LE BATON D'AHASVERUS S
leurs femmes, vêtus de peaux debétes. A chaque station il en montait. Il semblait que le train les attirait, les aimantait, les arrachait à ces solitudes qui n'étaient pas faites pour eux. Quelques instants plus tard, on était étonné de les voir redescendre dans de pauvres stations toutes pareilles à celles d'où ils étaient partis, comme s'il eût été naturel que la locomotive les emportât plus loin, toujours plus loin, vers des pays tout nouveaux.
Oui, quel souvenir inoubliable, cette apparition d'Israël pataugeant dans la boue, le long de cette voie ferrée, sous un ciel nuageux traversé de rais de lumière, comme dans une image de l'Ancien Testament! Montagnes, forêts, rochers, tous ces âpres parages d'une beauté grandiose quoiqu'un peu monotone, m'intéressaient maintenant beaucoup moins que cette foule noire, avec ses yeux de feu, ses bottes qui laissaient voir les orteils, et ses tristes lévites crasseuses. Plus j'avançais dans mon voyage, plus ma surprise grandissait, jusqu'à devenir opprimante. Dans les petites villes où je m'arrêtais en passant, je visitcds des rues, des logis empestés, des synagogues où l'on implorait Dieu
avec une furie indécente; j'entrevoyais des vies comme jamais je n'avais imaginé qu'il pût en exister de semblables... Évidemment il y avait là quelque chose d'unique au monde, un spectacle auquel rien ne m'avait préparé, je ne sais quel moyen âge de la danse de Saint- Guy, que dis-je? un débris, un vieux reste de civilisation, qui remontait à Antiochus, à Salomon, au roi David, à ISinive, a Babylone, et qui se conservait ici sous la crasse! Bref, je ne saurais exprimer la stupeur où me jetait cette humanité baroque, que je croyais découvrir, comme Bougainville, un jour, avait découvert les Canaques. Je me trouvais devant un spectacle d'un prodigieux intérêt, qui me rebutait et m'attirait toul ensemble; je venais de poser la main sur un nid chaud, et j'en éprouvais à la fois une sensation de tiédeur et de dégoCit. . -
Ce matin, dans la gare de Budapest, les gens que j'avais devant moi, c'étaient exactement les mêmes que j'avais rencontrés, jadis, le long du torrent de la Vaag et dans la plaine galicienne. Que faisaient-ils dans ce train immobile? Qu'attendaient-ils sur ces voies de garage envahies par les herbes. Eh ! simplement, ils continuaient
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leur histoire de toujours! C'était une tribu de ces Juifs émigrés en Hongrie pendant la guerre, et dont le Gouvernement essaye de se défaire à tout prix, en les réexpédiant en masse dans leur pays d'origine. Mais aux frontières de Roumanie, d'Autriche ou de Tchéco-Slovaquie, partout le même ordre est donné. Les chefs de gare refusent de les laisser descendre ou continuer leur voyage. « Nous ne vous connaissons pas, ou plutôt nous vous connaissons trop! disent-ils à ces pèlerins. Retournez d'où vous venez! n Alors, philosophiquement, le ghetto ambulant regagne Budapest. Et c'est ainsi que, depuis plusieurs mois, ces troupeaux d'Israël vont et viennent sur les rails, image nouvelle et toute moderne du Juif errant d'autrefois, où le chemin de fer a pris la place du légendaire bâton d'Ahasvérus.
En attendant que mon express arrive et m'emporte à des centaines de lieues de cette étrange vieille histoire, je me promène tout le long de la minable caravane et de ces wagons fourbus, qui rappellent baroquement les abris improvisés dans les sables d'Egypte ou sur les lives de l'Euphrate. Certes, ce n'est pas gai, la
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vue de cette pouillerie, sans gîte, sans foyer, qui n'aurait qu'à mourir de faim si l'Alliance Israélite ne lui envoyait quelques secours en nature et en argent. Et pourtant, sur cette voie de garage, comme dans les boues de Galicie, et sans doute aussi, j'imagine, dans les déserts du IN il et sous les saules de Babylone, un incroyable élan, une surprenante force de vie, qui n'est pas exempte d'allégresse, s'exbale de ce grouillement sordide. Tout ce monde a l'air d'être cbez lui au milieu de cette misère, s'y agite et s'y ébroue, sans en paraître autrement affecté, comme ces oies des villages galiciens qui traversent les mares fangeuses sans y tacher leur plumage. Ma curiosité les distrait et ne les offense aucunement, et même, je puis me flatter d'être pour eux, au fond de cette gare, un agréable imprévu. A quoi peuvent-ils bien penser, en me suivant de leurs yeux agiles? Peutêtre supputent-ils simplement la valeur de mon pardessus ou du cuir de mes souliers. Mais c'est là interpréter d'une façon trop vulgaire ce qui brille, dans tous ces visages, de flamme intelligente et narquoise. Ce qu'ils me disent, c'est à peu près ceci : « Eh bien! oui, regarde-