‹ Quand Israël est roiChapitre 22 sur 24 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

LE BATON D'aHASVÉRUS

Le jour où je quittai Budapest, on pouvait voir, un peu à l'écart de la gare, de longues rames de wagons immobilisés sur les voies et d'un aspect lamentable. Plus de peinture sur le bois, plus de vitres aux fenêtres. L'berbe qui poussait entre les rails, et la rouille qui couvrait les roues, montraient que ces voitures étaient là arrêtées depuis longtemps. Et pourtant, tous ces wagons regorgeaient de voyageurs. Il y en avait partout, dans les compartiments, les couloirs, jusque sur les marchepieds, hommes, iemmes, enfants, causant, gesticulant, criant, se livrant sans vergogne aux plus humbles soins de la vie. Un regard suffisait pour reconnaitre des Juifs dans les singuliers occupants de ce convoi immobile : ces wagons, c'était un ghetto.

Quelques hommes portaient encore l'antique uniforme ancestral, le caftan, le chapeau rond et les souliers éculés. Cependant, chez la plupart, une friperie plus moderne avait déjà remplacé le viel accoutrement bizarre. Mais sous ces paletots trop longs, sous ces redingotes étonnantes qui leur descendaient jusqu'aux pieds, je les reconnaissais, tous ces Juifs sauvages! Je les retrouvais tels qu'ils m'étaient apparus naguère (ah! d'inoubliable façon), là-bas, dans leur contrée natale.

Naguère, — je veux dire il y a vingt ans, — j'étais allé dans les Carpathes, sans autre but que d'y chercher le lac dans la montagne et le château légendaire au fond des bois romantiques, quand tout à coup se découvrit à mes yeux un monde dont Baedeker ni Joanne ne m'avaient jamais parlé. Je me vois encore dans le wagon qui m'emmenait le long du torrent de la Vaag, gonflé par les eaux printanières, à travers les forêts de sapins, d'où surgissaient très haut dans le ciel de beaux sommets neigeux qui étincelaient sous le soleil. Au passage, de fois à autre, j'apercevais dans un sentier des paysans slovaques, coiffés de bonnets de fourrure et vêtus

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de peaux de mouton, avec d'étonnantes braies rouges, serrées autour des jambes par des cordelettes de cuir; des paysannes babillées de peau, elles aussi, jambes nues ou cbaussées de bottes, un mouchoir brodé sur la tête, des tresses de cheveux pendant sur la poitrine, et qui fumaient de longues pipes noires. Et dans les petites stations où notre train s'arrêtait, à ces peaux de mouton, à ces fichus de couleur, à ces braies écarlates, se mêlaient tout à fait étrangement des gens de noir vêtus, chapeaux noirs, caftans noirs, bottes noires et boueuses, tenant tous à la main de vieux sacs de voyage, se bousculant pour grimper dans les wagons, comme si devant eux c'avait été la roue de la fortune qui glissait sur ces rails, et qu'il fallût la saisir. Tous, ils portaient des barbes non coupées qui flottaient sur leurs vêtements, de longues barbes noires ou rousses, et des papillotes assorties, tire-bouchonnant sur leurs joues. Ce qui frappait encore, c'était dans leur visage des yeux d'une mobilité extrême, et dans toute leur personne un remuement perpétuel, une promptitude étonnante. Ils ne marchaient qu'à grandes enjambées et en jouant des coudes avec

une brutalité que chacun employait et subissait tour à tour, sans penser à s'en excuser ni à la reprocher à personne. Tous merveilleusement à leur aise au milieu du dégel, dans la boue qui jaillissait en jets clairs sur leurs houppelandes moisies. Mais le plus singulier de tout (du moins pour un voyageur confortablement installé à Fabri de leurs assauts) , c'était l'espèce de gaîté, le vif entrain de vivre qui sortait de cette foule sordide... J'avais là sous les yeux les Juifs de villages perdus dans la montagne, les délégués commerciaux de toute cette Haute-Hongrie, de ces patres, de ces bûcherons qui n'ont aucune idée de ce qu'est une ville, et qui s'en remettent à ces siirprenants bonshommes du soin de vendre leurs produits et défaire leurs emplettes. Je n'en revenais pas que deux humanités si différentes, ces paysans paisibles, dont le visage ne respirait que simplicité et rudesse, et ces fils de rOrient qui, par leurs regards et leurs gestes, exprimaient tant d'activité d'esprit, pussent ainsi vivre côte à côte. Et ce qui ajoutait à ma surprise, c'est que ces Juifs, parleur costume, semblaient appartenir à un monde encore plus archaïque que ces montagnards et

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