ÉPILOGUE
Le 25 février 1848, j'écrivais h M, de Girardin :
<t — Les utopies vont s'égorger mutuellement. C'est seu- < lement après leur mort que je puis paraître. Attendons ! » (Voyez ma lettre de novembre 48, à M. E. deCirardin, insérée en partie dans le journal la Révolution démocratique et sociale, interrompue par la mort de ce même journal, le 13 juin 1849.)
Dans cette même lettre, partie déjà insérée dans ce journal, je disais encore :
« — Vous vous êtes souvent étonné de ce que je n'aie « point trouvé à publier mon travail. Rien n'est plus simple c cependant. Je vais vous l'expjiquer.
« P'abord, je suis prolétaire. Je ne puis imprimer par « moi-même, qui n'ai souvent que du pain et de l'eau pour a me nourrir.
« Vous concevez ensuite : que, je ne trouverais pas un « éditeur assez sot, pour imprimer un ouvrage qui condamne « tous les partis.
« Beste la presse périodique*
«1 Hais cette presse n'est autre que l'ensemble des partis. « Si un des journaux accueillait mon travail, il mourrait. « Et c'est ce qui vous a fait reculer.
« Vous concevez en outre : que, je ne pouvais me préff srntcr aux partisans de l'ancienne société. Quant aux par-
« fisans de la nouvelle, ils se divisent en politique^ et en « socialistes. Les politiques se basent sur le vote universel. « Comment voulez-vous que ceux-ci me protègent? Je suis, « ou j'ai été lié avec la plupart d'entre eux. Tous m'estiment. « Mais^ tous me regardent comme un fou. En voici la raison :
« Vous savez, leur ai-^je toujours dit : que, pour moi, \^ a monarchie, sous quelque forme qu'elle puisse se masquer, « représente l'ancienne société; et, que je considère celte ce société comme condamnée à mourir dans les convulsions a de l'anarchie. Aussi, j'adore vofre république ayant pour a expression le vote universel : parce que, pour moi, c'est le a beau idéal de l'anarchie, de cet enfer social dans lequel « l'ancienne société doit expier ses crimes. Ce sera seule- « ment : lorsque les monarchies et les républiques se seoc ront rendues également impossibles ; que, le besoin d'ordre a par la vérité, pourra se faire sentir; et, alors, monarchie a et république seront identiques : la monarchie de la raison^ a et la république de tous. »
« Vous concevez, Monsieur, que les républicains m'au- « raient eu en horreur, s'ils ne m'avaient estimé. Ils se conn tentaient de ^re : C'est un fou, mais c'est un honnête « homme.
c Aurais-je mieux fait de m'adresser aux socialistes? € Voyons!
« Le Saint-Simonisme, c'est le despotisme d'un homme.
« Le Fouriérisme, c'est le despotisme des passions.
« Le Communisme, c'est le despotisme de la folie (1).
« L'absence de communauté el de propriété, c'est le des- « polisme de la logomachie.
« Le reste, c'est le despotisme du galimatias.
« Que voudriez-vous que j'eusse été faire dans celte ga- « 1ère?
« Et, cependant, les socialistes ont raison. L'avenir est à c eux, mais à aucun d'eux. L'avenir est à la vérité.
« Tous les socialistes s'époumonent à crier : union ! L'u- « nion, en dehors de la vérité incontestablement démontrée, « comme constatant l'identité possible entre l'intérêt de tous « et l'intérêt de chacun ; el, cela, quand la foi n'est plus pos- « siblel il faut être fou pour y penser, archi-fou, plus fou, à « soi seul, que tous les fous de Bedlam et de Charenton 0 réunis.
« Notez, néanmoins, que tous je les estime, les aime et c les respecte. Tous ont en vue le bien de l'humanité. C'est « tout ce qu'il est permis d'exiger d'eux. C^r, si les bonnes « intentions sont obligatoires; la science ne l'est pas : surc tout en époque d'ignorance. »
Coque je disais alors, fin de 1848, je le répète aujourd'hui. L'union, en dehors de la vérité incontestablement démontrée, comme constatant l'identité possible entre l'intérêt de tous et l'intérêt de chacun ; et, cela, quand la communauté d'idées par la foi n'est plus socialement possible ! Il faut être fou pour y penser, archi-fou, plus fou, à soi seul, que tous les fous de Bedlam et de Charenton réunis.
Et, comment peut se faire cette union des esprits, cette
(1) n s^agit ici du communisme absolu. Nous avons déjà dit que, dans un sens indéterminé, tout le monde est communiste et individualiste sans le savoir.
communauté dMdées si nécessaire : en présence de toutes les forces de l'Europe se réunissant pour prétendre dominer la raison ; à une époque où aucune raison, pouvant être réellement commune ne se présente comme pouvant dominer toutes les forces?
Par une discussion loyale : exempte surtout de foule logomachie, et, de toute vanité, de toute attaque personnelle. Et, comme la vérité est une, par essence, pour que cette union puisse exister, il faut : que Tun démontre qu'il a raison ; et, que tous les autres ont tort.
C'est ce que je ferai.
Jusqu'à présent, je me suis toujours tu sur chaque système particulier; et, cela pour paraître au moins obéira cette maxime banale et toujours si mal appliquée : il ne faut pas diviser les forces. Jamais, il ne m'est arrivé de dire publiquement un mot : ni contre le système de M. Louis Blanc; ni contre celui de M. Proudhon. Je les ai appuyés tous les deux autant qu'il m'a été possible, sans manquer à ma conscience. J'ai agi ainsi : non pour obéir au sens de la maxime qu'il ne faut pas diviser les forces — car laisser des forces divisées, quand on peut les unir au sein de la vérité, c'est contribuer & les maintenir divisées; — mais, parce que le moment de pouvoir être écouté, pour tout ramener à la vérité, n'offrait encore aucune chance de probabilité. Maintenant, il y en a une, et le danger devient pressant, je la saisis.
Mais, me dit-on de toutes parts, et M. Louis Blanc, et M. Proudhon, vont se ruer contre vous, quand môme vous auriez raison.
Je le nie; et, je le nierais encore quand je le verrais; car, l'estime que j'ai pour leurs bonnes intentionsine ferait croire : que, ce que je lirais, sous leur nom , dans cette voie n'est pas d'eux. Certes, ils ne se rendront pas de prime abord ; et, ce serait les injurier que de le leur demander. Mais, quand ils seront convaincus, après avoir fait ce qui dépend d'eux pour éclairer leur jugement, eux et moi nous nous rendrons,
non les uns aux autres^ mais tous à la vérité : n'importe dan^ quel camp elle ait planté son drapeau.
Résumé.
Les associations particulières, ^U'eUes soient nationales, ou qu'elles soient domestiques, sont : autonomes, souveraines; ou, elles sont sujettes, subprâoiinées au souverain.
Il n'y a de souverain possible que la force ou la raison.
Tant que la raison ne s'exprime point scientifiquement; c'esl*à-dire : d'une manière incontestable vis-Mis de tous et de chacun ; dans l'intérêt iaconteatable de tou» et de chacun ; la force est la seul souverain pos3ible. Tout, alors, est né^^ cessai rement ordooné pour le plus grand bien potsibto des forts.
Tant que la force est le seul souverain possible, le seul juge possible au sein des associations particulières/ dites wjhtionalités; la force est nécessairement le seul souvôrain possible, le seul juge possible, au sein d& chaque association particulière dite nationale. '
Tant que la force est kf seul souverain, le seul Jug^ possible au sein d'une nationalité quelconque ; Vouloir établir des associations domestiqoes, ayant pour but de renverser la souveraineté de la force, la souveraineté des forts, à une époque où la souveraineté de I9 raison n'est pas encore possible, est une utopie à nulle autre pareille. C'est établir to combat entre les forts et les faibles. Si même ceux-ci venaient à vaincre : ils seraient devenus forts ; les forts seraient devenus faibles ; mais la souveraineté de la force n'en serait nullement anéantie. De pareilles associations peuvent être bonnes : pour augmenter l'anarchie; pour exciter les haines entre ceux qui ont et ceux qui n'ont pas; pour faire sentir le besoin d'un nouvel ordre social. Mais, tout cela n'est que DÉTRUIRE. En présence de Tincompressibilité sociale de TeXamen, les passions ne peuvent que renverser. La raison,
rendue scieDtiflquement incontestable, peut seule, alors, édifier.
C*est, seulement : lorsque la raison est devenue souveraine; lorsque la force est dominée ; lorsque Tassociation est devenue soçi^lemeiit universeUe;^ que les associations domestiques, seules associations particulières qui puissent exister alors, sont également utiles : et, à la société générale; et, à chacun des membres qui les composent. Et, cela, sans jamais nui^e alors à ceux qui préfèrent vivre en dehors de toute association particulière. Dès que le travail domine le capital, les associations particulières de familles, et les familles isolées, sont également libres et heureuses.