d^abrutissement relativement au droit, serait porté en gain. Ce qu'ils auraient acquis en développement d'intelligence, sous le même rapport, serait porté en perte.
Relativement au matériel, exclusivement alors sous la protection de la force, toute augmentation d'armée serait portée en gain ; et toute diminution en perte.
EsiH^e là l'inventaire et le bilan que demande M. de Girai^ din? et serait-ce sous ce rapport, qu'il s'écrie : Qu'est-ce fu'une comptabilité sane imentaire et eans bilan?
L'erreur de M. de Girardin est de s'imaginer : qu'uno société autonome doit s'administrer : comme une •maison do commerce achetant au meilleur marché, et vendant au plus cher; ou, comme une fabrique industrielle exploitant lés ouvriers, sous peine de se ruiner. Dans le fond, cela est bien un peo vrai pour nos sociétés, mais point à la manière dont l'entend M. de Girardin. La maison de commerce et ki fabrique ont pour base la sanction de la société ; et la société, en époque d'ignorance sociale et d'incompressibilité de l'exa- Ben, n'a de base que les révolutions.
L'erreur de croire qu'un bon commerçant est nécessaire- ■ent un bon ministre des finances, est une des plus déplofibles de l'époque* Le grand Frédéric assurait ; que^ s'il voulait punir une province, il lui enverrait des philosophes pour la gouverner. Un autre grand Fr4feric pourrait aasurar : que, û Dieu voulait ruiner une nation, il lui enverrait des banquiers pour l'administrer.
L'inventaire que demande M. de Girardin, je l'ai dressé, qoant au matériel et sur pièces officielles. Jl a été fait : en donnant aux faibles le plus de propriété possible ; et le moins possible aux forts. En voici le résultat :
Les tingt-sept centièbies de là population foss&dent les soixàmte-treize centièmes de la elchesse générale.
1% M. de Girardin veut publier, dans son journal, les preuves de ce que je viens d'avancer, il nous rendra à tous
un signalé service. Car un pareil fait est bon à vérifier. Et, s*il est vrai, il est difficile qu'il reste compatible avec Texistence de Tordre, en présence de Tincompressibilité de Texamen.
c — La dette publique a son grand-livre, dit M. de Girar- « din, mais la fortune publique n'a pas le sien. »
[rimpôt, p. 295.)
— Hélas! Monsieur. C'est que, tant que la dette publique existe, la fortune publrque n'existe pas. Vous-même avez dit, avec un jugement bien rare dans notre époque :
€ — L'inscription universelle... »
— C'est le nom.que donne H. de Girardin à la société rationnelle.
« — L'inscription universelle, c'est l'État /^r^tonf et n'em- « pruntant pas. »
— J'aime à croire : que, l'État de M. de Girardin vient seulement à prêter, lorsqu'il NE doit plus rien.
Du reste, on ne saurait trop lire les ouvrages de M. de Girardin sur l'impôt. Il prouve admirablement : que l'impôt actuel est essentiellement anarchique; et, tout le bien qu'il dit de son impôt à lui, et que je prouve être erroné, s'applique parfaitement à Venbrée du sol à la propriété collective. Seulement je répète : qm, cette entrée est essentiellement anarchique, avant que l'ignorance sociale sur la réalité du droit ne soit anéantie.
M. de Girardin termine son travail en disant :
« — La transformation de l'impôt en assurance, c'est l'as- < surance de tous contre toute révolutionf »
— Hoi je dis :
La transformation de l'impôt en assurance causerait la plus atroce des révoliîtions.
Avant d'arriver à l'examen de la Politique universelle, parcourons deux ouvrages écrits longtemps avant les 52 : le premier iniitulé^ de l* Instruction publique; le seconA^ Études politiques.
Au premier de ces ouvrages, M. de Girardin a donné pour épigraphe ce passage de Leibnitz : Celui qui est maître de rédueationpeut changer la face du monde.
C'est là une incontestable vérité. Mais, M. de Girardin a oublié de se demander : quand est-il possible de se rendre^ socialement^ maître de l'éducation ? Avant la réponse à cette question, le passage de Leibnitz, quant à la pratique : est complètement inutile. Je vais répondre à cette question.
Pendant toute l'époque où l'examen est socialement compressible, la société peut se rendre maîtresse de l'éducation, et se rendre, par conséquent, maîtresse de la génération. Sous une condition néanmoins : c'est, qu'au moyen d'une inquisition, elle empêchera l'instruction de rien enseigner de contraire à ce qui aura été établi, gomme yrâi, par l'éducation.
Vous voyez que, pour être maître du monde, il faut : non-seulement dominer l'éducation; mais aussi dominer l'instruction.
Dans ce cas : l'instruction est subordonnée à V éducation; la vérité au préjugé .
Quand l'examen est devenu incompressible, il est encore une circonstance où la société peut se rendre maîtresse de l'éducation ; et, par conséquent, maîtresse de la génération. C'est, lorsque l'ignorance sociale, sur la réalité du droit, se trouvant anéantie, l'instruction est nécessairement une, incontestable, et imposée ; non plus par la force ; mais, par la raison* Alors, la société donne à tous, à chacun, et avec le
même soin/réducation basée sur cette instruction. L'éducation, dès ce moment, n'est plus dominatrice de l'instruction; le préjugé ne domine plus la vérité ; mais, la vérité se trouve elle-même et imperturbablement, dominatrice du monde.
Il est une époque, entre la domination du préjugé et la domioation de la vérité, où le préjugé ne peut plus régner et où la vérité ne peut régner encore. Pendant cette époque, l'éducation et Tinstruction sont presque toujours nécessairement divergentes; il y a autant d'éducations différentes que de ftmilles, peut-être même que d'individus ; autant d'instructions différentes que d'éducations ; et, l'anarchie règne né* cessairement entre les individus, même au sein de chaque iQdividu. Cette époque est la nôtue.
L'introduction à ce travail de M, de Girardin, a pour épigraphe ce passage de lord Brougham : « C'est l'instituteur et « non plus le canon qui désormais sera l'arbitre des destinées « du monde, 9
— Si lord Brougham, au lieu de dire V arbitre des destinées du monde, avait mis le propagateur de l'anarchie, il aurait été plus près de la vérité. Nous venons d'en exposer Isi cause et la preuve. C'est ce que M. Michel Chevalier a parfaitement exprimé ^n disant : Si toute la France savait lire elle serait ingouvernable.
Quant aux destinées du monde, elles n'ont que deux arbitres possibles; le canon ou la vérité. Et, tant que la vériié éternelle ne peut dominer, à cause de l'ignorance sociale, le
canon reat^ seul ; dominateur.
Voici un passage de l'introduction qui, è lui seul, vaut un
gros volume.
c — Les meilleures institutions, dit M. de Girardin, lorsque « l'instruction d'un peuple n'est pas assez profonde, assez « générale pour en développer le germe, ne sont que des c éléments de perturbation jetés dans la société, car elles « créent des besoins qu'elles ne peuvent satisfaire; elles pro- « diguent les droits et les devoirs ; elles affaiblissent les gou-
« VêrnoBients, qui, A force de multiplier les lois, se mettent c dans l'impossibilité de les appliquer; elles concentrent A û Texcès, dans quelques têtes ardentes à les recueillir, les '< idées qu'une population tout entière doit insensiblement c absorber. Ces idée s fermentent, font explosion faute d'i^ € sue; c'est ainsi que les institutions qui produisent plus dé «^rce qu'elles ne peuvent utilement en employer, périssent c par l'excédant qu'il leur faut comprimer.
« C'est le danger auquel s'expose tout gouvernement dont c la pensée première n'est pas de mettre en harmonie Tin» c struction et la constitution d'un peuple.
« Aux constitutions, comme aux édifices, il faut un sol « ferme et nivelé.
c L'instruction donne un niveau aux intelligences, un sol c aux idées.
« L'ignorance d'un peuple, quelqu'épaisse qu'elle soit, est
< une surface sans consistance; un préjugé en désuétude ff rébranle en tombant ; une idée nouvelle qui surgit, l'é« c meut autant qu'une commotion volcanique.
c L'instruction des peuples met en danger les gouverne-
< ments absolus; leur ignorance, au contraire, met en péril c iM gouvernements représentatif, car les débats parlement c taires, pour révéler aux masses l'étendue de leurs droits, « n'attendent pas qu'elles puissent lés exercer avec disceN « nement.
« Et dès qu'un peuple connaît ses droits, il n'y a plus « qu'un moyen de le gouverner, c'est de l'instruire. »
{De l'Instruction publique, p. 7, 8.)
Quelques réflexions sur ce passage :
« — Les meilleures institutions^ lorsque Vinstruction d'un « peuple n'est pas dissez profonde, assez jrfn^raf^ pour en dé- « velopper le germe ne sont que des éléments de perturbation « Jetés dans la société, car elles créent des besoins qu'elles « ne peuvent satisCaire.*. »
wm. Gomment M. de Glrardta veut41 que rinstruciton soit
UNE, quand il y en a autant que4'in(lividus? Gomment vettt-*il qu'elle soit profonde et généhjxe, tant que le paupérisme existe : ce qui la rend le monopole des riches à Texclusion des pauvres? Et, comment veut-il que l'instruction, pour ce qui s'en répand conts^usement dans les masses, ne vienne point à créer ides besoins qu'eUea ne peuvent satisfaire : tant qu'elles sont impuissantes pour anéantir un paupérisme, croissant comme la richesse dévslQppée par l'instruction ?
« — Elles prodiguent les droits et les devoirs. »
— Oui, pour arriver à les faire nier : ce qui est arrivé à H. de Girardin, niant le bien et le mal, etc.
« — Elles affaiblissent les gouvernements, qui, à force de « multiplier les lois : les mettent dans l'impossibilité de les « appliquer. »
— Et finissent par porter à l'idée de se passer de gouver* nement et de lois, comme le recommande H. de Girardin.
c — Elles concentrent à l'excès, dans quelques tètes ar« « dentés à les recueillir, les idées qu'une population tout « entière doit insensiblement absorber. »
— Gomme la tête ardente de H. de Girardin a recueilli les idées d'absence de religion, de bien, de mal, d'abolition du mariage et de réglementation du salaire.
« — Ces idées fermentent, font explosion faute d'issue. »
— Vous concevez : qu'un gouvernement ne peut laisser professer ces belles idées; et que, plus elles seront comprimées, plus elles se répandront, dès que l'examen est devenu incompressible. Remarquez d'ailleurs : que, le matérialisme de la prétendue instruction leur donne, pour ainsi dire, une protection scientifique.
« — C'est ainsi que les institutions, qui produisent plus « de forces qu'elles ne peuvent utilement en employer, pé** « rissent par l'excédant qu'il leur faut comprimer. »
— M. de Girardin aurait dû remarquer : qu'en présence
de rignorance sociale sur la réalité du droit, et de l'incom* pressibilité de Texamen, tofites les institutions produisent nécessairement, plus de forces qu'elles ne peuvent utilement en employer ; et, doivent, nécessairement, périr par Texcédant qu'il leur faut et qu'elles ne peBvent comprimer.
c — Cest le danger auquel s'expose tout gouvernement
< dont la pensée première n^est pas de mettre en harmonie « l'instruction et la constiiutiop d'un peu pie. >
— Comment voulez-vous mettre en harmonie une instruc* tion ^t nie le droit, avec une constitution, dont l'essence est de prétendra établir le droit?
« — Aux constitutions, comme aux édifices, il faut un sol « ferme et nivelé.
< L'instruction donne un niveau aux intelligenc es, un sol t aux idées. »
— Oui, quand l'instruction est uneei incontestable; mais, quand il y en a autant que d'intelligences ? Quant au sol ferme et nivelé, donné aux idées par le matérialisme, c'est le néant.
« — L'ignorance d'un peuple, quelqu'épaisse qu'elle soit, c est une surface sans consistance; un préjugé en désué-
< tude l'ébranlé en tombant; une idée nouvelle qui surgit, « l'émeut autant qu'une commotion volcanique. »
— C'est vrai. Et tous les peuples sont ignorants : tant qu'il y a des peuples; tant qu'ils n'obéissent point au droit réel, nécessairement unique. Et, en présence de l'incompressibilité de l'examen, tous les préjugés tombent nécessairement en désuétude; et des idées nouvelles les émeuvent nécessairement, comme des commotions volcaniques : parce qu'alors ces idées sont, nécessairement, anarchiques. ^
« — L'instruction des peuples met en danger les gouver* c nements absolus. »
— Oui : parce qu'alors toute instruction est nécessaire* ment négative, destructive^ anarcbique.
« — Leur ignorance, au contraire, met en péril les goti- € vernements repo&sentatifs. »
— Et, le péril est alors inévitable : tout gouvernement représentatif étant, nécessairement, Texpression de Tignorance sociale sur la réalité du droit.
« — Car les débats parlementaires , pour révéler aux a masses l'étendue de leurs droits, n'attendent pas qu'elles « puissent les exercer avec discernement. »
— Et pour qu'elles puissent les exercer avec facilité, M. de Girardin leur dit : Qu'il n'y en a pas.
« — Et dès qu'un peuple connaît ses droits, il n'y a plus « gu'un moyen de le gouverner, c'est de l'instruire. »
— Et, pour l'instruire, M. de Girardin veut conserver le paupérisme, ignorance inévitable, ou veut le détruire par des moyens u topiques. Ou bien encore, il dit que l'instruction : c'est l'absence de religion, de bien et de mal, de devoir et de droit, l'abolition du mariage, et la réglementation du salaire.
«—-L'expérience démontre, dit M. de Girardin, que « lorsque l'instruction élémentaire est le privilège de quel- « ques-uns et non l'obligation de tous, elle ne fait que des « victimes* » {De l'Instruction publique, p. 41*)
— M. de Girardim s'imagine-t«il : qu'en conservant le paupérisme j ou, qu'en prétendant l'abolir par des moyens utopiques'; l'instruction, même élémentaire, sera le partage de tous ? Et, si même cela pouvait être : l'instruction élémentaire de M. de Girardin consiste à savoir lire et écrire* Or^ M* Michel Chevalier a dit avec j9ste raison : que, si la France savait lire, elle serait ingouvernable* Et, alors, M. de Girardin n'avait pas, encore imprimé : que, l'instruction consiste à nier le Sien et le mal, le droit, le devoir, etc.
« — Sans l'instruction élémentaire généralement répan- « due, dit M. de Girardin, la superstition, dans les époques « de transition, fait faire de rapides progrès à l'incrédulité, « et l'incrédulité à la démoralisation d'une nation ; car toute
c ioeiétéqui remet en éhmte l'existence de dieu, mt la c sienne en question. » {De flnstruetion publique, p. 18.)
— Est-ce pour cela que M. de Girardin commence sa Politique universelle en disant : Je suppose^ je teux supposer que Dieu n'existe pas? Donnera-t-il cette hypothèse, ce doute, pour base de l'instruction élémentaire?
La première partie de cet ouvrage a pour épigraphe :
€ — Versez ^instruction sur la tête du peuple, vous lui « devez 06 baptême, Lherhiniee. »
— C'est très-bien ! Mais, pour faire un civet, il faut un lièvre; et pour donner, socialement, une instruction, il faut en avoir une. Or, quand il y en a des milliers, socialement, c'est que, socialement, il n'y en a aucune. Faut-il donner l'instruction : qu'il n'y a ni Dieu ni diable, c'est-à-dire ni peine ni récompense après la mort; et, que le tout est d'être assez fort pour, per fas et nef as, satisfaire toutes ses passions aux dépens des faibles? Ce serait un singulier moyen d'avoir de l'ordre et de la moralité !
« — Si l'enfant est mal élevé par ses parents, dit M. de € Girardin, l'instituteur le plus habile perdra son temps à « corriger de mauvais penchants. »
( Idm, p. 87.)
— Et M. de Girardin veut que l'éducation des enfants soit confiée aux parents.
A cet égard, voici un passage d'Âristote que je voudrais pouvoir répéter à chaque page :
« Tous les membres du corps social ont une même fin, Té-
< ducation doit donc être une et la même pour tous, d'où il « suit qu'elle doit être publique et ne peut être particulière. « Malheureusement, celle-ci a prévalu de nosjours. On isole « les enfants, on les instruit à l'ombre, chaque père ne con-
< suite que ses vues et ses goûts, cependant, ce qui estoom*
< mun à tous, doit être appris en commun : un citoyen n'est « pas à lui, mais tous appartiennent à la cité. Chaque ind1«
c vidu est un membre du corps social, et l'éducation de la f partie doit élre en rapport avec le tout. »
{Politique, liv. vili, ch. v.)
H. de Girardin énonce quelquefois des propositions passablement singulières.
« — Dans une société bien organisée, dit-il, les hommes « de loisir ne doivent pas plus être tolérés que les men- « diants. » {Abolition de Vmtorité, p. 69«)
— Moi, je dirais : Dans une société bien organisée, il n'y a ni hommes de loisir, ni mendiants.
A la vérité, ce n'est là qu'une affirmation comme celle de M. de Girardin. L'essentiel est de dire : Comment il est possible que la société soit bien organisée. C'est ce que je ferai. Et, je ne dirai point que, pour arriver à ce but, il ne doit y avoir : ni religion, ni bien ni mal, ni mariage, ni liberté du salaire, etc.
M. de Girardin, avons-nous dit, veut que les parents restent maîtres de l'éducation des enfants. Néanmoins il sent, à son insu, pour ainsi dire, que cela ne doit pas être. Écoutez !
« — On est coupable d'imprévoyance, dit-il, lorsqu'on « tarde un jour de trop à s'emparer de l'enfance; les soins c qu'on lui donne sont la première condition de moralité, du c bien-être et de la gloire des nations.
« Le nombre des enfants en âge d'apprendre à lire est dans c la proportion du sixième environ du chiffre total de la popu- « lation ; cela fait près de six millions d'enfants, de l'éducation c et de l'instruction desquels le gouvernement pourrait s'il « voulait devenir le maître. C'est plus qu'il n'en faudrait pour < conquérir sûrement l'avenir et consolider nos institu- « tiens! » {Idem, p. 368.)
— Hélas ! non Monsieur. Pourrait s'il voulait est une utopie en présence de l'ignorance sociale et de l'incompressibililé de l'examen. Et même, s'il pouvait et voulait moralement, il y aurait encore impossibilité matérielle : tant que
— isole sol n*e3t point entré à la propriété collective. Voyez les Théories générales.
« — Que désormais, ajoute M. de Girardin, aucun enfant « ne naisse donc plus, qu'il n'apprenne à lire dans le double c catéchisme de la foi religieuse et de la foi politique, »
— Des catéchismes de foi religieuse et de foi politique, socialement imposés, en présence de l'incompressibilité de l'examen ! M. de Girardin n'y pense pas. Est-ce dans ces catéchismes qu'il voudrait insérer : l'absence de religion, de mariage et de liberté de salaire?
Depuis cette époque, M. de Girardin a répudié tout catéchisme de foi religieuse, il devrait bien maintenant répudier tout catéchisme de foi irréligieuse. Si les premiers sont les bases du despotisme ; les seconds sont les sources de l'ana rchie. Et en vérité, le despotisme est encore moins mauvais que l'anarchie.
Nous arrivons aux Éludes politiques de M» de Girardin.
« ^ La paix, dit-il, qui est un bienfait pour les peuples, de- € vient lorsqu'elle se prolonge — particulièrement dans les « États où la liberté de la presse a déjà fondé son empire -a un obstacle dont peut-être ils ne se rendent pas assez exac- « tement compte. La paix qui fait poser les armes à l'écrit de « conquêtes, les fait prendre à Tesprit d'alité. Aux rivalités « de nations succèdent alors les rivalités de principes. 9
(Études politiques, p. 160.)
— M. de Girardin est un habile observateur. Ce qui lui manque est de ne voir que les faits, et de ne point en rechercher les causes. Je lui en demande pardon, mais il ne voit pas les choses d'assez haut.
Là où règne la liberté de la presse^ là existe déjà l'incompressibilité de l'examen. Là où règne l'incompressibilité de l'examen et où l'ignorance sociale sur la réalité ^u droit n'est point anéantie, le despotisme et l'anarchie, ou la conservation et la révolution, sont en présence. Quand les nations sont en guerre pour la question d'équilibre, la guerre des principes parait s'arrêter un instant. Mais, peu à peu, les guerres internationales deviennent elles-mêmes des guerres de principes; et celles-ci ne peuvent finir : que, par l'anéantissement de l'ignorance sociale sur la réalité du droit; anéantissant les nationalités.
a — L'anarchie est dans nos lois, dit M. de Girardin ; n'y « peut-on mettre un terme? » {Idem, p. 161.)
— Hélas! non. Monsieur; si ce n'est par l'anéantissement de l'ignorance sociale. Et, cette igoora&oe, vous faites tous vos efforts, pour qu'elle ne cesse point d'exister, en cherchaDt
à faire accepter, comme bases sociales : Tabsence de religion ; l'absence de mariage ; et la réglementation du salaire.
« — VtMtruction départie au peuple dans une certaine • mesure, est devenue, dit M. de Girardin, une nécessité de a gouvernement ; elle est encore facultative ; nepeut-on la « rendre obligatoire?»
— Impossible, Monsieur, tant qu'il y a des milliers d'instructions qui toutes se prétendent l'instruction réelle. Vous, par exemple, votre instruction serait : qu'il n'y a ni Dieu ni diable^ ni bien ni mal ; que le mariage doit être aboli ; que le salaire doit être réglementé. Les instructions de MM. tels et
tels seraient qu'il faut abolir la propriété qu'il faut
abolir l'hérédité qu'il faut Hélas! Monsieur; la première chose serait de savoir qu'on ne sait pas : dès que l'on ne peut prouver, d'une manière rationnellement incontestable, la véçité de ce que l'on prétend savoir.
« — La liberté de la presse, dit M. de Girardin, fait plus c de mal que de bien ; ne peut-on obtenir le résultat conc traire?» {Études politiques, p. 160.)
— En époque d'ignorance sociale sur la réalité du droit et d'incompressibilité d'examen, la liberté de la presse fait plus de mal que de bien, quant à l'existence actuelle de Tordre ; mais, la compression de la presse en fait tout autant. La liberté delà presse n'est compatible avec l'existence de Tordre : qu'après l'anéantissement de l'ignorance sociale.
c — La science économique existe dans les livres, dit M. de • Girardin, ne peut-on la faire passer dans les faits? »
— Ahf la science économique existe dans les livres. Serait-ce, par hasard, la réglementation du salaire qui en serait la base? Quand H. de Girardin voudra, je lui prouverai : que, la prétendue science économique est la source de toutes fof utopies prétendues socialistes.
c — La concurrence, dit M. de Girardin, finit par détruire c tout ce qu^elie fonde; ne peut-pn concevoir un système qui « loi permette de fout fonder et Tempécber de rien détruire? »
— C^est possible, Monsieur : en établissant la concurrence au critérium de la raison ; et, en détruisant la concurrence au critérium de la force. Mais, pour cela, il faut connaître ce qui est ordonàé par la raison : ce qui est absolument impossible^ en époque^ d'ignorance sociale sur la réalité du droit.
« — Le traitement du clergé est trop faible, dit M. de c Girardin ; son exiguité l'oblige à se faire du casuel une « ressource qui a le grave inconvénient, par ce temps où l'on compte plus exactement qu'on ne raisonne logique* ment, où l'arithmétique l'emporte généralement sur la piété, i*affaiblir l'autorité religieuse et de déconsidérer le caractère ecclésiastique. S'il est vrai, comme je le crois, que la force intellectuelle soit la seule qu'on puisse opposer TiCTORiEUSEMENT au principe démocratique lorsqu'il a prévalu, qu'elle seule peut le contenir et le diriger; un prêtre et un instituteur éclairés et considérés impertent plus au maintien de l'ordre moral et matériel que quelques soldats désœuvrés, c Le clergé recevrait donc ifne augmentation de traite* c ment. 1» {Études politiques, p. 183.)
^- Je ne cite point ce passage pour mettre en opposition la CROYANCE de M. de Girardin en 1842 avec sa croyance en 1 852. Je désirerais, seulement, qu'il voulût en conclure : que, dans notre époque, il ne faut plus croire mais satoir; et, qu'il ne faut point quitter une croyance, pour en revêtir une autre.
c — Ce n'est plus en France, dit M. de Girardin, depuis c que la diffamation y règne sous le nom de la liberté de la « presse que les fonctions publiques compensent la modestie c des traitements, par la considération et l'importance sociales» c Une opposition inconséquente avec le principe démocratique « qu'elle défend , à force de déblatérer contre les fonctioDS « publiques, aura bientôt fini par n'en plus faire que le pis* « aller des intrigants et le refuge des incapables. Aussi est-il « juste de reconnaître que si la royauté n'a pas d'ennemis
« plus dangereux que ses courlisans, il est également vrai de « dire que la démocratie n'a pas d'adversaires plus redou- « tables que ses apôtres ; les flatteurs de la démocratie et ceux « de la royauté sont égaux en lumières, en prévoyance et en « désintéressement. » {Études politiques, p. 186.)
— C'est bien vrai, Monsieur ; mais, ne voyez pas seulement les faits, voyez les causes. En époque d'ignorance sociale et d'incompressibilité d'examen, toussent nécessairement aveugles et imprévoyants. Quant à être désintéressé, personne ne peut l'être, sans être un sot, vis-à-vis d'une science matérialiste ; et personne n'aime à jouer le rôle d'un imbécile.
Le passage suivant, sur le journalisme, est admirable :
« — Le Français, dit M. de Girardin, qui n'ayant pu réusf sir à devenir avocat, médecin ou professeur, parvient à se « faire admettre parmi les collaborateurs inconnus d'un « journal pour disserter sur toutes les questions les plus « élevées comme les plus ardues de la politique et de l'ad-
< ministration — ce qui est malheureusement trop facile, « puisqu'il n'est pas nécessaire pour cela d'avoir rien appro- • fondi, d'avoir rien vu, — celui-là n'exerce pas un droit, « mais une profession; car il n'écrit pas pour satisfaire un « besoin impérieux de son esprit ; mais afin de pourvoir aux « nécessités de son existence : Celui-là fait du journalisme.
« Ce qui vient d'être dit est encore plus vrai du Français « qui signe ou dirige un journal; celui-là, le plus souvent, « adopte les opinions de ses rédacteurs, sans être en état de c les discuter si elles différent, de les rectiRer si elles se con- « tredisent; peu lui importe qu'elles soient justes ou fausses : t elles ont tort si l'abonné réclame contre elles, elles ont c raison si aucun ne manque à la liste de renouvellement, c. Il n'a que cette base pour asseoir son jugement. C'est là f ce qui explique pourquoi les journaux ne sortent jamais du « cercle étroit de leurs discussions, pourquoi ils tournent
< sans cesse, variant sans fin les mêmes banalités ; pourquoi f il ne s'y rencontre jamais une idée neuve, pourquoi il ne
« s'y produit jamais une opinion spontanée, pourquoi les « mutations qui surviennent dans le personnel des rédac- « teurs restent inaperçues des lecteurs. C'est, il faut le dire, c qu'un journal n'est pas fait par ses rédacteurs, mais par • ses abonnés } c'est qu'il n'y a pas à Paris deux journaux où « la préférence serait donnée aux premiers sur les seconds, « où une proposition utile, mais aventureuse l'emporterait « sur une quittance d'abonnement. Ou^i^d une nécessité « existe, la nier n'empêché pas de la subir ; disons donc ce « qui est vrai, aussi bien la vérité n'est jamais, qu'une quest tlon de temps, et la taire ce n'est au plus que l'ajourner. « Or, ce qui est vrai, c'est que le joumalisnie, s'il était fait « autrement, ne vivrait pas un an. Le journalisme est un « commerce ; la loi l'a déclaré tel; veut-on qu'un journal prosc père? il faut en confier la direction à une de ces médiocrités « qui vivent aux dépens du parti qui les éeoute. Veut-on « l'anéantir? il suffit de lui donner pour chef un homme supéa rieur et indépendant, qui ait des convictions et des idées. « En théorie, ceci peut paraître un paradoxe; mais dans « l'application ce n'est qu'un lieu commun facile à expliquer. « Déranger des opinions faites, contrarier des idées reçues, « réformer des jugements arbitraires, c'est exercer sur l'es- « prit de l'abonné une violence qu'il pardonne rarement^ « c'est le contraindre à douter de son infaillibilité, c'est trou- « bler le repos de ses facultés intellectuelles et exiger d'elles « un effort inaccoutumé, conséquemment pénible ; c'est, au « lieu de le bercer en cadence, l'éveiller en sursaut ; en moins « de mots, c'est le perdre à jamais. Le journaliste ne vit « qu'à la condition de n'être rien par lui-même, de ne pen- « ser que par autrui, de s'assimiler à l'abouné, de n'avoir ni
« la valeur du fond, ni l'éclat de la forme »
{Études politiques, p. 408.)
•^ Je le répète, ce passage est admirable. Mais, en époque d'ignorance sociale sur la réalité du droit et d'incompressibilité d'examen, il est impossible qu'il en soit autrement. Quand
il n'y a de critérium de vérité que la force, pourquoi l'opinion d'un Iiomnae céderait-elle à l'opinion d'un autre homme? voilà pourquoi un journal ne doit exprimer que l'opinion de ses abonnés. Si ses abonnés sont sots, il doit être sot : sous peine de mort. Je connais un journal, rédigé par des gens de beaucoup d'esprit, qui se donnent un mal horrible, pour être aussi sots que possible.
« — Le journalisme, dit M. de Girardin, qui prépare le « triomphe de la démocratie ne fait que hâter, à son insu, t sa propre défaite, ou tout au moins sa transformation; « car le journalisme tel qu'il existe, et la démocratie telle t qu'elle s'annonce, seront incompatibles. »
{Éludes politiques,^. 410.)
— Laissez, Monsieur, le journalisme tel qu'il existe, cl la démocratie quelle qu'elle soit, s'égorger mutuellement. L'ordre est incompatible avec leur existence. Les journaux n'en sont pas moins utiles. Par les maux qu'ils causent, par l'anarchie qu'ils excilent, ils feront senlir le besoin de la vérité. Et, en époque d'ignorance, il n'est rien au-dessus de ce résultat.
« — La liberté de la presse n'est pas, ne saurait être, dit « M. de Girardin, ce qu'on a le tort d'appeler ainsi ;
« Ne respecter rien, ni la religion, ni la loi, ni la vérité, • ni la fiction. »
— Comment voulez-vous que, des hypothèses que l'on prétend imposer comme des vérités, au moyen de sopbismes, puissent être respectées, à une époque où il n'y a de vérités que celles déclarées telles par la force ; et cela, quand il est possible de dire : que, ce ne sont que des hypothèses et non des vérités?
« — Tourner en dérision, institutions, hommes et chosfes. »
— Mais, Monsieur,' la dérision est une arme puissante. Et pourquoi voulez-vous, qu'en époque de force, on néglige une arme; et une arme puissante?
« — Remettre sans cesse en question tout ce qui a été ré- « solu, tout ce qui devrait l'être irrévocablement. »
— Mais, Monsieur, on ne remet jamais en question que ce qui a été mal résolu. Deux et deux font quatre n'est jamais remis en question. Vous voudriez bien : que Tabsence de religion, Tabolition du mariage et la réglementation du salaire fussent irrévocablement résolues. Mais, Monsieur ;^c'est demander ; que deux et deux font cinq, soit une décision irrévocable,
« — Dénaturer etobscurcir tous les faits. »
— Comment voulez-vous qu'il en soit autrement, quand les faits ne peuvent êlre vus que par l'esprit de parti. Un ictérique voit nécessairement tout en jaune.
a — Nier ou exagérer ce qui est vrai, affirmer ce qui est a faux, rendre vraisemblable ce qui est imaginaire. »
— Tout cela, Monsieur, en époque d'ignorance et d'incompressibilité d'examen, peut se faire avec la meilleure foi possible. Cela n'est pas étonnant, quand il n'y a de vrai, socialement, que ce qui est déclaré tel par la force. Chacun, naturellement, prétend à être le plus fort.
« — Traiter de tout sans approfondir rien. »
— Et que voulez-vous approfondir, Monsieur, tant que la vérité reste ensevelie au centre du globe? Personne plus que vous n'a approfondi ; et vous êtes arrivé : à nier la nécessité de la religion, pour base d'ordre; à vouloir abolir le mariage; et à vouloir réglementer le salaire...
J'abrège, et ne cite pas mille autres vices que vous trouvez, et avec raison, à la liberté de la presse. J'arrive à la fin de votre critique.
« — Spéculer, dites-vous, sur tout; sur l'honneur et la « honte, le dénigrement et l'apologie, l'erreur et la vérité, le « bien et le mal.
« Vivre d*injures et d'injustices, de diffamations et de cac lomoies;
« Ne reconnaître enfin d'autre Dieu sur la terre que l'a- « bonne, et lui tout immoler pour se le rendre ou se le cont server propice : — Les croyances les plus saintes, les idées f les plus justes, les intentions les plus droites, les actions c les pli^ honorables, les renommées les plus glorieuses !
« Tout cela peut constituer le bon plaisir du journalisme, « mais rien de cela ne saurait dériver du droit politique de « publier et faire imprimer son opinion. Là s'arrête et doit « s'arrêter la liberté de la presse. »
•— ' Depuis, Monsieur, vous avez suffisamment réfuté cette erreur. En époque d'ignorance sociale et en présence de l'incompressibilité de l'examen, vous ne pouvez demander à une opinion que d'être sincère ; et, le seul juge de la sincérité des opinions est l'éternelle justice.
c — Faites imprimer des pamphlets, ajoute M. de Girar- € din, mais sign£Z-les. » /
— Bravo ! Monsieur. C'est à vous, peut-être, que l'on doit d'avoir fait exiger la signature des journalistes. Sans doute, c'est une belle et grande chose. Mais, c'est complètement inutile en présence de l'ignorance sociale.
« — Nul, dit M. de Girardin — ne fût-ce qu'une seule c fols en toute sa vie — n'a touché au journalisme sans une «souillure, un regret ou un remords.
c Le journalisme rend l'injustice si facile, l'ignorance si « présomptueuse, l'envie si redoutable, la vengeance si « prompte, qu'il faut être bien impassible, bien éclairé, bien « modeste^ bien généreux, pour résister au premier mouve- « ment de son esprit, à l'emportement d'une idée, d'un mot, < d'un trait, pour faire à un scrupule le sacrifice d'une phrase « ardente, qui n'a pas eu, qui n'aura pas le temps de re- « froidir. »
— Tout cela est vrai, inévitable peut-être, en époque d'i- .. gnorance sociale et d'incompressibilité de l'examen. Hais,
c'est précisément le mal que cause nécessairemeul la liberlé de la presse, mal qu'il est heureusement impossible d'empêcher, qui seul peut faire sentir le besoin de vérité. M. do Girardin ajoute :
« — Le mal que fait le journalisme, dites-vous, est ample- « ment compensé par le bien quUl fait. Alors il faut recon- « naître que le journalisme est modeste, car il montre ou- « vertement le mal et cache soigneusement le bien.
« Le bien, je le cherche avec bonne foi, et ne l'aperçois
« pas; le mal, je le vois partout. »
^-^ Ëb, Monsieur! le mal que pi'oduit la liberlé de la presse e&L précisément le seul bien qu'elle puisse causer en époque d'ignorance. Elle seule empêche la durée d'un même despotisme ; elle seule cause les oscillations entre le despotisme et Tanarchie; oscillations croissant continuellement : en raison directe, pour le mal qu'elles produisent; et, en raison inverse, pour la durée de chacune d'elles.
Depuis 1789, nous avons déjà eu bien des oscillations entre le despotisme et l'anarchie; cela vous a-t-il fait sentir le besoin d'ordre en dehors de ces oscillations ? Hélas ! non. Car, vos doctrines sont infiniment plus anarchiques que toutes celles des prétendus socialistes qui vous ont précédé. Il en viendra peut-être d'autres qui renchériront sur vous. La seule anarchie peut abaisser les cataractes de ceuxj qui, comme vos adversaires, veulent conserver la société actuelle; ou qui, comme vos partisans, veulent anéantir le jpaupérisme par l'absence de religion , l'abolition du mariage et la réglementation du salaire.
En parlant du journalisme, M. de Girardin dit encore :
« — Que de passions mauvaises il fait fermenter ! Que de « préjugés il flMe servilement! Que de vérités il méconnaît « ouvertement ! Que d'erreurs il propage ! Que de faux juge- <c meuls il rend ! Que de désordre il jette dans les esprits ! « Que d'opinions consciencieuses il a égarées en leur mon-
a Irant un bul où elles ne pouvaient atteindre, et leur cachant « un abîme où elles devaient s'engloutir ! »
— Eh bien ! Monsieur, sauf la servilité, vous n'avez fait que tout cela depuis que vous êtes journaliste. Et, de la meilleure foi possible : car, je réponds de votre bonne foi comme de la mienne.
Ici, suivent trois pages d'une admirable critique; puis, M. deGirardin se demande :
« — Le journalisme est-il ce qu'il doit être? »
— Oui, Monsieur, il est ce que les circonstances le font ^(re^ eu présence de Tignerance sociale.
« — Ne peut-il devenir meilleur? »
— Non, Monsieur : tant que l'ignorance sociale n*est point anéantie.
« — Peut-il être pire ? — Pire. Cela est impossible* »
— Vous vous trompez, Monsieur ; il empirera continuellement : jusqu'à ce que l'ignorance sociale soit anéantie.
Et^ c'est ce qu'il y a de plus heureux pour l'humanité.