Le Miroir^ 29 germinal on V
dos, faire chercher la débitrice, Tembrasser, lui remettre une forte somme, etc., voilà la conduite de M"« Lange.
Qu'on parcoure — à huis clos — P Argus :
18 juillet 1797. — De Lampsaque. On nous annonce que M"* Lange a définitivement rompu avec M"« Chaselle ; nous nous empresserons de faire part au public des causes de cette rupture inattendue aussitôt qu'elles nous seront parvenues.
2 août. — J'ai vu Lange. C'est à Paphos que je l'ai trouvée ; les Grâces lui avaient cédé leur bandeau et la déesse qu'on y adore, jalouse de la beauté de cette mortelle, jura de se venger... Ce n'est jamais à Lampsaque qu'on irachercher celle dont les talents distingués, réunis aux charmes les plus séducteurs, annoncent qu'il ne saurait exister dans son imagination des travers d'aucun genre.
Que devait penser le citoyen Simons de ces excursions faites dans des villes consacrées à Priape et à Vénus? Pas grand'chose, il était amoureux, partant aveugle. La sirène le savait riche, le voyait épris, Toccasion se présentait d'exécuter une sortie brillante de la ribauderie en amenant insensiblement le carrossier au mariage. Ce que femme galante veut, Cupidon lèvent ! Pendant deux ans, elle s'attacha à le circonvenir avec habileté, à le griser d'une mélodie tendre au milieu de laquelle s'échappaient quelques couacs. On vient d'en percevoir deux, en voici un troisième.
LA JOLIE m"* lange 71
Un beau jour de Tan V, le inonde parisien se réveille curieux ; l'ambassadeur turc est arrivé. A peine débarqué, il devient Tappât du moment, le héros de la mode, le centre des curiosités; les théâtres se le disputent, les bals se l'arrachent, les concerts l'accaparent. A Idalie, on est obligé de le faire entourer par dix soldats pour le préserver de l'indiscrétion publique; à Tivoli, on le prie de mettre lui-même le feu à une pièce d'artifice montée ; les femmes se coiffent de lui, les cervelles s'échauffent, les prunelles brasillent, tout le Paris galant n'est plus que son sérail dont un journal publie la liste à vingt mille exemplaires. Le nom de M""" Lange n'y figure pas et néanmoins elle est la triomphatrice. Au bal de l'Odéon le 10 thermidor, la salle regorge. Effeid-Ali-Effendi se promène parmi l'essaim de beautés qui l'environne. C'est une lutte de houris. Par une habile flatterie, M"* Tallien, seule de l'assistance, est habillée à la turque, il lui adresse plusieurs saints, mais M"* Lange a le dernier mot. Soit plus de jugement ou d'expérience, elle a mieux spéculé que ses antagonistes. Elle porte un magnifique, quoique fort décent, costume à la française, en outre quelques lumineux diamants contribuent moins pourtant que sa figure à la faire admirer de la foule. Efforts
couronnés de succès ! L'ambassadeur en passant près d'elle ne peut s'empêcher de la regarder avec plaisir. « Quelle est cette jeune dame? demande-t-il à son interprète. — C'est Lange. — Il est beau! » Et pour conclusion le fils du Prophète permet à l'élue d'aller lui rendre hommage.
Les pnblicistes s'amusent : « Lange obtiendra le mouchoir... Effendi auraM"' Cabarrus, M"* Lange aura Effendi, c'est-à-dire qu'il plaît à la première et que la seconde lui plaît*.» La rivalité entre les deux étoiles continue au grand plaisir des témoins : « La citoyenne Tallien, qui a tout bravé pour faire agréer à l'ambassadeur ottoman ses agaceries, est extrêmement intriguée de ce qu'est une superbe femme qui s'est trouvée avec M"* Lange le samedi 29 à l'Elysée èi larencontre du disciple de Mahomet^.» L'actrice amène du renfort, la partie n'est plus égale. Cependant l'envoyé du sultan distribue impartialement ses faveurs : « A l'Opéra oîi l'on jouait Iphigénie et le ballet de Psyché^ il a eu soin de faire passer des rafraîchissements à M"* Lange et à M"' Tallien, qui étaient aux premières loges contre le théâtre ^. »
1. Courrier des spectacles du 11 thermidor an V; Jlftrotr du 13 thermidor; Rapsodies du 3 août; l'Invisible du 3 août.