‹ Quand Barras était roiChapitre 72 sur 74 · La Tribune publique · texte numérisé non relu

La Tribune publique

les femmes. Après avoir épousé M"' de Surcourt, célébrée maintes fois dans ses élégies, il la traita avec brutalité, et cette union contractée sous des auspices poétiques se termina en scènes honteuses. Une demande en séparation fut intentée, et M"' Lebrun triompha à la suite d'un arrêt du Parlement qui détruisait presque entièrement la fortune du mari. Doublement blessé, le poète trouvait une occasion d'épancher sa bile, il n'allait pas la manquer. Malgré ses soixante-huit ans, la verve acre et caustique ne l'avait pas encore abandonné.

Ayant fait une lecture dans une société où M"* de Beaufort fut accueillie par de nombreux applaudissements dont on s'était montré plus avare pour lui, il inséra dans la Décade philosophique quelques stances adressées aux belles qui veulent devenir poètes.

Souveraines dans Fart de plaire.

Les dieux vous firent pour aimer; L'amour verrait avec colère Une nuit perdue à rimer.

Nos cœurs vous cèdent la victoire, Qu'elle borne votre désir.

Un long siècle dans la mémoire Ne vaut pas Tinstant du plaisir.

La rose vit un jour à peine, Mais elle a charmé tous les yeux Et n'est point jalouse du chêne Qui porte son front dans les cieux.

Rassurez les Grâces confuses, Ne trahissez point vos. appas.

Voulez-vous ressembler aux muses?

Inspirez, mais n'écrivez pas.

A ces strophes relativement mesurées, M™* de Beaufort répondit par seize vers se terminant ainsi :

Pourquoi nous ravir le bonheur D'exprimer un tendre délire?

Pour aimer je reçus mon cœur, Je reçus ma voix pour le dire.

Un soutien composé d'éléments masculins :

Armand Charlemagne, Lachabaussière, Legouvé,etc., vint se ranger sous la bannière féminine. Lebrun fit face de tous côtés. « Croyons-en Molière, s'écriait-îl, redoutons les femmes auteurs! »

Des Saphos la race est commune, Leur nombre va toujours croissant, Paris seul en a plus de cent, ' Mais au Parnasse il n'en est qu'une.

Puis ce bon conseil : « Fuyez ! Fuyez les caquets de nos perruches du Parnasse ! » Les coups pleuvaient, il fallait répondre. La citoyenne Pipelet se jeta dans la bataille. Elle conjecturait d'abord de n'y prendre aucune part, Lebrun lui avait même fait dire qu'il la considérait comme une exception, mais la cause en litige était aussi la sienne. En peu de jours elle composa sa célèbre Èpitre aux femmes empreinte de noblesse et écrite avec une exaltation pleine de dignité.

Si la nature a fait deux sexes différents,

Elle a changé la forme et non les éléments ;

Même loi, même erreur, même ivresse les guide,

L'un et Tautre propose, exécute ou décide;

Les charges, les pouvoirs entre eux deux compensés

Par un ordre immuable y restent balancés ;

Tous deux pensent régner et tous deux obéissent,

Ensemble ils sont heureux, séparés ils languissent;

Tour à tour Tun et Tautre enfin guide et soutien,

Même en se donnant tout, ils ne se doivent rien.

Ce chaleureux plaidoyer fut lu au Lycée Républicain; la jeunesse, la beauté de Fauteur, la haute pensée qui présidait au poème, Télégance du style; tout concourut à la faire écouter, puis applaudir de manière enthousiaste. Nul argument ne pouvait être plus utile à l'affaire plaidée. M""'' Pipelet répéta

sa défense à la tribune de plusieurs sociétés) elle souleva des ovations continuelles, etle public se vit entièrement conquis parle physique et le talent de l'avocat.

Devant cette phalange serrée d'alexandrins, Lebrun releva ses manches et frappa quelques coups secs, courts, mais bien appliqués. 11 s'en prit d'abord aux académies.

Belles qui d'Apollon croyez prendre Fécharpe

En préférant le lycée au boudoir, Revenez aux pompons, revenez au miroir.

Hélas 1 que saurez-vous quand vous saurez la harpe?

ensuite au Lycée Marbeuf :

Il est un Parnasse tout neuf Nommé Parnasse de Marbeuf; Là, vingt muses égosillées Près de leur Apollon transi, D'elles-mêmes émerveillées, Veillaient chantant couci-couci; J'allai poury veiller aussi, Mais tout dormait à leurs veillées.

Puis, oubliant complètement la galanterie dont il avait fait montre au début du conflit vis-à-vis de

la citoyenne Pipelet, il lui décochait cette épigramme gauloise^ :

Pipelet, ta dis que ton père Du beau titre de femme a décoré ton front.

C'est le placer bien haut, ma chère, A ce titre si doux, te serait-ce un affront

Si tu ravaisoùTeut ta mère?

La pauvre Constance, qui appuyait ses opinions sur le raisonnement et le sentiment, n'était pas de force à répondre du même ton à Tâpre satirique. Elle demeurait triomphalement abritée derrière sa fameuse Épure, entourée par une élite qui l'appelait le Boileau des femmes ^ et protégée par M.-J. Chénier, dont l'admiration se traduisait par ces mots : « Vous êtes la Muse de la raison ! ))

Tel n'était pas l'avis de Gabriel Leblanc dans la Tribune publique (n° 13) : « Ah ! elle a le genre nerveux, M"' Pipelet!... Les dames ne peuvent avoir un plus méchant défenseur. Puisse sa burlesque production guérir les femmes de la manie d'écrire ! Puisse M"* Pipelet, usurpatrice des droits

1. La plupart de ces épigrammes ne se trouvent pas dans les Œuvres de Lebrun, mais dans VAcanthologie ou Dictionnaire épigrammatique^ P. 1817.

2. En roccurrence, le surnom était hien mal choisi, car Boileau ne s'est pas gêné pour attaquer les femmes.

de Chénier et de Louvet, abandonner à ces deux grands hommes Thonneiirde distribuer Fennui! » Lebrun continuait :

Cette muse longue et sucée Qui s'est au bas du Pinde en rimaillant glissée, Serait-elle une sœur des nymphes d'Hélicon?

Non,

G*est une muse de Lycée.

Un anonyme qui signait F. faisait chorus :

Thaïs en vain des lauriers de la gloire Ton front saphique espère être ennobli, Gouronne-t-il au temple de mémoire Des vers puisés au fleuve de Toubli I

Regrettons que Legouvé n'ait pas choisi ce moment pour sortir son Mérite des femmes qui fut peutêtre son plus beau titre de gloire. Quels bravos eussent déchaînés les deux vers finals tant connus:

Et si la voix du sang n'est point une chimère. Tombe aux pieds de ce sexe à qui tu dois ta mère I

Le barde ciselait son œuvre loin des bruits de la lutte, en égrenant parfois quelques idées devant celle dont le monde intellectuel acclamait univer-

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sellement le goût, et Taimable bas-bleu prédisait la renommée à ce dithyrambe favorable à ses pareilles, de ce poème qui, lu plus tard chez M"* Contât, faisait dire par M. de Ségur à Sophie Gay: « Ah! ah! le Mérite des femmes,,, tant mieux, ça ne sera pas long ^ ! »

Quoique M"' Pipelet avance que son Épltre termina la fâcheuse discussion, il est permis d'en douter. Selon les flatteurs, le sentiment avait son Parnasse où elle tenait le premier rang^, cependant la cohorte féminine qui la suivait sur la montagne sacrée ne vivait pas uniquement parmi des apothéoses. A chaque moment une douche dirigée par le terrible Lebrun fermait la bouche d'une belle inspirée prête à plaider lyriquement la cause commune. « Vous n'avez pas c^ qui fait les Corneilles, leur disait-il, Sapho l'eut presque et Sapho vit encore. » Il envoyait enfin son Dernier Mot aux femmes-poètes y observant avec justesse :

L'encre sied mal aux doigts de rose, L*Àmour n'y trempe pas ses traits.

Rejetant toutes les fadeurs d'usage, toutes les galanteries provinciales prodiguées à un sexe faible

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