‹ Qu'est-ce que la sociologie?Chapitre 40 sur 43 · I. Traité. II · texte numérisé non relu

I. Traité. II

l'histoire et la science sociale 9 3

Si l'on veut découvrir la racine des diverses espèces d'institutions politiques, il faut descendre plus bas : « Le genre de vie, nomade ou sédentaire, rustique ou citadin, voilà ce qui tend surtout à les caractériser; le passage d'un genre de vie à l'autre, voilà la cause la plus efficace des mutations qu'elles subissent. » En ce sens Gournot, devançant Sumner Maine, déclare qu'aucun changement ne fut plus gros de conséquences que le passage des lois personnelles aux lois territoriales. La Tribu devient un Pays. De patriarcal, le pouvoir prend le caractère de seigneurial. L'idée de puissance publique se lie à celle de propriété foncière : d'où certaines transformations progressives, d'où une première « civilisation K des mœurs et du droit. Mais les mœurs et le droit sont renouvelés plus profondément encore lorsque le Pays se constitue en Cité. Centre d'affections nouvelles et de nouveaux besoins, rien n'est plus propre que la ville qui s'élève à donner d'abord l'idée d'une chose publique, de l'intérêt qu'elle fait naître, du droit de la surveiller. Le gouvernement municipal est ainsi le berceau de tout gouvernement républicain. Les républiques ne sont d'abord que les projections sur tout un pays de la puissance et des formes d'une cité, et si plus tard on voit de grands Etals se constituer à leur tour en républiques, c'est que, grâce à tout l'appareil technique de la civilisation, par le développement du commerce, par la facilité des communications et des transports, qui permettent une circulation incessamment accrue non seulement des objets mais des personnes et des idées, en un mot par l'augmentation indéfinie non seulement de la densité, mais de la mobilité sociale, un grand Etat se rapproche de plus en plus d'une grande agglo-

mération urbaine. Alors seulement peut naître le principe de la souveraineté nationale, comme naissait, dans le Pays, celui de la souveraineté territoriale, et dans la Tribu celui de l'autocratie. — Par où l'on voit que Cournot cherche à définir les conditions générales qui, indépendamment des crises et des inventions, devaient normalement permettre l'établissement de telle institution ou même assurer le succès de telle idée.

Le procédé pourrait être généralisé. Dans l'histoire des phénomènes juridiques ou des phénomènes religieux, par exemple, on pourrait de même découvrir des « couples », comme disait Taine, des relations constantes telles que, partout où une certaine modalité de groupement sera donnée, telle série de conséquences tendra à s'ensuivre. Cournot en fournit quelques spécimens, observant ici que plus le droit a de singularité, plus il ressemble à un privilège et plus les hommes s'y attachent * ; — là que ni les mœurs, ni même les dogmes d'une religion ne sauraient rester les mêmes lorsque, de monopole d'une minorité, elle devient la propriété commune de masses immenses dûment organisées. Il remarque encore que lorsque les religions deviennent jupra-nalionales, « catholiques », « elles inclinent quasi fatalement au spiritualisme et à l'ascétisme ; elles tiennent de moins en moins de compte de l'homme charnel, qui porte visiblement l'empreinte de tant de différences individuelles et de tant de différences de races, pour s'attacher de préférence à un principe intérieur et invisible^ ». En auoi on peut dire qu'il s'essaie

I. Traité, U, 187; Considérations, II. 378. a. Considérations, I, 76; Traité, II, 457.

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à montrer comment l'orientation des sentiments et des croyances traduit la pression des conditions sociales.

Maintenant, continuerons-nous de penser que des pressions de ce genre ne se manifestent qu'aux phases extrêmes, post-historique ou pré-historique, du devenir humain? Elles se laisseront peut-être moins aisément mesurer à la phase proprement historique, s'il est vrai que le champ laissé au hasard y est plus large. Mais rien ne permet de croire qu'elles y seront annihilées. Et il importe par conséquent de démêler les conséquences qu'elles tendraient normalement à produire. On ferait en effet fausse route en imaginant que l'apparition des hasards, et en particulier l'initiative des grands hommes arrêtent en quelque sorte les lois qui font varier tels sentiments ou telles croyances en fonction de telles formes sociales. Ou bien on ne rattache pas par un lien intelligible à ces interventions les conséquences qu'on leur attribue : on s'incline devant un mystère. Ou bien par ces interventions on explique réellement quelque chose : c'est qu'alors on fait allusion aux « couples » qu'elles déclanchent, aux forces dont elles ont suscité le développement par la mise en œuvre de leurs conditions d'existence. L'action d'un Luther, d'un Richelieu, d'un Napoléon ne devient ainsi intelligible que dans la mesure où l'on montre que tels antécédents étant rassemblés parleurs coups de volonté, telles conséquences devaient normalement se dérouler dans l'ordre des habitudes religieuses ou politiques, en vertu des lois plus ou moins nettement formulées qui enchaînent ces conséquences à ces antécédents. En d'autres termes, un événement de quelque nature qu'il soit n'est vraiment explicatif que si l'on y montre le metteur en oeuvre d'un certain nombre de

lois. Ce qui reviendrait à observer qu'on n'explique pas, à vrai dire, un fait particulier par un autre fait particulier ; toute explication suppose la croyance à des rapports constants, escompte des propriétés plus ou moins permanentes, utilise des généralités.

Par où il semble bien que nous dépassions décidément la pensée de Gournot, s'il est vrai qu'en différenciant les sciences théoriques des sciences historiques il ait formellement distingué entre les explications qui remontent à l'universel et celles qui remontent d'un fait particulier à un fait particulier, à l'infmi. Les historiens de nos jours font usage d'une distinction analogue lorsqu'ils soutiennent, par exemple, que l'histoire peut et doit être une « étude explicative de la réalité », sans être pour autant une « connaissance abstraite des rapports généraux entre les faits ».

En quoi ils semblent tenir pour démontré que si cette connaissance abstraite, qui serait organisée par les sciences sociales, est possible, elle n'est en tout cas nullement nécessaire à leurs explications. Mais, en fait, si l'on analyse ces explications une à une on s'apercevra qu'elles impliquent toujours, alors même qu'elles ne la formulent pas, la croyance à l'existence de quelque rapport constant, et que la narration des faits, notes isolées, ne prend de sens et d'unité que grâce à la « supposition » d'un certain nombre d'idées générales. On n'entreprend « de travaux historiques, observait justement M. Boutroux, que pour rechercher non seulement des faits, mais des relations causales entre des faits ; et ces relations ne peuvent être obtenues sans faire appel à mainte connaissance psychologique, historique, sociologique, d'un caractère général et synthé-

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tique. L'afïirmatioii d'une relation causale quelconque implique le sentiment ou la connaissance d'une ou de plusieurs lois naturelles. » En d'autres termes, l'étiologie historique ne saurait se passer des sciences sociales.

Nous pensons donc qu'ici encore Cournot avait procédé par distinctions trop tranchées; et que, pour retrouver les enseignements les plus féconds de sa doctrine, il faut réunir ce qu'à de certains moments du moins il paraît séparer. Nous avons montré déjà que les sciences historiques ne sont pas, en réalité, séparées par un abîme des sciences théoriques : il y a de l'historique et il y a du théorique dans toutes les sciences du réel. De même il faut dire que dans toute explication, même historique, à côté des faits donnés, les lois supposées entrent en ligne de compte. Dans bien des cas ces lois restent sous-entendues, tantôt parce qu'elles sont trop simples, — et tantôt parce qu'elles sont trop compliquées. Mais à ne formuler jamais les idées générales dont nous usons dans nos explications, à ne pas nous détourner pour les regarder en lace et leur demander d'oii elles viennent, à nous fier au sens commun et à l'expérience courante, il est clair que nous risquons de rester dans le vague ou de tomber dans l'arbitraire. Il vaut mieux sans doute généraliser consciemment, après des analyses et des comparaisons méthodiques, qu'inconsciemment et comme au hasard.

Si ces réflexions sont exacte.s, auxquelles nous achemine la méthodologie de Cournot, elle nous aura donc linalemcnt aidés à nous convaincre, non plus seulement delà possibilité, mais de la nécessité d'une organisalioa des sciences sociales.

BouoLÉ. — Sociologie. 7

Nous nous proposons de rassembler et coordonner ici, dans une sorte de rapport, les principaux résultats

I. Année sociologique, VI, igo3. — Les principaux travaux utilisés pour ce rapport sont les suivants : K. Bûcher, Etudes d'histoire et d'économie politique. Paris, F. Alcan, igoi. (Traduction de la r.« édition (i8i)6) de Die Entstehung der Volkswirthschafl ; la i" édition est de i8y3). — L. Dechcsne, La spécialisation et ses conséquences. Paris, Larosc, 1901 (Extr. de la Revue d'économie politique (1901). — G. Schmcller, Grunilriss der allgemeinen Volkswirlhschaftslehre, 1'^^ partie. Leipzig, Duncker, igoo (Les chapitres .'1 et 6 du livre II résument les résultats des travaux publiés naguère par Schmoller sur la division du travail dans le Jahrbuch fur Geset:gebung, 18S9 et 1890, traduits en partie dans la Revue d'économie politique, 1889 et 1890). — E. Durkheim, De ht dicision du travail social, 1'' éd. Paris, F. Alcan, 1902. (La 2"-" édition est augmentée d'une préface sur les groupements professionnels La i''^ éd. est de i8q3). — O. Petrenz, Die Enlwiclclung der Arbeilsteilung in Leipzigcr Gewerbe, von i^5i bis i8qo. Leipzig, Duncker, 1901. — A. Coste, Le fadeur population dans révolution sociale, in Revue internationale de sociologie, août-septembre 1901. — G. Simme!, Veber sociale Dijjerenzierung. Leipzig, Duncker, 1890. — P.Guiraud, La mo.ln-d'œuvre industrielle dans l'ancienne Grèce. Paris, F. Alcan, j QOQ. — Spencer, Les institutions professionnelles et industrielles. Paris,

LA DIVISION DU TRAVAIL qq

récemment acquis par les sciences sociales en ce ani concerne la division du travail, ses formes, ses • -quences et ses causes.

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