CHAPITRE IV
« Les plus habiles acteurs de la scène française après Mole etM"' Contât sont sans contredit Fleury et la séduisante Lange aussi irrésistiblement aimable sur la scène qu'attrayante et affable pour les étrangers dans sa maison, aussi remarquable par la magnificence du luxe que par la recherche du goût, où j'ai trouvé une société intéressante des principaux savants et poètes de Paris aux pieds de cette Aspasie française*. » C'est ainsi que s'exprimait en 1797 Frédéric Meyer, un Allemand ébloui. Malheureusement les Parisiens ne partageaient pas tous sa manière de voir, et de multiples coups d'épingle assaillaient alors ladite Aspasie, lui causant des blessures d'où coulait de l'amour-propre. Le 9 mai, comme on donnait à Feydeau la première
1. Fragments sur Paris^ par Frédéric- Jean-Laurent Meyer (Hambourg, 1798).
de la Mère coupable avec Mole, Fleury, Dazincourt, M"" Contai, Devienne et Lange, celle-ci reçut quelques fleurs entremêlées de chardons : « Quoiqu'elle soit déjà trop marquée pour le rôle de Florestine, dit le Censeur dramatique (t. I), elle y est cependant naïve, gentille et caressante ; mais pourquoi donc cette actrice est-elle presque toujours maniérée dans les rôles qui commandent le plus de simplicité! C'est le poison lent du talent... En voulant se rapprocher de M^^® Contât, elle s'est éloignée du naturel, elle a reculé dans la carrière tandis que sa jeune et charmante rivale, M"* Mézeray, moins ambitieuse ou mieux conseillée, s'abandonnant à la nature, a gagné tout ce que M"' Lange a perdu. Si cette dernière veut réfléchir, elle verra qu'il est peut-être temps encore de remonter à sa place en revenant à la méthode qui lui avait valu ses premiers succès, mais qu'elle se hâte! Le temps fuit, la jeunesse passe, l'avenir accourt, et il n'y a plus pour elle un seul moment à perdre. » En outre, on l'accusait de manquer d'égards vis-àvis du public en mettant un temps trop long à changer de costume, contrairement à M"* Mézeray beaucoup plus rapide. Le citoyen critique exagérait. Lange pouvait êtreaiffectée, soit! minaudière, soit! paresseuse, soit! factice, soit ! ampoulée, soit !
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soit! mais trop marquée, trop lente dans ses changements de costume, non! mille fois non! Elle avait alors vingt-cinq ans et possédait mieux que quiconque l'habitude de se déshabiller. Quelle fureur devait être la sienne en lisant ces amers sarcasmes! Passe encore pour le jugement qui l'atteignait personnellement, mais le plus terrible était l'éloge de M"^ Mézeray, sa camarade, qu'on lui opposait sans cesse. Une femme souffrira toujours moins d'un coup de poing qu'elle recevra, que d'un baiser donné à sa voisine. «M"® Mézeray a coulé à fond M"** Lange au dernier concert de Feydeau », imprimait le journal Paris, et Censeur dramatique accentuait les dénigrements : « Dans VÉcole des Pères, W^^ Lange est trop fanée pour jouer le rôle de Rosalie, rôle dans lequel elle ne fait pas le moindre effet... M^^® Lange, qui n'a pas encore vingt-sept ans, les parait tout entiers... Blâmer son embonpoint, c'est nous faire de nombreux ennemis. » Et plus loin, à la suite d'une représentation du Glorieux de Destouches donnée le 25 octobre 1797 : «... Ces pincements de lèvres, ces tortillements de bras, cette conversation des yeux avec les spectateurs, ne sauraient s'allier à un rôle dont la simplicité fait la base... Ces grimaces sont aussi loin des grâces que du sentiment, et cependant M"* Lange a prouvé qu elle n'était
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étrangère ni à l'un ni à l'autre... Qu'elle imite M'^' Mézeray toujours! »
L'acharnement du journaliste ne sous-entendait peut-être que la fureur d'un amant déçu, et sa partialité la galanterie d'un soupirant plein d'espoir, deux affections compréhensibles chez l'auteur du Censeur dramatique qui n'était autre que Grimod de la Reynière. Amateur de théâtres, écrivain, gourmand, épicurien, vivant la rose h la main ou la serviette à la boutonnière, aimant autant voir lever la toile que mettre la nappe, il s'était dit qu'un journal lui servirait utilement de passeport pour pénétrer chez les actrices. Le but de ses manœuvres enveloppantes fut la Comédie-Française dont il chérissait tant les pensionnaires qu'il avait fait broder leurs portraits sur une série de gilets; inutile de dire que le côté cœur était réservé à M"' Mézeray, l'objet de ses soupirs, l'enfant gâtée de sa feuille, la rivale de Lange. Hélas! rien dans Grimod ne pouvait captiver les femmes, ni son amour de la raillerie qui éloignait la confiance, ni sa difformité physique de laquelle se détournait difficilement la pensée, ni sa passion gastronomique considérée à juste titre par elles comme un antagoniste du sentiment. On ne peut faire à la fois un dieu de son ventre et une déesse de sa dulcinée; on ne peut à
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la fois bien aimer et bien dîner, l'une de ces deux facultés finit toujours par absorber l'autre. La Reynière voulut leur donner parallèlement un cours régulier dans son existence, il ne réussit guère, finissant par mêler la passion avec la bonne chère, et ne sachant plus s'il brûlait de gastronomie pour une maîtresse ou s'il avait un cœur d'autruche. « Qui croirait, écviysiii-ilddinsrAlmanack desgourmands, qu'entre le teint d'une jolie femme et la couleur d'un dîner, il existe des points de comparaison et de contact qui font naître une foule de rapprochements. Les dîners sont bruns ou blonds selon que l'une de ces couleurs domine parmi les entrées qui les composent; car ce sont ici les entrées seules qui comptent, comme c'est le visage seul qui détermine la couleur de la peau. » Il puisait dans le dictionnaire de la galanterie pour ses dissertations culinaires, trouvait dans une pêche la carnation de M°* Belmont, la bouche rose de M"' Mars, et dans le noyau Timage exacte du cœur de plusieurs belles insensibles.
M"' Lange fut-elle de ces dernières? la chose est possible; pour M"* Mézeray, le fait est positif. A une proposition d'amitié, prélude d'une liaison plus intime adressée par Grimod, elle répondit une lettre simple et nette qui lui enleva tout goût de réci-
diver ; les dernières lignes disaient : <c . . . Quant aux visites, je ne reçois chez moi comme ami que celles d'un homme que j'aime et qui m'a consacré sa vie. Si je ne me devais cette conduite à moimême, je la devrais à son extrême attachement. Je suis fâchée que, n'ayant pas l'honneur de vous connaître, il ne puisse pas me procurer le plaisir de vous recevoir*. » Nouvelle raison d'en vouloir à M"* Mézeray, c'était par elle que Lange se voyait vengée d'un journaliste. Celui-ci douché, il en restait malheureusement beaucoup d'autres capables d'aboyer encore. En voici un 2 :
« Quoique ses adorateurs et ses partisans la comparent à une beauté céleste, il s'en faut que nous la jugions ainsi. Nouvelle Armide, elle a toute la magie et les ruses de son sexe, mais si la nature a fait quelque chose en sa faveur, l'art et l'artifice sont les armes puissantes dont elle se sert pour captiver ces aimables du jour qui ne la voient qu'à travers le prisme des passions.
« Lange a des manèges de coquetterie, des minauderies qu'on ne peut lui pardonner sur la scène ; elle a même de la monoterie dans ses gestes et
1. E. et J. de Goncourt, Histoire de la société française sous le Directoire^ op. cit.
2. Critique des acteurs et actrices des différents théâtres de Paris, P. 1797.
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des contre-sens dans sa diction... On peut lui reprocher une fierté qui ne sied à personne, un cœur un peu vénal et très intéressé. Au reste, qu'elle se souvienne qu'il ne suffit pas d'être belle ou de paraître telle, qu'il faut encore être aimable si l'on veut être aimé. »
Si les diatribes semblaient autant de lanières lui zébrant la peau, des publicistes plus galants se chargeaient d'y mettre de la poudre de riz. A propos de cette Coquette corrigée dont le titre n'était pas une allusion blessante, certaine feuille racontait que Lange se montrait dans cette pièce assez ordinaire durant les deux premiers actes, mais que pendant les trois derniers elle avait été superbe, et que M"* Contât, la belle Contât, la reine des grandes coquettes, l'avait embrassée avec transport*. D'aimables rimeurs faisaient revivre pour elle les muses pimpantes du siècle expirant. Ducray-Duminil imaginait que l'Amour avait dérobé en secret la fameuse ceinture de Vénus et que les dieux couraient par monts et par vaux à sa recherche ; enguirlandant ce thème, il écrivait sur l'air de la
Marmotte en vie^ :
Des bosquets d'Idalie Au Parnasse ou alla :