Le Conteur de la ville et des théâtres^^Q janvier
culine ou aux isolés, car on n'y voit qu'un lit en acajou recouvert de casimiret qu'une seule glace. C'est la sobriété des modes qui frappe dans la salle à manger, une crédenceà dessus de porphyre, deux statues de terre cuite et douze chaises bronzées garnies de crin ; quant aux deux salons, ils ont été meublés dans le même goût : colonnes de marbre griotte d'Italie, des fauteuils et des tabourets de formes romaines tapissés de soie, deux figures de bronze et sur une console le fameux vase de Cellini qui devait passer plus tard chez Rothschild *. Voilà la ville, allons à la campagne.
Durant la belle saison, M"® Lange villégiaturait dans son agreste propriété de Montalais située audessus de la verrerie de Sèvres. La maison, baignée par des vagues verdoyantes, s'étalait à flanc du coteau d'où la vue portait jusqu'à la Seine, et sans doute était-ce cette situation qui, faisant le plaisir des amoureux de la nature, causait parfois le malheur des amants... des naturelles. On critiquait avec des clins d'œil la hauteur des étages, la chronique racontant qu'un des hôtes de M"* Lange s'était échappé certain soir par une fenêtre pour ne pas être surpris etqu'il s'était blessé
1. Etude de M* Saucier, notaire à Paris. — Gazette des Beaux-Arts^ i" période, t. XVUI.
LA JOLIE m"*" lange 59
grièvement *. Certes une telle retraite manquait de dignité, mais l'entrée de ce palais des grâces ne nécessitait nulles cérémonies fort protocolaires. Comédiennes, merveilleuses, Margotons enrichies, tétonnièresqueTargentavait tirées des halles, même femmes du monde, fournisseurs, ordonnateurs du crédit, folliculaires, financiers, se coudoyaient fraternellement aux fêtes prodiguées là. A peine celles-ci étaient-elles terminées que d'autres commençaient dans ce ravissant hôtel de Salm où Leuthraud voulait amuser sa jolie maîtresse et peutêtre montrer qu'il savait la dépasser en faste. L'hôtel de Salm construit par le prince allemand que son amour des idées révolutionnaires avait mené à l'échafaud, l'hôtel de Salm que l'agioteur venait d'acheter au jeune fils Frédéric-Ernest-Othon^ se transformait en Tivoli de millionnaire, en Idalie de nabab.
Le 3 août 1796 au soir, la façade ruisselait de lumières, une musique endiablée sortait par bouffées des fenêtres ouvertes, mille bougies gaspillaient leur clarté du haut des lustres, les guirlandes fleu-
1. Eugène Robert, Histoire de Meudon, P. 1843; Biographie universelle Michaud. — Cette propriété de Montalais passa ensuite entre les mains de Talleyrand, du duc de Bassano et de Scribe.
2. On a écrit souvent que Thôtel de Salm avait été mis en loterie avec son mobilier; je n'en ai trouvé nulle part une confirmation.
ries couraient le loag des murs, les femmes galamment déshabillées, jambes fines et seins errants, tournaient aux bras robustes des muscadins ; M. le comte de Beauregard recevait. Dans un coin des hommes parlaient*. « Eh bien! voilà Leuthraud promu dans l'aristocratie. — Ma parole suprême, c'eçt un peu vite pour ce Morvandais que j'ai connu garçon perruquier. — Le rasoir mène à tout... Rien ne lui semble cher aujourd'hui. Cette fête lui a déjà coûté 1 .200 livres en numéraire avant qu'elle fût commencée ; après avoir commandé le buffet au restaurateur Daniel, il a changé de jour et a dû payer. — Charmant en vérité ! — Cet apprenti seigneur se fait peu à peu aux belles manières, il singe l'Anglais, et ses billets portent invitation de venir prendre le thé ! — Ignorez- vous , citoyen électeur, qu'il conduit la mode comme Lange et que depuis plusieurs mois on chausse des bottes à la Leuthraud? — Bast! Elles doivent être certainement remplies de foin! »
Ce bal magnifique ne pouvait cependant faire oublier la pendaison de crémaillère dont les frais se soldaient par un million deux cent mille livres, fête fantastique, triomphe de la jonquille, fleur pré-