T^OTE RELATIVE A LA PAGE
Extrait du procès-verbal de la noblesse, aux Étals de 1614, (p. 1 13), du mardi 2i, novenibre : « Et ayant eu audience, M. de Senecc)' (1) parla au Roi en celle sorte :
Sire,
« La bonté de nos rois a concédé de tout temps cette liberté à leur noblesse, que de recourir à eux en toutes sortes d'occasions, l'éminence de leur qualité les ayant approchés auprès de leurs personnes, qu'ils ont toujours été les principaux exécuteurs de leurs royales actions.
« Je n'aurais jamais fait de rapporter à V. M. tout ce que l'antiquité nous apprend que la naissance a donné de prééminences à. cet ordre, et avec telle différence de ce qui est de tout le reste du peuple, qu'elle n'en a jamais pu souffrir aucune sorte de comparaison. Je pourrais, Sire, m'étendre en ce discours; mais une vérité si claire n'a pas besoin de témoignage plus certain que ce qui est connu de tout le monde...; et puis je parle devant le Roi; lequel nous espérons trouver aussi jaloux de nous conserver en ce que nous participons de son lustre, que nous saurions l'être de l'en requérir et supplier, bien marris qu'une nouveauté extraordinaire nous ouvre la bouche plutôt aux plaintes qu'aux très-humbles supplications pour lesquelles nous sommes assemblés.
« Sire, Votre Majesté a eu pour agréable de convoquer les États-Généraux des trois ordres de votre royaume, ordres destinés et séparés entre eux de fonctions et de qualités. L'Église, vouée au service de Dieu et au régime des âmes, y tient le premier rang; nous en honorons les prélats et ministres comme nos pères, et comme médiateurs de notre réconciliation avec Dieu.
« La noblesse, Sire, y tient le second rang. Elle est le bras droit de votre justice, le soutien de votre couronne et les forces Invincibles de l'État.
« Sous les heureux auspices et valeureuse conduite des rois, au prix de leur sang, et par l'emploi de leurs armes victorieuses, la tranquillité publique a été établie, et par leurs peines et travaux, le tiers-état va jouissant des commodités que la paix leur apporte.
« Cet ordre, Sire, qui tient le dernier rang en cette assemblée, ordre composé du peuple des villes et des champs, ces derniers sont quasi tous hommagers et justiciables des deux premiers ordres ; ceux des villes, bourgeois, marchands, artisans et quelques officiers. Ce sont ceux qui méconnaissent leur condition, et,
(i) M. le baron de Scnecey était président de la noblesse.
oubliant toute sorte de devoirs, sans aveu de ceux qu'ils représentent;, se veulent comparer à nous.
<( J'ai honte. Sire, de vous dire les termes qui de nouveau nous ont offensés. Ils comparent votre État à une famille composée de trois frères. Ils disent l'ordre ecclésiastique être l'aîné, le nôtre le puîné, et eux les cadets (i).
« En quelle misérable condition sommes-nous tombés, si cette parole est véritable! En quoi tant de services rendus d'un temps immémorial, tant d'honneurs et de dignités, transmis héréditairement à la noblesse et mérités par leurs labeurs et fidélité, l'auraient-ils bien, au lieu de l'élever, tellement rabaissée, qu'elle fût avec le vulgaire en la plus étroite sorte de société qui soit parmi les hommes, qui est la fraternité. Et non contents de se dire frères, ils s'attribuent la restauration de l'État, à quoi comine la France sait assez qu'ils n'ont aucunement participé, aussi chacun connaît qu'ils ne peuvent en aucune façon se comparer à nous, et serait insupportable une entreprise si mal fondée.
« Rendez, Sire, le jugement, et, par une déclaration pleine de justice, faites-les mettre en leurs devoirs et reconnaître ce que nous sommes, et la différence qu'il y a. Nous en supplions très humblement "Votre Majesté au nom de toute la noblesse de France, puisque c'est d'elle que nous sommes ici députés, afin que, conservée en ses prééminences, elle porte, comme elle a toujours fait, son honneur et sa vie au service de Votre Majesté. »
« Ecquid sentitis in quanto contemptu vivatisl Lucis vobls Jiajus partem, si liceat, adiniant. Quod spiratis, qiiod vocem mittitis, quod fùrmas hominum habetis, indignaiitiir(2). »
Liv., lib. 4, c. '-,6.
(i) Telle est l'injure dont la noblesse demande vengeance. La veille, le président Savaron {a), à la tête d'une députation du tiers état, avait osé dire : « Traitez-nous comme vos frères cadets, et nous vous honorerons et aimerons. » Toute cette tracasserie doit être lue dans le procèsverbal même, à commencer par le discours du président Savaron qui en fut le prétexte. On trouvera dans la réponse du baron de Senecey à la députation du tiers, du 24 novembre, des expressions plus outrageantes encore que celles qui remplissent le discours au Roi. (Les doux dernières phrases de cette note ne sont que dans la 2° édition.)
(2) Cette citation n'est que dans la 2'^ édition.
(a) Var. : Le lieutenant civil Savaron.
LE TIERS ÉTAT
« Tant que le philosophe n'excède point les limites de la vérité, ne l'accusez pas d'aller trop loin. Sa fonction est de marquer le but, il faut donc qu'il y soit arrivé. Si, restant en chemin, il osait y élever son enseigne, elle pourrait être trompeuse. Le devoir de l'administrateur, au contraire, est de graduer sa marche, suivant la nature des difficultés Si le philosophe n'est au but, il ne sait où il est; si l'administrateur ne voit le but, il ne sait où il va. »
Le plan de cet écrit est assez simple. Nous avons trois questions à nous faire :
1° Qu'est-ce que le tiers état.^ Tout.
2" Qu'a-t-il été jusqu'à présent dans l'ordre politique? Rien.
3° Que demande-t-il.- A y devenir (i) quelque chose.
On verra (2) si les réponses sont justes. Nous examinerons ensuite les moyens que l'on a essayés, et ceux que l'on doit prendre, afin que le tiers état devienne, en effet, quelque chose. Ainsi nous dirons :
4° Ce que les ministres ont ienlé, et ce que les privilégiés ewa.' mêmes proposent en sa faveur.
5° Ce qu'on aurait dû faire.
6° Enfin, ce qui reste à faire au tiers pour prendre la place qui lui est due.
(i) Var. : A devenir quelque chose.
(2) Var. : On va voir.
qu'est-ce que le tiers état ?