ESSAI
On a dit que le privilège est dispense pour celui qui l'oblient, et découragement pour les autres. S'il en est ainsi, convenez que c'est une pauvre invention que celle des privilèges. Imaginons une société la mieux constituée et la plus heureuse possible; n'est-il pas clair que, pour la bouleverser entièrement, il suffira (i) de dispenser les uns et de décourager les autres?
Je voudrais (2) examiner les privilèges dans leur origine, dans leur nature et dans leurs effets. Mais cette division, toute méthodique qu'elle est, pourrait me forcer (3) de revenir trop souvent sur les mêmes'idées. Elle m'engagerait, quant à l'origine, dans une discussion de faits, c'est-à-dire dans une querelle interminable (4); car, que ne trouve-t-on pas dans les faits, en cherchant comme l'on cherche? J'aime encore mieux supposer, si l'on veut (5), aux privilèges, l'origine la plus pure. Leurs partisans, c'est-à-dire à peu près tous ceux qui en profitent, ne peuvent exiger (6) davantage.
Tous les privilèges, sans distinction, ont certainement pour objet ou de dispenser de la loi, ou de donner un droit exclusif à quelque chose qui n'est pas défendu par la loi. Ce qui constitue le privilège (7) est d'être hors du droit commun, et l'on ne peut en
(i) Var. : Bouleverser, il ne faudra que. — (2) Var. : J'aurais voulu. — (jj Var. : M'eût forcé. — (4) Var. : D'ailleurs, quant à l'ori.^inc, elle m'eût jeté dans une fastidieuse et interminable discussion de faits. — {'-,) Var. : Si l'on m'y force. — (6) Var. : Demander. — 7) Var. : L'essence du privilège.
sortir que de l'une ou de l'autre de ces deux manières. Nous allons examiner, sous ce double point de vue, tous les privilèges à la fois (i).
Demandons-nous d'abord quel est l'objet de la loi. C'est sans doute d'empêcher qu'il ne soit porté atteinte à la liberté ou à la propriété de quelqu'un. On ne fait pas des lois pour le plaisir d'en faire. Celles qui n'auraient pour effet que de gêner mal à propos la liberté des citoyens seraient contraires à la fin de toute association; il faudrait se hâter de les abolir.
Il est une loi-mère d'où toutes les autres doivent découler : A''^ fais point de lorl à autrui. C'est cette grande loi naturelle que le législateur donne (2) en quelque sorte en détail dans (3) les diverses applications qu'il en fait pour le bon ordre de la société ; d'où résultent toutes les (4) lois positives. Celles qui peuvent empêcher qu'on ne fasse du tort à autrui sont bonnes; celles qui ne serviraient à ce but ni médiatement, ni immédiatement, sont nécessairement mauvaises: car elles gênent la liberté et sont opposées aux véritables bonnes lois.
Le long asservissement des esprits a introduit les préjugés les plus déplorables. Le peuple croit presque de bonne foi qu'il n'a droit qu'à ce qui lui est permis par des lois expresses. Il semble ignorer que la liberté est antérieure à toute société, à tout législateur; queleshommes ne se sontréunis que pour mettre leurs droits .à couvert des entreprises des méchants, et pour se livrer, à l'abri de cette sécurité, à un développement plus étendu, plus énergique et plus fécond en jouissances de leurs facultés morales et physiques. Le législateur est établi, non pour accorder, mais pour protéger nos droits. S'il borne notre liberté, ce ne peut être que pour les actes qui seraient nuisibles à la société , et. par conséquent, la liberté civile s'étend à tout ce que la loi ne défend pas {;,).
(i) Var. : En saisissant donc notre sujet sous ce double point de vue, on doit convenir que tous les privilèges à la fois seront, à juste titre, enveloppés dans le jugement qui pourra résulter de cet examen. — (2) Var. : Distribue. — (5) Var. : Par. — (4) Var. : De là sortent les. — {)) Var. : Quand même elles ne manifesteraient point une intention malfaisante, sont pourtant mauvaises; car, d'abord, elles gênent la liberté; et puis, ou elles tiennent la place des véritablement bonnes lois, ou au moins elles les repoussent de toutes leurs forces. Hors de la loi, tout est libre : hors de ce qui est garanti à quelqu'un par la loi, chaque chose appartient à tous. Cependant, tel est le déplorable effet du long asservissement des esprits, que les peuples, loin de connaître leur
A l'aide de ces principes élémentaires, nous pouvons (i) juger les privilèges. Ceux qui auraient pour objet de dispenser de la loi ne peuvent passe soutenir; toute loi, avons-nous observé, dit ou directement ou indirectement : Ne fais pas tort à autrui; ce serait donc dire aux privilégiés : Permis à vous de faire tort à autrui. Il n'est pas de pouvoir à qui il soit donné de faire une pareille (2) concession. Si la loi est bonne, elle doit obliger tout le monde; si elle est mauvaise, il faut l'anéantir : elle est un attentat contre la liberté.
Pareillement, on ne peut donner à personne un droit exclusif à quelque chose {}) qui n'est pas défendu par la loi ; ce serait ravir aux citoyens une portion de leur liberté. Tout ce qui n'est pas défendu par la loi, avons-nous observé aussi, est du domaine de la liberté civile et appartient à tout le monde. Accorder un privilège exclusif à quelqu'un sur ce qui appartient à tout le monde, ce serait faire tort à tout le monde, pour quelqu'un. Ce qui présente à la fois l'idée de l'injustice et de la plus absurde déraison.
Tous les privilèges sont donc, par la nature des choses, injustes, odieux et contradictoires à la fin suprême de toute société politique.
Les privilèges honorifiques ne peuvent être sauvés de la proscription générale, puisqu'ils ont un des caractères que nous venons de remarquer (4,) celui de donner un droit exclusif à ce qui n'est pas défendu par la loi; sans compter que, sous le titre hypocrite de privilèges honorifiques, il n'est presque point de profit pécuniaire
vraie position sociale, loin de sentir qu'ils ont le droit rnSmc de faire révoquer les mauvaises lois, en sont venus jusqu'à croire que rien n'est à eux, que ce que la loi, bonne ou mauvaise, veut bien leur accorder. Ils semblent ignorer que la liberté, que la propriété sont antérieures à tout; que les hommes, en s'associant, n'ont pu avoir pour objet que de mettre leurs droits à couvert des entreprises des méchants et de se livrer, en même temps, à l'abri de cette sécurité, à un développement de leurs facultés morales et physiques, plus étendu, plus énergique et plus fécond en jouissances; qu'ainsi leur propriété accrue, de tout ce qu'une nouvelle industrie a pu y ajouter dans l'état social, est bien à eux et ne saurait jamais être considérée comme le don d'un pouvoir étranger; que l'autorité tutélaire est établie par eux; qu'elle l'est, non pour accorder ce qui leur appartient, mais pour le protéger; et qu'enfin chaque citoyen, indistinctement, a un droit inattaquable, non à ce que la loi permet, puisque la loi n'a rien à permettre, mais à tout ce qu'elle ne défend pas. (i) Var. : Déjà.— ^2i \'ar. : Telle — (j) Var. :Ce. —(4) Var. : Citer.
qu'ils ne tendent à envahir. Mais comme, même parmi les bons esprits, on en trouve plusieurs qui se déclarent pour ce genre de privilèges, ou du moins qui demandent grâce pour eux, il est bon d'examiner avec attention si réellement ils sont plus excusables que les autres.
Pour moi, Je le dirai franchement^ je leur trouve un vice de plus, et ce vice me paraît le plus grand de tous (i). C'est qu'ils tendent à avilir le grand corps des citoyens, et, certes, ce n'est pas un petit mal fait aux hommes que de les avilir. II n'est pas aisé de concevoir comment on a pu consentira vouloir ainsi humilier vingt-cinq millions sept cent mille hommes, pour en honorer ridiculement trois cent mille. Il n'y a assurément rien de conforme à l'intérêt général (2).
Le titre le plus favorable à la concession d'un privilège honorifique serait d'avoir rendu un grand service à la patrie, c'est-àdire à la nation qui ne peut être que la généralité des citoyens. Eh bien! récompensez le membre qui a bien mérité du corps; mais n'ayez pas l'absurde folie de rabaisser le corps vis-à-vis du membre. La masse (3) des citoyens est toujours la chose principale, la chose qui est servie. Doit-elle, en aucun sens, être sacrifice au serviteur à qui il n'est dû un prix que pour l'avoir servie ?
Une contradiction aussi choquante aurait dû se faire généralement sentir. Loin de là (4) : notre résultat paraîtra peut-être nouveau, ou du moins fort étrange. C'est qu'à (5) cet égard il existe, parmi nous, une superstition invétérée qui repousse la raison et s'offense même du doute. Quelques peuples sauvages se plaisent à de ridicules difformités et leur rendent l'hommage dû à la beauté (6) naturelle. Chez les nations hyperboréennes, c'est à des excroissances politiques, bien plus difformes, et surtout bien autrement nuisibles, puisqu'elles dessèchent (7) le corps social, que l'on prodigue de stupides hommages. Mais la superstition passe et le corps qu'elle dégradait reparaît dans toute sa force et sa beauté naturelle.
(1) Var. : Énorme. — (2) Vjr. : Coiicevra-t-on jamais qu'on ait pu consentir à vouloir ainsi humilier vingt-cinq millions huit cent mille individus, pour en honorer ridiculement deux cent mille? Le sophiste le plus adroit voudrait-il bien nous montrer, dans une combinaison aussi anti sociale, ce qu'il peut y voir de conforme à l'intérêt général ? (jl Var. : L'ensemble.
— (4) Var. : Et pourtant. — (■;) Var. : A cet. — (6) Var. : Au.\ charmes.
— (7) Var. : Rongent et ruinent.
Quoil dira-t-on, est-ce que vous ne voulez pas reconnaître les services rendus à l'État ? Pardonnez-moi, mais je ne fais consister les récompenses de l'État en aucune chose qui soit injuste ou avilissante ; car il ne faut pas récompenser quelqu'un aux dépens d'un autre (i). Ne confondons point deux choses aussi différentes entre elles que le sont les privilèges et les récompenses.
Parlez-vous de services ordinaires } Il y a (2), pour les acquitter, des salaires ordinaires ou des gratifications de même nature. S'agit-il d'un service important ou d'une action d'éclat ? Offrez un avancement rapide de grade ou un emploi distingué, en raison (3'^ des talents de celui que vous avez à récompenser. Enfin, s'il le faut^ ajoutez la ressource d'une pension, mais dans un très petit nombre de cas, et seulement lorsqu'à cause (4) des circonstances, telles que vieillesse, blessures, etc., etc., aucun autre moyen ne peut tenir lieu de récompense suffisante.
Ce n'est pas assez, dites-vous ; il nous faut encore des distinctions apparentes; nous voulons nous assurer les égards et la considération publique...
A mon tour, je vous réponds avec le simple bons sens ()) que la véritable distinction est dans le service que vous avez rendu à la Patrie, à l'humanité, et que les égards et la considération publique ne peuvent manquer d'aller où ce genre de mérite les appelle.
Laissez, laissez le public dispenser librement les témoignages de son estime. Lorsque, dans vos vues philosophiques, vous la considérez (6), cette estime, comme une monnaie morale, puissante par ses effets, vous avez raison ; mais si vous voulez que le prince s'en arroge la distribution, vous vous égarez dans vos idées. C'est (7)
(i) Var. et add. : Et surtout aux dépens de presque tous les autres. — (2) Var. : Existe. — (j) Var. : Proportion. — (4) Var. : Raison. — (5) Var. : Je dois vous répondre que. — o) Var. : Regardez. — {7) Var. : La nature, plus phiiosopiie que vous, a placé la vraie source de la considération dans les sentiments du peuple. C'est que chez le peuple sont les vrais besoins ; là, réside la patrie, à laquelle les hommes supérieurs sont appelés à consacrer leurs talents; là, par conséquent, devait être déposé le trésor des récompenses qu'ils peuvent ambitionner. Les événements aveuijles, les mauvaises lois, plus aveugles encore, ont conspiré contre la multitude. Elle a été déshéritée, privée de tout. 11 ne lui reste que le pouvoir d"honorer de son estime ceux qui la servent ; elle n'a plus que ce moyen d'exciter encore des hommes dignes de la servir. Voulez-vous la dépouiller de son dernier bien, de sa dernière réserve, et rendre ainsi sa propriété, même la plus intime, inutile à son bonheur? Les
un bien du public ; c'est sa dernière propriété; et la nature, plus philosophe que vous, n'a attaché le sentiment de la considération, qu'à la seule reconnaissance du peuple. C'est que là, et là uniquement, réside la patrie, là sont les véritables besoins ; ces besoins sacrés que les gouvernements dédaignent, mais qui seront éternellement l'objet adoré de la vertu et du génie. Ah! laissez-en le prix naturel couler librement du sein de la nation, pour acquitter sa dette. Ne dérangez rien à ce sublime commerce entre les services rendus aux peuples par les grands hommes et le tribut de considération offert aux grands hommes par le peuple. Il est pur, il est vrai, il est fécond en bonheur et en vertus, tant qu'il naît de ces rapports naturels et libres. Mais (i), si la cour s'en empare, elle
administrateurs ordinaires, après avoir ruiné, avili le grand corps des citoyens, s'accoutument aisément à le négliger. Ils dédaignent, ils méprisent presque de bonne foi un peuple qui ne peut jamais cire devenu méprisable que par leur crime. S'ils s'en occupent encore, ce n'est que pour en punir les fautes. Leur colère veille sur le peuple, leur tendresse n'appartient qu'aux privilégiés. Mais alors même la vertu et le génie s'efforcent encore de remplir la destination de la nature. Une voix secrète parle sans cesse au fond des âmes énergiques et pures, en faveur des faibles. Oui, les besoins sacrés du peuple seront éternellement l'objet adoré des méditations du philosophe indépendant, le but secret ou public des soins et des sacrifices du citoyen vertueux. Le pauvre, à la vérité, ne répond à ses bienfaiteurs que par des bénédictions ; mais, que cette récompense est supérieure à toutes les faveurs du pouvoir! Ahl laissez le prix de la considération publique couler librement du sein de la nation pour acquitter sa dette envers le génie et la vertu. Gardons-nous de violer les sublimes rapports d'humanité que la nature a été attentive à graver dans le fond de nos cœurs. Applaudissons à cet admirable commerce de bienfaits et d'hommages qui s'établit, pour la consolation de la terre, entre les besoins des peuples reconnaissants et les grands hommes surabondamment payés de tous leurs services par un simple tribut de reconnaissance. Tout est pur dans cet échange; il est fécond en vertus, puissant en bonheur, tant qu'il n'est point troublé dans sa marche naturelle et libre.
(i) Var. : Mais, si la cour s'en empare, je ne vois plus dans l'estime publique qu'une monnaie altérée par les combinaisons d'un indigne monopole. Bientôt, de l'abus qu'on en fait doit sortir et se dérouler sur toutes les classes de citoyens l'immoralité la plus audacieuse. Les signaux convenus pour appeler la considération sont mal placés, ils en égarent le sentiment. Chez !a plupart des hommes, ce sentiment finit par se corrompre par l'alliance même à laquelle on le force; comment échapperait-il au poison des vices auxquels il prend l'habitude de s'attacher? Chez le petit nombre de gens éclairés, l'estime se retire au fond du cœur, indignée du rôle honteux auquel on prétendait la soumettre; il n'y a donc plus d'estime réelle : et pourtant son langage, son maintien subsistent dans la société, pour prostituer de faux honneurs publics, aux intrigants, aux favoris, souvent aux hommes les plus coupables.
Dans un tel désordre de mœurs, le génie est persécuté : la vertu est
le corrompt, elle le perd. L'estime publique va s'égarer dans les canaux empoisonnés de l'intrigue, de la faveur, ou d'une criminelle complicité. La vertu et le génie manquent de récompense, et, à côté, une foule de signes et de décorations diversement bigarrées commandent impérieusement le respect et les égards envers la médiocrité, la bassesse et le vice; enfin, les honneurs étouffent l'honneur, et les âmes sont dégradées.
Mais je veux bien que, vertueux vous-même, vous ne confondiez jamais celui qui est digne de récompense avec celui qu'il faudrait punir ; au moins, faut-il convenir que la distinction que vous avez accordée, si celui qui la porte vient à dégénérer, ne peut servir qu'à faire honorer un homme bas, peut-être un ennemi de la patrie. Vous avez aliéné, sans retour, en sa faveur, une portion de la considération publique.
Au contraire, l'estime qui émane des peuples, nécessairement libre, se retire à l'instant qu'elle cesse d'être méritée.
C'est là le seul prix toujours proportionné à l'âme du citoyen vertueux; le seul propre à inspirer de bonnes actions, et non à irriter la soif de la vanité et de l'orgueil; le seul qu'on puisse rechercher et obtenir sans manœuvres et sans bassesse (i).
Encore une fois, laissez les citoyens faire les honneurs de leurs sentiments et se livrer d'eux-mêmes à cette expression si flatteuse, si encourageante, qu'ils savent leur donner comme par inspiration ; et vous connaîtrez alors, au libre concours de toutes les âmes qui
ridiculisée; et, à côté, une foule de signes et de décorations diversement bigarrées commandent impérieusement le respect envers la médiocrité, la bassesse et le crime. Comment les honneurs ne parviendront-ils pas à étoutfer l'honneur, à corrompre tout à fait l'opinion et à dégrader toutes les âmes ?
En vain prétendriez-vous que, vertueux vous-même, vous ne confondrez jamais le charlatan habile ou vil courtisan, avec le bon serviteur qui présente de justes titres aux récompenses publiques : à cet égard, l'expérience atteste vos nombreuses erreurs. Et après tout, ne devez-vous pas convenir au moins que ceux à qui vous avez livré vos étranges brevets d'honneur, peuvent ensuite dégénérer dans leurs sentiments, dans leurs actions ? Ils continueront pourtant à exiger, à attirer les hommages de la multitude. Ce sera donc pour des citoyens indignes, pour des hommes notés peut-être par nos justes mépris, que vous aurez aliéné sans retour une portion de la considération publique.
(i) Vctr. : Il n'en est pas ainsi de l'estime qui émane des peuples. Nécessairement libre, elle se retire lorsqu'elle cesse d'être méritée. F^lus pure dans son principe, plus naturelle dans ses mouvements, elle est aussi plus certaine dans sa marche, plus utile dans ses efl'ets.
ont de l'énergie, aux efforts multipliés dans tous les genres de bien, ce que doit produire, pour l'avancement social, le grand ressort de l'estime publique (i).
Mais votre paresse et votre orgueil s'accommodent mieux des privilèges. Je le vois, vous demandez moins à être distingué par vos concitoyens, que vous ne cherchez à être distingué de vos concitoyens (2). Si (3) cela est, vous ne méritez ni l'un ni l'autre, et ce ne peut plus être de vous qu'il s'agit, quand on s'occupe des récompenses à décerner au mérite.
(1) Je parle, au surplus, d'une nation libre ou qui va le devenir. Il est bien certain que la dispensatioii des honneurs publics ne peut point appartenir à un peuple esclave. Chez un peuple esclave, la monnaie morale est toujours fausse, quelle que soit la main qui la distribue. (Note de la 2*= édition.)
(2) Quand on devrait accuser cette note d'être un peu métaphysique, sans connaître la valeur de ce mot devenu si etTrayant pour les esprits inattentifs, je dirai que la distinction de n'est rien que différence : elle appartient aux deux termes à la fois; car, si A est distingué de B, il est clair que, par la même raison, B sera distingué de A. Ainsi A et B sont entre eux, comme l'on dit, à deux de jeu. Il faut bien que tous les individus, tous les êtres soient diflerents l'un de l'autre. Il n'y a pas là de quoi s'enorgueillir, ou tous y auraient le même droit. Dans la nature, la supériorité ou l'infériorité ne sont pas des choses de droit, mais des choses de fait : celui-là devient supérieur, qui l'emporte sur l'autre. Cet avantage de fait suppose, à la vérité, plus de force d'un côté que d'autre : mais, si l'on veut en venir à ce premier titre, de quel côté sera la supériorité r A qui croyez-vous qu'elle appartienne, au corps des citoyens ou aux privilégiés ■•
La distinction par est, au contraire, le principe social le plus fécond en bonnes actions, en bonnes moeurs, etc. Mais, si son siège est dans l'âme de ceux, qui distinguent, et non dans la main de celui qui prétend dispenser les distinctions; si c'est un sentiment de leur part, et ce ne peut pas être autre chose sans cesser d'être une vérité, il faut dire aussi que ce sentiment est essentiellement libre, et qu'il y a une extrême folie, à qui que ce soit, de vouloir disposer malgré moi de mon estime et de mes hommages. (Note de la 2" édition.)
(j) Var. : Le voilà donc manifesté, ce sentiment secret, ce désir inhumain, plein d'orgueil, et pourtant si honteux, que vous vous efforciez de le cacher sous l'apparence de l'intérêt public. Ce n'est pas à l'estime ou à l'amour de vos semblables que vous aspirez; vous n'obéissez, au contraire, qu'aux irritations d'une vanité hostile contre des hommes dont l'égalité vous blesse. "Vous faites, au fond de votre cœur, un reproche à la nature de n'avoir pas rangé vos concitoyens dans des espèces inférieures destinées uniquement à vous servir. Pourquoi tout le monde ne partaget-il pas l'indignation qui m'anime? Certes, vous étiez loin d'avoir un intérêt personnel à la question qui nous occupe. Il s'agissait des récompenses à décerner au mérite, et non des châtiments qu'il faudrait, dans un Etat policé, infliger aux plus perfides ennemis de la félicité sociale.
De ces considérations générales sur les privilèges honorifiques, descendons ( i) dans leurs effets, soit relativement à l'intérêt public, soit relativement à l'intérêt des privilégiés euxmêmes.
Au moment où le prince (2) imprime à un citoyen le caractère de privilégié, il ouvre l'âme de ce citoyen à un intérêt particulier, et la ferme plus ou moins aux inspirations de l'intérêt commun. L'idée de patrie se resserre pour lui ; elle se renferme dans la caste où il est adopté. Tous ses efforts, auparavant employés avec fruit au service de la chose nationale, vont se tourner contre elle. On voulait l'encourager à mieux faire ; on n'a réussi qu'à le dépraver.
Alors naît dans son âme (3) une sorte de besoin de primer, un désir insatiable de domination. Ce désir, malheureusement trop analogue à la constitution humaine est une vraie maladie antisociale (4) ; il n'est personne qui n'ait dû le sentir mille fois, et, si par son essence il doit toujours être nuisible, qu'on juge de ses ravages, lorsque l'opinion et la loi viennent lui prêter leur puissant appui.
Pénétrez un moment dans les nouveaux sentiments d'un privilégié. Il se considère avec ses collègues comme faisant un ordre à part, une nation choisie dans la nation. Il pense qu'il se doit d'abord à ceux de sa caste, et s'il continue à s'occuper des autres, ce ne sont plus, en effet, que les autres, ce ne sont plus les siens. Ce n'est plus ce corps dont il était membre. Ce n'est que le peuple, le peuple qui bientôt dans son langage, ainsi que dans son cœur, n'est qu'un assemblage de gens de rien, une classe d'hommes créée tout exprès pour servir, au lieu qu'il est fait, lui, pour commander et pour jouir.
Oui, les privilégiés en viennent réellement à se regarder comme une autre espèce d'hommes (5). Cette opinion, en apparence si exagérée, et qui ne paraît pas s'allier avec la notion du (6) privilège, en devient insensiblement comme la conséquence
(i) Var. : Descendons maintenant dans. — (2) Var. : Les ministres. (5) Var. : Cœur. — (4) Var. : Antisociale, et si par son essence, etc. — (5) Comme je ne veux pas qu'on m'accuse d'exagérer, lisc^ à la lin une
pièce authentique et curieuse {a) que je tire du procès-verbal de l'ordre
de la noblesse aux Étals de 1614.
(6) Var.: Renfermée dans.
{a) ^'ar. : Authentique que.
naturelle, et finit par s'établir dans tous les esprits. Je le demande à tout privilégié franc et loyal, comme sans doute il s'en trouve : lorsqu'il voit auprès de lui un homme du peuple, qui nest pas venu là pour se faire protéger, n"éprouve-t-il pas, le plus souvent, un mouvement involontaire de répulsion, prêt à s'échapper, sur le plus léger prétexte, par quelque parole dure ou quelque geste méprisant (i) ?
Le faux sentiment d'une supériorité personnelle est tellement cher aux privilégiés, qu'ils veulent l'étendre à tous leurs rapports avec le reste des citoyens. Ils ne sont point faits pour être confondus, pour être à côté, pour (2) se trouver ensemble, etc., etc. C'est se manquer essentiellement, que de disputer, que de paraître avoir tort quand on a tort ; c'est se compromettre même que d'avoir raison avec, etc., etc..
Mais il faut voir surtout dans les campagnes éloignées, dans les vieux châteaux, comment le sentiment se nourrit et s'enfle au sein d'une orgueilleuse oisiveté. C'est là qu'on se respecte, qu'on sait tout ce que vaut un homme comme il faut, qu'on méprise les autres tout à son aise ! C'est là qu'on caresse, qu'on idolâtre de bonne foi sa haute dignité, et quoique tout l'effort d'une telle superstition ne puisse donner à une aussi ridicule erreur le moindre degré de réalité, n'importe, le privilégié y croit avec autant d'amour, avec autant de conviction, que le fou du Pirée croyait à sa chimère (3).
(i) Var. : Offensant. — (2) Var. : Pour i!tre à côté, pour concourir, ou se.
(}) Var. : Mais rien n'est plus curieux, à cet égard, que le spectacle qui s'offre dans des campagnes éloignées de la capitale. C'est là que le noble sentiment de sa supériorité se nourrit et s'enfle à l'abri de la raison el des passions des villes. Dans les vieux châteaux, le privilégié se respecte mieux, il peut se tenir plus longtemps en extase devant les portraits de ses ancêtres et s'enivrer plus à loisir de l'honneur de descendre d'hommes qui vivaient dans les treizième et quatorzième siècles; car il ne soupçonne pas qu'un tel avantage puisse être commun à toutes les familles. Dans son opinion, c'est un caractère particulier à certaines races.
Souvent il présente, avec toute la modestie possible, au respect des étrangers, cette suite d'aïeux, dont la vue a si souvent excité en lui les rêves les plus doux. Mais il s'arrête peu sur le père ou le grand-père fces mots ont même je ne sais quoi d'offensant pour la dignité d'une langue privilégiée). Ses ancêtres les plus reculés sont les meilleurs, ils sont les plus près de son amour comme de sa vanité.
J'ai vu de ces longues galeries d'images paternelles. Elles ne sont pas précieuses par l'art du peintre, ni même, il faut l'avouer, par le sentiment
La vanité, qui pour l'ordinaire est individuelle et se plaît à s'isoler, se transforme ici promptement en un esprit de corps indomptable.
de la parenté (a); mais qu'elles sont sublimes par les souvenirs de temps et des mœurs de la bonne féodalité!
C'est dans les. châteaux qu'on sent avec enthousiasme, ainsi qu'il faut sentir les beaux-arts, tout l'effet d'un arbre généalogique, à rameaux touffus et à tige élancée. C'est là qu'on connaît, à n'en rien oublier, mcnie dans les plus petites occasions, tout ce que vaut un homme comme il faut, et le rang dans lequel il faut placer tout le monde [b].
Auprès de ces hautes contemplations, combien paraissent petites et méprisables les occupations des gens de la ville! S'il était permis d'en prononcer le véritable nom, on pourrait se demander : Qu'est-ce qu'un bourgeois près d'un bon privilégié? Celui-ci a sans cesse les \-eux sur le noble temps passé. 11 y voit tous ses titres, toute sa force, il vit de ses ancêtres. Le bourgeois, au contraire, les yeux toujours fixés sur l'ignoble présent, sur l'indifférent avenir, prépare l'un et soutient l'autre par les ressources de son industrie. 11 est, au lieu d'avoir été; il essuyé la peine et, qui pis est, la honte d'employer toute son intelligence, toute sa force à notre service actuel, et de vivre de son travail nécessaire à tous. Ah ! pourquoi le privilégié ne peut-il aller dans le passé jouir de ses titres, de ses grandeurs, et laisser à une stupide nation le présent avec toute son ignobilité!
Un bon privilégié se complaît en lui-même, autant qu'il méprise les autres. Il caresse, il idolâtre sérieusement sa dignité personnelle; et quoique tout l'effort d'une telle superstition ne puisse prêter à d'aussi ridicules erreurs le moindre degré de réalité, elles n'en remplissent pas moins toute la capacité de son âme; le privilégié s'y abandonne avec autant d'amour, que le fou du Pirée croyait à sa chimère.
{a) Qui n'a pas entendu, dans ces moments, le démonstrateur faire des réflexions aimables sur celui-ci, qui, en dou:[e cent et tant, était un rude chrétien: ses vassaux n'avaient pas beaujeu. elc ; sur celui-là \b\en entendu qu'on en prononce le nom ancien) qui, s'étant maladroitement engagé dans une trahison, paya de sa tête, etc.. mais toujours en dou-e cent... Je veux raconter à ce sujet le propos assez récent d'une dame qui, dans un cercle nombreux et bien composé, blâmait à outrance la conduite, criminelle en effet, de quelqu'un d'une des plus grandes maisons du royaume. Tout à coup, elle s'interrompt pour dire, d'un air difficile à peindre : vi Mais, je ne sais pourquoi j'en dis tant de mal, car j'ai [honneur de lui appartenir. »
ib) Je renonce à saisir toutes les nuances, toutes les finesses du langage habituel des privilégiés. Nous aurions besoin pour cette langue d'un dictionnaire particulier qui serait neuf par plus d'un endroit: car, au lieu d'y présenter le sens propre ou métaphorique des mots, il s'agirait, au contraire, de détacher des mots leur véritable sens, pour ne rien laisser dessous qu'un vide pour la raison, mais d'admirables profondeurs pour le préjugé : nous y lirions ce que c'est qu'être privilégié d'un privilège qui n'a pas commencé. Ceux qui en ont de cette nature sont des bons. Ils sont, par la grâce de Dieu, bien différents de cette foule de nouveaux privilégiés qui sont par la grâce du prince. On ne compte pas des citoyens qui, n'aspirant pas à être par grâce, sont réduits à ne se montrer que par leurs qualités personnelles : c'est fort peu de chose; c'est la nation. Nous apprendrions, dans ce nouveau dictionnaire, qu'il n'y a de
Un privilégié vient-il à éprouver la moindre difficulté de la part delà classe qu'il méprise; d'abord il s'irrite; il se sent blessé dans sa prérogative; il croit l'être dans son bien, dans sa propriété ; et bientôt il excite, il enflamme tous ses co-privilégiés,et il vient à bout de former une confédération terrible, prête à tout sacrifier pour le maintien, puis pour l'accroissement de son odieuse prérogative.
C'est ainsi que l'ordre politique se renverse, et ne laisse plus voir qu'un détestable aristocracisme.
Cependant, dira-t-on, on est poli dans la société avec les nonprivilégiés, comme avec les autres. Ce n'est pas moi qui ai remarqué, le premier, le caractère de la politesse française. Le privilégié français n'est pas poli parce qu'il le doit (i) aux autres,
(i) T'i7r. ; Il croit le devoir.
la naissance que pour ceux qui n'ont point d'origine. Les privilégies du prince, eux-mêmes, n'osenl pas penser avoir plus d'une dcini-naissance, et la nation n'en a point. 11 serait superflu de remarquer que la naissance dont il s'agit ici n'est pas celle qui vient d'un père et d'une mère; mais celle que le prince donne avec un brevet et sa signature, ou mieux encore, celle qui vient de je ne sais où : c"est la plus estimée. Si vous avez cru, par exemple, que tout homme a nécessairement son père, son grand-père, ses aïeux, etc., vous vous êtes trompé. A cet égard, la certitude physique ne suffit pas, il n'y a de valable que l'attestation de M. Cherin. Pour être ancien, il faut être des bo/is, nous l'avons dit. Les nouveaux privilégiés sont des hommes d'hier; et les citoyens non privilégiés, je ne sais que vous dire, si ce n'est qu'apparemment ils ne sont pas encore nés. Je suis émerveillé, je l'avoue, du talent avec lequel les privilégiés prolongent à perte de vue, sans jamais se perdre, ces sublimes quoique incessables conversations. Les plus curieux à entendre, à mon avis, sont ceux qui, constamment à genoux devant leur propre honneur, leurs propres prétentions, rient pourtant de si bon cœur des mêmes prétentions chez les autres. Je soutiens que les opinions des privilégiés sont à la hauteur de leurs sentiments; et, pour en donner une nouvelle preuve, je vais exposer, d'après leur manière de voir, le vrai tableau d'une société politique. Ils la composent de six à sep! classes subordonnées les unes aux autres. Dans la première, sont les grands seigneurs, c'est-àdire celte partie des gens de la cour, en qui sont réunies la naissance, une grande place et l'opulence. La seconde classe comprend les présentés connus, ceux qui paraissent : ce sont les gens de qualité. En troisième ligne, viennent les présentés inconnus, qui n'en voulaient qu'aux honneurs de la gazette : ce sont les gens de quelque chose. 4°. On confond dans la classe de non-présentés, qui peuvent cependant être bons, tous les geniillâtres de province : c'est l'expression dont ils se servent. Dans la cinquième classe, il faut mettre les anoblis un peu anciens, ou gens de néant. Dans la sixième, se présentent ou plutôt sont relégués les nouveaux anoblis ou gens moins que rien. Enfin, et pour ne rien oublier, on veut bien laisser dans une septième division le reste des citoyens, qu'il n'est pas possible de caractériser autrement que par des injures. Tel est l'ordre social poLir le préjugé régnant, et je ne dis rien de nouveau, que pour ceux qui ne sont pas de ce monde. (Notes de la 2^ édition.)
mais parce qu'il croit le devoir (i) à lui-même. Ce n'est pas les droits d'autrui qu'il respecte, c'est soi, c'est sa dignité. Il ne veut point par ses manières être confondu (2) avec ce qu'on nomme mauvaise compagnie. Que dirai-je.^ Il craindrait que l'objet de sa politesse ne le prît pour un non-privilégié comme lui.
... Gardons-nous de nous laisser séduire par ces apparences grimacières et trompeuses ; ayons (3) le bon esprit de ne voir en elles que ce qui y est, un orgueilleux attribut de ces mêmes privilèges que nous détestons.
Pour expliquer cette soif si ardente (4) d'acquérir les privilèges, on pensera peut-être, que du moins, au prix du bonheur public, il s'est composé, en faveur des privilégiés, un genre de félicité particulière, par (t) le charme enivrant de cette supériorité dont le petit nombre jouit, auquel un grand nombre aspire, et dont les autres sont réduits à se venger par les ressources de l'envie ou de la haine.
Oublierait-on (6) que la nature n'imposa jamais des lois impuissantes ou vaines, et qu'elle a arrêté de ne départir le bonheur aux hommes que dans l'égalité? on ignorerait donc que c'est (7) un échange perfide que celui qui est offert par la vanité, contre cette multitude de sentiments naturels dont la félicité réelle se compose ?
Écoutons là-dessus notre propre expérience (8;, ouvrons les
(i) Var.: Il croit se le devoir. — '^2) Var. : Etre confondu, par des manières vulgaires. — (j) Var. : Ah! gardez-vous Ayez .... — (4) T'jr. ;
La soif ardente. — (s) Var. : Dans. — (6) Var. : Mais oublierait-on. — (7) Var.: Et que c'est.
(8) La société est pour tous ceux que le sort n'a pas condamnes à un travail sans relâche, la source la plus pure et la plus féconde (a) de jouissances agréables : on le sent, et le peuple qui se croit le plus civilisé se vante aussi d'avoir la meilleure société. Où doit être la bonne (/') société? Là, sans doute, où les hommes qui se conviendraient le mieux pourraient se rapprocher librement, et ceux qui ne se conviendraient pas, se séparer sans obstacle; là où, dans un nombre donné d'hommes, il y en aurait davantage qui posséderaient les talents et l'esprit de société, et où le choix, parmi eux, ne serait embarrassé d'aucune considération étrangère au but qu'on se propose en se réunissant. Qu'on dise si les préjugés d'état ne s'opposent point de toutes les manières à cet arrangement si simple ? Combien de maîtresses de maisons sont forcées d'éloigner les hommes quj les intéresseraient le plus, par égard pour les hauts privilégiés qui les ennuient ! Vous avez beau, dans vos sociétés si vantées et si insipides, sing^cr cette
{a) Var. : Une source pure et féconde. — [b) Var. : Meilleure.
yeux sur celle de tous les grands privilégiés, de tous les grands mandataires que leur état expose à jouir, dans les provinces, de tous les (i) prétendus charmes de la supériorité. Elle fait tout pour eux, cette supériorité ; cependant ils se trouvent seuls, l'ennui fatigue leur âme et venge les droits de la nature. Voyez, à l'ardeur impatiente avec laquelle ils reviennent chercher des égaux dans la capitale, combien il est insensé de semer continuellement sur le terrain de la vanité, quand on n'y peut (2) recueillir que les ronces de l'orgueil et les pavots de l'ennui.
Nous ne confondons pointavec la supériorité absurde et chimérique, qui est l'ouvrage des privilèges (3), cette supériorité légale qui suppose seulement des gouvernants et des gouvernés. Celle-ci est réelle; elle est nécessaire. Elle n'enorgueillit pas les uns, elle n'humilie pas les autres : c'est une supériorité de fonctions, et non de personnes; or, si (4) cette supériorité même ne peut dédommager des douceurs de l'égalité, que doit-on penser de la chimère dont se repaissent les simples privilégiés ?
Ah 1 si les hommes voulaient connaître leurs intérêts ; s'ils savaient faire quelque chose pour leur bonheur! S'ils consentaient à ouvrir enfin les yeux sur la cruelle imprudence qui leur a fait dédaigner si longtemps les droits de citoyens libres, pour les vains privilèges de la servitude; comme ils se hâteraient d'abjurer les nombreuses vanités auxquelles ils ont été dressés dès l'enfance! Comme ils se méfieraient d'un ordre de choses qui s'allie si bien avec le despotisme! Les droits de citoyen embrassent tout; les privilèges gâtent tout et ne dédommagent de rien (5),
Jusqu'à présent, j'ai confondu tous les privilèges, ceux qui sont héréditaires avec ceux que l'on obtient soi-même ; ce n'est pas qu'ils soient tous également nuisibles, également dangereux dans l'état social. S'il y a des places dans l'ordre des maux et de l'absurdité, sans doute les privilèges héréditaires y doivent occuper la
égalité dont vous ne pouvez vous dispenser de sentir l'absolue nécessité, ce n'est pas dans des instants passagers où [a) les hommes peuvent se modifier intérieurement, au point de devenir les uns pour les autres tout ce qu'ils seraient sans doute, si l'égalité était la réalité de toute la vie, plutôt que le jeu de quelques moments. Cette matière serait inépuisable : je ne puis qu'indiquer quelques vues.
(i) Var. : Des prétendus. — (2) Var. : Pour n'y. — (j) Var. : Privilégiés, — (4) Var.: Puisque. — (5) Var.: Rien, que chez des esclaves.
[a) Var. ; Que.
première^ et je n'abaisserai pas ma raison jusqu'à prouver une vérité si palpable. Faire d'un privilège une propriété transmissible, c'est vouloir s'ôter jusqu'aux faibles prétextes par lesquels on cherche à justifier la concession des privilèges; c'est renverser tout principe, toute raison.
D'autres observations jetteront un nouveau jour sur les funestes effets des privilèges. Remarquons auparavant une vérité générale: c'est qu'une fausse idée n'a besoin que d'être fécondée par l'intérêt personnel et soutenue de l'exemple de quelques siècles pour corrompre à la fin tout l'entendement. Insensiblement, et de préjugés en préjugés, on en vient à se former un corps de doctrine qui présente l'extrême de la déraison et ce qu'elle a de plus révoltant, sans jamais parvenir à ébranler la longue et superstitieuse crédulité des peuples (i).
Ainsi, voyons-nous s'élever sous nos yeux, et sans que la nation songe même à réclamer, de nombreux essaims de privilégiés, dans une religieuse (2) persuasion qu'ils ont (3) une sorte de droit acquis par la seule naissance aux honneurs et par leur simple existence à une portion du tribut des peuples.
Ce n'était pas assez, en effet, que les privilégiés se regardassent comme une autre espèce d'hommes; ils en sont venus à se regarder (4) modestement, et presque de bonne foi, eux et leurs descendants, comme un besoin des peuples, non comme fonctionnaires de la chose publique; à ce titre, ils ressembleraient à l'universalité des mandataires publics, de quelque classe qu'on les tire. C'est comme formant un corps privilégié qu'ils s'imaginent être nécessaires à toute société qui vit sous un régime monarchique. S'ils parlent aux chefs du gouvernement, ou au monarque lui-même, ils se présentent comme l'appui du trône et ses défenseurs naturels contre le peuple; si, au contraire, ils parlent à la nation, ils deviennent alors les vrais défenseurs d'un peuple qui, sans eux,, serait bientôt écrasé par le despotisme (5).
Avec un peu plus de lumières, le gouvernement verrait qu'il ne
(i) Var. : On tombe dans un corps de doctrine qui présente l'cxtrênie de la déraison, et, ce qu'il y a de plus révoltant, sans que la longue et superstitieuse crédulité des peuples en soit plus ébranlée. — (2) l\ir. : Une forte et presque religieuse. — (j) Var. : Ont un droit acquis aux honneurs, par leur naissance, et à une portion du tribut des peuples, par cela seul qu'ils continuent de vivre. C'est pour eux un titre suffisant. — (4) Var. : Devaient se considérer modestement. — (?) Var. : La royauté»
l6 ESSAI SUR LES PRIVILÈGES.
faut dans une société que des citoyens vivant et agissant sous la protection de la loi, et une autorité tutélaire chargée de veiller et de protéger, La seule hiérarchie nécessaire, nous l'avons dit, s'établit entre les agents de la souveraineté ; c'est là qu'on a besoin d'une gradation de pouvoirs, c'est là que se trouvent les vrais rapports d'inférieur à supérieur, parce que la machine publique ne peut se mouvoir qu'au moyen de cette correspondance.
Hors de là, il n'y a que des citoyens égaux devant la loi, tous dépendants, non les uns des autres, ce serait une servitude inutile, mais de l'autorité qui les protège, qui les juge, qui les défend, etc. Celui qui jouit des plus grandes possessions, n'est pas plus que celui qui jouit de son salaire journalier. Si le riche paye plus de contributions, il offre plus de propriétés à protéger. Mais le denier du pauvre serait-il moins précieux, son droit moins respectable ? et sa sécurité (i) ne doit-elle pas reposer sous une protection au moins égale ?
C'est en confondant ces notions simples, que les privilégiés parlent sans cesse de la nécessité d'une subordination (2). L'esprit militaire veut juger des rapports civils et ne voit une nation que comme une grande caserne. Dans une brochure nouvelle on a (3) osé établir une comparaison entre les soldats et les officiers d'un côté, et, de l'autre, les privilégiés et les non-privilégiés ! Si vous consultiez l'esprit monacal, quia tant de rapport avec l'esprit militaire, il répondrait [4) aussi qu'il n'y aura de l'ordre dans une nation que quand on l'aura soumise aux règlements (5;) qui gouvernent ses nombreuses victimes. L'esprit monacal conserve parmi nous, sous un nom moins avili, plus de faveur qu'on ne pense.
Toutes ces vues (6) ne peuvent appartenir qu'à des gens qui ne connaissent rien aux vrais rapports qui lient les hommes dans l'état social. Un citoyen, quel qu'il soit, qui n'est point mandataire de l'autorité, a autre chose à faire que de (7) s'occuper à améliorer son sort, de jouir de ses droits, sans blesser les droits d'autrui, c'est-à-dire sans manquer à la loi. Tous les rapports de citoyen à citoyen sont des rapports libres. L'un donne son temps ou sa mar-
(i) Var. : Sa personne. — (2) Var. : Subordination étrangère à celle qui nous soumet au gouvernement et à la loi. — l'j) Var. : N'a-t-on pas. — (4) Var. : Prononcerait. — (5) Var. : A cette foule de règlements de détail avec lesquels il maîtrise. — (0) Var. : Disons-le tout à fait : des vues aussi mesquines, aussi misérables. — (7) Var. : Est entièrement maître de ne ne s'occuper qu'à.
chandise^ l'autre rend en échange son argent ; il n'y a point là de subordination, maisun échange continuel... (i). Si dans votre étroite politique, vousdistinguez un corps de citoyens pour le mettre entre le gouvernement et les peuples, ou ce corps 'partagera les fonctions du gouvernement, et alors ce ne sera pas la classe privilégiée dont nous parlons; ou bien il n'appartiendra pas aux fonc-
(i) Je crois important pour la facilité de la conversation, de distinguer les deux hiérarchies dont nous venons de parler, par les noms de vraie et défausse hiérarchie. La gradation entre les gouvernants et l'obéissance des gouvernés (a) forme la véritable hiérarchie nécessaire, dans toutes les sociétés. Celle des gouvernés, entre eux, n'est qu'une fausse hiérarchie, inutile, odieuse, reste informe d'opinions féodales qui ne sont plus établies sur rien de réel. Pour h) concevoir une subordination (c) entre les gouvernés, il faut supposer une troupe armée, s'emparant d'un pays, se rendant propriétaire, et conservant, pour la défense commune, les mêmes rapports {di de la disciplina militaire. C'est que, là, le gouvernement est fondu dans l'état civil (c). 11 n'en est pas distingué. Chez nous, au contraire, les ditîérentes branches du pouvoir public existent à part et sont organisées, y compris une armée immense, de manière à n'exiger des simples citojens que la ^'/) contribution pour acquitter les charges publiques. Qu'on ne s'y trompe point : au milieu de tous les noms de subordination, de dépendance, etc., que les privilégiés invoquent avec tant de clameur, ce n'est pas l'intérêt de la véritable subordination qui les conduit; ils ne font cas que de la fausse hiérarchie ; c'est celle-ci qu'ils voudraient rétablir sur les débris de la véritable. Ecoutez-les lorsqu'ils parlent des agents ordinaires du gouvernement; voyez avec quel dédain un bon privilégié croit devoir les traiter. Que voient-ils dans un lieutenant de police } Un homme de peu ou de rien, établi pour faire peur au peuple {^). Mais pour eux, comme ils mépriseraient un ordre venant de ce magistrat ! Je m'arrête à cette idée : qu'on dise de bonne foi s'il est un seul privilégié qui se croie inférieur (/;) au lieutenant de police? Comment regardent-ils les autres magistrats et les mandataires (i) des ditîérentes branches du pouvoir exécutif, excepté (y) ceux qui sont dans la seule hiérarchie militaire ? Est-il si rare de les entendre dire : « Je ne suis pas fait pour me soumettre au ministre : si le Roi me fait l'honneur de me donner des ordres, à la bonne heure (k), etc. » J'abandonne ce sujet à l'imagination du lecteur (/). 11 était bon de faire remarquer que les véritables ennemis de la subordination et de la vraie hiérarchie, ce sont ces hommes-là mêmes qui prêchent avec tant d'ardeur la soumission à la fausse hiérarchie.
{a) Var. : Envers les différents pouvoirs légaux, forme. — {b) Var. : D'opinions féodales. Pour. — (c) Var. : Subordination possible entre les gouvernés, il faudrait. — (d) Var. : Les rapports habituels. — (e) Var. : Civil : ce n'est pas un peuple, c'est une armée. — ij) Var. : Qu'une. — (g) Var. : Peuple, et non pour se mêler de tout ce qui peut regarder les gens comme il faut. L'exemple que je cite est à la portée de tout le monde. — [h) Var. : Subordonné. — (/') Var. : Regardent-ils les autres mandataires. — (j) Var. : Excepté les seuls chefs militaires. — (/c) Var. : Ordres, etc. — (/) Var. : Imagination ou plutôt à l'e-xpériencc du lecteur.
l8 ESSAI SUR LES PRIVILÈGES.
lions essentielles du pouvoir public, et alors qu'on m'explique ce que peut être un corps intermédiaire, si ce n'est une masse étrangère, nuisible, soit en interceptant les rapports directs entre les gouvernants et les gouvernés, soit en pressant sur les ressorts de la machine publique, soit enfin en devenant, par tout ce qui la distingue du grand corps des citoyens, un fardeau de plus pour la communauté.
Toutes les classes de citoyens ont leurs fonctions, leur genre de travail particulier, dont l'ensemble forme le mouvement général de la société. S'il en est une qui prétende se soustraire à cette loi générale, on voit bien qu'elle ne se contente pas d'être inutile, et qu'il faut nécessairement qu'elle soit à charge aux autres.
Les deux grands mobiles de la société sont (i) : Vargent et Vhonnciir. C'est par le besoin que l'on a de l'un et de l'autre qu'elle se soutient, et ce n'est pas l'un sans l'autre que ces besoins doivent se faire sentir dans une nation où l'on connaît le prix des bonnes moeurs. Le désir de mériter l'estime publique, et il en est une pour chaque profession, est un frein nécessaire à la passion des richesses. Il faut voir comment ces deux sentiments doivent se modifier (2) dans la classe privilégiée.
Pour (j) Vhonnciir, il lui est assuré ; c'est son apanage certain. Que pour les autres citoyens, l'honneur soit le prix de la conduite, à la bonne heure. Quant aux privilégiés (4), il leur a suffi de naître. Ils ne sentiront ()) pas le besoin de l'acquérir, et ils peuvent renoncer d'avance à tout ce qui tend à le mériter (6).
Quant à Vargent, les privilégiés, il est vrai, doivent en sentir vivement le besoin. Ils sont même plus disposés (7) à se livrer aux inspirations de cette passion ardente, parce que le préjugé de leur supériorité les excite sans cesse à forcer leur dépense, et parce qu'en s'y livrant ils n'ont pas à craindre, comme les autres, de perdre tout honneur, toute considération.
Mais par une contradiction bizarre, en même temps que le pré-
(i) V^7r. .'Quels sont les deux grands mobiles? — (2) Va;-. ; Se modifient. — (j) Var. : D'abord, l'honneur lui. — (4) Var. : Mais aux privilégiés, il a suffi. — (5) Var. : Ce n'est pas à eux à sentir. — (6) Le lecteur s'aperçoit (a) que nous ne confondons pas ici l'honneur, avec le point d'honneur qu'on a cru en être le dédommagement {b). — (7) Var. : Exposés.
{a) On doit s'apercevoir. — {b) Var. : Le point d'honneur par lequel on a cru le remplacer.
jugé d'état pousse continuellement le privilégié à déranger sa fortune, illui interdit impérieusement presque toutes les voies honnêtes par où il pourrait parvenir à la réparer.
Quel moyen restera-t-il donc aux privilégiés pour satisfaire cet amour de l'argent, qui doit les dominer plus que les autres ? L't'ntriguc et la maiLiicilc. Ces deux occupations deviendront (i) l'mdustrie particulière de cette classe de citoyens. S'y attachant exclusivement, ils y excelleront ; et partout où ces deux talents (2) pourront s'exercer avec fruit, ils s'y établiront (3) de manière à écarter toute concurrence de la part des non-privilégiés.
Ils rempliront la Cour, ils assiégeront les ministres, ils accapareront toutes les grâces, toutes les pensions, tous les bénéfices. Uinlrigue jette (4) un regard universel sur l'Église, la Robe et l'Épée. Elle aperçoit (5) un revenu considérable, ou bien un pouvoir qui y mène, attaché à une multitude innombrable de places, et bientôt elle vient àboutde (6) faire considérer ces places comme des postes à argent, établis, non pour remplir des fonctions qui exigent des talents, mais pour assurer un état convenable à des familles privilégiées.
Ils ne se rassureront pas sur leur profonde habileté dans l'art de l'intrigue; et comme s'ils craignaient que la seule considération du bien public ne vînt dans quelques intervalles (7) à séduire le ministère, ils profiteront à propos de l'ineptie ou de la trahison de quelques administrateurs ; ils feront enfin consacrer leur monopole par de bonnes ordonnances ou par un régime d'administration équivalent à une loi exclusive.
C'est ainsi qu'on dévoue l'État aux principes les plus destructeurs de toute économie publique. Elle a beau prescrire de préférer, en toutes choses, les serviteurs les plus habiles et les moins chers : le monopole commande de choisir les plus coûteux et nécessairement les moins habiles, puisque le monopole a pour effet
(i) Var. : L'intrigue et la mendicité deviendront, etc.; ils sembleront en quelque sorte par ces deux professions, reprendre une place dans l'ensemble des travaux de la société.
(2) Var. : Ce double talent, — (;) Ijr. .- Soyez sûr qu'ils s'établiront. — (4) Var. : Jette à la fois un regard usurpateur. — (5) Var. : Elle découvre — (6) Var. : Elle parvient à. — (7) Var.: Ces hommes habiles
ne se rassureront pas sur leur supériorité dans l'art de l'intrigue, comme s'ils craignaient que l'amour du bien public ne vînt dans des moments de distraction.
connu d'arrêter l'essor de ceux qui auraient pu montrer des talents dans une concurrence libre.
La mendicité privilégiée a moins d'inconvénients pour la chose publique. C'est une branche gourmande, qui dessèche tant qu'elle peut (i), mais au moins elle ne prétend pas remplacer les rameaux utiles. Elle consiste, comme toute mendicité, à tendre la main en s'efforçant d'exciter la compassion, et à recevoir gratuitement; seulement, la posture est moins humiliante et elle semble, quand il le faut, dicter un devoir plutôt qu'implorer un secours.
Au reste, il a suffi, pour l'opinion, que l'intrigue et la mendicité dont il s'agit ici fussent spécialement affectées à la classe privilégiée, pour qu'elles devinssent honorables et honorées ; chacun est bien venu à se vanter hautement de ses succès en ce genre ; ils inspirent l'envie, l'émulation, jamais le mépris.
Ce genre de mendicité s'exerce principalement à la Cour, où les hommes les plus puissants et les plus opulents en tirent le premier et le plus grand parti.
De là, cet exemple fécond va ranimer, Jusque dans le fond le plus reculé des provinces, la prétention honorable de vivre dans l'oisiveté et aux dépens du public.
Ce n'est pas que l'ordre des privilégiés ne soit déjà, et sans aucune espèce de comparaison, le plus riche du royaume ; que presque toutes les terres et les grandes fortunes n'appartiennent aux membres de cette classe ; mais le goût de la dépense et le plaisir de se ruiner sont supérieurs à toute richesse (2).
Dès qu'on entend le mot de paiwre uni à celui de privilégié, il s'élève une sorte de cri d'indignation (^). Un privilégié hors d'état de soutenir son nom, sa dignité (4), est certes une honte pour la nation! Il faut se hâter de remédier à ce désordre public ; et quoiqu'on ne demande pas expressément pour cela un excédent de contribution, il est bien clair que tout emploi des deniers publics ne peut avoir d'autre origine.
Ce n'est pas vainement que l'administration est composée de privilégiés. Elle veille avec une tendresse paternelle à tous leurs intérêts. Ici, ce sont des établissements pompeux, vantés, comme
(i) Var. : Qui attire le plus de sève. — (2) Var. : Richesse ; et il faut enfin qu'il y ait de pauvres privilégiés. — (j) Var. : Mais à peine on entend le mot de pauvre s'unir à celui de privilégié, qu'il s'élève partout comme un cri. — (4) Var. : Son rang.
l'on croit, de toute l'Europe, pour donner l'éducation aux pauvres privilégiés de l'un et de l'autre sexe. Inutilement le hasard se montrait plus sage que vos institutions et voulait ramener ceux qui ont besoin à la loi commune de travailler pour vivre. Vous ne voyez dans ce retour au bon ordre qu'un crime de la fortune et vous vous gardez bien de donner à vos élèves les habitudes d'une profession commune, capable de soutenir (i) celui qui l'exerce.
Dans vos admirables desseins, vous allez jusqu'à leur inspirer une sorte d'orgueil d'avoir été, de si bonne heure, à la charge du (2) public : comme si dans aucun cas il pouvait être plus glorieux d'avoir besoin (3) de charité que de s'en passer!
Vous les récompensez par des secours d'argent, par des pensions, par des cordons, d'avoir bien voulu consentir à recevoir (4) ce premier gage de votre tendresse.
A peine sortis de l'enfance, les jeunes privilégiés ont un état et des appointements ; et on ose les plaindre de leur modicité I Voyez cependant parmi les non-privilégiés du même âge, qui se destinent aux professions pour lesquelles il faut des talents et de l'étude ; voyez s'il en est un seul qui, bien qu'attaché à des occupations vraiment pénibles, ne coûte longtemps encore à ses parents de grandes avances, avant qu'il soit admis à la chance incertaine de retirer de ses longs travaux le nécessaire de la vie !
Toutes les portes sont ouvertes à la sollicitation des privilégiés. Il leur suffit de se montrer, et tout le monde se fait honneur de s'intéresser à leur avancement. On. s'occupe avec chaleur de leurs affaires, de leur fortune. L'État lui-même, oui, la chose publique a été forcée plus d'une fois de concourir à des arrangements de famille, de négocier des mariages, de se prêter à une acquisition, etc., etc. (^).
Les privilégiés les moins favorisés (6) trouvent partout (7) d'abondantes ressources. Une foule de chapitres pour Tun et
{i)Var.: Laborieuse, capable de faire vivre. — (2) Var. : A cliarge au.— (5) Var. : Glorieux de recevoir la charité que de n'en avoir pas besoin. — (4) Var. : D'avoir été exposés à goûter.
(5) Var. : Publique mille fois a concouru secrètement à leurs arrangements de famille. On Ta mêlée dans des négociations particulières de mariafje. L'administration s'est prêtée à des créations de places, à des échanges ruineux, ou même à des acquisitions dont le trésor public a été forcé de fournir les fonds, etc., etc. — (6) Var. : Privilégiés qui ne peuvent atteindre à ces hautes faveurs, — (7) Var. : Ailleurs.
l'autre sexe, des ordres militaires sans objet, ou dont Tobjet est injuste et dangereux, leur offrent des prébendes, des commanderies, des pensions, et toujours des décorations. Et comme si ce n'était pas assez des fautes de nos pères, on s'occupe avec ardeur (i), depuis quelque temps, d'augmenter le nombre de ces brillantes soldes de l'inutilité (2).
Ce serait une erreur de croire que la mendicité privilégiée dédaigne les petites occasions ou les petits secours. Les fonds destinés aux aumônes du Roi sont en grande partie absorbés par elle; et pour se dire pauvre dans l'ordre des privilégiés, on n'attend pas que la nature pâtisse, il suffit que la vanité souffre. Ainsi, la véritable indigence de toutes les classes de citoyens est sacrifiée à des besoins de vanité (3).
(i) Var. : Avec un renouvellement d'ardeur.
(2) Il se manifeste une contradiction bizarre (a) dans la conduite du gouvernement. Il aide, d'un côté, à déclamer sans mesure contre les biens consacrés au culte, et qui dispensent au moins le trésor national de payer cette partie des fonctions publiques, et il cherche en même temps à dévouer le plus qu'il peut de ces biens, et d'autres, à la classe des privilégiés sans fonctions [b).
(3) En remontant un peu avant dans l'histoire, on voit les privilégiés dans l'usage de ravir et de s'attribuer tout ce qui peut leur convenir. La violence et la rapine, sûres de l'impunité, pouvaient sans doute se passer de mendier; ainsi, la mendicité privilégiée n'a dû commencer qu'avec les premiers rayons de l'ordre public, ce qui prouve sa grande différence d'avec la mendicité du peuple. Celle-ci se manifeste à mesure que le gouvernement se gâte, l'autre à mesure qu'il s'améliore. 11 est vrai qu'avec quelque progrès de plus, il fera cesser à la fois ces deux maladies sociales ; mais certes, ce ne sera pas en les alimentant, ni surtout en faisant honorer celle des deux qui est la plus inexcusable.
On ne peut disconvenir qu'il n'y ait une prodigieuse habileté à dérober à la compassion ce qu'on ne peut plus arracher à la faiblesse; à mettre ainsi à profit tantôt l'audace de l'oppresseur, tantôt la sensibilité de l'opprimé. La classe privilégiée, à cet égard, a su se distinguer de l'une et de l'autre manière. Du moment qu'elle n'a plus réussi à prendre de force, elle s'est hâtée, en toute occasion, de se recommander à la libéralité du Roi et de la nation.
Les cahiers des anciens états généraux, ceux des anciennes assemblées de notables sont pleins de demandes en faveur de \a pauvre classe prwilê-
[a] Var.: Étrange contradiction.
(b) Var. : Addition de la 2" édition : 11 est curieux de lire la liste des chapitres nouvellement créés ou divertis à l'usage des privilégiés de l'un et l'autre sexe : plus curieux encore de connaître les motifs secrets qui ont porté à manquer ainsi sans pudeur au véritable esprit des fondations ecclésiastiques, qui, si elles doivent être modifiées, ne doivent l'être au moins que pour un intérêt vraiment national et par la nation seule.
Les pays d'Etats s'occupent depuis longtemps (i) des pensions à donner à la pauvre classe privilégiée. Les administrations provinciales suivent déjà de si nobles traces, et les trois ordres en commun, parce qu'ils ne sont encore composés que de privilégiés, écoutent avec une respectueuse approbation tous les avis qui peuvent tendre à soulager la pauvre classe privilégiée. Les intendants se sont procuré des fonds particuliers pour cet objet; un moyen de succès pour eux est de prendre un vif intérêt au triste sort de la pauvre classe privilégiée; enfin, dans les livres, dans les chaires, dans les discours académiques, dans les conversations, et partout, voulez-vous intéresser à l'instant tous vos auditeurs? il n'y a qu'à parler de la pauvre classe privilégiée. A voir cette pente générale des esprits, et les innombrables moyens que la superstition, à qui rien n'est impossible, s'est déjà ménagés pour secourir les pauvres privilégiés, je ne puis m'expliquer (2) pourquoi on n'a pas encore ajouté, s'il n'existe déjà, à la porte des églises, un tronc pour la pauvre classe privilégiée (3).
Il faut encore citer ici un genre de trafic, inépuisable en richesses pour les privilégiés (4). Il est fondé, d'une part, sur la superstition des noms, de l'autre sur l'avidité des richesses (5). Je parle de ce qu'on ose appeler les mt/sa//(ancc's (6), sans que ce terme ait pu décourager les stupides citoyens qui paient si cher pour se faire insulter. Dès qu'à force de travail et d'industrie quelqu'un de l'ordre commun a élevé une fortune digne d'envie; dès que les agents du fisc, par des moyens plus faciles, sont par-
(i) Var. : Longtemps, et toujours avec un zèle nouveau, de tout ce qui peut accroître le nombre des pensions qu'ils ont su attribuer.
(2) Var. : En vérité je ne puis m'expliquer.
(j) Aujourd'hui que les principes de justice générale sont plus répandus, et que les assemblées de bailliages auront de si grands objets à traiter, on peut espérer sans doute qu'elles ne saliront pas leurs cahiers de ce qu'on pouvait appeler autrefois le couplet du mendiant.
(4) Je m'attends bien que l'on trouvera cet endroit i*: mauvais ton. Cela doit être : le pouvoir de proscrire, sur ce prétexte, des expressions exactes (a), est encore un droit des privilégiés.
(5) Var. : De l'autre sur une cupidité plus puissante encore que la vanité .
(6) On devrait bien, ne fût-ce que pour la clarté du langage, se servir d'un autre mot pour désigner l'art de s'approprier (b) les riches offrandes de la sottise et marquer clairement de quel côté est la mésalliance.
{a) Var. : Exactes, souvent même énergiques.
(b) Var. : Désigner l'action de tondre la main aux riches olfrandes de sottise; il faudrait un mot qui marquât clairement aussi.
venus à entasser des trésors, toutes ces richesses sont aspirées par les privilégiés. Il semble que notre malheureuse nation soit condamnée à travailler et à s'appauvrir sans cesse pour la classe privilégiée.
C'est (i) inutilement que l'agriculture, que les fabriques, le commerce et tous les arts réclament, pour se soutenir, pour s'agrandir, et pour la prospérité publique, une partie des capitaux immenses qu'ils ont servi à former : les privilégiés engloutissent et les capitaux et les personnes; et tout est voué sans retour à la stérilité privilégiée (2).
La matière des privilèges est inépuisable comme les préjugés qui conspirent à les soutenir. Mais laissons ce sujet et épargnonsnous les réflexions qu'il inspire. Un temps viendra où nos neveux indignés resteront stupéfaits à la lecture de notre histoire, et donneront à la plus inconcevable démence les noms qu'elle mérite. Nous avons vu, dans notre jeunesse, des hommes de lettres se signaler par leur courage à attaquer des opinions aussi puissantes que pernicieuses à l'humanité. Aujourd'hui, ils se contentent (j) de répéter dans leurs propos et dans leurs écrits des raisonnements surannés contre des préjugés qui n'existent plus. Celui des privilèges (4) est le plus dangereux, peut-être, qui ait paru sur la terre; il s'est plus intimement lié avec l'organisation sociale; il la corrompt plus profondément; plus d'intérêts s'occupent à le défendre. Voilà bien des motifs (^) pour exciter le zèle des vrais patriotes et pour refroidir celui des gens de lettres (6).
(i) Var. : Inutilement l'agriculture.
(2) Si Vhonncur est, comme l'on dit, le principe de la monarchie, il faut convenir au moins que la France fait depuis longtemps de terribles sacrifices pour se fortifier en principe. (Note de la 2« édition.)
(î) Var. : Aujourd'hui, leurs successeurs ne savent que répéter.
(4) Var. : Le préjugé qui soutient les privilèges est le plus funeste qui ait affligé.
(5) Var. : Que de motifs. — (6) Var. : Des gens de lettres nos contemporains!
ESSAI SUR LES PRIVILEGES. 2 ij