‹ Quand Barras était roiChapitre 4 sur 74 · Rapsocltes^ 3 août · texte numérisé non relu

Rapsocltes^ 3 août

impressionnée par sa prestance, ses manières aisées d*ex-noble et le ridicule costume directorial qu'il était le seul de ses quatre collègues à ne pas porter comme un épagneul déguisé. Un habit bleu couvert de broderies, un pantalon collant, une écharpe tricolore, une cravate de bailli laissant voir un col de dentelles, des souliers h bouffettes, un manteau écarlate drapé à Tantique, un vaste chapeau de feutre que par un regrettable souvenir de la royauté on nommait à la Henri /F, tel était Tattirail sous lequel les pauvres directeurs se présentaient dans les cérémonies au peuple souverain qui venait s'adorer lui-même sans savoir ni comprendre de quoi il était question. Ce mélange bizarre de parures résumait bien les systèmes que Ton venait de traverser ; il se rehaussait d'un superbe glaive romain dont Barras se servait parfois avec désinvolture pour se frotter le dos, geste d'un héroïsme restreint et d'une grandeur douteuse*.

Cette majesté républicaine suffisait pourtant à éblouir les gogos qui jugeaient ce moine de Thé-

1. Duchesse d'Abrantès, Histoire des salons de Pains, P. (s. d.), t 1 1 ; Touchard-Lafosse, Chronique des Tuileries, P. 1837, t. I; Mémoires de Barras ; l'Accusateur publient, i ; F.-J.-L. Meyer, Fragments sur Pans (Hambourg, 1798); Goncourt, la Société française sous le Directoire,

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lème sur son habit. << 11 est bon, juste, humain, populaire, affable, écrivait l'un de ses admirateurs; son plus grand crime est d'avoir conquis par ses rares et sublimes vertus l'amour et le cœur de tous ses concitoyens et d'avoir mérité par là, comme Agésilas, chef de la république lacédémonienne, d'être condamné par les éphores français à l'amende^. »

Elle était loin Lacédémone et surtout son austérité! C'était la belle mollesse d'Athènes qui la remplaçait, et rien ne ressemblait moins à l'intérieur d'un des premiers magistrats de Sparte que la demeure du citoyen Barras. Beaucoup plus versé dans la science de bien vivre que dans celle de bien gouverner, accoutumé aux jouissances d'un luxe excessif, d'une dissipation sans bornes, il s'abandonnait largement à ses vices, et le décri de ses mœurs, de ses principes moraux, était précisément ce qui lui attirait une cour fourmillante d'intrigants et d'intrigantes ^. 11 régnait au milieu des fêtes, des musiques, des bijoux et des femmes « sans prévoyance avec son esprit, sa bourse, sa conscience, ses maîtresses », et pas une de ces

1. Les Crimes de Bandas pour servir de hase à son acte d'accusation^ P. (s. d.).

2. La Faction thermidorienne dévoilée^ P. 1799; Mémoires de Fouché, P. 1824, 1. 1.

dernières ne partageait l'avis des Parisiens moqueurs qui prétendaient que la République serait heureuse seulement le jour où on l'aurait débarrassée. En essaim folâtre, elles entouraient au Luxembourg ce général de boudoir, attirées par le semeur d'or, curieuses du cynique ; elles étaientlà, merveilleuses, actrices, courtisanes, fleurs galantes écloses sur le fumier révolutionnaire, blasées sur la corruption, blasées sur le scandale, rassasiées de curiosité même puisque aucun fruit ne leur était défendu. « Les favorites de Barras, disait un de ses folliculaires rétribués, ce sont la France et la Liberté*. » Assertion bien osée, car celles-là furent certainement les moins importantes du sérail directorial et aussi les moins connues, tandis qu'à des titres bien divers deux autres femmes ont vu leurs noms inséparables de celui du directeur : M™' Tallien et M"' Lange.

La première, Circé de la révolution sentimentale, tenait comme un sceptre léger la surintendance du goût, parait les cérémonies de son sourire, organisait les galas, rappelait d'exil, au moyen de sa voix divine, les jeux et les ris, faisait étendre les tapis sur les taches de sang et entraînait à la folie,

1. La Vérité au peuple français sur les intrigues de Barras et de ses favorites^ P. an VU.

à la vie tout un monde occupé à mourir ^ Barras devait être naturellement le véritable mari des goûts de M"" Tallien, et il le fut. Quant à ses rapports avec M"* Lange, on les sait par MM. Clairville, Siraudin et Koningqui ont écrit dans la Fille de Af "'^ Angot :

Barras est roi, Lange est sa reine.

Gomme référence historique, les gens pointilleux préféreront peut-être autre cliose, mais aucun document authentique et formel ne tient contre une légende populaire, surtout quand elle est trempée dans un air entraînant qu'on redit depuis plus de trente-cinq ans. Les trois spirituels librettistes ont déclaré que, lors de la royauté de Barras, M"* Lange fut sa reine, et les générations futures le répéteront à tue-tête sans qu'il soit possible de leur faire entendre la vérité, à savoir que nul journal, nul pamphlet, nulle correspondance, nul récit n'a signalé le fait à l'époque du Directoire^. Qu'il ne suscite jamais les polémiques des fureteurs et les investigations de la postérité, on peut le croire ; c'est pourtant une

1. Goncourt, Histoire de la société française sous le Directoire.

2. Du moins à ma connaissance. Le seul témoignage — et il est moderne — quej*aie trouvé est celui de M. Georges Duruy, qui a écrit dans son intéressante préface des Mémoires de Barras : «... Depuis il dut se contenter de tourner les têtes légères des femmes et delà

histoire intéressante que celle de la toute char« niante M"* Lange, cette Aspasie moderne, cette adorable actrice, premier sujet sur la scène, reine dans les coulisses, ce démon céleste qui broyait les Roméo et les Crésus entre ses doigts roses.

A défaut d'une fée bienfaisante, le soleil d'Italie présida à sa venue au monde et lui surchauffa le sang. Le 17 septembre 1772, elle naquit à Gênes et fut baptisée en Téglise Saint-Donatien sous les prénoms d'Anne-Françoise-Elisabeth. Son père, qualifié musicien, était probablement le violoniste que cite le Dictionnaire de Fétis, et sa mère, Marie-Rose Pitrot, devait figurer sept ans plus tard comme pensionnaire à la Comédie-Italienne, parents appartenant à la classe des artistes cosmopolites qui couraient l'Europe pour attraper la fortune alors que leur fille allait leur démontrer péremptoirement qu'on la trouve souvent au lit. De son enfance on ne sait rien, elle roula sans doute de théâtres en théâtres, apprenant la morale sur les planches jusqu'au jour où nous la retrouvons à Tours en 1787, attachée à la troupe de M'^° Montansier. Les succès

foule, de plaire à la populace et à M"* Lange, succès taillés à la mesure de son mérite. » Interrogé à ce sujet, M, Georges Duruy a bien voulu me répondre quUl ignorait s'il avait rencontré jadis dans ses lectures un fait établissant les relations ou s'il avait supposé que le galant vicomte devait avoir plu à M"* Lange.

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de proviace étaient insuffisants à une jolie lille de quinze ans dont la beauté fraîche et éclatante commençait à fulgurer; aussi, le 2 octobre 1788, elle débutait à la Comédie-Française par le rôle de Lindane dans l'Ecossaise et celui de Lucinde dans l'Oracle, La réputation de son charme commençait à remuer les spectateurs et à faire vibrer les lyres. Mérard Saint-Just lui décochait comme compliment^ :

Ton parrain t'a donné sans qu'on le trouve étrange Le nom de l'habitant le plus digne des cieux,

Aucun ne te convenait mieux Puisqu'ayant sa beaulé, tu fais tout comme un ange.

A la suite de la comédie les Trois Noces, o\x elle symbolisait une jouvencelle, certain autre poète adressait dans le Journal de la cour et de la ville du 3 mars 1790 ces vers à M"' Joly, qui représentait la mère :

L'Ange est donc votre flile? Ah! j'en suis enchanté, Tous les amours suivront plus que jamais vos traces.

Maman de cet enfant gâté, Quel scrupule auriez-vous de la maternité ?

Dira-t-on moins de vous: c'est la mère des Grâces?

1. Almanach littéraire ou Etrennes d'Apollon^ par d^Aquin de Château-Lyon, P. 1789.

L'Âllemaad Halem, qui visita Paris en cette même année 1790, vit M"* Lange incarner Galathée dans Pygmalion. Il fut enthousiasmé : « C'est une des plus jolies femmes que j'aie rencontrées, écrivait-il. Svelte et gracieuse dans sa robe légère qui l'enveloppe comme une vapeur, sa chevelure négligée presque entièrement cachée sous une couronne defeuillage vert, elle fait réellement illusion, et Ton croit avoir devant soi le chef-d'œuvre de Praxitèle*. » Hélas! les chefs-d'œuvre ont toujours excité la convoitise des amateurs, et celui-ci allait amener une triste aventure. Un jeune clerc de notaire âgé de vingt-sept ans, Augustin-Jean Agasse, qui appartenait à une honorable et probe famille de la vieille bourgeoisie parisienne, s'éprit de l'actrice et eut le malheur d'en être distingué. Sa petite fortune personnelle et ses maigres appointements ne pouvaient être qu'un déjeuner de soleil pour les quenottes de Lange, ils disparurent vite, et le pauvre garçon affolé conçut la funeste idée de fabriquer de fausses lettres de change. Dans cette tâche, il s'adjoignit son frère qui entretenait une danseuse de TOpéra, et les deux malheureux découverts furent condamnés à

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