‹ Quand Barras était roiChapitre 47 sur 74 · Vadé, les Racoleurs, opéra-comique · texte numérisé non relu

Vadé, les Racoleurs, opéra-comique

Quels clabaudages, quelles attrapades, quels lardons jaillissent en fusées des bouches graveleuses des Nicole, des Françoise, des Margot et des Manon auxquelles Vadé prête gueule et âme. Elles sont les aïeules que trente-cinq ans plus tard copiera simplement M"* Angot. Malgré son verbiage coloré, la digne dame n'arrivera jamais à « plaquer des ballots mieux mastiqus » q ue celui-ci adressé à un abbé :

Quoiqu'il vient nous prêcher ?

Ne t'avise pas d'approcher, Car le diable me caracole Si je ne t'applique une gnole Qui tiendrait chaud à ton grouin, Diable de perroquet à foin I Mousquetaire de Piquepuces I Jardin à poux, grenier à puces î

(La Pipe cassée, chant III.)

En voici un autre reçu par certain client. Insulté en achetant un bouquet, il dit : « Je vais vous apprendre qui je suis ! »

C'est un seigneur, un cadet du château

Qu'est tout vis-à-vis la Râgée.

I grince des dents ! ah ! j'ai peur;

Parlez donc, monsieur la terreur.

Fait's donc pas comm'ça. Ça gâte le visage.

Jérusalem 1 Saint-Jean ! mon doux Sauveur,

Qu'il est dégourdi pour son âge !

Trois poulets d'Inde et puis monsieur Feraient un fringant attelage.

{Bçvquets poissards, !•' bouquet.)

Une fois ces auteurs de bas faubourgs disparus, mesdames les harengères retournèrent à leurs comptoirs jusqu'au jour où la Révolution les transporta au salon. Alors elles connurent toutes les joies du triomphe, toutes les gloires de la popularité grâce à leur célèbre représentante M""' Angot. La commère est toujours la même, pourtant le nom s'est trivialisé ; ce nom court, net et bien français, illustré par le grand armateur dieppois du xvi* siècle, s'appesantit d'un ^ lourd qui Venroture ; Ângo avait reçu chez lui le roi de France, M°*® Angot allait réunir chez elle le peuple de Paris, y compris des généraux, des ministres et des ambassadeurs.

C'est le citoyen Eve, dit Maillot, qui eut l'idée défaire revivre le type créé par Lécluze. D'abord sergent, ensuite acteur, Maillot s'était jeté tête baissée dans la Révolution, qui, chose rare, ne lui avait pas rempli les poches. Membre enragé du club des Jacobins, devenu commissaire de la Convention, s' apercevant que la comédie politique ne l'enrichissait pas plus quel'autre, ilrevint à l'art théâ-

tral dont il possédait les ficelles et se montra sinon écrivain de talent, du moins auteur perspicace. 11 composa sa pièce et la présenta à Ribié, directeur du Théâtre d'Emulation, la doyenne des scènes du boulevard. Ribié, qui avait été vendeur de contremarques à la porte de cette salle quand elle s'appelait théâtre de la Gaité, connaissait son public mieux que la littérature ; il jugea le manuscrit excellent et le paya royale tnent 500 francs. On céda les droits d'impression au libraire Barba le 19 octobre 1796 et la foule se rua pour applaudir Af"* Angot on la Poissarde parvemie^ opéra-comique en deux actes.

Maillot disait dans la préface de son œuvre : « On a voulu me persuader que j'avais eu un but moral. J'avoue bien sincèrement que je n'y ai pas pensé. Donc je n'ai pas le sens commun... M""* Angot n'aura ni rimes ni raisons, elle parlera comme elle pourra pourvu qu'elle fasse rire. » Elle parla mal et fit rire aux éclats lorsqu'elle parut avec son entourage. Les rôles étaient ainsi distribués :

M°*® Angot, riche poissarde Corse

Dutaillis, gendre de M™* Angot. . Pizard La Girardière, intrigant amoureux

de Nanon Saint-Albin

Laramée, autre intrigant André

Nicolas, garçon de boutique de

Mme Angot Blondin

François, amant de Nanon Dorviller

Un notaire sourd Boulanger

Nanon, fille de M™® Angot Mélanie

M"« Bernard, cousine de M"** Angot M™« Corse

M™* Dutaillis ThiEiNEtte

Quant au sujet de la pièce, rien de bien compliqué :

M""' Angot a fait fortune en vendant du saumon ou autrement; pour se décrasser, elle prend des airs de grande dame, sesert de son mouchoir brodé comme d'un papier à empaqueter les maquereaux, s'évente de la même façon qu'elle donnerait un coup de plumeau et parle sur un ton qu'elle voudrait impertinent et qui n'est que grossier.

M°" Angot grasseyé à merveille, ses joues pleines reluisent sous la poudre telles des écailles, elle se trouve mal aussi bien qu'une petite-maîtresse de Goblentz; mais, lorsqu'on tente de la ranimer avec de l'eau, elle réclame un poisson d'eau-de-vie. Sa fille Nanon,jeune etjolie, brûle d'épouser François qu'elle aime et dont elle est aimée. Malheureusement un intrigant nommé Girard, se présentant sous le nom de M. de la Girardière, aspire à sa main et surtout à ses écus. Il flatte la vanité de sa future

belle-mère, semble sur le point de réussir quand le notaire de la famille Angot, qui est par hasard Toncle dudit Girard, démasque son neveu et le fait fuir.

Veut-on connaître le vocabulaire de l'illustre marchande de marée? Voici comme elle analyse sa nièce : « Queu langue ! bon Dieu ! ça parle à tort et à travers, que ça soit ben, que ça soit mal, c'est tout d'méme, et pour des sottises, ah l dame, ça ne demeure pas en reste. Quand ça s'adresse à queuquz'un qui sait répondre, ça leur clos l'bec, mais si une fois all'prennent le dessus, ça vous défile ça comme un chapelet. Une femme qu'est z'accoutumée à vivre d'une certaine façon ne peut pas fournir aux sottises, comme ces guêpes-là. » (Acte II, scène VIII.) Et quand Girard dévoilé tente une belle retraite, elle lui crie : « N'courez donc pas si fort, vos mollets vont tomber*! » Puis elle va se consoler à la guinguette.

Pour interpréter ce rôle nouveau sur la scène, il fallait un acteur. Labenette-Corse était là. Gomme beaucoup de comédiens d'alors, il avait connu d'autres métiers avant d'aborder le théâtre. Après avoir manié le pinceau dans l'atelier de Vien,

1. Phrase prise à Vadé qui Ta écrite dans ses Bouquets poissards (3* bouquet).

il débuta chez Audinot, joua ensuite à Bordeaux, puis à Paris où l'attendait la célébrité. Avec iil"'Mn^o/,le Théâtre d'Émulation voyait la fortune le combler. Chaque soir on s'écrasait à la porte. Dès que le sifflet du machiniste annonçait le lever du rideau, c'étaient des trépignements de pieds, des battements de mains à renverser les quinquets, et quand Corse apparaissait, lourd, commun, les deux poings sur les hanches, engoncé dans son travesti scrupuleusement exact, bonnet blanc à rubans verts, robe rose à fleurs, grand tablier noir s'étalant sur un ventre ballonné, la salle ne se tenait plus de joie. Durant la dispute entre M"* Angot et M^^® Bernard, les gargamelles venues dix ou quinze fois de suite pour entendre la pièce s'agitaient dans les loges et les fauteuils en criant à tue-tête : « Bravo, mon fiston!... Mouche-la, mon gas!... Hardi, m'ame Angot! » On acclamait Corse à la sortie, on lui chantait :

Le Corse de Madame Angot N'est pas le Corse de la Corse, Car le Corse de Marengo Est d^uDe bien plus dure écorce.

Après le peuple, le monde vint l'applaudir; après le monde, le gouvernement. « Hier 7 décembre.

disait l*Ami des loisy la majorité du Directoire assista chez Nicolet * à la représentation de iH""" Angot et du Réveil du charbonnier. Le théâtre était entièrement éclairé de bougies. Lord Malmesbury était dans une loge grillée en face de celle du Directoire, d'où il lorgnait perpétuellement ses vis-à-vis. » A cet entrefilet, le Censeur des journaux^ pris d'un accès de pudibonderie, répondait en trouvant inconvenante la présence dans cet endroit des premiers magistrats d'une république. Il reconnaissait bien leur ressemblance avec le commun des mortels, mais il se croyait le droit d'exiger d'eux plus de perfection dans la partie de leur vie appelée représentation. On lesautorîsait à jouir chez eux de tous les plaisirs désirés, on ne pouvait leur permettre de se livrer à la censure dans un lieu suspect. « En outre, terminait-il, la classe du peuple chez Nicolet ne s'étant jamais beaucoup gênée, elle a dû moins se gôner encore aujourd'hui et faire des rapprochements aussi piquants qu'irrespectueux pour ceux qui en étaient l'objet- ». Trop de sollicitude ! Quel effet les railleries du public produisaient-elles surTambassadeur d'Angleterre et sur le roi Barras? Le pre-

1. Le Théâtre d'Émulation avait été repris par la veuve du fameux Nicolet. Voir à ce sujet Arch. Nat., APiv 1500.

Page 1