CHAPITRE IX
Des discours enflammés, d'un enthousiasme mystique, annoncèrent à la Hongrie que le règne du bonheur était venu. « L'humanité, s'écriaient les orateurs bolchévistes, n'a jamais eu devant elle un aussi beau devoir qu'aujourd'hui. Jamais encore on n'a vu une tentative aussi grandiose et hardie que la nôtre, pour renverser de fond en comble tous les principes sur lesquels les hommes ont vécu jusqu'ici. Ah! certes, il fait bon vivre à cette époque de tempête, où nous entrons pour la première fois dans des régions inexplorées. Impossible de reculer maintenant. Nous avons brûlé tous les ponts En avant, toujours en avant! De l'ancien monde rien ne doit subsister. Pas de demi-mesure, pas de clémence. L'unique question est de savoir si nous aurons assez de force, de courage et de
volonté, pour jeter par-dessus bord toute sensiblerie inutile . Oui, camarades, nous aurons cette énergie, en nous rappelant notre enfance, nos habitations malsaines, notre sombre misère et notre jeunesse sans joie. De l'audace et de la confiance! Et qu'une seule passion nous anime : Tamour de la Révolution! »
Ainsi parlaient les prophètes nouveaux, sans toutefois s'appesantir sur l'idée que le prolétaire souverain étant encore trop débile pour se conduire lui-même, il lui fallait des maîtres, des tuteurs, des hommes de bien, qui le mèneraient au bonheur à leur manière, malgré lui s'il le fallait. Et Ton se mita la besogne.
L'idéal eût été assurément de décapiter d'un seul coup aristocrates et bourgeois; mais cette opération radicale offrant des difficultés, il fallut se contenter de leur rendre la vie impossible. On décréta que personne ne pourrait prendre part à une élection quelconque, sans une carte d'adhérent à un syndicat d'ouvriers. C'était mettre d'un trait de plume tous les bourgeois hors la loi. On confisqua leurs dépôts dans les banques, et sous les menaces les plus sévères, ils furent sommés de verser aux caisses
de l'État, dans un délai de deux semaines, leur or, leurs bijoux, leurs objets d'art et toutes leurs valeurs étrangères . Plus tard, on les obligea même à livrer linge et effets, et à ne garder pour eux qu'un vêtement, trois cbemises, quelques chaussettes et une paire de souliers. Dans leurs maisons ou leurs appartements, ils durent se contenter d'occuper une pièce ou deux, laissant le reste à la disposition d'inconnus qui venaient s'y installer. Un homme de confiance, désigné poui^ chaque immeuble, et à l'élection duquel participaient seulement les prolétaires de la maison, faisait à la fois figure de policier et de concierge, expulsait ou installait qui bon lui semblait au logis, tranchait les différends entre ies nouveaux locataires et les anciens occupants, touchait les loyers pour le compte de l'État, estimait les besoins de chacun, distribuait les bons indispensables pour se procurer quoi que ce fût dans les magasins de la ville, et tenait tous les habitants sous la pei'pétuelle menace d'une dénonciation aux tribunaux des soviets.
Dès les premiers jours du régime, tous les
Stocks de marchandises ayant été déclarés biens communaux, des contrôleurs soviétiques s'installèrent dans les boutiques à côté des commerçants. Un bas prix fut établi pour chaque article de vente; mais afin d'empêcher tout ce qui n'était pas prolétaire de profiter de ces prix de faveur, il fut encore spécifié que nul n'aurait le droit d'acheter le moindre objet s'il n'était porteur d'une carte syndicale et du permis délivré par le concierge. On vit alors des femmes de la haute société se faire écuyères dans les manèges ou tourner dans les cinémas, pour obtenir ces fameuses cartes sans lesquelles on ne pouvait vivre. D'ailleurs, au bout de peu de temps, personne ne reçut plus rien du tout, les magasins ayant été vidés en quelques jours, et les commerçants dépouillés n'étant pas assez fous pour se réapprovisionner, même s'ils en avaient les moyens.
Puis, à l'exemple de Lénine, on organisa la Terreur. « Camarades, s'écriait Napoléon Pogany, nous envoyons, avec une voix qui doit porter au loin, le messaf^e suivant à la bourgeoisie d'ici. Qu'elle sache qu'à partir d'aujourd'hui nous la prenons comme otage. Qu'elle
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sache qu'elle n'a pas à se réjouir si l'armée de TEntente fait des progrès, car toute avance des Serbes ou des Roumains entraînera pour elle de cruelles épreuves. Qu'elle ne manifeste point; qu'elle ne mette pas de drapeaux blancs aux fenêtres, sinon, avec son propre sang nous teindrons ces drapeaux en rouge!... » Ainsi parlait le fils du laveur de cadavres. Et des troupes spéciales furent chargées de prouver que ses paroles n'étaient pas un vain discours. Le chef de ces bandes terroristes était un certain Gserny, pur Magyar celui-là, ancien ouvrier en cuir, d'une carrure athlétique. Il avait d'abord servi dans la flotte austrr> hongroise; mais après une rébellion de marins à Cattaro, on l'envoya dans un régiment de hussards, sur le front des Carpathes. Il s'y conduisit bravement. Fait prisonnier au cours de la troisième année de guerre et expédié en Sibérie, il réussit à s'enfuir et rentra à Budapest, en automne 1918, juste à point pour assister à la révolution de Karolyi. Aussitôt il prit la tête des matelots déserteurs qui se trouvaient dans la ville, et par son énergie et surtout l'ascendant de sa force herculéenne, il exerça vite
sur eux une domination absolue. Bêla Kun, à son retour de Russie, se mit en relation avec lui, fournit les subsides nécessaires à Tentretien de ses gens, et l'envoya même à Moscou, pour étudier sur place l'organisation terroriste. Cserny revint au bout de peu de temps, initié aux bonnes méthodes, et ramenant avec lui quatrevingts bourreaux diplômés pour l'instruction des Hongrois. Un Juif russe, Boris Grunblatt, et un cambrioleur serbe, du nom d'Azeriovitch, étaient chargés, à Budapest, de lui recruter des hommes. 11 n'acceptait dans sa bande que des gens bnans de cheveux et de peau, car il trouvait les blonds trop sensibles. Les recrues devaient s'engager par serment à exécuter de sang-froid n'importe quelle sentence de mort. Toutefois, la pendaison, qui exige un tour de main particulier, était réservée à quelques privilégiés.
La troupe grossit rapidement. De deux cents malandrins qu'elle était au début, elle en compta bientôt sept cents, casernes pour la plupart au palais Batthyani, devenu « caserne de Lénine»» , d'où le nom de Lenin-fiuk, de gars de Lénine, qu'ils se donnaient. Vêtus de cuir des pieds à la tête, casquette de cuir, veste de cuir, culotte
de cuir, guêtres de cuir, le fusil à l'épaule, un i brownin^jf et un couteau à saigner les porcs à la ^ ceinture, ils ajoutaient à cet attirail guerrier des ^ grenades à main quand ils allaient en mission. De jour et de nuit, montés sur des autos-camions, ils parcouraient la ville, entraient danr^ les maisons, visitaient les appartements, arrêtaient les suspects dénoncés par les hommes de confiance, et emmenaient les otages désignés par le Service des Recherches politiques qui siégeait au Parlement. Le palais Batthyani étant bientôt devenu trop étroit pour les contenir tous, une paitie alla s'installer au palais Hunyadi; d'autres élurent pour domicile l'École normale d'instituteurs. Des canons, des mitrailleuses et des autos blindées défendaient les abords de ces caseraes, vraies forteresses du communisme hongrois.
Quant au Service des Recherches politiques, il avait à sa tête un ouvrier chrétien, Guzi ; mais le vrai chef en était un certain Otto Klein, qui avait changé son nom pour celui de Corvin, le plus illustre de Hongrie. D'où sortait-il, ce petit Juif, bossu et scrofuleux, qui, pendant l'interrogatoire de se» patients, s'amusait à leur
enfoncer une règle dans la gorge? De quels basfonds avait-il émergé à la lumière? Personne, à Budapest, n'a jamais pu me renseigner sur ce point.
Dans les caves du Parlement, où travaillaient, si Ton peut dire, ce Klein-Gorvin et ses gens, comme au palais Batthyani et à l'École d'instituteurs, on assommait, on pendait, on fouettait à coups de cravache et de cordes mouillées, on vous faisait sauter un œil avec la pointe d'un couteau, on vous taillait des poches dans le ventre, cependant qu'au dehors, devant le soupirail, afin d'étouffer les cris, un acolyte des bourreaux faisait ronfler un moteur d'automobile... Sur toutes ces atrocités, on m'a fait maint et maint récits, où il est fort difficile de discerner le vrai du faux et ce que la haine et la peur ont encore ajouté d'imaginations folles à une réalité déjà suffisamment effroyable. Voici pourtant un petit lot de faits absolument authentiques, qui pourront donner une idée de l'atmosphère où l'on vécut, durant quatre mois, à Budapest.
Le dimanche de Pâques, le jeune enseigne Dobsa se promenait sur le Corso, quand des
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cars de Lénine lui demandèrent ses papiers d'identité. Il les avait égarés. Au palais Batthyani, Dobsa s'informa près du portier où il pourrait se procurer d'autres pièces. Celui-ci l'adressa à un fonctionnaire juif, nommé Schôn, qui se mit à Tinjurier et à le traiter de coquin, L'Enseigne, les talons joints, dans la position militaire, esquissa un sourire, en frappant d'un geste neigeux ses bottes avec sa badine. « Voici un sourire, lui dit Schôn, qui va se geler sur tes lèvres!» Et il téléphona à Gserny : « Je t'envoie un gaillard bon à expédier aux gaïdès. » Gaidès, en jargon yddisch, est la coiTuption du grec « hadès » : envoyer quelqu'un aux gaïdès, c'était renvoyer aux enfers. Là-dessus, Dobsa est mené devant Gserny, qui le fait reconduire à Schôn, pour supplément d'information. Et Schôn de le renvoyer de nouveau, avec ce simple billet : « Expédie-le à l'anglaise! w Cette fois, cela suffit à Gserny. Des gars de Lénine entraînent l'Enseigne dans la cave, et lui montrant un gros tas de charbon, lui commandent l'y creuser sa fosse. Il résisrte. On le roue de „oups. Le malheureux se mit alors à creuser avec ses mains, et quand le trou fut assez grand,
ses bourreaux l'y firent tomber, en lui tirant à bout portant une balle de revolver dans la nuque. Puis on jeta son corps au Danube. Pendant plusieurs jours de suite, on put voir, aux abords du palais Batthyani, une femme qui venait obstinément s'informer du jeune Enseigne, qu'elle croyait prisonnier : c'était la mère de Dobsa...
MM. Hollan, père et fils, Tun ancien soussecrétaire d'État, l'autre directeur des chemins de fer, avaient été dénoncés par leur concierge comme suspects d'antibolchévisme, et leur nom figurait sur la liste des otages dressée par le sinistre Otto Klein-Corvin. Une nuit, un autocamion conduit par des gardes rouges s'arrêta devant leur porte. « Ces deux-là, je vais les chauffer! » déclara un certain André Lazar, qui dirigeait l'expédition, et auquel Hollan, le père, avait naguère refusé de signer une requête pour le dispenser du service. Les tei*roristes entrent chez les Hollan, les arrêtent, les font monter en auto. Puis le camion, continuant sa rafle, ramasse en route un secrétaire d'État, un juge de la cour d'assises, des membres de la cour de cassation, qu'on jette
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dans le fond de la voiture. Il f^elait très fort, cette nuit. Un moment, les f^ars de Lénine se demandèrent entre eux s'il ne serait pas charitable de tuer ces gens-là tout de suite au lieu de les faire crever de froid. A quoi Lazar objecta que Cserny serait mécontent s'ils semblaient revenir bredouilles. On se mit d'accord pour n'alléger le camion que de deux voyageurs seulement. Qui choisir? On pensa d'abord au président de la cour de cassation, mais Lazar en tenait pour les HoUan. A l'entrée du pont suspendu qui relie Bcde et Pest, il arrêta la voiture, et mettant pied à terre, avec un agent secret et quatre gardes rouges, il fit descendre les HoUan. La petite troupe s'achemina vers la berge du Danube^ alors toute encombrée de perches et de mâts, amenés par bateaux pour servir à la décoration de la ville, car on approchait du 1" mai. Cela rendait fort difficile de gagner le bord de l'eau. Les prisonniers furent ramenés sur le pont, et à la hauteur du premier pilier Lazar ordonna aux Hollan de se tourner face au Danube. Lui-même se plaça derrière le fils; un g-arde rouge derrière le père; et à coups
de revolver ils les abattirent tous les deux. Les gardes rouges prirent les cadavres par la tête et par les pieds, les balancèrent au-dessus du parapet et les précipitèrent dans le fleuve. Ensuite, fumant et riant, tous regagnèi*ent, à l'autre bout du pont, le camion qui les attendait...
Trois officiers de gendarmerie avaient été dénoncés par un de leurs subordonnés comme suspects de menées contre-révolutionnaires. Cserny les fit armer. Vainement, pendant plusieurs jours, il essaya d'en tirer des aveux. A bout de patience le tribunal les condamna à mort; et l'on demanda aux « Lenin fiuk » , de service dans la salle, qui d'entre eux voulaient se charger de cette exécution. Cinq s'offrirent aussitôt. Il était environ minuit. Après des outrages et des supplices sans nom, les trois gendarmes furent pendus au tuyau du calorifère qui traversait la cave. Cela fait, les exécuteurs invitèrent par le soupirail le ehauffeiir de leur camion, qui stationnait dans la rue, à descendre voir le spectacle. L'homme descend. Et les autres lui montrant leur ouvrage : « Tu n'oserais pas faire ça, toi? » Sur quoi, celui-ci^
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sans répondre, grimpe à l'échelle et soufflette un des pendus...
Mais c'est assez de ces histoires atroces, qu'on pourrait multipUer, s'il n'était superflu, après ces trois exemples, de montrer par d'autres faits où la bestialité des hommes, en temps de révolution, peut atteindre.
Toutes les usines occupant plus de dix ouvriers avaient été socialisées. Les directeurs, les ingénieurs pouvaient y conserver leur place, s'ils acceptaient le nouvel ordre de choses, et dans ce cas, on leur donnait le salaire maximum de trois mille couronnes par mois. Mais il restait entendu que le jour où le régime aurait atteint son point de perfection, ils ne seraient pas plus payés que les autres camarades. Naturellement, les bénéfices étaient attribués à l'Éiat; mais de bénéfices, il n'y en eut point. Tout revenait à des prix fabuleux; et pour ne citer qu'un exemple, une pièce de vingt centimes coûtait à fabriquer le double de sa valeur nominale. Bientôt les Commissaires du peuple durent reconnaître, eux-mêmes, que leurs méthodes ne donnaient pas ce qu'ils avaient
espéré. « Quand j'examine les résultats, déclare le commissaire Varga dans une séance du Conseil économique, je suis bien obligé de constater qu'ils sont le plus mauvais possible. En ce qui concerne les mines, la production a dimiminué de moitié. En ce qui touche l'industrie, les pertes vont de trente à plus de soixante pour cent. Et si j'en recherche les causes, je ne les trouve pas seulement dans le manque de charbon et de matières premières, mais dans le fléchissement du travail individuel. Sous le régime capitaliste, si l'ouvrier ne fournissait pas le rendement qu'on exigeait de lui, il était tout simplement renvoyé. Nous avons renoncé à cette brutale disciphne; une autre conception est en train de se former, mais elle est lente à s'établir. Quand les prolétaires comprendront-ils que sans un travail assidu, ils ne sauraient satisfaire à leurs besoins? En attendant, force nous est de revenir à une diminution des seJaires pour une tâche insuffisante. . . » Aux derniers jours du bolchévisme, la production était tombée si bas que pour la relever un peu, on se remit à payer les ouvriers non plus à la journée ou à l'heure, mais aux pièces et suivant le travail qu'ils avaient
réellement effectué. C'était rétablir en fait l'ancien système du salariat qu'on avait voulu supprimer.
Même aventure en matière de finances. La saisie de l'argent et des valeurs dans les banques, la vente des stocks de marchandises qui emplissaient les magasins, la confiscation des biens d'Église fournirent d'abord quelques ressources. Mais cet argent fondit vite en scdaires exorbitants, et aussi à entretenir les innombrables fonctionnaires soviétiques, qui, du jour au lendemain, avaient surgi par miracle. (C'est, en effet, une fatalité attachée à ces régimes qui ne cessent d'en appeler à la conscience des travailleurs, de multiplier à l'infini les services de contrôle, et de créer rapidement une nouvelle classe privilégiée, plus nombreuse et bien autrement stérile que l'ancienne bourgeoisie.) Le reste des fonds fut employé à soutenir la propagande communiste, en Autriche, en Roumanie, en Tchéco- Slovaquie, en Allemagne sunout, où Bêla Kun subventionnait les émeutes de Hambourg et la révolution de Munich. Ajoutez à cela le vol, les dilapidations, les sommes difficilement appréciables, qu'en pré-
vision des mauvais jours, de prudents amis du peuple mirent à l'abri à Genève ou à Zurich. Les caisses se trouvèrent bientôt vides. Et l'on put voir cette chose comique : deux mois à peine après TétabUssement de la dictature prolétai'ienne, le Gouvernement soviétique, qui traitait les bourgeois de parasites et d'exploiteurs, invitait ces mêmes bourgeois à remettre dans ses banques l'or ou les titres qu'ils pouvaient avoir encore, et leur promettait en échange un intérêt de huit pour cent, le double de celui qu'ils recevaient autrefois !
Dans cet extrême embarras, le Gouvernement des Conseils pensa tout naturellement à fabriquer des billets. Mais les presses et le papier bleu à fihgrane de la banque austro-hongroise étaient à la Monnaie de Vienne. Force fut donc de se servir d'un papier blanc quelconque et de recourir aux imprimeries ordinaires. Cet argent blanc, comme on disait pour le distinguer de l'argent bleu, devint l'argent officiel; et sous les peines les plus sévères, les gens qui possédaient encore des billets bleus, durent les échanger dans un bref délai contre les coupures nouvelles. On espérait ainsi faire rentrer
dans les caisses de l'État une monnaie qui, si dépréciée qu'elle fût. était cependant la seule qui valût quelque chose à l'étranger. Mais les soviets eurent beau se vanter de donner pour caution à leur papier, non pas la vaine garantie d'une réserve métallique, mais les ressources mêmes et tout le travail de la nation, personne ne fut dupe : il apparaissait trop clairement que ces ressources mal exploitées étaient devenues inexistantes, et chacun fermait sa bourse. L'activité intellectuelle elle-même, dans ce qu'elle a de plus spontané, la littérature et l'art, fut socialisée elle aussi. L'État exerçait son contrôle sur toutes les productions de l'esprit au moyen de censeurs choisis parmi les écrivains, et renouvelés tous les six mois. Des représentants des soviets surveillaient à leur tour ce comité, car c'est un fait bien connu, déclarait un Commissaire aux beaux-arts, que les écrivains arrivés sont infailliblement enclins aux idées con.servatrices. Les créations intellectuelles furent distinguées en deux catégories. La première comprenait tous les ouvrages acceptés, imprimés et répandus par le Gouvernement des Soviets, parce qu'ils propa-
geaient ses principes. La seconde se composait de travaux plus simplement destinés à satisfaire le goût du public. Les fournisseurs de la première espèce recevaient le salaire maximum affecté aux ouvriers spécialistes. Quant aux auteurs de livres qui ne se proposaient que de plaire, ils travaillaient à leurs risques et périls. Tant pis si leurs ouvrages n*avaient pas de succès; mais en cas de grosse vente, le bénéfice qu'ils en pouvaient retirer ne devait dépasser, en aucun cas, le maximum du prix fixé par le gouvernement pour ses volumes de propagande. Gela, disaient les moralistes, afin de ne pas encourager la littérature mercantile.
Dans la réalité, les choses se passèrent un peu différemment. Il y eut d* abord le groupe des amis, ceux dont les Gom«missaires étaient sûrs, et qui touchaient mensuellement de brillants honoraires, sans qu'on exigeât rien d'eux, par respect pour un génie qu'on ne pouvait contraindre à produire. Il y eut ensuite le groupe de ceux qui produisaient sur commande de l'État, et qui, fournissant quelque chose, touchaient naturellement un peu moins. Il y eut enfin les artistes (et c'étaient les meilieui'S de la
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Hongrie) dont les œuvres ne pouvaient être qu'hostiles aux idées nouvelles : ceux-là ne recevaient que le plus bas salaire, et encore sous la condition de ne plus écrire ni peindre!
Théâtres, cinématographes, lieux de plaisir devinrent gratuits. Il fallait seulement, pour entrer, montrer sa carte syndicale. Une commission spéciale fixait le programme des spectacles ; et à la fin de la représentation, un conférencier célébrait les bienfaits de l'ère nouvelle. Mais comme personne ne restait pour l'entendre, on mit le prône aux entr' actes.
A r Université, la plupart des professeurs chrétiens avaient été expulsés. On les remplaça par de jeunes Juifs, dont beaucoup venaient tout juste de passer leurs examens. Les facultés de droit et de théologie, qui ne répondaient plus à rien, furent naturellement supprimées. Quant au système des examens, on l'abolit pour la raison qu'il entraînait une inégalité tout à fait incompatible avec l'esprit moderne. Dans les lycées et les écoles, professeurs et instituteurs durent suivre pendant quatre semaines un cours d'instniction bolchéviste. Après quoi, les camarades instructeurs (commG
on les nommait maintenant) étaient autorisés à reprendre leur fonction. Dans chaque école, un directoire composé de dix élèves veillait à la pureté de l'enseignement communiste, proposait aux Soviets les révocations nécessaires, ou signalait au tribunal, comme empoisonneurs de la jeunesse, les maîtres qui avaient prononcé quelque parole imprudente. Le latin et le grec avaient été rayés des programmes, et les livres classiques de la société Saint-Étienne envoyés au pilon. D'instruction religieuse, il n'était naturellement plus "question; et comme une théorie à la mode atti'ibuait les principaux maux dont souffrait la famille, à l'ignorance où les enfants étaient laissés des rapports entre les sexes, on institua, pour les garçons et les filles, des cours d'hygiène qui donnèrent lieu à des exhibitions scandaleuses, tantôt dans les hôpitaux, tantôt dans de soi-disant musées d'art plastique, tantôt au cinématographe, le tout accompagné de discours sur l'amour libre.
Officiellement toutefois, le bolchcvisme se défendit de vouloir rien entreprendre contre l'exercice des cultes et la liberté de conscience.
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Les Juifs de la république soviétique n'entendaient pas être accusés de mener contre le christianisme une (]^uerre de religion. Ce n'était, d'ailleurs, que prudence dans ce vieux pays où catholiques, luthériens et calvinistes sont très attachés à leur foi. Kunfi, le Commissaire du peuple à l'instruction publique, protesta par décret que le Gouvernement des Conseils laissait à tout le monde la liberté de ses croyances; que les éf][lises et autres bâtiments religieux ne seraient pas convertis en cinémas, théâtres ou cabarets; qu'on ne changerait rien au mariage ni à l'organisation familiale, et que la République n'avait jamais eu l'intention d'établir la communauté des femmes. Curés, pasteurs et rabbins durent lire à leurs fidèles ce mandement laïque, qui montre bien l'état d'esprit régnant alors en Hongrie, et qu'au regard des plus simples, le bolchévisme apparaissait comme une volonté de ruiner tout ce que le temps et la vie ont fondé sur la pensée et le sentiment chrétiens.
Quelques semaines avaient suffi pour jeter bas, à Budapest, le vieil ordre séculaire. Des gens qui n'éprouvaient ni scrupules ni regrets à
sacrifier un monde auquel ils demeuraient profondément étrangers, avaient tout bouleversé pour reconstruire à leur guise. Une Jérusalem nouvelle s'élevait au bord du Danube, sortie du cerveau juif de Karl Marx et bâtie par des mains juives sur de très anciennes pensées. Depuis des siècles et des siècles, à travers tous les désastres, le rêve messianique d'une cité idéale, où il n*y aura ni riches ni pauvres et où régneront la justice et l'égalité parfaites, n'a jamais cessé de hanter l'imagination d'Israël. Dans leurs ghettos remplis d'une poussière de vieux songes, les Juifs sauvages dé Galicie s'obstinent toujours à épier, les soirs de lune, au fond du ciel, quelque signe avantcoureur de la venue du Messie. Trotzki, Bêla Kunet les autres ont repris, à leur tour, le rêve fabuleux. Seulement, las de chercher au ciel ce royaume de Dieu qui n'arrive jamais, ils Tout fait descendre sur terre. L'expérience a montré que leurs anciens prophètes étaient mieux inspirés en le plaçant dans la nue.