Revue de métaphysique et de morale, mai if}o
2. Rappelons seulement les noms de Lamprccht, Rickert, M in- Jc'lband, Bernheim, Simmel, Navillc, Xénopol, Scignobos, Lacombe, Simiand, etc.. On trouvera dans les Notes critiques, la Revue de synthèse historique et l'Année sociologique tous les renseignements bibliographiques nécessaires. Elles signalent et rcsu- ■lent, au fur et à mesure de lour apparition, les nombreux livre» •u articles qui intéressent ce « Mctliodenstreit ».
Au premier abord il semble que Gournot se serait indubitablement porté du côté des « historiens-historisants » : est-il une philosophie mieux faite que la sienne pour justifier leurs défiances à l'égard des lois historiques? Et, en effet, s'ils se les représentent comme fuyantes et insaisissables, si même ils en jugent, au fond, la notion contradictoire, cela tient par-dessus tout au senliment qu'ils gardent de Timportance causale des occurrences imprévisibles. Ils se plaisent à nous montrer, par exemple, que l'évolution politique de l'Europe contemporaine n'a nullement été déterminée « par des forces profondes et continues plus larges que les actions individuelles », mais par un certain nombre a d'accidents ». Vouloir faire abstraction de pareils accidents en histoire, ne serait-ce pas vouloir faire abstraction de l'essentiel ? Par des voies différentes, on pourrait soutenir que toutes les argumentations des anti-sociologues convergent finalement vers ce même aphorisme, suffisant selon eux pour limiter les importations déplacées de méthodes empruntées aux sciences de la nature : « La notation des hasards est la tâche spécifique de l'historien. » Quel renfort celle conception ne doit-elle pas recevoir des théories d'un Gournot, s'il est vrai que Gournot est par excellence le théoricien du hasard ?
On sait en effet quelle large place il réserve d;ms son système à l'idée de hasard. Elle est à ses yeux non seulement la clef de la statistique et de l'étiologie historique, mais le « principe de toute espèce de critique' ».
I. Considérations sur la marclte des idées et des événements, I, p. a.
LIllSTOilU: KT L.l tiCIENCE SOCIALE 5()
La probabilité matbématique, Tinduction, l'analogie, la critique des témoignages et des documents de Thisloire ont cela de commun qu'elles impliquent toutes plus ou moins Tidée du hasard '. » 11 faut la garder présente à la pensée si l'on veut par opposition reconnaître ce qui mérite le nom de rationnel, — c'est-à-dire précisément l'ordre dont nous ne saurions sans invraisemblance expliquer l'universalité, la simplicité, la beauté par un jeu de rencontres lortuites. L'ordre ne se dessine et ne nous devient sensible que sur un arrièrefond de désordre. Cesser de se représenter l'accidentel, ce serait se condamner à ne plus distinguer l'essentiel. En ce sens la notion de hasard s'érige en une sorte de catégorie de l'esprit, qui serait la condition du fonctionnement des autres.
Mais ce n'est pas assez dire. C'est prêter à la pensée de notre auteur une sorte de subjectivisme qui lui répugne. On sait qu'il s'est enbrcé, en discutant les conclusions de la critique kantienne, de maintenir que la raison est fondée en réalité ", « que nos représentations se règlent sur les phénomènes, et non les phénomènes sur nos rcprésenlalions, c'est-à-dire que l'ordre qui est dans nos représentations vient de l'ordre qui est dans les phénomènes et non pas inversement ». Il est remar- (juable qu'il met, à ce point de vue, le principe du désordre sur le même pied que le principe de Tordre. Il entend démontrer que l'idée du hasard repose, en dernière analyse, non pas seulement sur la nature de notre esprit, mais sur la nature des choses^.