I, — LES FORMES DE LA DIVIMO\ DU THAVAI
Dans telle société donnée la division du tra u ^t.rencontre-t-elle à l'état embryonnaire ou à l'état 1 ■' " loppé? Et sous quelles formes au juste s'y manifestet-elI^P Pour répondre à ces questions de" fait, encore laut-il que la notion même de la division du travail soit
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l'histoire (Appendice F. La loi de la localisation et les surv V
dans la division du travail social) F. Alcan. — G. Bougie A ■ ■( la différenciation et le progrès, in Revue de synthèse historique u ,' / Dans noire ouvrage sur La démocratie devant la science, a. liv... U, nous avons utilisé quelques-unes des remarqi,cs qui nou.s a ■i.nt «te suggérées par ce r.ipport. ' '
loo qu'est-ce qufj la sociologie?
définie, et les diverses formes du phénomène distinguées et classées. — Où trouverons-nous ces concepts directeurs ?
A en croire certains auteurs, ces concepts auraient été élaborés de main de maître, depuis longtemps et pour toujours. La théorie d'Adam Smith sur la division du travail serait définitive. Depuis son apparition l'on n'aurait guère fait que la commenter ou l'illustrer par de nouveaux exemples. La matière, quasi du premier coup, aurait été épuisée.
Chacun connaît cette théorie, tant de fois reproduite en effet. Trois exemples et un principe la caractérisent. Les trois exemples sont Fépingle de la manufacture, le clou du forgeron, riiabillement du journalier. Grâce à la division du travail, dix-huit ouvriers fabriquent ensemble peut-être deux cent fois autant d'épingles qu'ils en fabriqueraient si chacun travaillait de son côté, un forgeron -clou lier fabrique pires de dix fois plus de clous dans sa journée qu'un forgeron ordinaire, un humble journalier de nos pays, enfin, est incomparablement mieux vêtu, abrité, nourri, qu'un monarque africain.
Et à quel principe est du cet accroissement de la richesse générale? A l'échange. Obéissant à leur penchant inné pour l'échange, apparenté lui-même à leur désir de persuader, les individus entrent en rapports d'affaires. Chacun comprend qu'il a intérêt à produire telle espèce d'objets dont ses semblables ont besoin, afin d'obtenir d'eux en retour tels, autres objets dont il a besoin lui-même. Ainsi naît spùntanémcnt, pourraiton dire, du calcul utilitaire des particuliers, cette organisation si conforme à l'intérêt commun.
LA DIVISION DU TRAVAIL lOI
Est-il vrai que cette théorie soit définitive? à la fois aussi complète et aussi précise qu'on peut le souhaiter ?
On sait le reproche général adressé par « le siècle de ITiistoire » à l'économie classique. Elle universalisait le présent. Les catégories économiques qu'elle constituait et qu'elle extrayait consciemment ou non de la réalité contemporaine, elle semblait les tenir pour valables en tous temps et en tous lieux ; elle ne les reconnaissait pas, suivant le mot de Lassalie, comme des H catégories historiques ». La théorie d'Adam Smith ne porte-t-elle pas la marque de cet état d'esprit?
En rattachant la division du travail à l'échange comme à son principe unique et universel, n'élargit-il pas abusivement le champ d'une hypothèse qui ne se vérifie pleinement, peut-être, que dans un état détermmé de civilisation? Pour que les individus possèdent, comme ceux qu'il nous présente, l'habitude, la faculté, l'idée de marchander et de dire « Do ut des », n'y faut-il pas la réunion de certaines conditions qui sont loin d'être partout réunies? Toujours est-il que le penchant à l'échange qu'il prête aux hommes se dérobe souvent, en fait, au regard des voyageurs et des historiens. Ceux-là nous citent nombre de tribus qui ne pratiquent pas l'échange et le comprennent difficilement : volontiers elles donnent ou plus volontiers elles volent; l'amour ou la haine entrent aisément dans leur esprit; mais il se prête mal à ce débat d'intérêts qui est un marché. Les historiens nous font remarquer de leur côté que, même au sein de civilisations très compliquées, comme à Rome, l'acte de l'échange proprement dit, delà vente et de l'achat, est un acte proporlionncl-
lement rare, et longtemps solennel. Jusqu^au moyen âge, on a pu dire qu'on n'achetait qu'à la dernière extrémité. Et ainsi faudrait-il conclure, s'il est vrai que la division du travail est étroitement liée à l'échange, que bien loin d'être un phénomène économique universel et élémentaire, la division du travail n'est ellemême qu'un phénomène « historique ».
Mais cette intime liaison de concepts, entre la division du travail et l'échange, est-elle recevable? Cédant à leur tendance individualiste, les économistes classiques nous montrent la division du travail instituée en quelque sorte délibérément, après débat et accord, par les échangistes. Mais c'est prendre sans doute, — comme le disait Rodbertus en parlant de Bastiat, — un accident pour l'essence ; c'est ériger à la dignité de forme naturelle et unique une des formes particulières et peut-être récentes de la division du travail. En fait, le travail se divise là même oij les indididus ne connaissent pas l'échange proprement dit ; et il n'attend pas pour se diviser qu'ils aient mesuré leurs intérêts : la sphère de la division du travail est singulièrement plus vaste que celle des calculs utilitaires. Elle s'étend jusqu'aux sociétés les plus simples, et jusqu'aux êtres vivants.
La conception d'Adam Smith est donc en réalité trop étroite. Il n'a vu qu'un des milieux et une des formes de la division du travail ; et nous comprenons aujourd'hui qu'il faut les passer tous et toutes en revue, si l'on en veut obtenir enlin une théorie à la fois précise et complète.
Dans cet élargissement de nos recherches sur la division du travail on a voulu voir ime des preuves de
l'heureuse iniîuence exerct'c, sur le progrès des sciences sociales, par les con(|uèles des sciences naturelles. On sait en ell'et le grand rôle que celles-ci ont fait jouer au ((principe delà différenciation »,et comment elles ont montré, dans la vie des organismes supérieurs, un résultat de la collaboration des éléments entre lesquels les diverses fonctions se sont réparties. Ces découvertes reculaient notre horizon. Elles nous incitaient à voir, dans la division du travail, un phénomène d'une généralité que les économistes n'avaient pu soupçonner ; elles nous amenaient aussi, en nous le présentant comme antérieur à l'humanité même, à le concevoir comme moins (( artificiel » qu'ils ne l'avaient conçu ; enfm en assimilant, de si loin que ce fût, la réalité sociale à la réalité organique, et en nous habituant à la considération de l'ensemble, elles nous aidaient à réagir contre l'excès de leur individualisme.
Mais il importe d'ajouter que si elles avaient voulu s'en tenir aux suggestions des sciences de la vie et calquer leurs tbéories sur les théories des naturalistes, les sciences sociales auraient piétiné, au milieu des métaphores stériles. Nous avons essayé de montrer que la « théorie organique », si elle avait pu à un certain moment aider les études sociologiques à dégager leur objet, restait en dernière analyse incapable de leur fournir des directions précises, et de résoudre aucun de leurs problèmes particuliers. Les formes sociales sont spécifiques, et singulièrement plus compliquées que les formes organiques. On ne saurait conclure de celles-ci à celles-là. Dans le cas qui nous occupe, l'analogie biologique ne pouvait laire penser qu'à l'une des formes que prend dans les sociétés la division du travail : au
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icgime des castes. Là seulement les individus sont emprisonnés de père en fils dans le métier, comme les cellules dans Forgane : là seulement une différenciation vérilable accompagne la répartition des fonctions. Mais,* bien loin qu'elle soit unique, c'est là une forme de la division du travail qui se rencontre rarement, au moins à l'état pur. Or ce sont toutes ses formes, et en ellesmêmes, qu'il importe d'examiner. Pour préparer cette revue, il ne fallait rien moins que ce grand mouvement de curiosité désintéressée qui pousse les historiens contemporain? à décrire dans leur originale diversité les réalités sociales, des plus récentes aux plus lointaines. Pour l'étude des plus récentes, des soucis pratiques collaboraient à ce mouvement. On sait l'impulsion féconde que le socialisme a donnée, surplus d'un point, aux recherches des économistes. En ce qui concerne la division du travail, ses observations n'auront pas été inuiiles. C'était la manufacture proprement dite que l'économie classique avait sous les yeux ; et la plupart de ses théories se rapportaient au régime industriel qui correspond à l'âge de la manufacture. C'est sur la manr.fncture transformée par le machinisme, c'est sur la « machino-facture », ses conditions et ses effets propres que le socialisme attirera l'attention. Le principal effort de Marx, dans les chapitres où il résume et discute les théories courantes sur la division du travail, est d'ana- Ivser les transformations que la grande industrie impose aux habitudes installées par le régime manufacturier,et de montrer comment d'une part, en lés mettant au service des machines, elle tend à uniformiser la niajorilc des travailleurs, comment d'autre part elle tend à les mobiliser, en les faisant [ asser d'un genre de produc-
LA DIVISION DU TRAVAIL lOD
lion à un autre au gré des oscillations du marché. Le socialisme nous force ainsi à rélléchir sur la nouveauté des formes présentes de la division du travail, et à rechercher en quoi elles se distinguent de celles qui les précèdent immédiatcmeut.
Mais de quelles formes celles-ci à leur tour étaientelles précédées ? C'est ce que nous font connaître avec précision les recherches entreprises sur les métiers, les corporations, les ghildes. Les modes de distrihution du travail dans les classes ouvrières au moyen âge nous sont décrits avec détail ; nous entrons dans une atmosphère hostile aux spécialisations inédiles, rebelle aussi, dans une certaine mesure, au morcellement de la production, et où chaque atelier cherche, pour y incorporer le plus possible de travail, à retenir le produit à faç' nner le plus longtemps possible; nous acquérons ainsi la vision nette d\m état économique oîi beaucoup des traits que postulaient les théories de l'économie classique ne se retrouvent pas.
Des perspectives plus nouvelles encore nous sont ouvertes, si nous allons chercher nos documents plus haut ou plus loin, — auprès des peuples anciens ou des peuplades encore primitives. On connaît les rencontres fécondes de la philologie et de l'ethnographie ; et comment elles s'accordent pour nous montrer aux premières phases de toutes les civilisations, — et non pas seulement dans les races aryennes, — riiumanilé répartie en groupes familiaux analogues, quels que soient les noms ditiérents qu'on leur donne. Les études inaugu rées par Fustel de Coulanges et Sumner Maine, étendues et précisées dans tous les sens, nous font de mieux en mieux connaître ces petits enclos, avec leurs institutions
et leurs mœurs propres. Là aussi le Iravail est divisé sans doule, et la division en esl parfois poussée extrêmement loin. Mais entre Tesclave qui, sur l'ordre du père et pour la seule famille, exécute telle ou telle besogne et l'ouvrier qui va offrir ses bras d'usine en usine, là où le poussent les fluctuai ions du marché universel, il y a tout un monde de révolutions économiques.
Ainsi, grâce à la conspiration de ces diverses disciplines, les milieux très ditïërents que traverse la division du travail sont présents à nos esprits, — la famille, l'atelier, la manufacture, la machino-facture." D'une façon générale, la succession de ces milieux correspond à la succession des « phases » que les nouveaux économistes sont amenés à distinguer, d'après la nature des rapports qui s'établissent entre la consommation et la production : la phase de l'économie domestique, — où le groupe cherche à se suffire, produit pour lui-même et consomme sur place ; — la phase de l'économie urbaine — où les corps de métiers produisent pour d'autres que pour eux-mêmes, mais encore pour une clientèle restreinte et déterminée dont souvent ils attendent la commande et reçoivent la matière à façonner; — la phase de l'économie nationale, — où l'industrie se procure elle-même la matière première et n'attend plus les commandes, où le commerce va offrir les produits à une clientèle inconnue, en les faisant circuler dans toute la société ; — la phase de l'économie mondiale enfin, — où l'on voit, avec l'extension quasi indéfinie du marché, la grande industrie multiplier et varier ses productions à outrance, guidée par la spéculation capitaliste.
A mesure qu'on passe d'une phase à une autre, à
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mesure que le cercle des consommateurs s'élargit et que s'accroît la dislance qui les sépare des producteurs, c'est, nous dit-on, tout l'ensemble, tout le système des relations économiques qui se transforme. La division du travail n'échappera pas à cette loi. Elle ne saurait rester immuable quand tout le reste varie. Et c'est pourquoi, avertis par l'histoire, nous ne rechercherons plus la forme -unique qu'elle conserverait de tout tenjps; nous essaierons de discerner au passage les diverses formes qu'elle a pu successivement revêtir.
Mais encore ne suflira-t-il pas pour les dégager de caractériser fidèlement, en essayant de restituer l'originalité de la réaUté historique, tel ou tel stade de l'économie. La jeune école historique, entraînée par sa crainte des abstractions et par son goût pour les descriptions, s'est complue à cette méthode. Mais l'on se rend compte aujourd'hui que si Ton veut extraire, du chaos des documents, une véritable science sociale, force est de constituer, par une abstraction mélhouique, les diilérents « types » de phénomènes économiques et de dresser le tableau de leurs formes possibles. La théorie de la division du travail devait elle aussi porter la marque de cette réaction contre l'excès de l'historlsme. Nous voyons en effet qu'on essaie, de divers côtés, non plus seulement de dérouler la succession des différents milieux que le phénomène traverse, mais d'établir une classification systématique de ses divers modes.
Si l'on cherche, pour bien comprendre la nature de la division du travail, ce à quoi elle s'oppose symétriquement, on rencontre, conduit par le langage même, le concept d'union du travail. Mais le langage est-il ici
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un bon guide ?Ces deux idées sont-elles vraiment anti thétiques ? Ou bien celle-ci ne fait-elle qu'envelopper celle-là ? En un sens, — tous nos auteurs le reconnaîtraient avec Rodbertus, — toute division du travail est encore union de travail. L'expression de division du travail est mal faite si elle nous fait penser à la séparalion et à l'isolement des individus : l'essentiel du phénomène, c'est la connexion qu'il établit entre leurs elTorts. Mais si l'on entend par union de travail l'accomplissement de diflérentes sortes d'activité par une même personne, le cumul de fonctions qui est le propre de la femme dans la maison, de l'ouvrier bon à tout faire, du mineur qui est en même temps agriculteur, alors il faut reconnaître que l'union du travail est bien le contraire de la division du travail. Au lieu d'être inférieure, la quantité d'énergie productive dont dispose l'homme est ici supérieure à telle besogne particulière ; il assume donc plusieurs besognes afin d'occuper tout son temps et d'employer toutes ses forces. Or la division du travail ne commence, à proprement parler, que là où les activités se distribuent entre plusieurs mains.
Mais dirons-nous qu'il suffît, pour qu'apparaisse la division du travail, qu'il y ait aide mutuelle et addition des efforts ? Des hommes s'assemblent pour pousser une poutre ou pour faucher un champ. Leurs eflbrts s'ajoutent, mais on ne peut pas dire qu'ils soient ajustés, précisément parce qu'ils ne sont pas dillérents. Ils collaborent, mais leur coopération est simple: c'est une" comnumauté de travail. Il faut à la division du travail une coopération complexe, oii les tâches des dillérents coo[ aérateurs soient dilTérentes. Il importe, pour que nou^ la reconnaissions, non seulement que le service
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é<onomique qui incombait jusqu'alors à une seule personne soit reporté sur plusieurs, mais encore que cha- :;e de celles-ci- accomplisse une parLe diflérente de , ouvrage qui jusqu'alors constituait un tout.
INIais il ne faut pas que ce trait commun, par oii toutes les formes de la division du travail se distinguent de la communauté d'action ou du cumul des fonctions, nous fasse oublier les caractères propres à chacune d'elles. Présenter sur le même plan, à la suite d'Adam Smith, comme des exemples de travaux divisés, les opérations qui produisent l'épingle dans la manufacture, celles qui façonnent le clou dans l'atelier du forgeron, celles qui procurent enfin son habillement au journalier n'est-ce pas confondre des choses très difTcrenles !> Dans le dernier cas, en eflet, nombre de producteurs indépendants, — le berger, le cardeur, le fileur, le tisserand, le fouleur, le teinturier, le tailleur, — ont collaboré à l'achèvement du produit. Avant d'arriver à sa forme définitive, il a changé plusieurs fois de propriétaire il a traversé plusieurs « économies » autonomes. La production nous apparaît donc ici comme sectionnée, repartie en tranches différentes. Au contraire, dans le cas de l'épingle, c'est à l'intérieur d'une même section, d'un même organisme économique que tout se passe. Des opérations qui naguère étaient toutes exécutées par un môme ouvrier sont distribuées maintenant entre dix-huit ouvriers. Le produit change de mains, mais il ne change pas de propriétaires, il ne sort pas d'une même entreprise. Nous n'assistons plus à un seclionnernent de la production, mais, à l'intérieur d'une même section, à une analyse, à une décomposition du travail. Le cas du forgeron cloutier est différent en-
IIO QU EST-CE OLE LA SOClOLUi.ii, .'
core. Le forgeron cloutier ne façonne pas senlenijent une partie du clou, comme l'ouvrier de manufactfire une partie de Tépingle, et son travail n'est pas plus analysé que celui du forgeron ordinaire. Mais il ne ; s'applique qu'à une espèce d'objets. Cet objet ne passe ' entre les mains ni de plusieurs producteurs ni de plusieurs propriétaires. La fabrication d'un seul produit par une seule main, à l'intérieur d'une même économie, telle est la caractéristique de ce phénomène, distinct aussi bien de la décomposition du travail que du sectionnem.ent de la production. Il n'a plus pour résulta^ de diviser les travaux en tranches successives, mais en branches divergentes ; les sections qu'il trace dans le processus de la production sont longitudinales et non plr.s transversales. C'est la spécialisation proprement diic qui nous apparaît.
Mais dans la spécialisation même il faut distinguer des variétés : car elle peut se produire de façons bien dilTérentes. Tantôt on voit tel genre de travail se détacher du groupe économique à l'intérieur duquel et dans l'intérêt duquel il s'exécutait. Désormais il sert de centre à une économie autonome, il « nourrit son homme » : une profession est formée. Ainsi la plupart des métiers naissent en se séparant du ménage. Mais il y en a bon nombre aussi qui, au lieu de sortir directement des premières unités économiques, se sont formés ultérieurement, — et c'est précisément le cas du forgeron cloulier, — par une spécialisation nouvelle des métiers déjà spécialisés. Il faut donc distin^ruer de la formation proprement dite la subdivision des professions.
Ajoutons que dans certains cas des professions nais-
LA DIVISION DU lUAVAlL I I I
sent que rien ne faisait prévoir, auxquelles rien d'analo'^ue ne coirespondait dans les régimes économiques aiViérieurs. Elles ne résultent pas d'un morcellement; c'est rapparilion d'espèces de biens jadis inconnus qii les suscite. Tel est le cas par exemple pour la photographie, la fabrication des glaces ou des vélocipèdes. Il va là, à vrai dire, non pas division, mais création véritable.
Ainsi, — formation, subdivision, création des professions, décomposition des opérations, sectionnement de la production, - il faut, si l'on veut que les confusions soient évitées, avoir présents à l'esprit ces différents modes de la division du travail ; et lorsqu'on nous dira que la division du travail s'est développée à telle ou telle phase de l'évolution économique, il faudra préciser suivant lequel de ces modes cette division s'est
opérée.
Non qu'il faille s'attendre à une correspondance étroite entre les phases historiques et les types que nous venons de distinguer. Jamais les catégories auxquelles aboutit l'analyse ne s'appliquent, avec une exactitude absolue, à telle ou telle tranche de la réalité. Mais ce qu'on peut légitimement espérer établir, c'est gue cette catégorie, ici ou là, prédomine.
Par exemple, 3'il est vrai de dire que là où la division du travail se développe le cumul des fonctions décroît, il ne faudrait pas en conclure que ce cumul est d'ores et déjà une habitude universellement abandonnée, et que désormais, dans les sociétés à civilisation complexe, chaque homme n'a plus qu'une occupation. Les statistiques récentes prouvent au contraire que le progrès des diliérentes formes de la spécialisation n'élimine
nullement Funion de travail. A fortiori ces difTérentes formes ne s'excluent-elles pas les unes les autres.
Ainsi on peut soutenir que la décomposition du travail est un phénomène caractéristique de la grande industrie. Il ne peut se développer librement que là où sont concentrés des ouvriers assez nombreux, comme dans les grands ateliers modernes. Ses plus remarquables progrès sont déterminés par le passage de la manufacture à la machinofacture. C'est ainsi que dans la cordonnerie, tandis qu'une manufacture proprement dite ne compte qu'une dizaine d'opérations distinctes, une fabrique en compte près de cinquante. Ce n'est pas à dire toutefois que dans ses phases antérieures l'industrie ignore cette analyse. Les grandes familles antiques, avant même qu'il leur vînt l'idée de produire pour d'autres que pour leurs membres, avaient des ateliers oii la spécialisation des besognes était déjà poussée très loin. On verrait de même que la production des livres dans les monastères du moyen âge, ou des armes dans la cour de certains rois sauvages suppose une décomposition du travail assez avancée.
Inversement on peut soutenir que le phénomène de la formation des professions appartient aux premières phases de l'évolulion économique. Il est caractéristique de la période oii l'on passe de l'économie domestique à l'économie urbaine. C'est à ce moment, avec l'établissement des marchés et la constitution d'une clientèle, que la plupart des métiers — travailleurs du fer et du cuir, de la terre cuite et du bois, — se détachent de la famille. Croit-on cependant que le phénomène ait définitivement cessé ? La famille perd encore chaque jour quelques-unes de ses attributions. Le blanchissage, la
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confection et la réparation des habits, la cuisine même, autant de services économiques qui, accomplis naguère à l'intérieur de la maison, le sont aujourd'hui ou vont Tèlre demain « en ville ».
11 n'en reste pas moins que la formation des profeslessions prédomine là oi!i Tindustrie est encore em- 'iryonnaire. C'est avec l'efflorescence de l'économie urbaine qu'on les voit se subdiviser. Mais encore faut-il, pour qu'elles continuent de se ramifier progressivement, que les barrières du régime des corporations sfiicnt abaissées. De même il faut une certaine expansion du commerce pour que s'installe, dans une société, un sectionnement complexe de la production. De même rncore c'est grâce aux découvertes de la science que se uuiltiplient indéfiniment les créations de métiers.
Ainsi s'explique ce fait que la division du travail, malgré qu'elle soit de tout temps, ait pris, et principalement sons ses dernières formes, une extension inouïe dans la civilisation occidentale contemporaine. Jamais on n'a com[)té un aussi grand nombre de spécialités, et jamais on n'a vu ce nombre s'accroître aussi rapidement. En chiffres ronds, il n'y a pas moins, nous dit K. Biicher, de loooo modes d'activité humaine dont chacun, dans notre société moderne, peut devenir pour un individu l'occupation de sa vie. Et chaque jour de nouvelles voies s'ouvrent : en treize ans, de 1882 à 1890, le chiffre des désignations de professions dans la statistique allemande s'est accru de plus de 4 000. Ces résultats seraient plus frappants encore si l'on pouvait suivre pas à pas, dans une même localité, le développement des différentes formes de la division du travail. C'est ce que M. Pctrcnz a tenté pour Leipzig, en com-
BcuGLi':. — Sociolo;:ic. 8
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parant, à diverses époques depuis 1761, les livres d'adresses de la ville. De 1761 à 1890 il compte ainsi, pour 46 formations de professions et 43 sectionnements de la production, 72 créations et 3oo subdivisions de professions. C'est d'ailleurs depuis 1860 surtout que ce mouvement est sensible. Tandis que de i83o à 1860 M. Petrenz ne marque que 26 créations et 68 subdivisions de professions, il marque, de 1860 à 1890, /I2 de celles-ci et 176 de celles-là. Que des monograpbies de ce genre, guidées par des classifications méthodiques, se multiplient, et l'on pourra, non plus seulement remarquer d'une manière vague que telle forme de la division du travail prédomine à telle ou telle phase de l'évolution économique, mais établir la proportion précise dans laquelle, à ces diverses phases, se rencontrent ces diverses formes.
Mais il faut pousser plus loin l'analyse. Nous ne serions pas encore suffisamment renseignés sur l'état de la division du travail dans une société si nous savions seulement dans quelle proportion s'y rencontre la formalion, la subdivision ou la création des professions, le sectionnement de la production ou la décomposition des opérations. Le phénomène veut être envisagé successivement sous tous ses aspects. A côté de l'aspect technique, il importe d'en éclairer les aspects plus proprement sociaux — économiques, juridiques, politiques, — et de discerner, non seulement les relations de fait que les formes de la division du travail établissent entre l'homme et l'objet ou la partie d'objet à produire, mais les relations de droit, entre les hommes eux-mêmes, auxniK i!cs elles donnent lieu.
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On sait combien longtemps, en économie politique, i ' point de vue technique et le point de vue propre- ;:ont économique ont été confondus, et comment le socialisme, loin de dissiper celte confusion, s'en est servi, ou contraire, pour étayer sa philosophie de l'histoire. Après les discussions récentes auxquelles cette p!iilosophie a donné lieu, princip;;!ement après la critique méthodique de Stammler, il semble que l'équivoque soit défmitivement ruinée. On nous a rappelé que si la vapeur a produit dans notre monde social les transformations que l'on sait, ce n'est pas en tant que force matérielle, n'est en tant que force appropriée par des possesseurs de capitaux : la transformation des moles de production n'exerce son action sociale qu'à travers les codes. Il importe donc de rendre à la machine ce qui vient de la machine, et à la loi ce qui vient do la loi. Il importe de distinguer soigneusement, de leuis formes techni({ues, les formes juridiques des phénomènes économiques. Ces remarques ont déjà pro- \(;jué d'utiles « reclassements «.C'est ainsi que M. Siniiand propose, dans VAnnée sociologique, de réserver pour des emplois distincts les termes déforme et de ré- (jime de la production, celui-ci désignant « les institutions de la production économique définies et classées selon les relations juridiques et sociales qui les caract(' lisent )), celui-là désignant « les institutions de la
duction économique définies et classées selon les re- ';ons technologiques ou morphologiques qui les ca
térisent ».
Qu'une pareille distinction puisse être utilisée oour la théorie de la division du travail, on s'en rend aisément compte. Et en efict, pour apprécier ses résultats,
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ce n'est pas le tout de savoir si un homme travaille dans une manufacture ou dans un atelier, si son travail est synthétique ou analysé, s'il fait un clou entier ou seulement une partie d'épingle. Mais dans quelles conditions sociales travaille-t-il ? Voilà ce qu'il importe de préciser. Et pour le préciser, il faudra distinguer encore, parmi les relations qui caractérisent un régime, celles qui relient l'homme aux choses, celles qui le relient directement aux personnes, celles qui définissent sa propriété, celles qui délimitent sa liberté. Les unes et les autres sont, à vrai dire, définies par des règles juridiques, qu'elles soient ou non expressément formulées. Mais ces règles sont tantôt réelles », et tantôt « personnelles » ; tantôt elles se rapportent à l'état des biens, et tantôt à l'état des personnes. Il faudrait donc distinguer, dans les régimes mêmes auxquels la division du travail peut être soumise, entre l'aspect juridico-économique et l'aspect juridico-politique.
Le travailleur est-il ou non propriétaire des instruro,ents avec lesquels il exécute sa besogne spéciale? Est-il ou non acquéreur de la matière première? vendeur du produit façonné? Reçoit- il, comme il arrivait souvent à l'artisan du moyen âge, la matière à façonner de l'acheteur, qui loue en quelque sorte ses services? Entre celui qui l'emploie et lui, y a-t-il communauté à la fois de production et de consommation, comme dans la famille antique, ou seulement communauté de production, sans aucune espèce de communauté de consommation, comme dans l'industrie moderne? L'ouvrier spécialisé à domicile travaille-t-il « à son compte » ou au compte d'un entrepreneur? Les ouvriers entre lesquels le travail est distribué dans une fabrique parti-
cipent-ils en quelque mesure au bénéfice de la vente ? C'est en répondant à des questions comme celle-là qu'on classerait les divers régimes juridico-économiques qu'une même tbrme de spécialisation peut traverser.
Quant aux régimes juridico-politiques, on les caractériserait en répondant à des questions comme celles-ci: la tâche spéciale que le travailleur accomplit, Ta-t-il choisie librement, et peut-il la quitter à volonté? Y est-il rivé par la naissance, comme il arrive dans la caste, ou du moins pour la vie, comme il arrive dans la corporation? Y a-t-il dans la société des catégories de citoyens auxquels certains métiers sont réservés de par la loi, ou toutes les carrières sont-elles, en principe, ouvertes à tous ? Y a-t-il des professions privilégiées qui assurent certains droits à leurs déteni.jrs, ou bien toutes les professions, quelles qu'elles soient, sont-elles égales devant le pouvoir politique? C'est seulement après avoir répondu à ces questions qu'on pourrait déterminer dans quelle mesure et par quels moyens la contrainte ou la liberté président à la répartition des tâches dans telle ou telle société, et comment, autour des tâches ainsi réparties, s'ordonnent les différentes classes sociales.
Mais en répondant à ces questions, il importe de n'oublier aucune des matières auxquelles la division du travail peut s'appliquer et de ne pas restreindre abusivement, comme on l'a fait longtemps en économie politique, le sens du mot travail.
Le même auteur qui nous fait remarquer que l'expression de division du travail pèche par l'étroitesse de son premier terme — puisque la notion de spécia-
iî8 qu'est-ce que la sociologie?
lisalion est plus large que celle de division, — M. Dcchesne, ajoute que le deuxième terme risquerait, lui aussi, de restreindre à Fexcès le champ de nos recherches. A Fexpression de la division du travail, c'esL celle de la spécialisation de la production qu'il nous propose de substituer ; car ce n'est pas seulement, nous dit-i!, dans l'organisation du travail des ouvriers que semanifeste le progrès de la spécialisation, c'est dans l'ensemble de la production économique, y compris les choses mêmes, la nature et la machine. Il faut aller plus loin. Ce n'est pas seulement de la production proprement économique, c'est de toute espèce d'activité qu'il faut se demander dans quelle mesure et sous quelle forme elle est spécialisée.
Par exemple, à côté des travaux auxquels on réserve, en général, le nom de producteurs, il faut faire entrer en ligne de compte les travaux dits destructeurs, à côté des travaux matériels les travaux proprement spirituels, à côté du travail d'exécution le travail de direction. Si différentes que soient les opérations militaires des opérations industrielles, on peut soutenir qu'elles aussi, visent à être productives — la guerre n'est-elle pas souvent, selon la remarque de 13. Constant, la première forme de l'industrie;^ — elles aussi supposent « un but, des moyens, des obstacles » ; elles aussi comportent, en vue d'un intérêt social, un déploiement d'activités dont il est très important de savoir comment elles sont spécialisées. De même, les activités de toutes sortes qui alimentent la vie spirituelle et qui offrent leurs produits à la compréhension ou à l'admiration des hommes, pour moins visibles que soient les efforts qu'elles commandent, et pour moins aptes qu'elles paraissent d'or-
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Jinaire à être réglées ei .disciplinées, n'en sont pas moins des travaux. Et il faut établir, d'une part, si ces travaux sont cumulés par certains individus ou spécialisés ; d'autre part, s'ils sont réservés à certaines classes ou accessi!)les à toutes : si les organes producteurs de cette espèce de travaux sont concentrés dan certaines couches de la population ou comme disséminés dans la masse. On en dirait autant de ces activités dont le résultat est l'ordre, runification, l'organisation des autres activités. Ce n'est pas seulement dans la vie militaire ou économique, c'est jusque dans la vie spirituelle, c'est dans la vie sociale tout entière, que le besoin de direction se fait seritir ; et il est intéressant da constater par quels procédés, grâce à quelle catégorie de personnes il est paré à ce besoin, d'établir si l'autorité, elle aussi, quelque forme qu'elle revêle, est diluée ou concentrée, si elle est le privilège de certaines castes ou le monopole de fait de certaines classes, et dans quelle mesure la masse des citoyens est appelée à en prendre sa part. Il est clair, en eflét, que pour définir la situation que la division du travail fait à un homme, il ne suffit pas de savoir le rôle qu'il joue dans l'industrie proprement dite, il faut connaître encore le degré et le mode de sa participation à la défense, au gouvernement, à la vie spirituelle de la so- C:ctc.
Il faut donc outrepasser décidément les limites ordinaires de l'économie politique, en se servant non d'une biologie transposée, mais d'une histoire analysée, seule capable de dresser, par ses réponses à nos questionnaires méthodiques, un tableau complet des milieux
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que traverse la division du travail, des régimes auxquels elle est soumise, des modes suivant lesquels elle s'opère, des matières auxquelles elle s'applique. Ainsi seulement on embrasse sans les confondre les différents aspects du phénomène, et on peut en élaborer une théorie vraiment sociologique.