Mes Soixante ans, P
terminée un peu avant le 9 thermidor. Dès que le Calme revint en France, elle songea à la mettre en scène et, le 14 décembre 1794, le théâtre des Amis de la Patrie représentait Sapho, tragédie mêlée de chants en trois actes et en vers. La poétesse avait pris comme collaborateur musical Martini, Tancien surintendant de la musique du roi, Tauteur de plusieurs partitions connues, Annette et Lubiuy la Bataille eflvry et surtout le Droit du seigneur dont les airs étaient devenus populaires. La citoyenne Schreuzer, qui interprétait le rôle de Sapho, se montra sublime, lorchestration fut trouvée superbe bien qu'un peu bruyante, le style plein de grâce, de goût et d'imagination, et F œuvre eut plus de cent représentations. Elle en aurait à peine cinq aujourd'hui.
Le sujet se réduisait à ceci: Sapho aime Phaon, qui la délaisse pour Cleis. « 11 faut vraiment que l'auteur soit une femme, écrivait la Décade philosophique du 30 frimaire, pour exprimer d'une manière aussi vive les cruelles et rapides afifections d'une autre femme abandonnée. » A vrai dire, il y avait un manque complet d'intérêt, le dialogue était d'une lenteur endormante et la pompe extraordinaire du spectacle, quoique parfaitement soignée, ne remplissait pas les vides et ne soutenait pas
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suffisamment ractiôn. La critique se résumait dans ce quatrain où le premier mot cache à peine l'allusion :
Thaïs, muse ennuyeuse et fade, Jamais comme Sapho n'eût péri dans les mers, Et Phaon eût lui seul fait le saut de Leucade
Pour ne plus entendre ses vers.
Malgré Tlionorable succès de sa tragédie, M"" Pipelet ne s'entêta point à travailler pour le
théâtre; étant femme, elle suivit la mode qui la conduisit droit dans les Lycées.
Après la dissolution des académies au commencement de la Révolution, diverses sociétés littéraires se fondèrent où ensuite les élégantes accoururent en essaims fournis pour écouter 'professer Tart, rhistoire, la philosophie ou la mécanique, toutes choses dont elles se souciaient autant que des chemises qu'elles avaient proscrites de la toilette féminine. C'était le Lycée Républicain situé rue Honoré, lequel, après avoir beaucoup soufifert de la tyrannie interdisant le talent, brillait d'un nouveau lustre. Demoustier y susurrait un cours do morale sur les devoirs du sexe faible, et La Harpe assagi, La Harpe devenu chrétien et royaliste, y enseignait la littérature avec ses puissants dons d'analyse, sa clarté, son naturel, sa facile élégance qui se fai-
saieat jour de façon éclatante lorsquMl ne disait pas du mal des autres. C'était le Lycée des Arts fondé en 1792 pour répondre aux vœux du gouvernement; établi au milieu du jardin Egalité, il comprenait des salles de lecture, de conversation, une bibliothèque, un cabinet de physique dont, moyennant 300 livres annuelles, les citoyens pouvaient user k leur volonté. On y rencontrait BerthoUet, Comberousse, Facteur Grandmesnil, Lalande, Parmentier, Bigot de Préameneu, Carmontelle, d'Aboville qui composaient un Directoire des Arts chargé de Texamen et des rapports sous la présidence du fondateur Charles Dézaudrai, un ancien conseiller d'ambassade adonné à l'économie politiqxie. Ah! le curieux tableau qu'une grande séance de cette école athénienne en Tan III!
Le cirque du ci-devant Palais-Royal reçoit la foule par les onze larges entrées du pourtour, le vaste escalier éclairé et aéré voit monter les spectateurs pressés d'arriver, et bientôt la salle est pleine. Les deux tiers des rangs sont occupés par des merveilleuses fines, gracieuses et provocantes qui donneraient trois tragédies de Corneille pour une perruque et toutes les œuvres de Voltaire pour une robe de chez M""" Raimbaut. Les hommes, en nombre inférieur, sont représentés surtout par
des muscadins qui parlent haut ou lorgnent avec leurs monocules les appas que peu de spectatrices ont envie de dissimuler. Tout à coup le silence tombe, la curiosité point, une femme paraît à la tribune. Belle à saisir d'admiration, sa taille élevée ofifre les plus harmonieuses proportions, ses traits réguliers et parfaits semblent avoir été empruntés aux camées qui reproduisent les patriciennes de Grèce ou de Rome, elle pourrait poser pour une Minerve. A cette beauté oîi Tart n'ajoute rien, la nature a fait don encore de la grâce ; la douceur de son regard, le charme de son sourire tempèrent ce que sa stature et son visage ont d'imposant. Une simplicité discrète préside à sa mise et tout en elle reflète l'oubli complet de son charme \ Les femmes qui voient immédiatement qu'elles ne rencontrent pas une rivale en frivolité Taccueillent d'un murmure flatteur, les incroyables soupirent des Châmante! Adoable^ paâle (f honneur! Les quelques savants disséminés aux derniers rangs regardent de tous leurs yeux. La conférencière déplie un papier et, avec l'émotion inhérente à un début en public, jette ce titre : Amyntas, idylle imitée de Gessner. Les quarante vers sont lus aisément d'une voix
1. M""* Achille Comte, Eloge de A/™" la princesse de Salm (Nantes,
chaude, harmonieuse, cadencée; quand le dernier mot est prononcé, la salle entière applaudit à tout rompre et la citoyenne Pipelet est sacrée étoile du firmament littéraire.
A partir de cette époque, la jeune femme eut sa place marquée dans la pléiade des maîtres de la prosodie. En 1796,elle écrivait un hymne à l'Agriculture qui fut chanté sur la musique de Martini à la fête duGhamp-de-Mars. Ses couplets assez pâles conseillaient aux héros adoptés par la Nature, plus prosaïquement aux laboureurs, de couronner leur front de fleurs et de verdure avant de les orner des palmes de la paix, avis qui, médiocrement exprimé, valut à Tauteur une citation flatteuse. Le l^*" vendémiaire an 111, le Directoire lançait une proclamation emphatique : «... Sous le règne du despotisme, le génie enchaîné n'avait que peu de cordes à toucher sur la lyre, aujourd'hui la liberté lui rend tout son essor; les Pindares et les Tyrtées se multiplient. Voici les noms des poètes et compositeurs qui ont contribué à Tornement des fêtes nationales depuis la conquête de la liberté et auxquels la nation adresse un tribut de reconnaissance: M.-J. Chénier, Lebrun, Varson, Th. Desorgues, Rouget de Lisle, Baour-Lormian, Lachabaussière, Dorvigny et la citoyenne Pipelet. » Sans vouloir
médire du talent de ces illustrations, il est permis de remarquer que Ronsard, Pascal, Bossuet, Corneille, Boileau, Voltaire et quelques autres qui vivaient sous le règne du despotisme ont laissé des noms qu'éclipseront difficilement ceux de Varson, de Dorvigny et de Lachabaussière.
La belle Constance prisait fort cet entourage célèbre d'ailleurs capable de l'appuyer utilement. A la suite d'un rapport de Sedaine, elle était reçue membre de ce Lycée des Arts qui jusque-là n'avait nommé aucune représentante du sexe féminin. Son mari se voyait revêtu de la même dignité et les deux époux dont les natures commençaient à donner des signes de désaccord, trouvaient leurs noms conjugalement accolés dans un livre d'or de la littérature et des sciences. Tout était permis au Lycée des Arts; il ne manquait même pas d'indépendance, lui qui en pleine Terreur avait décerné au malheureux Lavoisier une couronne qu'on lui porta dans sa prison trois jours avant sa mort. La nouvelle académicienne allait vite rencontrer l'occasion de montrer sareconnaissanceà son parrain, car Sedaine s'éteignit, et la lettre de remerciements se transforma en une oraison funèbre lue publiquement, le 19 juillet 1797.
Son talent jaillissait de tous côtés. A Feydeau on
chantait V Hymne à la Paix orchestré par Méhul, au Lycée Républicain elle prononçait des éloges, à la Société des Belles-Lettres elle présentait des rapports; son nom attirait la foule, les muscadins la suivaient, elle faisait tort à Tivoli et à Idalie. De tels succès devaient produire des imitations. Plusieurs femmes occupaient déjà l'attention par leurs écrits : M""* de Staël avec un style chargé d'images et d'idées; M"* Babois, nièce de Ducis, qui s'attachait au roman ; Stéphanie de Beauharnais, aux poèmes et à l'art dramatique ; M'^'Verdier, à l'idylle ; M"* Dufrénoy, à l'élégie; M"'Beaufort d'Hautpoul, à l'héroïde ; M*"" Bourdic-Viot, Gay, de Jaucourt, etc. La plupart de ces dames, ^ui semaient leurs productions dans les almanachs littéraires, voulurent se prodiguer aux tribunes des lycées comme leur heureuse confrère M™* Pipelet. Le public les accueillait chaleureusement, les hommes de lettres les comblaient de louanges suscitées plus souvent par leurs yeux que par leurs plumes, la modeleur souriait, la réputation si difficile à acquérir paraissait les servir, c'était beaucoup.
L'année 1797 vil éclore les agacements. Les poétesses se couvraient mutuellement de fleurs ;M°' Joliveau nommait Constance Pipelet une docte Sapho et assurait que, lorsqu'elle érigeait un temple au
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dieu qui brillait dans ses traits, son esprit seul en faisait les frais ^. D'autres se décochaient sans raison des strophes adulatrices, à la fin les critiques s'énervèrent : « M™* de Bourdic, dit celui de la Tribune publique^ égayé rAlmanach des Muses, il est impossible de rimer des sottises plus complètes. M""' de Beaufort raconte dans une ode sur le soir que le sort de ses amours ressemble à une onde pure dont il faut arrêter le cours. Qu'elle est à plaindre ! » Seule M"" Pipelet était épargnée, mais comme on secouait ses tabernacles ! « La Société littéraire d'Emulation a ouvert sa séance le 20 nivôse, ancienne salle du Musée ; si le beatipauperes spiritu est vrai, les membres de cette assemblée jouiront sans doute d'un bonheur éternel... La séance s'est terminée par une espèce de concert ou plutôt un charivari infernal sans goût, sans choix et le tourment des oreilles qui l'écoutaient. puissant Apollon, sous le double rapport du dieu des vers et de l'harmonie, que tu fus mal traité^! » Un poète de talent et malheureusement d'un caractère amer allait empaumer la voie.
Ecouchard-Lebrun, le Pindare français, possédait une bonne raison de partir en guerre contre