Quand j'étais étudiant
vous recommanderai de nouveau de bien prendre garde à ce que votre histoire ne choque personne et soit bonne à faire lire à tout le monde et aux petites demoiselles. » — Convenu.
» — ... Enfin que ce soit... vous m’entendez bien?... là?...
» — Moral.
» — C’est cela même.
» — Je vous écoute. ■>
Je tendis toute mon attention et ma mémoire pour ne
Ce boulanger avait quitté son commerce à peu près vers le temps où il devint mon client, et, bien que là commence l’histoire que je vais vous dire, je crois qu’il n’est pas inutile de remonter un peu plus haut. La vie de cet homme est un exemple assez remarquable de ce que peuvent la patience et la volonté, lors même qu’elles ne sont ni trop favorisées par les circonstances, ni soutenues par cette aide puissante que l’intelligence donne.
Il se nommait Pierre Jouvencel, de la famille des Jouvencel, de la Beauce : une de ces familles de paysans comme il y en a deux ou trois dans tout pays de province : familles fournies et touffues comme la tribu de
David, qui accaparent un sol, se le partagent, s’y cramponnent et montrent les dents aux Parisiens qui tenteraient de s’approcher.— Les Parisiens, vous le savez, c’est tout le monde, excepté eux ; et, par là, qui dit Parisien, dit ennemi. Le paysan vole le Parisien, le dépouille, le sang-suce avec impudeur, avec lâcheté, avec audace, le jour comme la nuit, par câlinerie et avec effraction, par escalade et souterrainement i cest pays > conquis.
Cet acharnement général et instinctif du paysan contre l’étranger ne serait-il pas l’exagération du principe saint de la famille et de la commune défense?...
« __ Notre histoire, docteur, notre histoire ! interrompis-je. Les lecteurs n’aiment point les théories. »
Le docteur reprit avec soumission :
— Dans ces pays-là donc, tout le monde est cousin. Ce qui ne les empêche pas entre eux de se chamailler, de s’assigner, de s’entre déchirer et dévorer pour rien, pour une botte de foin, pour un os. — Il y a trois noms patronymiques pour vingt lieues carrées, et ces trois noms embrassent tout, depuis le plus gros propriétaire de l’endroit, conseiller municipal, voire général, jus-
LE TESTAMENT DU BOULANGER. b
qu’au cantonnier à jeun et cuit au soleil, qui casse les cailloux sur la route à coups de martinet. Ces familles produisent, par génération de cinq cents membres, un député qui, à peine arrivé à Paris, crache sur tout ce cousinage dont il fait moindre cas que d’un fétu, et qui n’en reste pas moins lui-même toute sa vie, avec tous ses grands airs, paysan crasseux et archi-paysan, âpre au gain, habile aux petites ruses honteuses, ignare, entêté, jaloux, bas, matou, sournois, madré et fessemathieu.
« — Vous n’aimez pas les paysans? dis-je au docteur.
» — Je ne hais personne. Je plains, et je me défie. »
La branche des Jouvencel, à laquelle appartenait Pierre, était de celles qui fournissent les cantonniers plutôt que les députés : elle était pauvre. Pierre était l’aîné de cinq frères, dont trois moururent successivement, ainsi que la mère et le père. Pierre Jouvencel restait donc seul, cousins hormis, avec son frère puîné, Jean, un assez mauvais garnement comme lui.
Car, pour le côté moral de son caractère, je serais assez disposé à vous abandonner mon boulanger, qui ne valait pas grand’chose, et ce n’est guère parla qu’il pour-
rait intéresser. Il n’étaitpas dubois dont se font les saint Vincent de Paul , et il se serait bien gardé d’aller aux galères pour qui que ce fût, même pour lui. Ses qualités étaient toutes personnelles et négatives : la sobriété, l’économie. Je dois dire aussi qu’il avait du courage au travail. Du reste, un cœur de glace, froid, vindicatif et faux bonhomme, comme un vrai paysan qu’il était.
Son frère Jean avait tous ses défauts sans avoir ses qualités. Il était indiscipliné, dépensier, ne travaillant que par boutades ou par nécessité : ce que les maîtres d’école appellent un garçon sans suite, et les caporaux, un mauvais soldat. Mais Pierre le faisait marcher droit ou le plus possible. Pierre, outre son droit d’aînesse, avait, pour se faire entendre, la voix de la raison et l’autorité d’un poignet admirablement solide.
Pierre et Jean vinrent chercher ensemble fortune à Paris. Ce fut Pierre qui en ouvrit l’avis. Ils n’avaient pas encore vingt ans. Au bout de quelque temps, comme Pierre s’aperçut qu’il travaillait pour deux, Jean ne faisant rien ou pas grand’chose et s’allant trémousser aux barrières, il choisit pour prétexte de querelle la disparition de quelque argent caché par lui dans son coffre, et mit leur société en dissolution.
Là-dessus, il y eut querelle, puis dispute, puis ba-
taille. Jean, qui n’était pas le plus fort, tira son couteau et en porta un coup à Pierre; mais celui-ci lui prit le bras dans sa vaste main et serra à lui faire demander grâce. Il ne s’arrêta que lorsqu’il crut s’apercevoir que l’os fléchissait.
Jean porta durant six mois la marque de ce carcan de fer.
En fin de compte, Pierre avait-il bien été volé, et Jean était-il le voleur? Quoi qu’il en fût, Jean s’en alla.
Les deux frères ne se revirent que quelques mois après, lorsque Jean tira à la conscription. Pierre avait été exempté comme aîné d’orphelin. Jean eut un bon numéro; — et bienlui en prit, car Pierre eût mieux aimé se pendre que de lui offrir ses économies pour acheter un homme, — et puis, pourquoi Jean aurait-il acheté un homme? Pourquoi Jeanne serait-il pas parti? Qui est-ce qui partirait, si les gens comme Jean ne partaient pas?
« — Docteur ! docteur ! interrompis-je encore, voici des doctrines bien inégalitaires! Nous allons mécontenter trop de monde.
» — Pourquoi cela? dit le docteur. Et pourquoi vous chargez-vous d’interpréter ma pensée? Je suis peutêtre plus encore de votre avis que vous-même, monsieur
et ami. Vous vous trompez si bien à mon endroit, que
je voulais, au contraire...
» — A la bonne heure! Mais comprenez aussi qu’il m’était nécessaire de m’éclaircir sur ce point-là, sans quoi il n’y aurait pas de collaboration possible entre nous.
» — Collaboration ? En voici bien d’une autre ! Qu'appelez-vous collaboration? Il ne s’agit pas ici de collaboration, vraiment. Je vous raconte ma petite histoire, et c’est tout. N’allez pas signer mon nom, au moins ! ajouta-t-il.
» — N’ayez pas peur , lui répondis-je en riant , et veuillez continuer. »
Cet événement accompli, — je parlais du tirage au sort de Jean, —les deux frères continuèrent à vivre chacun de son côté.
Jean était maçon; compagnon bientôt.
Pierre s’était établi fort à la Halle aux blés. — Il est temps de dessiner son portrait. — Il avait six pieds, ou peu s’en fallait, les épaules du minotaure et les mollets de l’hercule Farnèse. Il aurait exécuté la charge en douze temps avec une pièce de vingt-quatre. Son front était bas; pas de cou, les cheveux drus et cendrés,
LE TESTAMENT DE BOULANGER. y
implantés dès le dessous de la nuque ; les pommettes larges, le maxillaire inférieur carré et aussi large que les pommettes; l’œil gris clair, la nuance des boulangers, avec une singulière expression d’astuce; le teint terreux et semé de rousseurs; les mains doublées de semelles.
Un rude gars !
Eh bien ! cet homme-là, si solidement taillé, si ample de poitrine, ce modèle de musculature, cette maçonnerie, ce bœuf, ce taureau, vous le verrez tout à l’heure, après quelques années d’une existence sobre sans abstinence, régulière, normale et tranquille, vous le verrez avec ses membres d'Alcide et sa carcasse d’éléphant, vous le verrez s’éteindre poitrinaire entre mes mains, comme une héritière anglaise, sans que personne en sache le pourquoi, sans accident, sans lésion apparente. Pas de rime ni de raison !... — La sotte chose que la vie !...
Mais n’anticipons pas! (
Avec cette constitution-là et l’ardeur au travail, Pierre Jouvencel trouvait bien à gagner sa vie dans le rude métier qu’il avait embrassé, faute d’en savoir un autre. Il était jour et nuit sur pied, infatigable, le sac
au dos, le bâto la main, poli avec les maîtres bou-
langera et les marchands de farine, acceptant tout salaire sans grogner, qu’en dedaps, n’y perdant rien pour cela, et sachant se bien faire venir de ceux qui paient. Des autres, il se souciait peu. |1 avait eu a éprouver, dans les premiers jours, ses poings contre quelques jaloux, et il s’était posé tout de suite au premier rang parmi les plus fiers joûteurs ; et c’est uu beau triomphe à la Halle aux blés! Personne n’eût osé désormais se fâcher devant lui, môme s’il eut consenti à baisser ses prix. Du reste, il n’abusait pas de sa force et ne s’avisait pas de chercher des querelles : il avait bien d’autres affaires en tête, et ne s’amusait pas à perdre son temps en chemin. Malgré cette modération, ses camarades ne l’aimaient pas et se bornaient à le craindre.
Cette fausse bonhomie, que ceux qui vivaient avec lui avaient pu deviner seuls, le servait dans ses relations de subordonné à maître. Il possédait, une sorte d entré gens grossier, qui plaisait aux commerçants delaHallej hommes de peu de flair quand il ne s agit pas d aigent à prendre ou à rendre, et qui réservent toute leur finesse pour les affaires. Pierre séduisait : il avait la satisfaction peinte sur son énorme face quand un de ces messieurs daignait lui faire verser un verre de vin; il
LE TESTAMENT DU BOULANGER. h
s’excusait de prendre tant de liberté ; il poussait, sauf respect toujours, des sourires à faire tomber les vitres; il eût cabriolé, la montagne! pour qu’on dît de lui : Ce Pierre est un brave garçon !
Puis, les maîtres partis, la comédie était finie. Il éteignait les quinquets de sa gaieté, et retournait, sans perdre un instant, à ses sacs, avec sa figure sérieuse et son pas -lourd.
Parmi ceux qui témoignaient le plus d’amitié à Jouvencel, était un boulanger établi dans la rue Hautefeuille. Ce boulanger, un peu ivrogne, affectionnait la société de Pierre, qu’il traitait tout à fait de pair à égal.
Il était petit, maigre et sec, et ne se trouvait bien qu’à côté du géant bauceron : les extrêmes se touchent, diton. Il n’aurait pas acheté une livre de farine, si un autre que Pierre eût dû l’apporter,
Pierre fréquentait la maison du boülanger, qu’habitaient celui-ci d’abord, sa bonne ou gouvernante, qui se dispose à être tout à l’heure un de nos principaux personnages, et un garçon, piémontais obtus, parlant à ■ peine le français. Cette boulangerie faisait, du reste, d’assez maigres affaires. La boutique était mal située d’abord, et le patron était plus assidu chez les mar-
chauds de vin qu’à son comptoir, malgré les cris de sa bonne, qui avait nom Félicité. En outre, des bruits fâcheux couraient dans le quartier : on attribuait à des motifs peu édifiants la position de reine et maîtresse qu’avait su prendre mademoiselle Félicité et la soumission absolue du boulanger.
« — Docteur, dis-je, voilà de ces choses dont nous ne devrions pas parler. Les personnes de mœurs n aiment pas cela.
» — » Ce n’était que des bruits, me répondit le docteur pour sa justification. »
Je n’étais pas encore très-satisfa .
Mademoiselle Félicité avait trente-trois ans, et ne s’en cachait pas , sa laideur la mettan t au-dessus ou audessous de toute vanité. Elle était maigre comme une tringle à rideaux, couperosée, les yeux en vrille, de ces yeux que l’on ne peut regarder sans que l’on sente cuire les siens; son nez était des plus pointus, son cou labouré; l’acier avait passé parla; les dents vicieuses. D’ailleurs, faisant peu de cas de sa personne, et malpropre : un peigne ! — Un bonnet lui faisait un an, et elle l’avait fait blanchir deux fois. De plus, méchante, hargneuse, criarde et rapace.
Si les propos des cuisinières du quartier avaient quelque fondement , mademoiselle Félicité avait surtout à cœur. de, s’en défendre. Elle eût accueilli comme une injure sanglante la plus inoffensive plaisanterie à ce sujet ; et, pour les écarter d avance, sa laideur la rendant plus susceptible encore, elle se gendarmait derrière une citadelle de brutale pruderie, s’affarouchant d’un mot et glapissant au moindre signe.
Ces allures presbytériennes couvraient-elles en effet une vertu solide? Moi, je le crois, et Pierre le ci ut aussi, ou du moins il agit en tout comme s il le croyait. Il vit tout de suite à qui il avait affaire, et, par son ton déférent, sa politesse, il parvint à appiivoiseï cet infernal dragon. Il approuvait de 1 œil et du geste toute parole de la gouvernante, donnant même tort, lorsqu’elle paraissait le désirer, à sonamileboulangei, car il n’avait pas été longtemps à se dire que, s il se mettait mal avec la domestique, toute la piotection du maître ne l’empêcherait pas de passer la porte. Et Pierre musela la vilaine bête, plus habile en cela que tous ceux qui s’y étaient frottés avant lui. On l’accepta, lui premier, pour commensal d’une maison où il devait y avoir, tôt ou tard, quelque chose à faire.
Vint le choléra. Le mitron piémontais tomba malade,
et s’en alla à l’hospice. Pierre rumina là-dessus une idée, et s’en fut trouver mademoiselle Félicité. Il lui expliqua comme quoi il désirait, si toutefois cela ne déplaisait point à mademoiselle Félicité, abandonner sa médaille de fort de la Halle pour remplacer le Piémontais. Il gagnerait un peu moins, disait-il, mais il prendrait un métier qui lui convenait davantage, et il serait heureux d’être toujours auprès de mademoiselle Félicité, qui était une si bonne personne ! Quant au métier en lui-même, il était au fait, et, en travaillant deux nuits sous les yeux du patron, il répondait de tout.
Mademoiselle Félicité consentit : elle voyait peut-être
dans l’avenir, — et Pierre fut installé.
Alors il commença à mettre à exécution l’incroyable projet, depuis longtemps conçu par lui, de donner assaut dans les règles au cœur de 1a. Félicité. Cette épouvantable créature ne lui fit pas peur, et il commença son œuvre lentement, patiemment, gravement.
Mademoiselle Félicité ne tarda pas à s’apercevoir que c’était à elle qu’on en voulait. Elle n’était pas accoutumée à pareille fête, et à la première attaque son petit cœur tressaillit comme une fauvette prise au lit. Pierre était un homme superbe, et ses poursuites ne pouvaient que flatter. Pour mademoiselle Félicité, c’était mor-
ceau de duchesse. C’était, de plus, un garçon rangé, qui avait des économies, et dont les façons d’agir étaient parfumées d’un ragoût de respect tout à fait convenable.
Pierre devait avoir l’estomac bon. Je ne puis pourtant m’empêcher de croire qu’il n’eût eu garde, pour lui-même, de manquer à ce respect qui charmait tant mademoiselle Félicité. C’était le miel sur les bords de la coupe.
Que vous dirai-je? Pierre fut agréé, pour le bon motif s’entend. On lui recommanda le mystère, une discré^ tion absolue; recommandation d’étrange fatuité.. Pierre fut trop heureux de se soumettre à tout.
Dès ce moment la maison devint un enfer pour le pauvre boulanger. Mademoiselle Félicité, qui avait eu des vues conjugales sur lui et qui venait d’y renoncer* le traitait comme un nègre. Connaissant la puissance qu’elle possédait, elle l’accablait de rebuffades, de mauvaises paroles et de vilains traitements. Quand le pauvre homme tentait de se rebiffer, il était écrasé. Pierre,
lui-même, fidèle à sa ligne de conduite, prenait parfois
parti contre son ancien ami. Celui-ci ne lui en voulait pas pour cela , et se croyait alors dans son tort. Seulement son cœur en souffrait. Il devait toujours con-
16 QUAND J’ÉTAiS ÉTUDIANT,
server pour Pierre une passion malheureuse. Tracassé, traqué, il allait noyer ses chagrins domestiques dans l’alcool, rentrait ivre, quand il rentrait, — et laissait aller la maison à la grâce du bon Dieu.
Toutes les rares prévenances de mademoiselle Félicité, tous les soins, qu’elle donnait auparavant à son maître, dans ses quelques bons moments, elle les reportait maintenant sur Pierre. Elle innovait môme en ce genre pour lui. Pierre en était comblé. — Il avait fallu qu’il s’installât aux lieu et place du patron : on lui avait adjugé le vieux fauteuil, .passé à son chevet le second oreiller, décerné le verre de cristal coulé, portant en relief l’Empereur peint. Pierre était passé maître; les pratiques ne connaissaient plus que lui. A peine, quand le véritable propriétaire s’avisait par hasard de vouloir prendre sa place légitime au comptoir, à peine lui permettait-on de s’asseoir à l’extrémité du banc de velours d’Utrecht. Recettes et dépenses , tout se faisait par les mains de Pierre, sous la conduite de mademoiselle Félicité.
Et Dieu sait ce qui en résultait pour les intérêts du patron! Je n’aime pas à supposer aux gens de mauvaises pensées; mais je ne puis faire l’effort de croire que, lorsque tout se trouvait si bien à la disposition de
ces quatre mains crochues, il n’y soit resté quelque chose. Pierre et mademoiselle Félicité avaient désormais des intérêts communs : danger le plus inexorable qui pût atteindre le maître boulanger.
Ce brave homme cependant, malheureux dans son intérieur, et trop faible pour y reprendre ses droits, s’abrutissait de plus en plus à boire. Sa santé se dégradait, et il en vint enün à tomber sérieusement malade. L’épidémie qui avait frappé son mitron venait de le gagner à son tour, après en avoir fait succomber tant d’autres. — Un peu plus , cependant, il y échappait ; car il' fut, je crois, à Paris, la dernière victime du choléra.
Dès les premiers symptômes, mademoiselle Félicité et Pierre tinrent un grand conseil. Il s’agissait de s’entendre sur ce cas grave. On s’entendit donc, on, s’exposa sans arrière-pensée sa situation mutuelle; on calcula chacun son avoir. Celui de mademoiselle Félicité montait haut ; les économies de Pierre étaient fort raisonnables. Le boulanger ne pouvait faire autrement que de laisser quelque chose à sa gouvernante. On pourrait peut-être voir à acheter le fonds.
Le malade fut soigné tant bien que mal. 11 mourut enfin, — et il faut dire que tous les soins du monde
n’auraient pu le sauver. Il avait été frappé trop profondément, et il était usé jusqu’à la ficelle.
Il mourut donc, — et les deux futurs époux se concertèrent une dernière. fois. Leur résolution fut arrêtée; ils se disposèrent à faire les premières démarches pour l’acquisition du fonds.
Un événement heureux vint les tirer d’affaire. Le digne boulanger, à peu près sans famille, avait fait de mademoiselle Félicité sa légataire universelle.
— « Eh bien ! dis-je au docteur, est-ce que votre histoire est déjà finie?
— » Non pas.
— » Mais voici le boulanger qui fait son testament; — après?
— » Il ne s’agit ni de ce testament-ci, ni de ce boulanger-ci, mais du testament de maître Pierre, qui va devenir boulanger à son tour, si vous me laissez continuer.
— » Très-bien ! répondis-je en préparant au docteur
un verre d’eau sucrée, — et je vous écoute . »
Pierre Jouvencel épousa mademoiselle Félicité, et Jean Jouvencel vint à la noce. — Puisque Jean vint à la noce, je puis bien, en passant, vous donner de ses nouvelles. Il était devenu un peu plus raisonnable, plus homme, et il travaillait plus assidûment à son métier de maçon.
Il dîna une fois ou deux chez son frère; mais madame Jouvencel lui fit froide mine à la troisième fois, et il ne revint plus.
Pierre ne s’en inquiéta pas davantage.
Pierre avait fait un grand pas; mais pour lui tout n’était pas fini encore. Son fonds était discrédité, mal achalandé. Avec une année de plus, l’ancien propriétaire
QUAND J ETAIS ÉTUDIANT, s’y fût tout à fait ruiné. — Il s’agissait de refaire la maison.
M. Pierre Jouvencel commença par faire exécuter dans la boutique quelques réparations urgentes. Les peintres se mirent à la besogne; on enleva le treillage ventru qui garnissait encore à cette époque presque toutes les devantures des boulangeries, et on le remplaça par une montre d’une élégante propreté.
En même temps, M. Pierre Jouvencel s’occupait activement de réformer et d’augmenter sa clientèle. Il donnait toutes ses nuits à ses fournitures, s’appliquant à livrer le pain le plus blanc, lemieuxcuit, le plus justement pesé, allant même, pour mieux assurer son débit, jusqu’à sacrifier tous les premiers bénéfices à la perfection de sa marchandise. Il était toute la nuit au pétrin et au four, et le jour à son comptoir, affable avec les bonnes pratiques, dur aux mauvaises et s’avisant bien avant de faire crédit. Il obtint de madame Jouvencel qu’elle s'occupât un peu plus de sa toilette. Madame Jouvencel consentit à arborer le bonnet à rubans et à porter des mouchoirs de cou. Elle s’efforça aussi de prendre à son comptoir un ton moins revêche, de mettre un peu d’eau dans son vinaigre.
Mais elle se rattrapait sur son mari, car il lui fallait
LE TESTAMENT DU BOULANGER. 21 à toute force tarabuster, persécuter quelqu’un. Elle avait un trop plein de fiel, une sorte de malerage qui ne pouvait se passer d’aliment. On disait qu’elle avait fait mourir de chagrin son ancien maître : elle y était bien sans doute pour quelque chose; et lorsque Pierre l’éppusa, on le plaignit.
Mais aussi ce que Pierre avait de plus remarquable, c’était une formidable patience. Il en eut besoin avec sa terrible moitié, et il souffrit, car il aimait sa tranquillité. Quand il eut bien constaté que toute sa force d’homme échouerait toujours contre le naturel indomptable de sa femme, il prit le parti de se tenir coi, de ne jamais répondre et d’agir a sa guise. Il opposa à toute cette fougue la simple force de l’inertie. — Mais il ne fut pas heureux. La nature la plus épaisse, le cœur le plus insensible ressentent parfois cet impérieux besoin d’épanchement qui fait vivre seul les âmes tendres. Pierre. Jouvencel ne s’expliqua pas bien comment il se taisait que toute sympathie fût à tout jamais impossible entre lui et l’indécrottable femelle.
« — 0 docteur! ne pus-je m’empêcher de dire, un peu plus d’égards pour les dames! reprenez ces deux vilains mots-là. — Si vous saviez le tort qu’ils me peuventfaiie!
» — Vous êtes impatientant ! me répondit le docteur. Et il continua sa phrase.
— ... Mais il se borna à en conserver bonne rancune.
D’ailleurs, je n’ai pas besoin de vous dire qu’en aucun temps Pierre n’avait pu songer à aimer sa femme. Il est des choses qu’il serait injuste de demander, même à un fort de la balle, bauceron. Mademoiselle Félicité, de son côté, était une de ces créatures incomplètes— et horribles à mes yeux, comme les phénomènes et tout ce qui est exception, — chez lesquelles le sentiment est châtré, et qui peuvent attendre en vain -toute la vie la nubilité de leur cœur. Pierre en était, à bien peu près, là; mais il valait encore un peu mieux qu’elle. Ils n’avaient tous deux, en se mariant, prétendu faire qu’une affaire ; c’était un mariage de convenances, — et toute incompatibilité d’humeur n’empêchait pas la boulangerie de bien marcher, la clientèle de s’accroître èt la caisse de s’emplir.
Elle s’emplit si bien, qu’au bout de quatre années, les époux Jouvencel achetèrent la maison même où ils demeuraient. Le paysan affectionne surtout ce qui est le plus près de lui, le bien de son plus proche voisin : il aime à s arrondir. Pierre guignait depuis longtemps la
maison. C’était là au reste une belle acquisition : deux corps de bâtiments bien bâtis, vastes et de bon rapport. Pierre paya partie en écus, le reste à terme. Mais les engagements qu’il prit n’étaient pas au-dessus de ses forces, et il n’était pas homme à faire des imprudences en ce genre plus qu’en aucun autre.
Et voilà maître Pierre, qui portait des sacs à la journée, il y a bientôt quatre ans, voilà maître Pierre propriétaire ! Il faut bien dire que madame Jouvencel lui lit, d’un côté, payer la maison plus cher qu’elle ne valait, par les cris qu’elle poussa à cette occasion, ses disputes et ses aigreurs. Or, notez que ladite dame Jouvencel, en dépit de tout ce qu’elle put dire, était au fond tout .à fait du même avis que son mari, et qu’elle convoitait la maison au moins aussi ardemment que lui. Pierre laissa, selon sa coutume, passer l’orage.
Madame Jouvencel, à toutes ces améliorations de sa position, faisait ses efforts pour mettre sa tenue au niveau de sa fortune ; elle avait je ne sais quoi de plus émondé, de mieux lavé. Ce n’était pas tout à fait de la coquetterie, mais c’était de la propreté. Il faut bien faire quelque chose pour le monde. Elle adopta, lors de l’acquisition de l’immeuble, une robe de taffetas puce, qui, avec le tablier noir et lç bonnet à rubans pistache,
lui conféra une sorte d’apparence tout à fait vénérable. En même temps elle serrait la bride à toutes ses anciennes allures, tâchant à la bouche en cœur et mettant des sourdines aux trompettes de son organe.
L'avenir grandissait avec le présent. Il y avait déjà bien des projets conçus, racontés et discutés le soir, sous la couverture. Pierre pensait à son pays, où il serait si flatteur pour lui de revenir gros bonnet, et de se faire appeler monsieur. Sa pensée faisait déjà prix de certain coin de terre confit dans ses souvenirs; il achetait encore une métairie, le pré à côté. La femme Jouvencel, qui n’avait pas de pays, — elle n’avait connu pour tous parents que l’hôpital des Enfants-Trouvés,— s’associait à ces rêves agréables, qui, néanmoins, lui fournissaient matière à des querelles interminables. Pourvu que son argent fût bien placé et qu’elle pût disputer, le reste lui était égal.
Mais tout cela était trop beau. Tous deux comptaient sans la maladie, ce terrible réviseur de chiffres, qui vient bouleverser toutes vos notes sans dire gare. Pierre Jouvencel avait à peine payé la dernière échéance qui le mettait en légitime possession de sa maison, qu’il fut atteint de la phthisie pulmonaire que je vous ai annoncée, et le mal fit chez lui les plus rapides progrès que
LE TESTAMENT DU BOULANGER. 25 j’aie jamais été à même de constater. La phthisie, qui -se manifeste d’ordinaire par des symptômes sourds, était tombée sur lui tout à trac, comme une trombe : les deux poumons étaient pris, et tout croulait à la fois.
On m’appela; j’étais voisin des Jouvencel. Je dus me prononcer sans hésitation, et je forçai le boulanger à ne plus s’occuper d’un métier qui l’eût tué en un mois. Aucune nouvelle n’eût pu provoquer chez ces gens pareille désolation : la femme Jouvencel surtout se lamentait sur la perte de tout ce qu’ils n’allaient plus gagner; leurs affaires étaient en si bonne voie ! ils avaient si bien relevé leur fonds! Peu s’en fallut qu’elle ne me cherchât noise et qu’elle ne voulût m’apprendre mon état, combattant mes diagnostics, hochant ironiquement la tête à mes paroles d’alarme. Elle eût mieux aimé crever à la tâche, elle et son mari, que de renoncer à un maiheureux écu de cinq francs. Je crus même m’apercevoir que mes ordres étaient enfreints, et que le mari, forcé, sans doute, par les obsessions de sa femme, n’avait pas tout à fait abandonné ses occupations.
Je déclarai très-fermement alors que, si l’on ne se conformait pas rigoureusement à mes prescriptions, je cesserais mes visites, ne tenant pas du tout à enterrer un malade de plus avant son heure.
On eut peur. Pierre, qui avait en moi, je ne sais pourquoi, beaucoup de confiance, ne demandait pas mieux que de se résigner. Il fallut, bon gré, mal gré, que sa femme en fît autant.
Le fonds fut vendu.
C’était déjà un assez beau résultat pour un paysan mal équarri et une cuisinière de troisième ordre, de se trouver en possession d’une maison qui eût fait envie à plus d’un docteur que je connais.
Quoique l’état de Pierre fût assurément fort grave, le régime auquel je l’avais soumis ne l’assujettissait pas trop. Il se levait, pouvait s’occuper de ses affaires et donner un coup d’œil à la gestion de son successem.
Je descendais un jour de chez lui, lorsque je fus arrêté par la portière, qui me pria de monter voir un malade qui demeurait dans la maison.
— -C’est un bien brave homme, monsieur, me dit cette femme; mais c’est pauvre comme Job. Il est soigné par le médecin du bureau de bienfaisance; malheureusement, ces messieurs ont beaucoup de monde à voit , et celui-là ne peut venir que tous les deux jours. Il a fait sa visite hier, et ce matin le bonhomme de là-haut a eu une crise. On a été chercher le médecin , qui
n’était pas chez lui, et qu’on attend encore. Ce serait de la charité.
Je me fis indiquer la porte et je montai.
Il y avait un vieillard dans un lit, et une jeune femme qui pleurait, assise à côté de lui. Le malade avait un commencement de fièvre cérébrale qu’il s’agissait avant tout de prévenir. Je l’en débarrassai, le plus possible, par une saignée.
Le bonhomme revint à lui, aux grands transports de la jeune femme. Je passe les remercîments.
Cela fait, je m’occupai du reste. Mais là je ne pouvais, pour le moment, faire grand’ chose. Il s’agissait d’un rhumatisme articulaire chronique.
— Depuis combien de temps est-il au lit? demandaije à la jeune femme.
— Depuis un an, monsieur, me répondit-elle.
— Marthe ! dit à mi-voix le vieillard.
Elle lui tendit à boire.
— Père! dis-je au vieillard, il ne faut pas parler du tout, du tout! — Empêchez-le ! — en m’adressant à elle, — et tâchez de deviner ses besoins.
— Oh ! monsieur, vous pouvez être tranquille, dit-elle.
Je promenai un regard autour de moi.
Je me trouvais dans un espèce de grenier misérable-
ment garni de quelques meubles boiteux et dépaieillés; mais cela était bien nettoyé, bien essuyé, bien balayé.
De la misère, mais rien de repoussant.
J’examinai Marthe. — Elle baissa les yeux.
Vous êtes la fille du malade, mademoiselle? lui
demandai-je.
Je fus moi-même surpris de la douceur que j’avais mise en mon accent pour formuler cette simple question . Vous savez comment je parle d’ordinaire, assez brusquement. Mais je n’eusse pas trouvé cette douceur de voix pour m’adresser à une princesse du sang. Cela était fort involontaire, ce qui est assez bizarre encore ; et je ne pouvais me défendre d’une émotion inexplicable à voir ce vieillard dans son lit bien blanc, cette modeste chambre, celte pauvreté décente, et la chaste physionomie de cette jeune fille. Il y avait dans tout cela une atmosphère d’attendrissement...— Bref:
— Je suis sa bru, monsieur, me répondit Marthe.
— Ah ! pardon, madame.
Je la croyais trop jeune pour être mariée.
La porte s’ouvrit, et un gamin d’une douzaine d’années, avec la blouse bleue et la calotte de l’apprenti, les mains noircies par les travaux de l’imprimerie , se glissa discrètement sur la pointe des pieds jusqu’à nous.
— Eh bien? — demanda-t-il à voix basse à Marthe.
— Il va mieux. — Monsieur vient de lui sauver la vie.
L'enfant me regarda avec curiosité et gratitude à la
fois. Puis il s’approcha du lit tout doucement, et contempla la figure du vieillard.
— Bonjour, grand’-père ! lui dit-il.
— Ne le tourmente pas, dit Marthe.
Il revint vers nous, et il regardait Marthe comme s’il eût eu quelque chose à lui dire.
Elle se leva et le suivit dans l’angle de la porte. J’entr’aperçus l’enfant qui remettait quelque chose à la jeune femme, et j’entendis comme un petit bruit d’argent. Puis il rentra, reprit un paquet d’épreuves qu’il avait déposées sur la table, et embrassa Marthe.
— Adieu, monsieur, me dit-il amicalement.
Il était déjà en bas de l’escalier.
— . .. Malade depuis un an... repris-je un peu rêveur. — Est-ce vous qui l’avez soigné tout ce temps-là?
— A peu près, monsieur. Mon mari travaille toute la journée, et a besoin de son repos de la nuit. Et puis c’est plutôt l’affaire d’une femme. Ma belle-sœur me relève de temps en temps, mais pas aussi souvent qu’elle le voudrait ; elle a deux enfants qui n’ont pas dix-huit mois à eux deux. Paul, celui qui sort d’ici, est encore à
elle Us viennent pourtant chacun a leur tour, avec
le frère de mon mari, quand je suis trop fatiguée. Le dimanche, par exemple, j’aurais ma journée pour dormir, si je voulais. Tenez, c’est là que je couche, dit-elle en me montrant un lit de sangles sous un rideau qu’elle souleva. Le jour, je travaille un peu auprès du grand-père, de sorte que mon temps n’est pas entièrement perdu.
Je la regardais toujours. Elle était assurément loin d’être jolie et, vous me connaissez, et il ne vous passera par l’esprit aucune supposition inconvenante, j’avais envie de l’embrasser bien fort sur ses deux joues un peu amaigries par les veilles.
Ensuite, elle me fit des questions sur le malade : —
« Pouvait-on le guérir? La maladie serait-elle bien longue? —Elle n’avait pas trop confiance dans le médecin qui venait d’habitude ; après cela, elle ne savait pas trop pourquoi, et elle devait se tromper, car il avaitbeaucoup de réputation dans le quartier; mais enfin!... Et puis, il était un peu brusque. »
(Ah ! dit le docteur en s’interrompant, si tous les médecins pouvaient savoir combien la brusquerie, affectée souvent, leur nuit dans les idées de leurs clients et à quel point elle est maladroite!...)
« ... Pour mieux dire, elle aurait été bien contente
si j’avais voulu soigner le père; il lui semblait qu’avec moi il se rétablirait bien plus vite, etc., etc... »
. — Je voudrais parler à votre mari, dis-je.
Je pensais que le malade ne devait plus se relever, et que ces pauvres gens pouvaient se ruiner à attendre en vain sa convalescence.
— Si vous restiez encore un moment, me réponditelle, vous le verriez ; car, lorsque le père a été si malade, je l’ai envoyé chercher. Il ne peut tarder à arriver, et il sera heureux de vous remercier lui-même de vo bons soins.
Le mari, en effet, ne se fit pas attendre.
Je me levai pour le saluer.
C’était un ouvrier d’honnête figure.
Après quelques paroles échangées sur l’état de son père :
— Écoutez-moi, lui dis-je, je vais vous parler sérieusement. La maladie de votre père peut se prolonger longtemps encore, un an, deux ans, plus peut-être. Je ne crois pas vous blesser en vous disant que votre position ne me paraît pas vous permettre de bien grands sacrifices, surtout après ceux que vous avez faits déjà. Si on pouvait assigner, avec plus ou moins de certitude, un terme à cette maladie, je ne vous parlerais peut-être
pas du conseil que je vais vous donner. Mais je croirais vous rendre un mauvais service en ne vous avertissant pas et en ne vous disant pas toute ma pensée. A votre place, je crois qu’il serait sage de faire transporter votre père à l’hôpital. Il y recevra les soins que réclame son état, et je pourrai le recommander utilement.
A la physionomie froide et un peu dure du mari de Marthe, je crus l’avoir froissé. Ces gens-là, c’est bon, mais inintelligent parfois.
J’allais m’expliquer avec plus de précaution , mais je vis que c’était inutile. Je m’étais trompé.
— Je vous remercie, monsieur, me dit- il, et je vous remercie cordialement. On m’a déjà donné ce conseil, et notre médecin m’a plusieurs fois engagé à le suivre ; mais je n’en ferai rien tant qu’il me sera possible de faire autrement.
— Mais, lui répétai-je, cette maladie est sans fin...
— Ça ne fait rien, monsieur. Tant que nous pourrons mieux faire, nous ferons mieux.
— Et si vous vous épuisez inutilement, et qu’après vos efforts, votre dévouement, vous soyez forcé de recourir à ce moyen?
—Monsieur, meréponditl’ouvrier, nous sommes deux frères. Nous avons été tous les deux malades, bien ma-
LE TESTAMENT Dü BOULANGER. 33
lades, et longtemps, mon frère aîné surtout. Le père n’a jamais voulu nous voir porter à l’hospice. S’il avait agi autrement, il serait peût-être plus riche à l’heure qu’il est. Mon frère et moi, nous nous conduisons avec lui comme il s’est conduit avec nous. Ce n’est que juste, cela, et nos enfants nous le revaudront peut-être un jour. — Je suis tourneur en chaises, pas maladroit, et je gagne quelquefois ma pièce de six francs par jour. Mon frère a un état qui n’a pas non plus de morte-saison. Maintenant, mon neveu, qui fait sa seconde année d’apprentissage, apporte ses trente sous par jour au grand-père, — et c’est toujours ça. L’enfant, lui, n’a besoin de rien chez son maître.
Notre devoir, comme vous le voyez, n’est pas encore bien lourd à remplir. — Il n’y a que cette pauvre Marthe qui se fatigue...
Il prit la main de sa femme et donna dedans une bonne tape.
— S’il arrivait un accident, si mon frère tombait malade ou bien moi, il en resterait toujours un des deux pour le père, et il faut espérer que cela n’arrivera pas.
Je réfléchissais.
— Ah ! reprit Marthe, nous avons pourtant des parents qui pourraient bien...
— Ne parlons pas des parents, Marthe, dit le mari avec douceur. Ils agissent comme bon leur semble; et d’ailleurs nous n’avons pas besoin d’eux.
— Si je pouvais vous être bon à quelque chose en ceci? dis-je à mon tour. Il me serait facile de voir les personnes dont vous parlez, et si leur position les met à même...
Marthe sourit avec incrédulité.
— Vous perdriez vos peines, monsieur, dit-elle; ils ne nous donneraient pas un verre d’eau; quand nous sommes en retard d’un jour seulement pour le terme, ils sont chez nous dès les quatre heures du matin.
— Vous êtes donc parents de M. Jouvencel?
— Oui, monsieur, dit l’ouvrier. Mais il faut être juste aussi: quoique parents, ces gens-là ne nous connaissent pour ainsi dire pas. Nous sommes Parisiens, nous autres, plutôt que Beaucerons. Nousétions dans la maison, ici, bien avant M. Pierre. Notre père était tout jeune quand il est arrivé à Paris, et dans notre pays on a eu tout le temps d’oublier le nom de Joseph Jouvencel.
— Ce n’est pas M. Jouvencel qui vaut encore le moins , reprit Marthe ; mais sa femme est bien la plus méchante...
— Voyons ! voyons ! Marthe !... dit le mari.
Je ramenai la conversation.
— Ainsi, dis-je, vous êtes bien décidés à garder votre père chez vous?
— Bien décidé, dit le mari.
— Soit ! — Eh bien alors, si mes soins vous sont plus agréables que ceux de mon confrère, je le connais, et je le prierai de me céder son malade. Je tâcherai de venir tous les matins, puisque cela paraît vous faire plaisir : je demeure à côté d’ici. Mais je vous avertis que vous pourrez perdre au change, car votre médecin est un homme de talent.
Et je m’en allai.
Le mari de Marthe me remerciait, ému. Je vis qu’il avait envie de me serrer la main ; mais il n’osait.
Je secouai les siennes de bon cœur.
— A demain, dis-je en ajoutant quelques observations pour le malade.
Voilà, pensais-je en m’en allant, des braves gens qui vous font regretter de n’avoir pas de fortune ! Les riches seraient bien heureux s’ils pouvaient se mettre dans de certains petits coins pourvoir etentendre sans être ^us !
— « Vous êtes, parbleu! vous-même un excellent
homme, dis-je au docteur, et ce n’est pas d’aujourd’hui que je le sais. La seconde partie de votre histoire m’a fait encore plus de plaisir que la première, et je vous remercie. »
(Je parle de l’histoire que me racontait le docteur, et non de celle que je vous raconte si mal après lui. N’allez pas vous y tromper, d’abord!)
— « Docteur, encore quelques lignes, s’il vous plaît ; et nous passerons à notre troisième chapitre. »
— Le lendemain, poursuivit complaisamment le docteur, je vis mes deux malades.
Pour le vieillard du grenier, il n’y avait rien à espérer. Il ne s’agissait que de faire brûler la lampe tant qu’il y resterait une goutte d’huile.
Le propriétaire Jouvencel allait plus mal, beaucoup plus mal. Je l’engageai à ne plus quitter son lit.
Madame Jouvencel avait paru attendre ce moment-là pour manifester quelques craintes. Elle sembla réfléchir sur cette prescription, et, en m’accompagnant jusqu’à la porte, elle me demanda :
— C’est donc sérieux?
— Très-sérieux, lui répondis-je.
Pierre Jouvencel était perdu. En quelques jours, ses forces l'abandonnèrent avec une effrayante activité. Sa figure se creusa, se peignit de tons verdâtres, ses yeux enfoncés s’auréolèrent d’un cercle bistré et prirent un lugubre éclat. Le mal semblait se presser de jeter à bas ce colosse. Une chose qui contribuait à donnera sa physionomie un caractère plus hideux, c’était ses gros favoris roux cendrés, taillés en côtelettes, — c’est le mot dont on se sert, je crois, — et qui lui coupaient horizontalement les joues. Il avait toujours eu la maniede tenir à cet étrange ornement.
Je remarquai alors un grand changement dans sa femme. Le spectacle de cette mort prochaine ouvrait sans doute chez elle les sources de la tendresse. Elle
devint garde-malade attentive et soumise, se pliant de bonne grâce aux caprices de son mari, allant sans rechigner au-devant de ses moindres volontés. Il m’était difficile de jamais sympathiser tout à fait avec madame Jouvence]; mais cette métamorphose sur laquelle j’avais droit de ne pas compter me fit plaisir, et je lui en sus gré.
Lorsque j’apportai au grenier la nouvelle de l’état alarmant du propriétaire, Marthe ne put se défendre d’un mouvement involontaire de satisfaction, — ce mot de satisfaction est un peu trop fort; — mais l’excellente femme s’en accusa aussitôt comme de la plus affreuse pensée qu’elle eût jamais eue, et je m’aperçus qu’elle expiait ce remords en faisant tout son possible pour s’intéresser au bulletin que je lui dormais chaque jour de la santé de son cousin.
Il y avait pourtant dans ce digne cœur des souvenirs poignants qu’elle ne pouvait chasser, des plaies que le temps n’avait encore pu guérir. Elle n’aimait pas le boulanger, parce que le boulanger avait été dur pour tout le monde, dur pour elle et pour ceux qui lui étaient chers. Elle s’oubliait parfois à me raconter de véritables cruautés commises par les époux Jouvencel, et qui refluaient de son cœur, quoi qu’elle fît pour les
retenir. C’étaient de malheureux locataires en retard de payement, que M. Pierre et sa femme avaient impitoyablement jetés à la porte en retenant leur misérable mobilier et jusqu’à leur linge. Elle rappelait ensuite de sanglants griefs qui lui étaient personnels ; alors son teint s’animait, et elle haletait d’indignation.
Puis, en se calmant, elle se repentait; et elle eût voulu rattraper, ravaler ce qu’elle venait de me dire.
— Après cela, je suis un peu vive, m’expliquait-elle. J’exagère un peu. Chacun a son caractère, d’ailleurs, et M. Pierre peut ne pas être aussi méchant que je le crois par moments.
Je dois vous avouer que souvent, après certaines histoires, lorsque je descendais du grenier au premier étage, j’étais obligé, pour me décider à entrer, de me rappeler que j’avais, là aussi, un devoir à remplir.
C’était ordinairement madame Jouvencel elle-même qui venaitm’ouvrir la porte, bien qu’elle eût une femme à son service.
Un jour, ce fut la domestique qui m’introduisit. Cette petite dérogation aux habitudes était bien peu de chose, et je ne sais pourquoi elle me frappa.
J'entrai dans la chambre du malade, et je vis avec
surprise, assis à côté de madame Jouvencel, et près du lit, un personnage que je ne connaissais pas encore. *
Il paraissait avoir une trentaine d’années, et avait le costume et la tenue d’un ouvrier qui passe sa vie les bras nus. Il portait une de ces redingotes bleu de roi, courte de taille, à basques sans fin et garnie de tout petits boutons. Le pantalon, étriqué, hissé jusqu’au mollet, vomissait deux énormes pieds enserrés dans d’énormes bottes. Une cravate noire, vieillie et affaissée en cordes, entourait la base de son cou. Les oreilles se détachaient sur la même ligne que les cheveux coupés en brosse au sommet de ce cou long, maigre, liâlé. Ce cou était affreux : un cou de guillotiné.
Je reconnus Jean Jouvencel, le frère de Pierre. Jean était plus petit, et surtout hors de comparaison avec le boulanger, par sa maigreur et la faiblesse de sa constitution. Mais c’étaient bien les deux frères : c’était bien, au-dessus de ce cou, la même immense mâchoire taillée à pans ; c’était ce même teint poussiéreux, ce regard cruel et gravement rusé. L’œil de Jean était plus faux que celui de son frère ; il ne vous regardait pas en face et semblait fuir le soleil.
— Voilà mon frère qui vient me voir, le brave gar-
LE TESTAMENT DU BOULANGER. 41 çon ! m*e dit Pierre par manière de présentation, en tâchant de grimacer un sourire à son puîné.
Le frère Jean me salua — sans me regarder.
— Ah ! ah ! fit Pierre, ce n’est pas un garçon taillé dans mon genre, monsieur le docteur! Ma mère n’en faisait, plus comme ceuxdà !
Et il étendait sur le lit ses deux grands bras, qu’il se mit à contempler.
Mais ces bras avaient perdu leur puissance. L’épiderme flétri s’y plissait avide. Ses larges mains décharnées ne montraient plus que leur squelette.
On eût dit que Pierre suivait quelque sombre pensée, car il resta un moment rêveur...
Puis il ajouta, comme pour se donner à lui-même une consolation :
— Ah! ces poignes-là valaient mieux autrefois! Tout s’use! Te rappelles-tu, Jean, ce jour où tu voulais...
— Vous vous fatiguez en parlant, dis-je.
Pierre se tut.
Jean n’avait pas encore parlé.
Je remarquai en ce moment, pour la première fois, madame Jouvencel, que j’avais à peine vue en entrant. Elle était livide et regardait Jean avec une singulière expression.
Voyant que je l’observais, elle se tourna vers moi :
— Je disais à mon beau-frère quand vous êtes arrivé, monsieur le docteur, que Pierre pouvait se passer de ses soins qu’il venait lui offrir. Je suis toujours là, moi, et je suis habituée à le soigner. N’êtes-vous pas de mon avis, monsieur le docteur?
— Mais, ma sœur, répondit Jean d’un ton doucereux, vous vous fatiguez trop, vous finirez par tomber malade, vous aussi, et vous serez bien avancée alors. Il est bien juste que vous preniez, à votre tour, un peu de repos. Je le soignerai bien aussi, moi, allez ! Je suis son frère; hein, frérot? N’est-ce pas, monsieur le docteur?
Jean me regardait presque, cette fois, en m’adressant sa question ; mais, à l’anxiété avec laquelle madame Jouvencel semblait me demander une réponse favorable à la sienne, je devinai jusqu’au fond de sa pensée, je pénétrai la plus ignoble trame.
Ces deux êtres étaient là attendant une proie; l’épouse et le frère se disputaieut d’avance la dépouille du mort !...
Mademoiselle Félicité allait être forcée de partager la maison acquise et le bien de la communauté avec la famille Jouvencel, à moins de dispositions testamentaires qu’elle n’avait pu encore obtenir du moribond. Et
LE TESTAMENT DU BOULANGER. 43 c’était là la source et le but de cette mansuétude si inopinément révélée, que j’avais observée ; c’était le motif qui la faisait pâlir à la présence du frère.
Le frère était là avec les mêmes intérêts en contrepartie. Il fallait empêcher Pierre de tester, ou, comme chef-d’œuvre ! le faire tester au détriment de l’épouse, s’il en était temps encore. Et Jean, quoique averti bien tard, avait vu, sans regarder, qu’il était temps encore.
Pour tous deux il s’agissait d’une affaire. — Les affaires, toujours! — Il fallait éloigner, ne fût-ce qu’un instant, l’ennemi, et accaparer, pendant cet instant-là, maître Pierre, le grand dispensateur des biens.
Mais tous deux étaient rudement tenaces, et la lutte devait être acharnée.
J’hésitai un moment entre ces fanges.
— Vous me demandiez un feuilleton moral, un de ces feuilletons où la vertu triomphe : où la prendre, lavertu ?
Je voulais les punir l’un par l’autre, en les mettant face à face avec leur mutuelle ignominie, et je prononçai l’arrêt qui m’était demandé, non sans retenir diffi-
cilement l’expression du profond dégoût qui me soulevait l’estomac :
— Je pense, madame, dis-je, que monsieur peut res-
ter ici sans inconvénients. — Jean ne sourcilla pas. — Il vous sera, au contraire, utile.
La Félicité me décocha un regard empoisonné.
Je sortis — heureux de' respirer...
À partir de ce moment, le frère et l’épouse ne quittèrent plus le mourant. Il y avait quelque chose de lugubrement risible dans cette comédie qu’ils jouaient l’un vis-à-vis de l’autre et dans le masque réciproque, masque de convention et si inutile, dont chacun s’était affublé par un faux semblant de pudeur.
Mon frère, disait mielleusement la belle-sœur,
vous n’êtes pas fort de tempérament; voilà trois nuits que vous passez : cela vous tue. Jetez-vous sur le lit que je vous ai fait préparer dans la chambre voisine. Croyez-moi, cela vous fera du bien.
— C’est vous, ma sœur, qui avez besoin de repos, répliquait Jean sur la même musique. Vous tomberez malade, je vous l’ai dit.
Et ils restaient inébranlables sur la brèche, l’un devant l’autre. Quand le sommeil tout à fait invincible les terrassait, ils sommeillaient en place, au guet, l’oreille tendue, alertes au moindre bruit.
Le plus odieux spectacle qui puisse frapper les yeux
était bien celui de ces deux faces hâves, décomposées par les veilles, plus cadavériques que celle du mourant même qu’elles gardaient. On se fût demandé quelle était celle des trois que la mort allait frapper.
J’abrégeais mes visites le plus possible, redoutant de me trouver au milieu de cette épouvantable rivalité. Pierre Jouvencel ne pouvait plus être sauvé.
Je réservais mon temps pour les habitants du grenier, toujours bons, toujours heureux de s’entr’aimer, toujours calmes dans leur mélancolique gaieté.
En bas, plus le moment fatal approchait, plus les deux joueurs rassemblaient leurs derniers efforts et resserraient leur tactique. Mais c’était combat de corsaires.
Enfin, vint le dernier jour, le jour qui allait décider de la partie.
Je trouvai ce matin-là maître Jouvencel moins assoupi, plus animé que de coutume. Il m’accueillit avec un : — Bonjour! bien articulé, lui qui ne pouvait plus parler depuis quelque temps.
Les deux corbeaux crurent que le cadavre renaissait, et ils frissonnèrent.
Ils avaient espéré jusque-là trouver un jour le mo-
ment attendu : leur proie leur échappait. Maintenant l’agonie avait été trop courte à leur désir..
Mais ils se trompaient : l’heure avait sonné pourPierre Jouvencel. Ce semblant de résurrection n’était que la dernière lueur plus vive que jette la lumière avant d’expirer.
On se rapprocha du lit.
— Docteur, dit Jouvencel, je m’en vais, je le sens, je le sens bien. Je ne passerai pas la journée.
Là, des consolations, de faux espoirs, des pleurs hypocrites.
Pierre ne paraissait voir que moi.
— Je suis un homme, et vous pouvez me parler en homme, me dit-il en fixant son regard perçant sur le mien. Combien d’heures ai-je encore à vivre ?...
Je gardai le silence. Le frère et la sœur comprirent et furent consternés.
— Déjà! pensèrent-ils tous deux.
— Déjà! dit aussi Jouvencel. Allons, c’est bien!
Sa respiration bruissait comme un soufflet de forge. — Alors, nous allons boire le coup du départ, dit-il avec effort ; — femme, va nous chercher une bouteille de vieux, — tu sais? dans le coin.
Elle ne bougeait non plus qu’un terme.
— Envoie-la chercher, si tu veux, reprit-il; ça m’est égal.
Je fis un signe de tête. La servante descendit à la cave.
Il n’y avait plus de temps à perdre ; il fallait se précipiter à la curée. La mort pouvait les distancer. Il n’y avait plus ni retenue ni fausse honte. Les insinuations d’abord, puis les demandes directes, les prières instantes assaillirent le mourant.
J’assistais à tout cela pétrifié.
Jouvencel ne répondit rien.
La bonne remonta apportant une bouteille et quatre verres.
— Versez ! dit-il.
Sa prononciation s’embarrassait de plus en plus. Il étouffait avec des bruissements affreux dans la gorge; on eût cru entendre froisser des parchemins.
Chacun prit son verre.
— Vous me parlez... de faire... mon testament? dit Pierre... docteur! veuillez... je vous prie... ouvrir mon secrétaire... Tirez à vous... ce tiroir... Bien... Maintenant un marteau, Louise, dit-il à la domestique... un marteau... Il y a une plaque... docteur!., derrière ce tiroir... Brisez !... docteur, brisez!...
J’obéis.
Jean et Félicité étaient debout, penchés à mes côtés comme deux spectres. Je saisis un papier plié et cacheté.
— Ceci... est... mon testament, docteur!... Décachetez !... décachetez !... décachetez !... Yousle lirez... aux intéressés... — Mais tout à l’heure... seulement !... tout à l’heure... quand... vous savez... — Attendez donc un peu... que diable!... dit-il en s’adressant alternativement à sa femme et à son frère ; attendez !
« Et buvons!...
Il se souleva péniblement sur son séant, et fit le signe de trinquer.
On trinqua.
Il porta le verre à ses lèvres.
— A... ta... santé... frère !... dit-il en râlant. Ma femme... à... ta... santé!... A. ..a.. .dieu... docteur !
Le verre roula à terre. Maître Pierre était tombé sur son oreiller. Son œil entr’ouvert encore semblait me regarder avec une infernale malice.
Il était mort !
— Lisez ! me dirent-ils.
. Et ils dévoraient, avides, les caractères à travers le papier. Le frère Jean regardait !...
Je lus :
« Moi, Pierre Jouvencel, etc., etc,, sain d’esprit en ce moment, sinon de corps, je lègue a ma femme tout ce que la loi m’empêche de ne pas lui laisser ;
» — A mon frère Jean le souvenir de mon affection toute spéciale ;
» A tous deux, mes remercîments pour les soins qu ils ne manqueront pas de me prodiguer jusqu’à mes derniers moments.
» Je lègue en toute propriété le reste de mes biens à Joseph Jouvencel, mon cousin, demeurant rue Hautefeuille, dans la maison habitée par moi, à la charge par lui de régler les quelques comptes que je pourrai laisser après moi. »
Le Irère Jean et Félicité sortirent de leur stupeur et s’entre-regardèrent comme s’ils allaient se déchirer.
Je volai au grenier.
— Tenez! dis-je, vous êtes riches!...
J’étais comme ivre...
—Et c’est fini ! me dit le docteur.
Je le remerciai vivement.
— Mais, cher docteur, lui objectai-je, votre dénoû-
ment n’est pas des plus habiles, je le devinais depuis
un bon moment.
— Vous arrangerez cela, vous, me dit-il, c’est votre affaire.
— Ma foi! non, dis-je après avoir réfléchi. Je tâcherai de tout simplement raconter, de la façon que vous venez de le faire, l’histoire du Testament d’un Boulanger.
« Et , à propos , achevez donc votre verre d eau sucrée. »
« — Bonjour, Crête. Approchez-vous, ma chère, et » faites-moi la révérence. Je suis satisfait de vous voir. » Madame Challamet, prenez la peine de vous asseoir.
» Depuis tantôt six ans que je n’avais eu de vos » nouvelles, Crête, des gens étaient venus me dire que » vous étiez morte, morte avec vos soixante-quinze ans » et vierge comme le jour où vous êtes née. Il paraît » qu’il n’en est rien, et cela me fait plaisir.
» C’est bien vous que je vois, Crête! toujours aussi » maigre, aussi ridée, et — pourquoi ne le dirais-je pas? » je ne vous ai jamais fait de compliments, Crête, vous » le savez, — toujours aussi malpropre. C’est bien vous,
» en vérité ! Eh ! quelle autre possède ces énormes sour- » cils buissonneux, ces trois immenses dents dorées, et » vos grandes mains osseuses et nouées comme un pa- » quet de racines? Voici bien, sous cette capote, jadis » rose, dont madame Challamet vous coiffe aux grands » jours— -jours de sortie, deux fois 1 an, ce vénéiable » serre-terre de taffetas noir, dont 1 aspect me fait lic- » mir. Il était toujours en bisbille et en aigreur avec » mon estomac lorsqu’il apparaissait, malgré la dé- » fense, à la porte de la salle à manger.
» Une chose que je n’ai jamais pu comprendre, Crète,
» c’est que vous preniez si peu de soin cfe votre per- » sonne. Les remontrances, les reproches, les affronts,
» les punitions n’ont jamais rien pu sur vous à cet en- » droit. Il semble que vous preniez plaisir, un vilain » plaisir, à démentir la réputation de coquetterie de » votre sexe. Voyez plutôt : je suis sûr que madame » Challamet, comptant vous amener pour me rendre » une visite, n’a fait, depuis ce matin, que de s’occu- » per de vous ; eh bien ! les cordons de vos souliers sont » à peine noués, votre robe pend tout d un côté, on » pourrait ramoner vos mains au lieu de les laver, et » vous avez au moins perdu en route ce qui vous sert » de mouchoir. Il serait bien temps, à votre âge, ce me
» semble, de devenir un peu plus raisonnable. Qu'en » pensez-vous ? »
Pauvre fille! m’a-t-elle compris, seulement? Je le croirais peut-être, à voir sa moue piteuse, ses yeux braqués avec embarras sur le parquet. Mais, si elle com-
prend, comment cette leçon de propreté qu’on lui répète chaque jour, chaque heure, depuis tant d’années, ne porte-t-elle pas encore son fruit? N’est-il pas bien vain de le lui redire encore, et qui a tort d’elle ou de moi ?
Voilà qu’il me vient un autre souci, maintenant.
Quelle idée m’a pris d’aller choisir pour héroïne une pauvre idiote mal lavée et quasi gâteuse? N’est-ce pas là, ma foi ! un sujet agréable et galamment troussé ?
Décidément, Crête, j’ai bien envie de vous laisser là où je vous ai prise.
Ma foi, non ! tant pis !
Jamais madame Challamet n’eût consenti à ce que Crête servît à table les élèves de l’hôpital de Montpellier, ses pensionnaires, et madame Challamet avait cent fois raison.
On avait eu beaucoup de mal à découvrir une façon d’utiliser Crête.
On l’avait enfin commise au nettoyage des chaussures, ce qui n’eût pas empêché mademoiselle Crête :
De vous entretenir, au besoin, en italien, du
milanais pur ou du turinois ;
De savoir par cœur son Tasse et son Métastase ,
De soutenir après cela la conversation en anglais,
aussi purement qu’on pouvait le désirer et aussi longtemps que cela vous eût plu.
(Je ne parle pas du français, sa langue maternelle,
qu’elle traitait sans peur et sans reproches.)
— Et enfin, si on eût remis sur pied sa harpe, échevelée dans quelque coin du grenier, de pincer, sans la moindre façon, à votre fantaisie, la prière de Moïse ou l’ouverture des Bardes, à ravir Lesueur et Rossini.
Je ne parle pas de sa voix qu’elle avait perdue. Je me contente de vous dire que Crête avait refusé de lemplacer, à l’Opéra, mademoiselle Laguerre, qu’elle eût
fait oublier.
Enfin, pour terminer l’esquisse de cet historique sur lequel nous allons revenir, Eulalie Crête était la fille d’un ancien régisseur général du prince de ***. Son père avait été officier; il portait la croix de Saint-Louis, et il avait été toute sa vie considéré et estimé.
Et toute la musique d’Eulalie Crête, son anglais, son
italien, ses refus de débuts, l’honorabilité de sa famille, n’auraient pu faire qu’Eulalie Crête fût, à l’âge de soixante-quinze ans, bonne à autre chose qu’à cirer — mal — une paire de bottes dans un hôtel d’étudiants.
Il y a sur les boulevards, à Paris, un petit théâtre où l’on voit de curieuses choses. J’y vais souvent encore, bien que certains réalistes, auxquels j’en avais imprudemment montré le chemin, m’aient un peu gâté la place.
C’est d’abord un homme vêtu de blanc, soit Pierrot, que l’on met sans rime ni raison dans un canon. On bourre le çanon, Pierrot dedans; on met le feu à l’amorce... Pan! Pierrot va se canongraphier sur le mur de gauche, qui sert de cible.
Mais vous n’avez pas eu le temps de vous retourner, que Pierrot a reparu à la coulisse de droite, de l’air le plus naturel du monde.
C’est ensuite un autre homme, un vieux, soit Cassandre. — Je vous recommande aussi celui-là : il se nomme dans sa vie privée M. Laplace, et c’est un excellent acteur (1). — Ce Cassandre, poursuivant Pierrot, passe la tête par une lucarne. Pierrot, à l’affût, lui tranche ladite
(1) Théâtre des Funambules, 1845.
tête avec un grand sabre : ,1e corps tombe avec fracas, la tête vient rouler ensanglantée, vous la voyez, jusque sur la rampe, et recroqueviller ses poils gris à la flamme des quinquets.
Mais Pierrot relève le corps tout debout, remet la tête avec un peu de baume de son cœur, la tourne et retourne, comme un ouvrier la clef dans la serrure qu’il vient d’achever. Sur quoi Cassandre et Pierrot se mettent à rire de toutes leurs forces, hi ! hi ! hi ! et exécutent un pas de caractère.
Il est juste de dire que, sans perdre un instant, arrive, clopin-clopant, un invalide, personnage nouveau, que Pierrot fait tomber tout de son long sur le nez, et qui s’enfuit pour ne plus reparaître.
Il y a bien encore un certain Arlequin, mais je ne vous en parle pas, que l’on moud, oui, monsieur, on le moud dans un moulin à cale, et il en sort, comme d’une filière, en forme de latte bariolée, longue à n’en plus finir.
Ce n’est qu’à ce théâtre que vous trouverez l’imprévu, ce divin Imprévu que Beyle cherchait partout.
Cet imprévu, c’est la vie absolue, positive, réelle, sans parce que, qui ne se déduit pas, ne se motive, ne s’explique ni ne se raisonne. Le mot — surprise — ne se trouve que dans le vocabulaire des imbéciles.
Et on a dit cela avant moi et avant le souper de Can dide et des six rois à Venise. Qui est-ce quia écrit : Nil admirari ?
A qui n’est-il arrivé,
— Dix fois, de devenir président du conseil des ministres, quoique simple fils d’un petit apothicaire ruiné;
— Vingt fois, d’emprunter de l’argent à un créancier de mauvaise humeur, qu’on allait être forcé de payer ;
— Cent fois, de se noyer dans la mer, à Passy, en se mettant à table pour célébrer le jour de son mariage?
Hé! monsieur, qui me lisez, peut-être ne trouverezvous pas un jour des hottes à cirer, ainsique mademoiselle Crête en a trouvé.
On m’a dit que jamais on n’avait vu au monde enfant plus charmant, plus joli, plus adorable que la petite Eulalie Crête.
Il ne s’agit plus — je ne m’en charge pas — que de retrouver sur cette tête chauve, dans ce regard inerte et éteint, parmi ce râtelier désert, au milieu de cette figure hâve et décharnée, vrillée par la petite vérole, les fraîches couleurs de l’enfance, coquelicots noyés dans une jatte de lait, la chevelure soyeuse, les petites dents en perles, les grands yeux de velours noir...
Eulalie avait eu un frère et une sœur. Elle était l’aînée.
$ je vous ai dit comment on l’éleva. Avec les promesses éclatantes de sa beauté, son éducation, et par la position aisée de son père, elle devait s attendre à des jours heureux. Ses désirs ne s’élevaient pas bien haut, d’ailleurs: elle avait un caractère timide et doux, un cœur excellent. Pas de fougues à craindre à aucun âge, pas d’écarts, rien de toutes ces choses qui préoccupent les longues insomnies des mères. Elle n’avait qu’une passion : la musique. Le père aperçut de bonne heure cette aptitude instinctive de l’enfant. Il lui donna aussitôt un maître, et Eulalie lut couramment son solfège, lorsquelle ne faisait encore qu’épeler l’alphabet.
Il fallut aller plus loin : il était temps de choisir un instrument. On lui donna la harpe, c était de mode alors, une harpe de Nadermann.
Eulalie ne perdit pas une minute. A dix ans, elle jouait sans hésiter les exercices les plus difficiles de Gode- Charles.
Lorsque Eulalie eut douze ans, sa maîtresse de harpe déclara à M. Crête que ses soins étaient désormais inutiles : Eulalie en savait autant qu’elle.
On chercha un professeur, un professeur célèbre. On présenta l’enfant à Nadermann lui-même, qui, après
l’avoir écoutée, refusa tout émolument. — « Il eût payé, dit-il, la gloire de parfaire par ses conseils cette petite merveille. »
Eulalie poursuivit ses études avec une nouvelle ardeur. On fit bien quelques observations au père : — Il était peut-être dangereux de laisser se développer aussi indéfiniment un goût qui était devenu une véritable passion ; Eulalie avait une constitution nerveuse et délicate ; on pouvait craindre que ce travail acharné, fiévreux, compromît sa santé.
M. Crête laissa aller la volonté de sa fille. C’était un homme froid et silencieux, quoique le meilleur qu’on pût trouver, et Eulalie avait sur lui un empire absolu. Elle n’en abusait pas non plus ; car, à côté de son art chéri, ses goûts studieux lui faisaient un plaisir de compléter son instruction.
La sœur d’Eulalie grandissait, et grandissait aussi en elle ce même amour extraordinaire de la musique. Eulalie lui donnales premières leçons.
Mais, s'il y avait chez toutes deux, au même degré, la même ardeur innée, la même soif de mélodie, — tes dispositions naturelles, l’instrument, étaient inégaux.
La cadette ne devait toujours qu’aspirer de loin à ces hauteurs étourdissantes où l’aînée s’élevait d’essor.
Je n’ai pas eu de grands détails sur le frère, et je ne sais pas s’il eut une vocation prononcée pour quelque chose.
On m’a dit seulement qu’il était, comme son père, d’un caractère rêveur et taciturne.
M. Crête avait perdu sa femme depuis longues années, et cette perte avait augmenté sa mélancolie. Une femme de confiance, âgée, avait élevé les enfants, et elle conduisait la maison. Le jour arriva où cette femme, pour un motif quelconque, dut se séparer de la famille.
M. Crête resta donc seul, avec ses trois enfants. Le fils fut placé dans une pension, les filles restèrent auprès du père, et ce fut à Eulalie qu’échut la mission de représenter la mère absente.
Elle s’en acquitta avec conscience et dévouement. L’ordre présida plus que jamais au ménage. La jeune sœur et le frère enfant furent surveillés et guidés par la sollicitude tendre à la fois et énergique de leur aînée.
Eulalie se reposait de ses fatigues et de ses soins avec sa musique aimée.
Était-ce a cause de celle distribution de la famille,
anormale et précaire peut-être, était-ce à la pensée alarmante d’un avenir que chaque lendemain pouvait amener, que la physionomie sérieuse du vieil officier s’assombrissait chaque jour davantage?
L’affection de ses enfants, leurs caresses enjouées, les douces prévenances d’Eulalie ne pouvaient plus dérider son front; il semblait seconcentrerdeplus en plus.
Avec quel chagrin profond, quelle douleur secrète allait-il donc causer face à face, pendant ces longues heures qu’il passait seul, enfermé dans le silence de son cabinet?...
Il se révéla, dans ce temps-là, chez Eulalie, un don nouveau qu’on n’avait pu jusque-là qu’espérer.
Sa voix confuse, indécise jusqu’à la puberté, se développa presque subitement avec un magnifique éclat. C’était une pleine voix de contralto, complète, étendue, forte, possédant surtout une admirable puissance d’expression. Elle avait des notes saisissantes qui vous pénétraient, une sorte de clavier de frissons. Aux accents douloureux de cette voix magique, les quelques invités qui assistaient de fondation aux petites soirées de la famille, frémissaient, émus...
Eulalie avait pleuré la première fois qu’elle s’était entendue chanter...
Au bout de quelques mois employés a perfectionner sa méthode, Eulalie, dans cette maison retirée d’une petite rue déserte, sans que personne au monde s’en doutât, sauf les rares et anciens commensaux de son père, Eulalie avait la plus belle voix qu’on eut jamais entendue sur les premiers théâtres de 1 Euiope.
M. Crête n’avait d’autre fortune que quelques faibles sommes placées, à peine suffisantes à l’existence de la famille, si la position qu’il occupait chez le prince de*** ne lui eût permis de la soutenir honorablement.
Tout à coup il renonça à cette position, sans fournir ni motif ni prétexte. Sa démission, mise de nouveau a sa disposition, entre ses mains, par la bonté du prince, fut de nouveau envoyée par lui.
On ne put pénétrer les raisons qui avaient dicté sa conduite. Eulalie ne se permit pas d’interroger son père sur cette résolution si fort inattendue. Elle avait seulement remarqué que les accès de tristesse et de solitude de son père étaient plus fréquents qu’ils ne l’avaient jamais été; elle surprit plusieurs fois son regard attaché sur elle avec une indéfinissable expression de douleur et de désespoir. Elle eut peur, comme à la veille de quelque désastre...
La famille se retira dans une petite ville aux environs de Paris. On eût dit que M. Crête voulait se dérober tout à fait au monde. Le fils fut laissé au collège, où il ne faisait pas grand’chose. Eulalie resserra dans sa main les rênes : les dépenses furent restreintes, plus d’étrangers dans la famille, plus de petites fêtes, on se replia sur soi-même; l’économie la plus stricte présida aux dépenses. Eulalie avait passé déjà l’âge où un sentiment nouveau vient raviver au cœur la source d’affection un peu épuisée par la famille : il semblait qu’au contraire, chez elle, les premières tendresses devinssent plus vives, plus infinies, plus prévoyantes : elle se décupla pour faire face au présent et à l’avenir, qui se présentait sombre.
Plus sombre que jamais !— car le pressentiment d’Eulalie ne l’avait point trompée, et le malheur était entré dans la maison : — -six mois après le départ de Paris, M. Crête devint fou.
Bientôt Eulalie reconnut l’inutilité des soins qu’elle prodiguait à son père. Le vieillard était atteint d’un mal incurable. Il fallut se séparer de lui.
La pension d’un aliéné dans une maison de santé est coûteuse. Il s’agissait encore de ne pas rester en arrière pour les trimestres du jeune frère. Eulalie prit le
parti de retourner à Paris. Elle chercherait des élèves.
La veille du jour fixé pour le nouveau déménagement, la sœur était partie d’avance pour aller préparer, à Paris, le modeste logement.
Eulalie fit monter son père dans une voiture fermée, où elle se plaça en face de lui. Le temps était affreux, la pluie fouettait les vitres. La voiture s embouiha deux fois dans des chemins impraticables, aux jurements du cocher. Le vieux Crête, l’œil fixe, seul avec sa pensée étroite, ricanait par moment. Eulalie le regardait épouvantée. A chaque cahot, il poussait des cris lamentables, qui ne cessèrent plus à 1 approche de la nuit. Il se laissait aller aux secousses de la voiture. Eulalie le retenait étreint dans ses bras; il se fut brisé le crâne.
La nuit vint : il y avait encore quatre heures de chemin à faire !... #
Le père a été placé dans la maison de santé, le frère est toujours au collège. La jeune sœur s'occupe laborieusement de ses études musicales ; son état est là, à elle aussi.
Eulalie a deux ou trois élèves.
Mais ses ressources étaient insuffisantes. Eulalie se résigna à chanter dans quelques concerts.
Je ne vous dirai pas ce qu’elle souffrit, élevée dans les modesties de la famille, lorsqu’il lui fallut, devant le public inconnu, faire le sacrifice de ses saintes répugnances. — Elle n’en a pas encore fini avec toutes les douleurs.
Je ne vous parlerai pas de son triomphe, de ce triomphe qu’elle pleura de ses larmes de joie, de douleur et de honte. Paris entier voulut l’entendre.
Elle put se dire que son père mourrait, — j’allais dire « tranquille, » ô mon Dieu ! — dans l’asile qu’elle lui avait choisi, et que le frère terminerait ses études pour se créer ensuite une carrière.
Son succès alla croissant.
Au milieu de ce bonheur empoisonné, la sœur tomba malade de la petite vérole. On voulut en vain éloigner Eulalie, dans la crainte de la contagion.
Elle ne quitta plus sa sœur, lui prodiguant les soins, les caresses, -- oui, les caresses, — serrant contre son sein cette tête pestiférée , baisant le venin sur ses lèvres.
Un de ces jours-là, un homme se présenta chez Eulalie Crête. C’était le directeur de l’Académie royale de Musique, M. Berton, surintendant de la musique du roi.
H offrait à Eulalie, pour le soir même, le rôle que mademoiselle Laguerre venait délaisser. Les conditions étaient inouïes, surtout pour ce temps-là, où un chanteur ne gagnait pas cent mille francs par an.
Elle refusa : — elle ne pourrait pas confier sa sœur
à des mains étrangères.
— «Mais, dans l’intérêt même de votre sœur, accep- » tez! lui dit-on, vous la faites riche. »
Elle refusa toujours.
Sa sœur mourut le lendemain. — Et deux mois apiès, Eulalie quittait le même lit, défigurée par l’horrible mal qui l’avait frappée à son tour.
Elle recula en se regardant au miroir.
Ce qui la désola surtout, ce fut de penser que le monde la repousserait peut-être maintenant.
Car il faut plaire au monde quand on a besoin de lui, et il y avait encore deux êtres dont Eulalie était le
seul soutien.
Mais, enfin, il lui restait toujours sa voix! c’est-à-dire sa puissance, la vie pour eux!
Elle voulut chanter :
Sa voix était morte comme sa beauté !
Les leçons, dernier recours, furent reprises; mais
les élèves étaient peu nombreux : Eulalie effrayait...
Pourtant le frère n'avait pas quitté le collège...
Au bout de quelque temps, Eulalie remarqua en ellemême un grand changement : elle perdait son activité. Elle avait, pendant ses leçons, des distractions inaccoutumées ; elle éprouvait une sorte de lassitude, de dégoût général. Il lui arrivait d’oublier les heures de ses cours; elle ressentait dans sa tête des pesanteurs invincibles, des somnolences ; la musique même n’avait plus d’attrait pour elle.
Cet état s'aggravait chaque jour. Elle restait par fois des heures entières immobile. On eût dit qu’elle attendait. Qu’attendait-elle?
Oui, vous l’avez deviné ! c’est la folie qui commence, c’est la maladie de son père, c’est la maladie du père de son père! Venez, messieurs les docteurs, messieurs les professeurs de la faculté, guérissez-nous ceci : — une folie héréditaire !
J’ai vu à la maison de santé du docteur R*** une femme idiote, traitée depuis trois ans dans la maison. Depuis trois ans on n’avait pu obtenir d’elle une parole. Elle se promenait toute la journée dans la même allée
du jardin. Son fils venait la voir une fois ou deux par semaine. Il ne lui parlait pas : qu eût-il pu lui diie?
Il faisait, à côté d’elle, cinq ou six tours d’allée.
Ce fils était le portrait vivant de sa mère. Il avait trente ans, l’œil bombé, d’ordinaire baissé, les narines larges, le teint terreux; sa tenue était celle d’un petit huissier de province. Comme sa mère, il était atteint au cerveau — et il attendait.
Six mois après, je le revis. Le moment n’était pas encore tout à fait venu cependant, mais peu s’en fallait. Il venait passer ses journées, toutes ! à se promener côte à côte avec sa mère, muets tous deux. Il partait chaque soir, pour revenir le lendemain recommencer la morne promenade.
Il entra dans sa cellule le mois suivant...
Qui pourra les pénétrer ces impénétrables mystères de la raison humaine? Voilà toute une génération marquée au front par le doigt fatal. La mère qui enfante a conservé jusque-là sa raison pour se bien dire que son enfant sera fou, fou comme elle sera folle elle-même lorsque, dans quelques jours, l’heure aura sonné pour elle. Elle l’embrasse, ce premier-né qui vient de déchirer ses entrailles, — mieux eût valu qu’il y trouvât son tombeau, — cet enfant qu’elle dévore de ses baisers pour
toute la douleur qu’il vient de lui causer, pour l’épouvantable pensée qu’il lui rappelle. Car elle a beau l’embrasser, — il sera foui La loi est impitoyable.
Vous l’avez compris tout à l’heure, n’est-ce pas, ce père, qui attendait son heure, lui, qui la voyait accourir ? Vous l’avez compris lorsqu’il regardait ses filles, la chair de sa chair, le sang de son sang!...
Pour en finir avec le père d’Eulalie, il n’avait résigné ses fonctions chez le prince de *** qu’au dernier moment, quand il n’avait plus eu la force de résister, quand il s’était dit qu’il était temps.
Le vieux soldai eût voulu cacher à l’univers sa honte; — ■ la folie est une honte! — - et il allait le plus loin possible creuser sa fosse.
On n’a jamais su ce qu’était devenue Eulalie Crête pendant plusieurs années, jusqu’au jour où elle fut recueillie sur une route, près de Montpellier, déguenillée, à demi morte de faim et amenée chez madame Challamet. Toutes les recherches aboutirent seulement à faire connaître ce que je viens de raconter.
On sollicita pour Crête; — et pour qui solliciterait-on? — On obtint de la reine, je pense, un secours mensuel,
petite pension alimentaire désormais assurée : la charité
de madame Challamet fit le reste.
Crête n’était pas trop folle , comme disait cette bonne madame Challamet; c’était plutôt de l’idiotisme. On la laissait quelquefois, tout au plus, traverser la rue pour quelque approvisionnement de ménage.
J’ai parlé déjà, trop peut-être, de son incurie profonde pour tout ce qui tient à la propreté. Crête avait encore un autre défaut capital ; une gourmandise d’enfant, effrénée, insatiable. Elle dépensait en affreuses sucreries, en pain d’épice avarié, les sous que les pensionnaires lui donnaient de temps en temps.
Les jeunes habitués de la maison Challamet se plaisaient souvent — cet âge est sans pitié ! — à tourmenter la pauvre Crête par des plaisanteries, bien inoffensives d’ailleurs, sur les prétendues amours qu’on lui supposait. Crête alors devenait rouge comme si elle eût eu seize ans, et se sauvait.
Un jour, quelqu’un d’entre nous, celui que Crête redoutait comme son plus grand ennemi, l’amena solennellement devant nous, et lança contre elle une écrasante accusation : — Crête, qui ne connaissait, pensait-on,
âme qui vive, avait été surprise à communiquer dans la rue avec un pauvre diable portant la lévite de bure grise, livrée de l’hôpital !...
Crête devint plus rouge encore cette fois que les autres. Elle ne put même pas balbutier quelques paroles pour se défendre.
Le lendemain , car madame Challamet avait cru devoir s’alarmer un peu, on apprit que l’individu en redingote grise était un malheureux idiot à qui le portier de l’hôpital permettait quelquefois de sortir. Cet idiot était Hippolyte Crête, frère d'Eulalie; et Eulalie Crête remettait à son frère, pour acheter du tabac, sa friandise à lui, la menue monnaie qu’elle avait recueillie près de nous, monnaie qui lui servait autrefois à acheter ces fameux sucres d’orge et cette excellente pâte de réglisse !.. . Le coeur de l’idiote avait conservé sa raison.
Maintenant, par quelles circonstances étranges ces deux pauvres créatures s’étaient-elles retrouvées, juste à point, dans la même ville, au bout de tant d’années, pour que l’une se dépouillât encore pour l’autre?...
C’est ce qu’à eux deux ils n’eussent pas été en état de vous expliquer.
— « Tenez, Crète, voici du sucre et des raisins secs. » Dites moi merci ! — Bien. — Il ne faut pas manger » tout à la fois. Voici encore deux petites pièces d’argent » que vous pourrez donner à votre frère, si cela vous » fait plaisir. La première fois que vous voudrez me » voir, je vous en donnerai autant. Adieu, ma bonne, » portez-vous bien et tâchez... de vous laver un peu » plus les mains.
» Madame Challamet, je suis bien votre serviteur. »
Ces quelques lignes,— signées d’un nom aussi obscur que le sien, — voilà tout ce qui reste de la mémoire de cet homme qui eût pu prétendre aux plus hautes destinées.
Je vais tâcher de raconter comment son intelligence puissante, soutenue par une robuste organisation physique, s’éteignit peu à peu aux attaques d’un mal qui ne pardonne pas. Je montrerai, dans la brève histoire de cet homme extraordinaire, à quelles extrémités peuvent conduire les qualités les plus brillantes, le cœur le plus haut, l’esprit le plus distingué, lorsqu’ils sont dirigés dans une mauvaise voie et que les occasions d’application leur manquent. J’en appelle à la géné-
ration jeune encore qui a connu Lequeux. Qu’elle dise s’il fut jamais un plus grand, exemple d’un généreux esprit réduit à l’existence la plus misérable, dégradé et avili, pour avoir failli aux premières luttes et reculé le jour du combat.
Lequeux était étudiant en droit à cette époque fiévreuse qui suivit la révolution, de juillet, et il fut assurément l’une des physionomies les plus originales de ce temps-là.
Tout alors était mis en question, vous vous le rappelez, comme si le monde eût été de la veille. On ne pouvait faire un pas sans se heurter contre une religion nouvelle. Le Phalanstère cherchait où jeter ses fondations, tandis qu’à Ménilmontant les sauvages de la banlieue, idiots aussi lâches que féroces, écrasaient les
Saint-Simoniens à coups de pierre. — Puis, à côté des
essais de quelques hommes sérieux, les choses risibles et ridicules, les parodies; l’ahbé Châtel lançait ses mandements et modulait ses bulles sur l’air des Trois Couleurs. — Un peu plus loin, la police pénétrait dans une salle de la cour des Miracles, et tombait au milieu d’une procession d’hommes et de femmes, en costumes blancs et fanés, loués à deux francs la séance, chez le fripier
LA VIE ET LA x\IORT DE LEQUEUX. 75
du coin : Jacques Molay était mort; vive Jacques Molay! C’étaient les Templiers qui venaient de ressusciter. Les dames portaient sur leur poing ganté des manières de faucons empaillés, et les chevaliers, aux barbes taillées selon le rite, marchaient gravement à leur côté, en faisant retentir contre leur cuisse gauche le fourreau de cuivre doré. Hormis une ou deux figures de gredins
— comme il y en a partout où il en faut, — en vous approchant, vous reconnaissiez tous ces gens-là : votre barbier, votre épicier, votre tailleur, — votre tailleur surtout, — voire votre propriétaire. Au demeurant, les meilleures gens du monde.
Et la police les invitait à aller s’amuser ailleurs, et tous mes braves se retiraient en paix, et la police s’en allait aussi, derrière eux, en mettant tout bonnement les clefs dans sa poche.
Et le lendemain, l’écriteau, en lettres au pinceau, l’écriteau dansait, tout gouailleur, a,u-dessus delaporte: