CHAPITRE X
Budapest n*est pas la Hong^rie : la vraie Tlongrie, c'est la campagne, le grand pays du blé et des vastes herbages, où paissent en liberté les troupeaux. On y fait des lieues et des lieues sans jamais rencontrer la moindre maison isolée. Cette belle contrée, où la terre est si fertile, donne par moment l'impression d'être presque inhabitée. Jadis il n'en était pas ainsi. Du temps des Anjou et des Hunyade, on voyait partout des fermes, des châteaux, des monastères; mais les Turcs, il y a trois siècles, ravagèrent tout cela : la plaine redevint un immense pâturage; et à la place de la ferme bien bâtie, on ne vit plus que la hutte de roseau où s'abritait le berger, et de grosses bourgades, où les paysans se rassemblaient pour se mettre à Tabri du janissaire et du spahi,
Depuis deux cents ans que les Turcs ont été chassés de Hongrie, l'aspect des choses n'a pas beaucoup changé. Sans doute les terrains de culture ont peu à peu remplacé presque partout le steppe incultivé, mais jamais plus la vie rurale ne s'est dispersée dans les champs. Elle reste toujours concentrée en d'énormes villages, véritables cités rustiques de plusieurs milliers d'habitants, qui se ressemblent toutes. Les petites maisons basses, badigeonnées à la chaux, avec un long toit de roseaux qui descend en forme d'auvent, s'alignent par files régulières, perpendiculaires à la route, comme les tentes d'un camp avec ses travées profondes. Chaque file ne présente à la rue, pour ainsi dire, que l'épaule, tandis que les façades, les portes, les fenêtres donnent sur une vaste cour, que dérobe aux yeux du passant une palissade en planches. Évident souvenir d'Asie, désir de protéger l'intimité de l'existence, goût du secret commun à toutes les demeures orientales. Au milieu du village, l'église surmontée de la croix, si les gens sont catholiques, ou du coq gaulois, si l'on est chez Calvin ; un peu à récai% le cimetière, dont les tombes se ré-
pandent en liberté, parmi les acacias, avec le yieux souci de rOrient d'offrir toujours aux morts ce bien délicieux entre tous : l'ombre des feuilles dan» l'étendae embrasée Puis de nouveau, à perte de vue, l'immense plaine, doucement ondulée, avec ses moissons et ses herbafjes.
Dans cette monotonie, une seule chose retient le rejjard : la haute perche d'un puits, qui semble un doig^ levé pour dire à l'homme et au troupeau : « Approchez-vous, l'eau est ici! » Elle n'a rien en soi de bien beau, cette sorte de potence, à laquelle pend d'un côté un seau, et qui supporte de l'autre une pierre pour faire contrepoids. Et pourtant, dès qu'on l'aperçoit, les veux s'attachent sur elle avec une infinie complaisance. Elle vient de si loin, cette perche, avec sa pierre, son seau de bois et le petit carré de planches qui encadre le puits peu profond au-dessus duquel elle se penche! C'est une de CCS inventions qui sont nées avec l'homme et qui ne disparaîtront qu'avec lui. Antour d'elle se rassemble ce qu'il y a de plus primitif, de plus simple dans la vie rurale, et aussi de plus élevé dans la rêverie du Magyar. Toutes les
voix confuses, éparses dans le vaste silence, semblent lui obéir, et s'accorder sous sa loi. On dirait le bâton de quelque musicien rustique, qui conduit une mélodie agricole et pastorale, un chant limpide comme cette eau qu'elle fait monter à la lumière.
Ici habite un paysan, l'un des plus nobles du monde, dont les défauts sont aimables, et les vertus mêmes plaisantes. Org^ueilleux et dominateur, et plein d'un dédain tranquille envers les peuples ses voisins, il tient pour assuré que Dieu parle hongrois au paradis. Hospitalier comme personne, jamais il ne d mande à Tbôte qui arrive : « De qui es-tu le fils? " Pour être bien accueilli, il suffit de bien boire. Silencieux, taciturne même, jusque dans l'ivresse il conserve une dignité parfaite; mais sur la table du cabaret, la tête dans ses mains, il s'attendrit aux larmes en écoutant le violon du tzigane, d'où le charmant dicton : le Hongrois s*amuse en pleurant. D'un tempérament amoureux, avec beaucoup de poésie dans l'esprit, je ne connais que l'Arabe pour célébrer, comme lui, ses amours en vers improvisés, en chansons et en images empruntées à
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sa vie rustique. Il adore les chevaux, les beaux attelages aux lanières de cuir flottantes, les vêtements brodés de tulipes et d'œillets, le plaisir et la danse ; il dilapide son bien pour paraître, s'endette volontiers, et ne met aucune promptitude à payer ses créanciers, non certes par malhonnêteté, mais parce qu'il trouve un grand plaisir à les voir enrager. Il abhorre le mensonge, se brouille avec son meilleur parent si, d'aventure, celui-ci lui a menti ; et son principal grief contre les Allemands et les Juifs, c'est, dit-il, qu'ils ont introduit la fourberie dans le pays. Têtu jusqu'à l'obstination, on arrive malaisément à lui faire admettre qu'il a tort, mais quand on l'a une fois convaincu, c'est de bonne grâce qu'il se rend, sans la moindre arrière-pensée. Dans son ménage il est grondeui', fait le maître bourru, répète avec complaisance : « L'argent est bon quand il est compté; la femme bonne quand elle est battue » ; mais celle-ci, qui ne le tutoie jamais et l'appelle toujours u Monseigneur «, mène tout dans la maison. Le commerce lui répugne : il l'abandonne à ses Juifs. Un travail excessif n'est pas non plus son fait : la Providence n'est-elle pas là, pour faire produire à la
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plaine le meilleur blé d'Europe et les plus beaux abricots? Quant aux vulgaires légumes, il en laisse le soin au maraîcher bulgare. El ce qui s'accorde le mieux à son tempérament indolent et rêveur, c'est la vie du berger.
Jamais je n'oublierai les longs jours et les nuits d'été que j'ai passés chez les pâtres, au milieu des steppes herbus, restes des anciens pâturages. Rien ne troublait la paix de la prairie que le vol noir et blanc des cigognes, le glissement rapide d'une bande de canards sauvages sur les marais d'eau salée, et le lent mouvement des bétes qui vivent ici rassemblées en grandes confréries animales. Tantôt j'allais chez les gardiens de chevaux — ces petits chevaux hongrois qui fournissaient en ce temps-là (c'est déjà de la préhistoire) presque toute la cavalerie de nos fiacres parisiens. Comme ils étaient libres et gais dans la vaste pâture, avant de venir mener chez nous leur existence parisienne, pour crever un jour de verglas, en montant la rue des Martyrs! Tantôt j'allais chez, les bouviers, parmi les bœufs au blanc pelage et aux cornes gigantesques. Et là, ce qu'on voyait souvent, c'était un taureau trop
puissant que ses frères, ligués contre lui, avaient chassé à coups de cornes et qui vivait en solitaire, plein de fureur et de rancune, remplissant l'air d'un meuglement profond et creusant avec son sabot d'énormes trous dans la terre. D'autres fois, j'allais m' asseoir au milieu des moutons, près du maître berger, dont le bâton, le sceptre pour mieux dire, porte gravés, tout le long de son bois, une foule de signes mystérieux qui font de cette boulette le registre du troupeau. . . Au soir tombant, les chiens commençaient leur manège ; les cavaliers en toile blanche, montés à cru sur leurs chevaux, tournoyaient en galops rapides à la poursuite des animaux écartés; et les immenses troupeaux dociles, se repliant sur eux-mêmes, venaient se rassembler autour de l'arbre mort et du bouchon de paille qui marque la place du campement. Entre le ciel et la terre, quelque cigogne attardée faisait glisser un fantôme de vol, et des milliers d'oiseaux sauvages menaient un grand vacarme près des miroirs d'eau morte, où s'éteignaient les dernières lueurs du jour. Alors, nous nous asseyions tous autoui' de la marmite et du
ragoût de poivre rouge. Une tradition immuable fixait la plac e de chacun. On péchait avec ses doigts, dans la sauce écarlate, les pommes de terre et les morceaux de bœuf; et quand le maître berger jugeait que, les uns et les autres, nous avions assez mangé, prenant une motte de terre, il la jetait dans la marmite : le reste appartenait aux chiens. Puis on allumait une pipe; nous échangions quelques mots; et à la belle étoile, enveloppés de leurs peaux de mouton, les pâtres s'endormaient dans la paix des premières nuits du monde...
Sur cette antique vie paysanne que pouvaient les énervements de quelques rêveurs de ghetto? Et cependant, le pauvre journalier n'aurait pas été fâché de posséder quelques arpents ; et le petit propriétaire aurait vu, lui aussi, avec plaisir le partage des domaines seigneuriaux. Mais les communistes de Pest, au lieu de partager les terres, firent de ces immenses biens-fonds des exploitations d'État, destinées à subvenir aux besoins des populations urbaines. Comme par le passé, le fermier et l'ouvrier agricole durent ti'availler pour
autrui : ils n'avaient fait que changer de Juifs, les Commissaires préposés à la direction de ces domaines étant pour la plupart Israélites, comme, autrefois, les intendants des seigneurs. Aussi, en dépit des hautes payes (un porcher soviétique touchait quinze cents couronnes par mois), les paysans ne montrèrent aucun zèle à s'employer sur ces biens nationaux. Quant aux petits propriétaires, dont les Commissaires du peuple s'efforçaient de gagner la bienveillance, en respectant leurs biens, voire en leur promettant l'exemption de tout impôt, ils subissaient impatiemment le fléau des salaires énormes, qu'ils devaient payer aux journaliers, et la fameuse loi des huit heures, qu'on ne pouvait enfreindre sans encourir d'amende. Ils refusaient avec obstination de vendre leur récolte de blé au prix fixé par les Soviets ; ils n'envoyaient au marché ni légumes ni bestiaux, et n'ensemencèrent, cette année-là, que juste le nécessaire pour leur consommation personnelle. La conséquence fut que dans cette Hongrie, d'une incomparable richesse en bétail et en céréales, on ne connut jamais dans les villes
une pareille disette de vivres. Sur le marché de Budapest, un navet coûtait cinq couronnes.
Pour obliger les paysans à livrer leurs den^ rées, et surtout pour réprimer les révoltes qui éclataient çà et là, un détachement spécial, recruté parmi les gars de Lénine, fut chargé d'organiser la terreur à la campagne. Ce détachement, d'une trentaine d'individus environ, ava t pour caserne un train bhndé, armé de mitrailleuses, toujours prêt à partir et à se porter sur le village où l'on avait signalé quelque agitation suspecte. A sa tête, se trouvait un garçon d'aspect malingre, voûté, phtisique, les mains longues et veineuses, le visage blafard, osseux, avec des yeux de poisson mort, un long nez aplati du bout, une large bouche à grosses lèvres, et d'épais cheveux noirs, rejetés en arrière, qui lui faisaient comme un bonnet de loutre. Tout cela emmanché sur un long cou, où la pomme d'Adam montait et descendait au-dessus d'un col inpeccable, car l'homme était coquet. Il s'appelait Tibor Szamuely.
C'était un des trois enfants d'une famille
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juive de Galicie, émigrée depuis quelque temps en Hongrie, et qui avait acquis une certaine aisance dans un comitat du nord. Lui aussi, comme Pogany, Bêla Kun et la plupart des Commissaires du peuple, il appartenait à ce milieu d'intellectuels insatisfaits, qui trouvaient que la société récompensait mal leurs talents. Journaliste sans instruction ni don particulier, il avait fait ses débuts dans une singulière petite ville, très caractéristique de la province hongroise, et qui vaut qu'on 8*y transporte, une minute au moins, en esprit.
Nagy Varad, Grand- Varadin, comme rappellent dans leurs rapports nos officiers et nos ambassadeurs des dix-septième et dixhuitième siècles, est situé à la limite de la plaine hongroise et de la Transylvanie, au bord d'une rivière marécageuse, la Peczé, C'est une ville de soixante mille habitants environ (dont vingt-cinq mille israélites), où les propriétaires de la plaine viennent écouler leurs produits, surtout la laine et le blé. Au miheu, une vaste place, et quatre grands cafés toujours pleins. Entrons au
hasard dans Tua d'eux. La maison a bon air : une vieille demeure du temps de Marie-Thérèse, badigeonnée d'un enduit jaune, avec un toit à la Mansard, l'aspect honnête et vénérable.
Il est deux heures, trois heures, si vous voulez. Toutes les tables sont occupées. La table de MM. les hussards, la table de MM. les officiers d'infanterie, la table de M. le souspréfet et des agents du Gomitat, la table de MM. les fonctionnaires des chemins de fer de l'État, la table des artistes du théâtre, la table des négociants juifs (laines, cuirs, blés, etc.), la table de MM. les journalistes du journal catholique, la table de MM. les journalistes du journal Israélite, qui échangent entre eux leurs articles ; et la table des littérateurs, romanciers ou poètes du cru — car Grand-Varadin se flatte d'être une ville intellectuelle, d'où son surnom de Paris-sur-Peczé. Tout ce monde fume, bavarde, joue aux cartes, fait des affaires et disserte, devant les innombrables verres d'eau qui accompagnent le café. Soudain la porte s'ouvre. Guêtre de jaune, habillé non sans recherche, coiffe d'un chapeau vert,
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un hobereau des alentours vient de quitter I sa calèche, attelée de petits chevaux nerveux, \ bien soignés comme lui et très enrubannés. Il i entre, et salué par les bonjours de la table I des hussards, il se dirige tout de suite vers la j table des marchands de laine, du côté de Pinkas r Kohn ou de Moïse Lœvr-Hirsch (1), dont on I dit que, dans son avidité, la première moitié de son nom est occupée à manger l'autre. I Cinq minutes plus tard, après un court dia- ; logue, on voit Pinkas Kohn ou Lœvv-Hirsch ^ tirer son portefeuille et compter au gentili homme à chapeau veit les billets qu'il lui avance sur la prochaine tonte de moutons ou la récolte encore sur pied, cependant que tous les consommateurs, MM. les officiers pardessus leurs cartes, les Juifs dans la fumée des pipes ou de cigares, les journalistes en écrivant leur ailicle sui* le marbre, et le tzigane derrière son violon, suivent avec intérêt cette scène pourtant bien connue, car elle se répète tous les jours... Si vous repassez dans la soirée, le café est encore plein.
(1) Lion-Cerf.
L'infanterie boit de la bière, et la cavalerie du vin. Le tzigane, un peu las, frappe le cymbalum et racle sur son violon quelque mélodie plaintive :
La feuille du tremble Tombe en automne..*
bi
ou Dien :
Quand j'étais enfant,
Moi aussi j'avais une mère.,,
BiTisquement, sur les onze heures, nouvelle irruption bruyante du hobereau de l'après-midi, accompagné cette fois par les acteurs et les actrices du théâtre de la ville. Avec l'argent de Pinkas Kohn, il a payé son cocher, auquel il devait dix mois de gages, et aussi le premier créancier qui s'est trouvé sur son chemin. Ensuite, courant chez la fleuriste, il a fait envoyer un bouquet à la vedette de passage, et le voici maintenant qui revient, escorté comme un Mécène, prêt à répandre sur le café les billets de Pinkas. Le tzigane, qui languissait, retrouve à sa vue son ardeur, et attaque aussitôt sa chanson préférée (car il
connaît l'air favori de chacun des seigneurs du voisinage) :
Qui n'a pas cinq ou six maîtresses N'a pas une once de cervelle...
Le Champagne hongrois coule à flots. Juifs et chrétiens fraternisent dans une aimahle gaieté, quand tout à coup, un sous-heutenant, fortement éméché, fait son entrée à cheval dans la salle, renverse avec fracas un plateau chargé de verres d*eau, et s'écrie en brandissant sa cravache : « Ça sent le Juif par ici! « Mais notre hobereau se lève, une bouteille à la main, s'approche de ce gai compagnon, et lui tendant un verre : « Bois, mon cher, lui dit-il, j'ai tapé le Juif ce matin! » 11 fait boire aussi le cheval, appelle le tzigane, verse dans son violon la fin de la bouteille ; et comme le malheureux gémit : « O mon seigneur, ô maître divin, ô mon roi (c'est tout l'Orient qui passe), tu ruines le pauvre tzigane, tu as perdu son violon! » l'autre, tirant son portefeuille, lui donne son dernier billet. Tout le monde est à la joie, même les commerçants juifs, une minute effarés... Et peut-être vous imaginez-vous
que Pinkas Kohn éprouve un grand mépris secret pour ce noceur campagnard? Vous vous trompez tout à fait. Pour lui, ce hobereau reste un être supérieur. Même dans Tivresse, il le respecte. Depuis tant de générations il a été dressé à courber l'échiné devant lui! Ce hussard en goguette représente à ses yeux une élégance aristocratique, une désinvolture à laquelle, lui personnellement, il sait qu'il n'atteindra jamais. Heureusement qu'il a un fils, un fils au lycée de Budapest; et il espère bien qu'un jour, le cher enfant et sa progéniture auront ces façons magnifiques, répandront leur argent avec cette aisance incomparable, sans aucun regret dans le cœur, et soulèveront autour d'eux l'admiration qu'il éprouve luimême pour ce sous-lieutenant à cravache ! . . . C'est dans cette atmosphère de Paris-sur- Peczé que Tibor Szamuely s'initia à la grande vie, singeant les manières de la gentry, emplissant de vains bavardages érotico-intellectuels les douze heures de la journée, qui sont longues à Grand- VcU'ad in, accumulant en lui mille rancœurs, mille appétits insatisfaits, et rêvant au moment où quelque chance, l'arrachant aux
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marais de la Peczé, ouvrirait à son ambition les paradis de Budapest.
L'beureuse minute arriva. Il partit pour la capitale, mais il n'y réussit guère. Bien que làbas, parmi les journalistes, une fausse élégance soit assez naturelle, son affectation de dandysme et le soin qu'il mettent à éviter ses confi'ères pauvres, pour se lier de préférence avec des gens fortunés, le rendaient peu sympatbique. Toujours le monocle à l'œil, et vêtu avec recbercbe, il lui arrivait souvent de n'avoir pas de quoi manger : ces jours-là, il restait au lit. Mais par cette vanité si fréquente en Israël, et qui est à la fois une force et une faiblesse, dans ses lettres à ses parents il représentait sa situation comme brillante; et devant ses camarades, qui pourtant n'étaieni pas dupes, il posait au fils de famille. Encore, s'il avait eu du talent! Mais il en manquait tout à fait; et c'était une farce qu'on lui jouait souvent, d'épingler sur la muraille, dans la salle de rédaction, quelques lignes de lui ridicules.
Les difficultés de sa vie l'obligèrent à retourner en province. Il resta plusieurs moisàFiume,
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à la solde du Gouverneur, pour lequel il faisait passer de petites notes dans les journaux. Mais toujours obsédé par le regret de Budapest, on l'y vit bientôt reparaître. Aucune feuille ne voulut de ses services. Une agence de presse catholique le prit comme sténographe. Ce qui ne l'empêchait pas de s'employer aussi dans les congrès socialistes, dont il livrait ensuite les secrets aux journaux conservateurs. Dans les premiers mois de la guerre, affecté au bureau télégraphique officiel, il déclarait que s'il était contraint de partir pour le service, il n'y moisirait pas longtemps. Et en effet, il tint pa» rôle. Une heure et demie après son arrivée au front (lui-même s'en vantait) il passait à l'ennemi. En Russie, il rencontra Bêla Kun, et travailla de concert avec lui, dans les camps de prisonniers, à la propagande communiste. On l'accuse d'avoir fait fusiller bon nombre d'officiers magyars, qui ne se montraient pas assez souples. Puis il revint en Hongrie, et Bêla Kun le nomma commandant de tous les arrières de l'armée, avec mission de réprimer les mouvements contre-révolutionnaires qui pouvaient surgir en Drovince.
Son activité fut effroyable. Sans cesse, de jour ou de nuit, il montait dans son train ou dans son automobile rouge, accompagné de ses gars de Lénine, tous armés jusqu'aux dents, pour aller faire quelque part une expédition punitive. Tantôt c'était à Kalocsa, tantôt à Kapuvar, à Sopron, à Gsorna, à Piispôk-Ladany, à Czegled, à Dunapatai, partout enfin où on lui signalait que des paysans avaient coupé un fil télégraphique, attaqué des gardes rouges, refusé de livrer leur blé ou leur bétail. Il arrivait dans le village, entouré de ses hommes de cuir, qui tenaient à bout de bras des grenades à main. Les paysans dénoncés par le soviet de l'endroit étaient traduits, l'un après l'autre, devant le tribunal révolutionnaire, composé d'im juge unique, autour duquel se tenaient les compagnons de Szamuely. Luimême, assis sur une chaise, les jambes négligemment croisées, et fumant sa cigarette à bout d'or, il plaisantait, ricanait, fadsait des facéties du genre de celle-ci :
— Eh bien, camarade, qu* as-tu fait? demandait-il, un jour, à un paysan tremblant de peur.
— Rien, monsieur, je n'ai rien fait, ce sont
les autres qui m'ont forcé à marcher avec eux, — Emmenez-le, dit Szamuely en s'adressant à deux gars de Lénine. C'est un pauvre diable, je lui fais grâce... Ne le pendez pas... Fusillez-le !
Ce jour-là, à Kalosca, il y eut une exécution nombreuse. Des professeurs, un instituteur, des commerçants, des officiers, et nombre de paysans furent pendus devant les fenêtres du collège des Jésuites. Une des victimes, dont la corde s'était brisée, s'échappa. On rattrapa le pendu récalcitrant, et de nouveau on le suspendit à sa branche.
Huit bourreaux diplômés faisaient partie des trente hommes qui suivaient partout Szamuely. Leur chef un nommé Arpad Kohn Kerekes, âgé de vingt-trois ans, tourneur en fer de son métier, a, de son propre aveu, fusillé cinq personnes et en a pendu treize ; mais l'acte d'accusation relève conti^e lui cent cinquante assassinats. Parmi les autres diplômés, il y avait encore Louis Kovacs, Charles Strub, Isidor Bergfeld, Alexandre Vigh qui pendit huit paysans à Kalocsa, Didier Heinheimer qui en exécuta vingt-cinq à Debreczen, et Arthur Barabas
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Bratmann qui se distingua à Sopron. A l'occasion, Szamuely s'amusait à nouer la corde, en beau nœud de cravate, autour du cou du patient, et il trouvait aussi plaisir à la lui faire embrasser. On le vit pousser le sadisme jusqu'à forcer un parent du condamné à tirer lui-même la chaise qui soutenait le pauvre diable; ou bien il obligeait les enfants d'une école à défiler sur la place où se balançaient ses victimes; ou bien encore il s'arrangeait pour faire passer une femme, qui ne se doutait de rien, devant le corps de son man, tout raide à sa branche d'acacia.
Un jour pourtant, les choses faiUirent mal tourner pour lui. C'était à Kapuvar. Suivi de quelques Lenin fiuk, il entrait dans les maisons, appelait le maître du logis, et désignant du doigt un arbre de la route : « Va te placer dessous » , disait-il. Bientôt six hommes et une femme se balancèrent au bout des branches. D'autres exécutions allaient suivre, quand, le fusil à la main, un garde rouge, originaire du village, écartant les gars de Lénine, s'avança vers Szamuely, et se campant résolument devant lui, dit en le fixant dans les yeux :
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« Camarade, c'est assez, aujourd'hui, pour Kapuvar! « Et le sombre regard du soldat lui fit comprendre que, peut-être, il serait dangereux de continuer le jeu. Cette fois, à Kapuvar, on ne pendit pas davantage.
Chacune de ces expéditions s'accompagnait de rafles de bestiaux, de volailles, de vin, de légumes, de blé, qu'on expédiait par wagons à Budapest. Puis Szamuely rentrait en ville, et on le voyait au club Othon, le cercle des journalistes juifs où naguère il avait subi maints affronts, plus dandy que jamais, ses cheveux noirs rejetés en arrière, le veston d'une coupe irréprochable, son éternelle serviette de maroquin sous le bras, serrant les mains d'un air distrait, et paraissant ne reconnaître personne.
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