Revue sommaire des doctrines économiques, Gi
l'histoire et la science sociale 83-
ment toutes les évolutions particulières ; il présente même cette évolution de la civilisation comme un cas particulier de la loi qui régit révolution du monde ; il reconnaît, dans le devenir historique, le plan de la nature. Qu'est-ce à dire sinon que, malgré ses défiances plus d'une fois formulées, il échafaude à son tour un système de philosophie de l'histoire ? Système moins étroit peut-être, plus compréhensif que ceux auquels la philosophie de l'histoire nous a habitués. S'il commence comme celui de Spencer, il finit comme celui de Comte. Il utilise les analogies fournies par les sciences physiques après avoir utilisé celles fournies par les sciences biologiques. S'élevant de la notion de cycle à la notion de progrès, il revêt à nos yeux les aspects changeants d'une sirène : naturaliste parle corps, il est rationaliste par la tête ; ce n'en est pas moins un système, dépendant de partis philosophiques une fois pris, et dominant de singulièrement haut la variété des faits historiques.
A vrai dire, la critique peut-elle se passer de système ? L'étiologie historique est-elle capable de se constituer sans une philosophie de l'histoire .^ Du moment où l'on accorde qu'il faut retrouver la hiérarchie des événements particuliers et que, loin qu'il suffise de les relater selon leur ordre de succession, il importe de les classer selon leur ordre d'importance, on reconnaîtra bientôt que, pour mesurer cette importance, une « table des valeurs » est nécessaire, qui impliquera quelque théorie générale. En fait, lorsque Cournot cherche à dégager l'enchaînement des idées et des événements dans les temps modernes, il est permis de penser que s'il fait passer au premier plan l'ordre des découvertes scienti-
fiques, accélératrices du progrès universel et indéfini, cela tient à l'idée qu'il s'est faite de ce qui définit le, sens et constitue le prix de la civilisation, idée ellemême apparentée à ses vues sur le rythme essentiel de la nature. Il ne serait pas malaisé de saisir aujourd'hui, chez nombre d'historiens qui se croient beaucoup plus délivrés de toute philosophie, l'action persistante, plus ou moins bien cachée, de vues analogues. On prouverait ainsi par le fait que la construction historique ne cesse, consciemment ou inconsciemment, d'emprunter les matériaux taillés par la spéculation.
Mais en dehors et comme au-dessous de ces spéculations très générales, dont Cournot vient de nous donner un exemple, n'est-il pas permis d'espérer que l'étude des sociétés se pliera à des inductions plus limitées et plus précises, telles enfin qu'on puisse constituer, en les coordonnant, des systèmes particuliers de notions vérifiables qui mériteraient le nom de sciences sociales ?
Il semble que les théories de Cournot se prêtent à cette espérance. Et en effet il ne se contente pas de tracer la courbe imposante selon laquelle les sociétés humaines passent de l'état de nature à l'état de raison. Il remarque qu'aux deux extrémités de la courbe, dans l'état premier et dans l'état dernier, les sociétés se dérobent moins aisément aux prises de la science : les principes d'irrégularité, de désordre, d'innovation qui gênent ses démarches n'ont pas encore gagné, ou ont peu à peu perdu leur puissance ; l'influence des circonstances fortuites et des initiatives inattendues est contenue, ici par l'automatisme des instincts, et là par la conscience des intérêts.
l'histoire et la science sociale 85
On peut donc penser que l'histoire proprement dite ne prend du champ que dans les phases intermédiaires, s'il est vrai qu'il nr'y a d'intérêt spécialement historique que là où l'on voit se rencontrer, sur le théâtre des siècles, les grands personnages et la Fortune'. « Effectivement c'est entre les deux termes extrêmes du développement des sociétés que les hommes supérieurs en tout genre, conquérants, législateurs, missionnaires, rtiastes, savants, philosophes, exercent le plus d'ascendant sur leur siècle, et que les coups de la Fortune ont le plus de retentissement et de force ; parce que son pouvoir capricieux n'est pas contenu au même degré, ni par les instincts primitifs de la nature et par une nécessité que l'on pourrait nommer vitale ou organique, ni par une autre nécessité dont le principe est plus abstrait, mais dont la puissance n'est pas moindre, et que l'on pourrait nommer physique ou économique parce que c'est elle qui finalement détermine (en plus grande partie du moins) l'économie des sociétés, en réprimant les uns par les autres tous les instincts individuels. Donc, de même que les sociétés humaines ont subsisté avant de vivre de la vie de l'histoire, ainsi l'on conçoit qu'elles peuvent non pas précisément atteindre, mais tendre à un état où l'histoire se réduirait à une gazette officielle servant à enregistrer les règlements, les relevés statistiques, l'avènement des chefs d'Etat et la nomination des fonctionnaires, et cesserait par consé» quent d'être une histoire selon le sens qu'on a coutume de donner à ce mot. » — « Nous sortons, ajoute Cournot, de la phase historique où les caprices du sort et