TEMPLE A LOUER PRÉSENTEMENT
Et tous les autres dieux, avec tous leurs prophètes,
— quand, par économie, dieu et prophète ne faisaient pas qu’un, — depuis le dieuM... jusqu’au dieu P..., sans oublier le dieu C. . . .
J’en passe, et des meilleurs.
La question politique n’était guère mieux fixée. De tous côtés, la sève débordait sans s'inquiéter des issues. Chaque jour c’étaient de nouveaux soulèvements contre un pouvoir né de la veille, qui, chaque jour, augmentait sa force et hâtait sa virilité à vaincre tous les obstacles. Chaque jour, des tumultes, des émeutes, des cris, des pierres lancées, des luttes corps à corps sous le moindre prétexte, des arrestations, des protestations, des procès. Les réquisitoires pleuvaient dru, et la cour d’assises, ne suffisant plus à tant de besogne, se créait une succursale au palais du Luxembourg. Les affaires du pont d’Arcole, des crieurs publics, du Moniteur républicain, des tours Notre-Dame, — sans parler de tant d’autres, — se succédaient jour par jour, heure par heure pour ainsi dire, sans désemparer.
Au milieu de cette agitation générale, certains quartiers de Paris se montraient plus inquiets, plus turbulents que les autres. Le quartier Latin, entre autres, se signalait par des allures singulièrement séditieuses. La jeunesse qui le peuplait était toujours prête au moindre coup de main. Les élèves des facultés semblaient encore émus de l’exemple donné par leurs voisins de l’École polytechnique aux trois journées. Fraternisant avec les
meneurs et les menés des quartiers populaires, combattant aux côtés des faubouriens de Saint-Marceau, ils affectaient, dans leur costume et dans leur tenue, une sorte d’excentricité brutale et de mauvais goût qui eût été tout à fait niaise, si elle ne se fût rattachée à certaines idées d’un ordre plus élevé. Ces exagérations dans la mise servaient de signe de ralliement. Elles bravaient un pouvoir défiant et aux aguets, pour qui toute manifestation extérieure était un défi.
Vous rencontriez alors d’étranges jeunes gens barbus, chevelus, moustachus, arborant gilets écarlates, cravates sang de bœuf, et chapeaux gris pointus, à larges ailes et ruban de velours noir. Là, le bon goût n’avait que faire. Chacun avait sa canne, quelque chose d’énorme, avec les nœuds du bois en saillie. — Quelquefois, dans le négligé, le bonnet phrygien allégorique.
-Et presque toujours la pipe, bien grosse, en terre ou en bois, emblématique, soit qu’une tête de mort ou une poire y fussent sculptées. Les instincts démocratiques se manifestaient jusque dans la chaussure. Les élèves en médecine, à toutes les époques plus primitifs que ceux de l’école de droit, portèrent des sabots.
J’avais bien souvent entendu prononcer le nom de Lequeux, lorsque je le vis pour la première fois vers!835.
-ca».
je le rencontrai dans un petit café de la rue Saint- Hyacinthe-Saint-Michel, café aujourd’hui fermé depuis plusieurs années, et qui a eu, lui aussi, son rôle dans l’histoire de ce temps-là. Ceux qui se pressaient alors sur les bancs des écoles ne l’ont point oublié, et à plus d’un son nom va rappeler des souvenirs.
Il s’appelait le Café du Progrès, et il a longtemps été le centre intellectuel du quartier latin. C’est là que se réunissait l’élite intelligente, laborieuse ou paresseuse, tapageuse et émeutière des Facultés. Là s’organisait la sédition sous toutes ses formes : de là partaient les cris poussés sous les fenêtres de l’hôtel des Affaires Étrangères et les coups de sifflets vengeurs contre un professeurs renégat ou condamné comme tel. Cette salle basse et enfumée, convertie aujourd’hui en une boutique de marchand de bric à brac, était remplie dès le matin jusque bien avant dans la nuit d’une foule compacte, buvant, fumant, vociférant, au milieu d’une atmosphère opaque et épaisse comme le nuage où marchent les divinités olympiennes. Parfois, aux grands jours, lorsqu’un grand événement se préparait, lorsqu’une crise se débattait dans les efforts de l’enfantement, lorsque quelque nouvelle apportée là on ne sait par qui, par le vent, venait remuer cette lave, exalter ces cerveaux brû-
lants, alors c’étaient des bruissements confus, des éclats de voix menaçants, et parfois tout d’un coup un grand silence : la chaudière bouillait à briser ses parois, — et le passant s’arrêtait, étonné, à ces murmures de volcan souterrain.
C’est là que Lequeux achevait de gâter sa vie. C’est là qu’il se réfugiait au retour d’une députation conduite par lui au général Ramorino et après s’être fait sabrer en chemin sur le Pont-Neuf par les gendarmes; c’est là qu’il se jouait à résoudre, entre deux choppes de bière, devant ses auditeurs stupéfaits, les questions les plus ardues du code. Il était l’orateur et le général, le tuteur et le doyen de tous ces jeunes gens qui l’entouraient et écoutaient ses oracles. Sa parole décidait en dernier ressort. Il avait acquis assez chèrement cette autorité qu’il aimait pour en jouir sans partage comme sans limites. — Pour elle il avait sacrifié son présent et son avenir.
On racontait de lui les choses les plus étranges, et sa singulière renommée ne disait pas encore tout. Les élèves de première année s’arrêtaient à le voir passer avec une sorte de respectueuse terreur.
Lequeux, orphelin de bonne heure, poursuivait ou était censé poursuivre des études de droit brillamment
commencées. Ce n’est pas qu il eût jamais travaillé de suite; mais il avait le génie de la divination, et son organisation étonnante lui permettait, môme dans cette science de faits et tout exacte, de s’assimiler en quelques instants ce qui eût coûté des mois d’études à un autre esprit que le sien. Il n’avait jamais voulu se faire recevoir avocat, afin de rester toujours étudiant, un de ces bizarres caprices dont sa biographie était pleine; et pourtant, si ce qu’on disait de lui a 1 Ecole n était pas exagéré, il était l’un des premiers jurisconsultes de l’époque. De fait, les meilleurs élèves venaient le consulter sur les difficultés qui les arrêtaient, et recevaient ses décisions sans appel. Sa parole était d’une admirable clarté etdonnaitun intérêt palpitant aux plus sèches questions, même pour ceux qui, comme moi, s’occupaient de travaux d’une nature toute différente. Si Lequeux eût pris un beau jour la fantaisie d’ouvrir un cours, il n’eût pas trouvé de salle assez grande.
Cette connaissance approfondie d’une science si difficile s’expliquait d’abord par l’aptitude merveilleuse de Lequeux et la façon dont il avait toujours accepté la lutte avec les difficultés de l’étude quand il en avait rencontré. Il n’était alors rien au monde qui pût le détourner ni lui faire obstacle. Il courait à l’ennemi avec une sorte de
fureur et ne revenait que vainqueur. Mais le triomphe avait aussitôt éteint ce feu, et Lequeux retombait dans sa torpeur avec délices. Il eût fallu, pour que cette nature trop bien organisée ne se fût pas laissée aller à des égarements indignes d’elle, que cette lutte eût été de chaque jour ; mais alors pour les autres, pour tous, 1 étude se fût élevée à des hauteurs inaccessibles.
Jeparlais du génie de divinationde Lequeus. S’il m’était permis de descendre à des détails qu on accusera peut-être de puérilité, je citerais, d’après lui, un exemple de cette incompréhensible faculté, qui, dans ses diverses applications, a produit de loin en loin chez quelques hommes des phénomènes si étonnants. Lequeux se rappelait souvent avec complaisance et nous disait en riant qu’au commencement de ses études de collège, il lui arrivait de faire ses thèmes latins — par la musique. — C’est le mot dont il se servait :
— « Il y avait, disait-il, certaines désinences qui venaient s’accoupler d’elles -mêmes, des finales en fs, en ibus, auxquelles je Rattachais pas grand sens, mais qui se révélaient à mon oreille et que mon oreille me dictait. Quand l’harmonie avait été constante et parfaite depuis la première ligne de mon thème jusqu à la dernière, j’étais sûr de mon fait : j’avais la première place.
Sans attacher plus d’importance qu’il ne faut à la bizarrerie de cette révélation, on peut toujours voir en elle, et dans les paroles que je viens de citer, le principe d’une fatale maladie d’esprit. Je veux parler du défaut de gravité, de cette tendance qu’ont certains hommes à ne vouloir pas se prendre au sérieux. Cette obstination inexplicable, qui ne se rencontre guère justement que chez des hommes supérieurs, a arrêté bien des carrières. C’est le dissolvant le plus énergique de toute production, de toute existence morale. Lequeux malheureusement portait en lui plus qu’un autre cette cause d’avortement.
Elle se manifestait chez lui par je ne sais quelle sotte complaisance pour de niaises admirations. C’était grande pitié que de voir une intelligence si bien douée se perdre et se gaspiller à des folies, à des sottises sans excuse. Chaque jour on racontait de Lequeux quelque extravagance nouvelle : — - on l’avait vu se promenant gravement dans les rues, suivi de tous les joueurs d’orgues qu’il avait pu ramasser sur son chemin, jouant tous un air différent. — Ou bien il disparaissait pendant deux jours, et le quartier latin était inondé de lettres de faire part, invitant à ses service, convoi et enterrement. Le leudemain il conduisait, à la Daumont, un fiacre de
place, le cocher derrière. — Il transportait en une nuit les enseignes de tous les marchands de sa rue ; — ou bien, le commissaire venait l’empêcher d’établir un tir à la carabine dans sa chambre. Et Lequeux tenait sa porte close, parlementant au travers, et forçant le commissaire à aller chercher son écharpe oubliée. — 11 se vantait lui-même de s’être présenté au bal masqué des Variétés, alors si couru, dans ce costume négatif qu’un autre jeune fou, lordS...., tenta, après lui, de mettre à la mode.
Ces misérables dévergondages feront assurément tort à Lequeux dans l’esprit du lecteur. Peut-être cependant ne faudra-t-il pas s’y arrêter. Ils ne sont rappelés ici que pour mettre à jour tous les côtés de ce caractère dont on peut, je pense , tirer quelque enseignement. Si, pour ceux qui n’ont pas connu Lequeux, son intelligence ne peut que les aggraver, ils étaient excusés par ceux qui y assistaient en les déplorant. Lequeux avait une qualité qui force l’indulgence et fait tout pardonner : la bonté.
Il s’agit de cette bonté pure, absolue, infinie, chrétienne, de cette bonté dont on ne nous parle plus assez;
— est-ce parce que les types commencent à manquer ?
— bonté qui accueille et secourt toutes les douleurs,
toutes les misères, sans distinction, sans faveur; charité , essence de la foi divine ! — Lequeux était l’homme le plus complètement, le plus parfaitement bon que j’aie connu. Sa main et sa bourse étaient ouvertes à tous. Il partageait sa fortune telle quelle avec ses amis indigents et des inconnus même, sans arrièrepensée ni préoccupation, sans espoir de reconnaissance surtout, ne soupçonnant pas l’ingratitude, et s’en inquiétant peu. Confiant comme l’enfance, plus d’une fois il fut trompé. Plus d’une fois il alla jusqu’à risquer de se compromettre pour soutenir et réhabiliter des misérables qui abusaient indignement de lui. Il avait des trésors d’indulgence pour toutes les faiblesses, et le don d’observation lui manquait absolument. Il croyait tous les hommes semblables à lui. Plein de courage et prodigue de lui-même, trop disposé à se mettre en avant en toute occasion, il se jetait au milieu des querelles; et quand son coeur, plutôt encore que son espiit, ne lui avait pas fourni de suffisantes ressources de conciliation, il écartait les acteurs pour prendre leur place.
Jamais Lequeux n’avait pu se décider à quitter le quartier Latin depuis le jour où il y était entré. Avant que la mort de ses parents le mît en possession de sa petite fortune , il recevait chaque année lettres sur let-
très où on l’engageait à venir passer au pays (il était Picard, je crois) le temps de ses vacances. Il promettait chaque fois, annonçait son départ, faisait ses préparatifs, retenait sa place, et finissait régulièrement par perdre ses arrhes. Une fois, pourtant, après plusieurs années d’essais de départ avortés, et sur les sollicitations pressantes d’un oncle qu’il aimait beaucoup, il parut prendre une décision sérieuse d’abandonner pour deux mois le quartier Latin, sa patrie d’adoption. Les instances de tous ses amis soutinrent sa résolution jusqu’au jour du départ; Mais il fallut s’occuper pour lui du transport de ses malles et l’accompagner à la diligence. Il était consterné, ahuri. Enfin, il nous dit adieu, la portière se ferma sur lui, et il partit. — Mais deux heures après il revenait, triomphant, au café de la Taverne, établi nouvellement en face de l’École de médecine. Lequeux avait laissé les malles continuer le voyage sans lui : il n’avait pu dépasser le premier relai.
Il fallut qu’un impérieux devoir le rappelât enfin dans son pays pour rendre sérieux un départ projeté tant de fois. Son oncle, qui était huissier dans une petite ville, lui écrivit que sa santé, gravement altérée, l’obligeait à transmettre, sans retard, son étude à un
successeur, et qu’il comptait sur son neveu. Cet oncle
avait donné a Lequeux des preuves de grande affection, et j’ai dit que Lequeux lui était attaché comme à un second père; d’un autre côté, le mince patrimoine, venu trop tôt entre les mains de Lequeux, avait été bien vite dissipé. Il ne lui restait donc pas d’autre ressource que son oncle, et cet oncle souffrant et âgé ne pouvait se passer de lui.
Lequeux partit. L’oncle mourut peu de temps après, et Lequeux lui succéda dans sa charge, qu’il remplit pendant plusieurs mois. Mais ce ne fut pas sans doute sans jeter un coup d’œil sur sa vie passée, et sans causer une certaine sensation dans une petite ville où il apportait des habitudes inusitées de laisser-aller et d’insouciance. Il dut passer là de mauvais jours, entouré de gens qui ne pouvaient ni l’excuser, ni le comprendre. — Nous le vîmes revenir parmi nous.
Il se tut sur les motifs qui avaient amené cette nouvelle décision. Mais on apprit que, triste, isolé, dégoûté d’un métier pour lequel il n’était pas fait, rebuté par les tracasseries et les méchancetés , il avait toujours pensé au retour. On sut aussi qu’il ne lui restait plus que quelques lambeaux de la succession de son oncle ; que des engagements nombreux avaient absorbé presque entièrement le prix de cession de son étude. Par quelles
LA Vi;E ET LA MORT DE LEQUEUX. 87 dépenses Lequeux avait-il pu ruiner ainsi sa position en si peu de temps et dans une ville de troisième ordre? On le sut bientôt. Lequeux payait les dettes des malheureux qu'on le chargeait de poursuivre...
Nous le reçûmes à bras ouverts et il reprit ses habitudes passées, sa vie facile et au jour le jour.
Mais tout se trouvait bien changé pour Lequeux, qui n’avait pas changé, lui.
Il n'y avait plus d’esprit de corps. La population se renouvelle là en partie chaque année. Lequeux sentit qu’avec sa physionomie vieillie, ses allures d’étudiant de 1832, sa barbe inculte, son costume négligé, il devait inspirer aux nouveaux venus plus d’étonnement que de sympathie. Les goûts et les usages s’étaient modifiés. L’étudiant commençait à disparaître sous la peau du lion. La Taverne s’était ouverte à côté des ruines du café des Progrès. Le cigare avait remplacé la pipe. La grisette, la grisette classique qui allait à âne et s’appelait Paméla, comme dans les romans inouïs de M. Paul de Kock, — çette autre grisette aussi qui chantait, à vingt ans, dans un grenier, — la grisette d’organdi rose, — délaissée, mourait d’ennuis et s’en allait une à une comme les oiseaux devant l’hiver. Les lilas de Romainville ne savaient plus fleurir : on les avait
tant cueillis! Plus de gilets rouges, de chapeaux gris, de grosses pipes. L'étudiant allait chercher ses maîtresses de l’autre côté de l'eau et s’avisait de porter des gants. Plus d’une fois alors, nous vîmes Lequeux secouer la tête avec un amer découragement.
— Le quartier Latin est mort, disait-il, il* n’y a plus
d’étudiants ! *
Et le vieux prophète contemplait ses vêtements sur lesquels il avait toujours laissé la cendre.
Ce fut lui qui resta le dernier sur la brèche, lui qui fut le dernier représentant de cette génération ardente et généreuse d’alors. Cet élan, cette intelligence, toutes ces nobles facultés qu’il avait en lui, nous faisaient d’autant plus regretter qu’il ne voulut pas mieux les faire fructifier. Il passait, comme autrefois, ses journées entières au café, dans une indolence complète, ne s’animant parfois que pour prendre part à quelque discussion de science ou d’art, la résumer et la résoudre. Mais il commençait à vieillir : sa figure fatiguée et ridée , son front dégarni , quelques cheveux blancs témoignaient des excès de sa vie.
Aux avis que ses amis lui donnaient avec précaution, il répondait, insoucieux :
— J’ai oublié si, parmi les choses qui sont perdues sur
LA VIE ET LA MORT DE LEQUEUX. 89 terre et qui se conservent dans la lune, Aristote met les conseils. Il aurait dû les y placer aussi bien quele temps.
Et puis des sophismes comme celui-ci :
— Vous me conseillez de travailler, disait-il. D’abord, travailler à quoi ? Ensuite, travailler, c’est produire. Si je dépense, je serai moins riche. J’y perdrais.
Voilà dans quels pauvres jeux d’esprit Lequeux se réfugiait pour s’échapper à lui-même. Il ne pouvait ne pas comprendre qu’il était au bout du précipice; que, parvenu à l’âge qu’il avait, sans vocation déterminée, sans ambition de rien qui fût au monde, à peine lui restait-il le temps d’agir. Il préférait ne pas penser, se plongeait dans sa chère inertie, la tête la première, pour ne rien voir, — et buvait.
Pourtant il aurait dû trouver, dans sa situation, un aiguillon bien pressant. Des maigres restes de la succession de son oncle, son dernier parent, il ne lui restait presque plus rien. Quoiqu’il bornât sa dépense à ses frais quotidiens d’existence, le café absorbait chaque jour ses suprêmes ressources. Peu à peu, il restreignit,, sans mot dire, des habitudes qui étaient devenues chez lui comme indéracinables, et cela, au moment où il les éprouvait plus impérieuses que jamais. Il n’abandonnait cependant pas la place, ne changeant rien à ses re-
lations, S6 tenant toujours là, acceptant de 1 un, de l autreune invitation, sans embarras, comme sans hésitation.
Oo le comprit, et ses anciens amis se réunirent pour
payer chaque mois ses dépenses au café. On lui fit cette offre avec discrétion et égards : il consentit. Cela ne valait même pas pour lui un remercîment-. Il en avait fait, à lui seul, autant et plus pour bien d’autres !
Mais ce secours, venu à propos,, ne satisfaisait pas aux autres besoins de Lequeux. S’il acceptait aussi facilement qu’autrefois il avait offert, c’était tout. Sa discrétion ne dévoilait rien. Il laissait deviner, car sa vie avait toujours été à jour, et s’en tenait là. Il serait mort de faim et de froid sans une plainte.
Aussi le vit-on bientôt tomber dans une misère absolue, vendant pièce à pièce la chétive garde-robe.
Ses amis, bien que dévoués et s’ingéniant pour lui venir en aide, ne pouvaient parer à tout sans être un peu guidés par lui. Quelquefois on oubliait le pauvre Lequeux. Il subissait, lui, son dénûment et ses privations avec une indifférence stoïque. Tranquillisé sur le point le plus important pour lui, il buvait et s’assoupissait.
On le força cependant à accepter une place de secrétaire chez u n professeur de la faculté , M . Br . . . d . Leq ueux
se laissa faire, mais avec une répugnance évidente : il allait être forcé de renoncer, pendant plusieurs heures chaque jour, à ses chères coutumes de boire, sans soucis, coude en table ! Il ne céda que par condescendance affectueuse pour ceux qui l’en priaient.
Le voici donc installé chez M. Br...d. Celui-ci le connaissait de longue date et se montrait plus qu’indulgent pour le défaut favori deLequeux. Lequeux, en arrivant chaque jour, trouvait, sous sa main, une bouteille de vin de Bordeaux, et le domestique avait, en outre, reçu Tordre de donner à M. Lequeux ce qu’il demanderait.
Il travailla quelque temps avec assez de zèle. On dit qu’il se rendit fort utile à son patron, et on lui attribua, pour la meilleure part, les ouvrages publiés alors et depuis par M. Br...d. Mais ce professeur a donné des gages tels, que ce bruit doit être rangé sans hésitation parmi ceux que l’exagération et la malignité publique sont toujours bien disposées à accueillir et à faire courir.
Quoiqu’il en soit, Lequeux se lassa un beau jour d’un assujétissement si modéré. Il s’était rendu impuissant à supporter le moindre travail, la plus légère contrainte. Lequeux était perdu.
Il donna sa démission.
-y»*,. fi
Ni les observations chaleureuses de ses amis, ni les offres délicates de M. Br...d ne purent le faire revenir sur cette détermination une fois prise. — Il se retrancha derrière des prétextes dont il n’osait s’avouera lui-même la futilité : « Il avait fait, disait-il, une assez grande concession en acceptant la première fois. » L’insensé ! une concession ! « D’ailleurs, vouloir trouver le moyen de suppléer à ses besoins en retranchant ses passions, c’était, à son avis, se couper les pieds quand on avait besoin de souliers. »
La misère l’assaillit alors plus cruellement que jamais, d’autant mieux que le petit noyau de ceux qui l’aimaient malgré toutes ses erreurs diminuait chaque jour. Des études terminées, diverses autres causes lui en enlevèrent plusieurs. D’autres se refroidirent à soigner ce malade incurable. Il usait l’amitié. — Lequeux fermait les yeux et s’acharnait à boire.
Son intelligence s’éteignait peu à peu. Il était continuellement plongé dans une sorte d’hébétude, l’œil morne et vitreux, la bouche béante. C’étaient les symptômes de la honteuse maladie qui le minait : l’ivresse chronique.
Il avait — rarement ! — des moments de dégoût au milieu de cette abjection, et il arriva parfois que sa main
s’arrêta en route lorsqu’elle portait le verre à ses lèvres et retomba sur la table avec un profond découragement. Il n’en pouvait être autrement: une nature comme celle de Lequeux ne se dégrade pas impunément. Mais ce n’était que des éclairs qui traversèrent la nue sans la dissiper. Il nous disait un soir : — « Cette vie-là m’a rendu malheureux, et son résultat le plus cruel, c’est de m’avoir rendu atout jamais incapable d’être heureux autrement. — Ah! si je pouvais recommencer la partie! »
Et il donnait à ceux qui l’entouraient, — aux plus jeunes surtout, — des conseils ardents puisés dans une expérience qui lui coûtait cher. — Puis, il ajoutait une raillerie de désespoir :
« — J’ai vu un cadran placé au frontispice d’une maison, qui faisait savoir l’heure à tout le monde, excepté au propriétaire qui était dans la maison même. » C’est sur sa blessure que Lequeux avait la main.
Il poursuivait néanmoins son chemin, indifférent aux froideurs, toujours bien accueilli par quelques-uns, payant son écot en esprit et en science ; mais, par précaution , le payant d’avance , au commencement du repas.
Un fait remarquable dans cette dernière phase de la vie de Lequeux, c’est le respect dont il fut toujours en-
touréo Les indifférents, ceux-là même qui, ne l’ayant pas connu dans ses belles années, ne pouvaient guère éprouver pour lui que des sentiments peu sympathiques, lui témoignèrent toujours comme malgré eux des égards auxquels la vie déplorable qu’il menait pouvait donner un sanglant démenti. C’est là assurément la plus grande victoire qu’il soit donné à l’homme de remporter sur sa réputation, que d’obtenir encore de la .consi dération au milieu de toutes les nécessités compromettantes de la misère, et de la misère méritée. C’est que, pour Lequeux, le souvenir de ce qu’il avait été changeait tout sentiment hostile en compassion. On savait qu’avant de remettre sa vie aux soins des autres, il avait commencé par se dépouiller pour les autres de tout ce qu’il possédait. On voyait les hommes le plus justement honorés lui serrer affectueusement la main, malgré ses haillons. Pour ceux-là, Lequeux n’avait pas changé : il était toujours l’homme supérieur, même dans ses écarts, bon, généreux, plein de franchise. — Et cette opinion de quelques-uns réagissait sur tous et lui servait d’égide.
Lequeux resta toujours droit et la tête haute au bord du mépris. Il ne se doutait pas même des dangers de cette situation tarpéienne. S’il eût mieux connu les
hommes, il eût su cependant que le tort que l’on se fait à soi-même et seul est le tort que les autres vous pardonnent le plus difficilement. — Il fut heureux pour lui d’être si exceptionnellement épargné par l’opinion. Un mot, un seul mot eût pu être le plus terrible des châtiments.
Cependant la pauvreté continuait à l’accabler impitoyablement. Je n’affirmerais pas que Lequeux n’ait jamais passé quatre jours entiers sans manger. Sur la fin de sa vie, il devint de plus en plus sombre et taciturne. Il restait du matin au soir sans parler, accoudé sur le marbre d’une table et buvait. Il avait à peine la force d’appeler d’une voix éteinte, cassée à coups de petits verres, le garçon chargé de renouveler à mesure sa consommation. Le soir, il se retirait le dernier de tous, dans un grenier de la rue de la Harpe, qu’il habitait depuis quelques années. Il s’était mis là, dans ses meubles, c’est-à-dire qu’il couchait dans une malle, — dans une malle, ceci est de l’histoire, — dont un pan abattu à l’une des extrémités lui permettait d’étendre ses membres. Il s’enveloppait tant bien que mal de ses lambeaux de vêtements et de sa cynique indifférence, et dormait.
On le trouva un matin mort et froid dans ce lit.
Il avait à peine trente-neuf ans.
Lorsqu’on conduisit ses restes au cimetière, son convoi rencontra celui du prince de Talleyrand qu’on inhumait le même jour.
Ainsi finit Lequeux. — Sa biographie posthume que je viens d’esquisser excitera peut-être moins l’intérêt et la pitié qu’un sentiment de répulsion et de dégoût.
C’est ainsi, en effet, qu’est accueilli par la justice suprême de l’opinion tout grand esprit qui n’a pas la force de se formuler ; car le monde ne compte pour rien l’intelligence qui comprend, si elle ne se manifeste par l’intelligence qui produit.
l’indienne bleue.
En wagon.
La machine à vapeur cria : En avant ! par un grand coup de sifflet.
Les wagons s’ébranlèrent les uns après les autres et vinrent, à la file, sonner deux appels sur la plaque tournante.
Les marchands de Moniteurs pârisiens et de Notices sur le Chemin de fer de Paris à Orléans s’écartèrent des portières.
V Alcide, en tête, de fabrique française, battait avec sa soupape la charge d’abord, puis le pas redoublé. Les voyageurs se disposaient et s’arrangeaient pour
s’adapter le plus identiquement possible à leurs places et n’en rien perdre.
Tout à coup on entendit comme un tumulte, une
querelle ; on criait :
— Arrêtez, ne laissez pas monter!
Et il se faisait un grand bruit sur le trottoir d embai-
quement.
Un monsieur qui occupait un coin de diligence allait mettre le nez dehors pour voir ce qui se passait, lorsqu’une figure se présenta brusquement à la portière, et
lui fit rejeter la tête en arrière.
Ah! gredins, s’écria avec colère le nouveau venu,
toujours suspendu en dehors, vous voulez m’empêcher de monter parce que je suis en retard de deux minutes! Je vous montrerai à qui vous avez à faire!
Et, sans plus de façon, l’intrus ouvrit la portière, entra dans la diligence et s’assit largement dans une des deux places qui restaient inoccupées.
Les clameurs des employés se perdirent dans le lointain.
— Voici un métier à se faire rompre le cou, murtnura le monsieur qui avait voulu mettre le nez à la poi tièit .
Tout cela s’était passé en moins de temps qu’il n’en a fallu pour le raconter, et cependant le convoi lancé
avait déjà dépassé deux cantons avec leurs deux can-
tonniers; pauvres diables qui, pour mille francs par an, mille francs qu’on ne leur laisse même pas le loisir de dépenser, font quarante fois par jour, avec le bras, sans bouger de leur place, le simulacre télégraphique d’une potence. Mieux vaudrait certes se pendre.
—Le voyageur retardataire,— c’était un jeune homme — qui s’était exposé à un danger sérieux pour s’élancer de vive force sur le convoi, s’était donc assis. Son front décoloré, ses narines dilatées témoignaient de sa colère. Mais presque subitement cette animation s’adoucit et disparut, et le jeune 'homme, sans s’inquiéter de ce que ses voisins pouvaient penser de lui, poussa un grand éclat de rire.
Puis il se mit à examiner les figures qui l’entouraient.
Physiognomonie.
Il avait lui-même une de ces figures qui attirent l’œil et sollicitent l’examen.
De petite taille, très-brun, les yeux très-noirs, un peu ronds, frangés de cils magnifiques, — de ces yeux qui
font rêver les jeunes filles à marier. Les sourcils semblaient dessinés'au pinceau et annonçaient un homme d’élan et de résolution. Le nez était arqué et charmant; la bouche fine, un peu impertinente, s’apercevait facilement sous une paire de petites moustaches coquettes ; la taille et les habitudes de corps pleines d’une insouciante distinction; la mise négligée et élégante.
C’était un fort joli cavalier, bien jeune et bien Français.
Autour de lui des personnages assez insignifiants. Deux négociants, — pareils à tous les négociants; — le monsieur qui avait mis le nez à la fenêtre, espèce d’homme d’affaires, de noir vêtu, tabatière, canne à cordons et lunettes; — un collégien qui allait en vacances et enviait de tous ses yeux le jeune voyageur; — un individu à grandes moustaches, bien découpé et de poignet solide selon toute apparence, pantalon large et éperons, un ruban inconnu à la boutonnière: vous avez vu ça partout.
Enfin, vis-à-vis de la place restée vide, une tête bizarre et étrange. — L’homme qui la -portait pouvait bien avoir six pieds de hauteur sur trois. Ample d’épaules et d’abdomen, trop largement vêtu partout d’une manière d’étoffe grise mal coupée. Son énorme figure blafarde était surmontée d’un foulard noué en dépit du
goût et qui cachait une chevelure jaunâtre et coupée rase. Pas de barhe ni de favoris, les cils presque blancs, le nez fort et accidenté, cou proconsulaire, lèvres grosses et pâles, l’œil gros et bleu de chèvre noyée, — et sur tout cela une timidité, une gaucherie, une pesanteur incroyables. — G était un Hollandais, M. Van Coppenaël, riche fds de famille.
Le jeune voyageur brun avait braqué son lorgnon dans l’œil gauche pour examiner tout à son aise cette pâle figure de Northman, — lequel examen décontenança encore davantage, si faire se pouvait, le digne Hollandais, qui monta en tonde rose jusqu’au violet. De folles idées, des souvenirs cocasses de Grandville et du cours de M. Geoffroy Saint-Hilaire galopaient dans la cervelle légère du jeune voyageur. Il lui semblait vaguement voir des bouquets de persil dans les narines de son compagnon de route...
Lorsqu’il l’eut assez contemplé à son aise, il tira de sa poche un élégant petit meuble de cuir, et, sans demander autrement permission , alluma un cigare.
I ci sonne ne se plaignit de cette liberté — seulement, un des deux marchands ouvrit la vitre qu’il avait à côté de lui.
Le convoi roulait toujours*
Une voyageuse.
A la première station, un employé ouvrit la portière et introduisit une femme avec son enfant. — Nous avons, dit qu’il restait encore une place.
Le voyageur brun jeta son cigare.
Cette femme était en deuil. Sa tenue, qui annonçait la pauvreté, était décente. Sous son chapeau de paille teint en noir et garanti d’un voile, ses yeux largement cerclés de bistre et brillantés de nacre à leur extrémité interne, les ailes du nez mobiles et bleuies attestaient un chagrin profond et des larmes récentes.
Son enfant, modestement vêtu quoiqu’un peu mieux qu’elle, avait atteint et au delà l’âge où les enfants payent place entière. Il avait évidemment fallu diplomatiser pour arriver à ne payer qu’une place pour deux. Elle l’assit sur ses genoux et lui donna un petit morceau de chocolat roulé dans du papier.
L’enfant serait à manger insouciamment. Il regardait le magnifique ruban de panorama que dévidait la vitre de la voiture, et ses deux petits pieds, ballottant au
mouvement de lacet du wagon, touchèrent une ou deux fois le pantalon large de l’homme, aux grandes moustaches, qui le repoussa avec une impatience assez brutale.
La mère s’excusa pour son enfant, — excuse àlaquelle l’homme aux moustaches ne répondit pas, — et recommanda au petit de prendre garde.
Mais quelques minuies après, l’enfant, qui avait oublié l’avertissement, et mal a l’aise d’ailleurs sur sa mère, qui avait de la peine à le porter, effleura de nouveau les jambes de l’homme aux moustaches....
QuereUes.
Celui-ci fronça le sourcil et se fâcha tout rouge. — La mère s’excusa de nouveau et gronda l’enfant. Mais, le personnage décoré continua à manifester son mécontentement en termes peu polis.
L’un des deux négociants dit â mi-voix à l’autre :
— Le fait est qu’il n’est pas agréable pour un voyageur d’avoir pendant trente lieues les souliers d’un enfant sur les jambes.
La mère s’était tue, voyant que tout ce qu’elle pouvait dire ne faisait qu’augmenter l’emportement du voyageur aux moustaches.
Ce que voyant, le Hollandais, qui se trouvait en face d’elle, enleva l’enfant sans mot dire, le prit sur ses genoux et se mit à le caresser. La mère le remercia par son regard plus encore que par ses paroles. — Elle ne voulait pas qu’il s’incommodât de ce fardeau remuant.
— Laissez, laissez, madame, dit le Hollandais avec une prononciation un peu embarrassée.
— Voilà un brave homme! se dit le jeune cavalier brun, qui était resté neutre jusque-là.
— ... Quand on n’a pas le moyen de payer deux places, continua grossièrement l’homme aux moustaches, on ne prend pas des stalles de diligence, on va en wagon.
— Avez-vous bientôt fini de nous ennuyer? — dit très-haut et très-agressivement le jeune homme brun.
L’homme aux moustaches devint pâle. — La mère de l’enfant était tremblante.
— C’est à moi que vous parlez, monsieur?
— A vous. Vous êtes un impertinent.
L’homme aux moustaches, de très-pâle, devint craj moisi.
— Je vais vous flanquer par la portière! cria-t-il en jurant.
Et il allait porter la main sur le jeune homme, lorsque le Hollandais, sans quitter l’enfant qu’il tenait de son bras droit, saisit de sa large main gauche l’épaule de l’homme aux moustaches, et le fit se rasseoir.
— Lâchez-moi, sacrebleu ! vous me faites mal, dit celui-ci»
— Lâchez-le, allez ! dit le jeune homme brun. — Il n’y a pas de danger!
Et, tirant une carte de sa poche de gilet, il la jeta au nez de son antagoniste, en lui disant :
— Tenez, drôle !
L’homme aux moustaches ramassa la carte qui était tombée à ses genoux.
— Le vicomte Rodolphe de Frenays. . . Nous nous reverrons, monsieur! dit-il, le sourcil menaçant.
— Quand vous voudrez, — si vous voudrez, répondit le jeune homme avec un sourire insolent.
Les deux marchands s’étaient entre regardés. — Ils n’ouvrirent pas la bouche.
Station d’Etampes.
— Si vous voulez descendre et vous rafraîchir, messieurs, —dit un employé en ouvrant la portière, — vous avez dit minutes.
On était arrivé à Étampes ; la moitié du chemin était faite.
L’homme aux moustaches descendit le premier.
— Madame, dit Rodolphe, si vous désirez descendre, je vous demande la permission de vous offrir mon bras.
Un refus poli.
— Et vous, monsieur, descendez-vous ?
— Oui, dit le Hollandais, qui emporta l’enfant.
— Ne vous embarrassez pas de mon fds, monsieur, je vous en prie, dit la mère. Vous êtes mille fois trop bon.
— Il mangera bien un petit gâteau avec moi, n’estce pas, mon — coco? . . . répondit le Hollandais.
La mère insista. — Mais l’enfant s’était cramponné à son amphitryon.
Lorsqu’ils furent descendus de wagon, le digne Yan Coppenaël laissa glisser l’enfant à terre et lui prit la
main.
Rodolphe de Frenays prit sans façon l’autre bras du Hollandais, — et ils se dirigèrent vers le café.
A peine furent-ils assis que le Hollandis tira de sa poche une vaste pipe de porcelaine qu’il alluma avec empressement.
—C’est bon ! dit-il sensuellement à Rodolphe en s’enveloppant d’un nuage de fumée, comme une divinité olympienne, — je n’avais pas fumé depuis ce matin.
• — Pourquoi ne fumiez-vous pas dans le wagon?
— Oh !.. . j’aurais craint d’incommoder quelqu’un.
Rodolphe commençait à trouver son nouvel ami
tout à fait à son gré. Cette douceur, cette honhomie, jointes à une force physique des plus remarquables, le séduisaient. —Rodolphe était d’ailleurs d’un âge et d’un caractère qui s’enthousiasment facilement!
— Demeurez-vous à Orléans ou à Paris? demandat-il au Hollandais.
— A Paris, répondit celui-ci; mais je vais assez souvent à Orléans.
— Si c’est pour quelque affaire dans laquelle je puisse vous être bon à quelque chose, comme vous êtes, je crois, étranger, — et que je vous ai une obligation, ditil en riant, — vous voudrez bien regarder ma famille et moi comme étant à votre disposition.
— Oh ! merci! — dit Yan Coppenaël. — J’aime beaucoup aller en chemin de fer, voilà tout : cela me distrait.
— Nous n’avons pas encore de chemins de fer en Hollande.
— J’étais fou, dit Rodolphe, de ne pas deviner que vous étiez Hollandais. Je vous avais pris pour un Allemand.
Yan Coppenaël ne comprit pas.— Nous devons faire observer, avant d’aller plus loin, qu’il rougit un peu,
— ce qui lui arrivait souvent, comme vous le verrez,— en répondant à l’offre de Rodolphe. Celui-ci, sans trop s’étonner de la singularité du goût du Hollandais, pensa que, pour être si souvent en chemin de fer, il pourrait bien exister un autre motif — qu’on ne lui disait pas. Il se garda d’insister, en homme discret.
L’enfant avait absorbé cependant une corbeille de gâteaux.
Le Hollandais demanda une nouvelle corbeille.
— Vous allez l’étouffer! dit Rodolphe.
— Oh ! non, répondit Van Coppenaël. Il faut que les enfants mangent tant qu’ils veulent, et tout ce qu’ils veulent. Ça les empêche d’être gourmands.
Rodolphe ne voulut pas discuter cette théorie. — Il ne put s’empêcher de sourire intérieurement en se rap-
pelant la réponse qu’on lui avait racontée de feu Katcomb, le traiteur anglais, à quelqu’un qui lui demandait une serviette :
— Vous mangez donc bien salement?
Rodolphe contemplait Van Coppenaël.
Méthode de flûte.
Le garçon de café était occupé auprès des autres voyageurs assez nombreux. La demoiselle qui était au comptoir apporta elle-même les gâteaux.
Elle était, comme beauté, assez insignifiante ; les cheveux blonds, passables; quelques taches de rousseur, le regard doux, l’air modeste ; — une de ces femmes qui, dans toute leur vie, n’auront fait retourner personne dans la rue.
Rodolphe s’aperçut que Van Coppenaël ne la quittait pas du regard. Il avait braqué sur elle ses deux yeux en capote de cabriolet, — et ne perdait pas un de ses mouvements.
— Pourquoi diable regardez-vous donc tant cette pe-
tite ? lui demanda Rodolphe en riant. Elle n’est pourtant pas belle.
Le Hollandais fut sensiblement décontenancé.
— Pardon , si j’exprime aussi naïvement mon opinion sur une personne à laquelle vous paraissez vous intéresser; car je crois...
— Je ne m’intéresse pas, réponditassez flegmatiquement Coppenaëi, — mais depuis deux mois passés que je suis souvent sur cette route, je vois toujours cette demoiselle vêtue de la môme petite robe bleue — et toujours propre.
Rodolphe se mit à rire.
— Il n’y a que vous pour faire attention à ces choseslà, dit-il.
— Mais je crois qu’on monte en wagon. Ne laissons pas partir le convoi sans nous. •
On se leva, — et le Hollandais bourra de gâteaux les poches de l’enfant.
— Où descendez-vous, à Orléans ? demanda Rodolphe en se dirigeant vers le convoi.
— A l’hôtel de la Loire.
— C’est un peu loin. Ma voiture doit m’attendre au débarcadère. Voudrez-vous me faire le plaisir de vous laisser mettre chez vous ?
— Je veux bien, dit Yan Coppenaël pour tout remerciaient.
Lorsque le convoi se fut remis en marche :
— Tiens ! dit le Hollandais, — ce monsieur n’est pas
remonté avec nous.
— Bah ! fit Rodolphe insouciamment.
— Il ne se trouvait peut-être pas à son aise, dit au vicomte un des deux marchands en faisant l’agréable.
— Monsieur, je n’ai pas l’honneur de vous parler, répondit froidement Rodolphe.
Le marchand se tut, — mais définitivement cette fois.
Rodolphe fut un peu fâché de sa réponse dure : — il avait cru voir une petite moue amicale de reproche sur les bonnes grosses lèvres du Hollandais.
Il y eut un temps de silence. Les voyageurs s’isolèrent les uns des autres par la pensée. L’enfant venait de s’endormir dans la stalle désertée par l’homme aux moustaches. — Le monsieur noir contemplait obstinément le pommeau de sa canne en louchant , ses deux yeux et ledit pommeau de canne formant les trois sommets d’un triangle; —les deux marchands songeaient à leurs affaires; —la femme en deuil, à bien des choses;— Rodophe, à rien.
Le Hollandais avait tiré deux fois sa montre. — Il avait l’air d’attendre un moment fixé. — Lorsqu’il l’eut consultée une troisième fois, il la remit dans son gousset,— et ouvrit un petit cahier vert, coupé en forme d’album.
Rodolphe le regardait, rêveur .
Mais il se sentit pris d’une furieuse envie de rire lorsqu’il vit le brave Hollandais, tenant d’une main le petit cahier vert qu’il paraissait étudier scrupuleusement, battre avec une sorte de solennité, de sa main droite, l’index tendu, la mesure à trois temps. Van Coppenaël ne paraissait pas se douter le moins du monde qu’il n’était pas seul; il était d’une gravité, d’un flegme héroïque.
Les efforts que faisait Rodolphe, pour s’empêcher d’éclater, détournèrent un moment l’attention de Van Coppenaël, qui le regarda machinalement.
Rodolphe sentit la nécessité de parler, ne fût-ce que pour dire un mot, afin de dépister le soupçon du Hollandais, — si toutefois celui-ci était capable de soupçonner quelque chose.
— Vous êtes musicien ? dit-il.
— Je joue de la flûte, — - répondit naïvement Van Coppenaël, — et j’étudie tous les jours de quatre à cinq
heures : c’est mon habitude. — Ceci est la méthode de Camus. Elle n’est pas sans mérite.
Et il se remit à ses trois temps.
— Il est superbe ! pensait Rodolphe. Quel succès il aurait dans notre monde, s’il était bien lancé!
L’arrivée.
Cette idée existait déjà depuis un bon moment à l’état d’embryon dans la cervelle de Rodolphe. Il venait de se la formuler, — et il était de ces esprits qui courent de suite à l’exécution.
Au reste, — cela à part, — Yan Coppenaël lui plaisait fort. Cette nature si douce, si franche, si naïve, contrastant par tant de côtés avec la sienne, n’avait pas manqué de le séduire au premier abord. — Yan Coppenaël, de son côté, très-amical généralement, était satisfait des bonnes dispositions que l’élégant et rieur Vicomte avait si manifestement pour lui,
Lorsqu’ils eurent quitté le wagon pour monter dans la calèche de Rodolphe :
— Dites-moi, mon cher monsieur, reprit celui-ci, — je serais très-chagriné de nous quitter aussi vite. Ma mère, chez qui je vais demeurer à deux lieues d’Orléans, — voulez-vous me faire l’amitié de venir dîner chez elle avec moi? vous me ferez vraiment plaisir.
Yan Coppenaël, qui n’avait pas l’habitude des spontanéités, fut surpris — et content aussi — de la proposition de Rodolphe. Mais sa timidité lui faisait redouter une présentation. Il avait, en outre, un autre motif pour ne pas accepter.
— Je vous remercie bien, répondit-il avec une satisfaction visible, mais cela ne se peut. Mon domestique m’attend à l’hôtel.
— Eh bien ? dit Rodolphe.
■ — Il serait inquiet.
Pour le coup, Rodolphe fut tenté de croire à une mauvaise plaisanterie ; mais il n’y avait pas moyen de conserver un instant cette pensée en regardant la ligure du Hollandais.
— Oui, continua celui-ci , cela le surprendrait. —
Mais, ajouta-t-il en faisant un grand effort pour vain-
cre sa fimidité, si madame votre mère ne vous attendait
pas, je vous aurais prié de me faire vous-même l’honneur d’accepter mon dîner.
— J’accepte, dit tout de suite Rodolphe, — à la condition que vous me ferez le même honneur demain.
— Mais, reprit Van Coppenaël, — si cependant madame votre mère .....
— Oh ! ne vous inquiétez pas de cela. On m’attend toujours et on ne m’attend jamais.
Van Coppenaël médita longuement le sens de cette réponse.
Il le cherchait encore lorsque la voiture s’arrêta à la porte de l’hôtel.
Tel maître.
La chambre dans laquelle Rodolphe de Frenays suivit son nouvel amu était une petite salle, comme il s’en trouve dans toutes les auberges de province, haute de plafond et solives en relief, strictement meublée et tendue d’un papier vert-canard, enjolivé d’affreux petits
Chinois en silhouette. Pour toute la tapisserie, couvrîtelle la grande galerie du Louvre, il n’y a que deux Chinois, toujours les mêmes, alternés et répétés à outrance. L’un tient un poisson noir dans une nasse , l’autre un oiseau dans une cage : poisson et oiseau fantastiques. Oiseleur et pêcheur s’avancent symétriquement dans une procession sans fin, et marchent éternellement l’un derrière l’autre sans avoir seulement l’air de s’en douter. — Nous n’avons jamais eu qu’une opinion assez triste de ce peuple vertueux, mais un peu monotone.
Gottlieb, — -c’est Théophile en français, —domestique de Van Coppenaël , fit son entrée.
Rodolphe fut surpris de l’étonnante ressemblance qui existait entre Gottlieb et son maître. On les eût pris pour les deux frères. C’était la même figure pâle et comme soufflée, le même œil de faïence, la même démarche étrusque, la même tournure d’hippopotame mâtiné d’ours blanc. Seulement Gottlieb-était un peu plus petit que son maître, — et chez lui, chose pourtant difficile, les côtés hollandais de Van Coppenaël étaient encore exagérés. La lymphe était portée à sa plus lourde expression. C’était comme la charge d’un remarquable original
Ajoutez que ces deux ménechmes étaient vêtus de l’a même façon.
... Le même air, le même habit de lin, — à ceci près que Van Coppenaël avait une casquette et Gottlieb un chapeau, — qu’entre parenthèse il gardait à vie sur sa tête. — On avait cru longtemps dans les cuisines de l’hôtel de la Loire qu’il couchait avec.
Gottlieb promena lentement son regard sur la vaste personne de Van Coppenaël, et, certain que rien ne s’était dérangé, il attendit des ordres.
— Fais-nous donner à manger, lui dit Van Coppenaël en hollandais.
— Oui, répliqua Gottlieb pour toute réponse.
Et il sortit.
Rodolphe regardait deux grandes cages placées l’une sur l’autre dans un coin de la chambre, et qui contenaient chacune une soixantaine de variétés de canaris.
— En votre absence on a mis un oiseleur chez vous, dit-il gaiement.
— Non, répondit Van Coppenaël, ces oiseaux sont à moi, et j’ai loué cette chambre au mois.
— Je croyais que vous habitiez Paris.
— C’est vrai; mais je suis presque aussi souventici. — ■ Oh ! à Paris, ajouta-t-il, j’ai bien plus d’oiseaux qu’ici.
— Est-ce que vous les avez apportés de Hollande? demanda Rodolphe.
— Oui, répondit naturellement Van Coppenael. J’en ai emmenç quelques-uns — J’ai une belle collection de canaris à Leyde.
Il n’y avait plus à s’étonner de rien, Rodolphe se taisait, — et admirait.
Cependant Gottlieb, aidé d’un domestique de l’hôtel, avait dressé le couvert. Pendant qu’il complétait ses dernières dispositions. Van Coppenael sortit un moment de la chambre.
— Vous paraissez avoir un excellent maître? lui dit Rodolphe.
Après avoir pris amplement le temps de comprendre la question :
—Ah ! oui, monsieur, répondit Gottlieb d’un ton de componction ; ma mère l’a nourri. Mon maître est un homme bien honorable et bon; — et savant! On lui écrit de partout pour le consulter, et il n’y a pas un professeur à Leyde qui ne le salue quand il passe dans la rue. — Ah ! ajouta le brave Gottlieb, avec un soupir admiratif, — c’est un homme qui a bien de l’esprit !...
La timbale de Van Goppenaël.
Van Coppenaël rentrait. — Il s’assit immédiatement devant la table et arbora sa serviette à la boutonnière de sa houppelande grise.
Rodolphe se dépouilla de son twed élégant, renversa gracieusement le collet de son habit, passa la main dans sa chevelure, releva ses manchettes, — et s’assit.
Van Coppenaël, qui avait servi son hôte, attaquait une seconde fois le potage. — Rodolphe se hâta pour n’être pas distancé.
Malgré son appétit de chasseur, il ne pouvait s’empêcher d’admirer de temps à autre la puissance déployée par son antagoniste. Van Coppenaël ne quittait la fourchette que pour remplir une vaste et lourde timbale d’argent ornée d’armes gravées, qu’il vidait sans sourciller. — Il réhabilitait la rasade.
Ce qui fit naître dans l’esprit de Rodolphe une idée qui lui parut féconde, bien que l’essai qu’il en fit dût bientôt lui en démontrer la témérité : — il résolut de
voir quelle était la physionomie d’un Hollandais gris.
— Buvons, dit-il gaiement.— Et il se fit mettre à côté de lui quelques bouteilles de vins différents. — Il commença l’attaque en comblant la timbale de Van Coppenaël, — qui ne s’en émut pas.
— Ah çà ! dit Rodolphe, je vous demande pardon de ce que mon opinion peut avoir de défavorable pour votre pays, mais il me semble que vous devez terriblement vous ennuyer en Hollande!
—Pourquoi? demanda Van Coppenaël.
Gottlieb, aux paroles de Rodolphe, était resté stupéfait.
— Je ne sais pas, répondit Rodolphe en versant à boire, je me suis toujous figuré cela. On dit que votre pays est au milieu de l’eau, que les maisons sont en briques et qu’il pleut toujours. Dans mon enfance, j’allais chez une vieille tante de ma mère, auprès de Bayeux, dans un château bâti en briques et entouré de grands fossés pleins d’eau. Je ne peux pas vous dire combien je m’ennuyais dans ce maudit château. C’était d’un triste !... Eh bien ! je ne sais pourquoi je me suis toujours fait de la Hollande la même idée que du château de ma tante.
Van Coppenaël sourit, et échangea un regard avec Gottlieb.
— On est bien partout, dit-il, et en Hollande comme ailleurs. Pour mon compte, je vous dirai que voilà trois mois que je suis à Paris et que je ne m’y amuse pas beaucoup.
—-Bail! dit Rodolphe, c’est que vous ne savez pas vous y prendre. Connaissez -vous un peu de monde?
— J’avais ici, l’année dernière , un compatriote qui m’avait fortement engagé à venir. Comme j’ai mis quelque temps à me décider, je ne l’ai plus trouvé. — Il a cru me faire plaisir en m’adressant à des amis qu’il avait laissés à Paris, des jeunes gens, des étudiants, vous savez, — de bons garçons si vous voulez, qui s’amusent à leur manière; mais, moi, cette vie-là ne me va pas : des plaisirs exagérés, du bruit, des querelles...
— Ce n’est pas cela qui doit vous inquiéter beaucoup d’après ce que j’ai vu aujourd’hui ; — quand on est doué d’un poignet comme le vôtre.
— Je n’aime pas, répondit tranquillement Yan Coppenaël.
— Pourquoi? reprit Rodolphe en versant toujours, — Yan Coppenaël toujours buvant, — pourquoi n’avezvous pas essayé d’aller dans le monde?
— Je l’ai fait, monsieur, on m’a présenté dans deux ou trois maisons. Mais je n’y étais pas beaucoup plus à mon aise. La conversation dans le monde repose sur beaucoup de choses à peu près inintelligibles pour un étranger. — J’avais d’abord le salon de notre ambassade; mais là encore je ne me trouvais pas assez — en famille. — Et puis, ajouta-t-il en baissant les yeux, je suis un peu timide.
— Mais, reprit Rodolphe souriant, le spectacle, les concerts, puisque vous ôtes musicien, l’Opéra. . .
— Oh ! l’Opéra! — oui, j’y suis allé souvent, — dans les concerts aussi. — Mais quand on est toujours seul...
Ici, Van Coppenaël soupira.
—Et c’est pour votre plaisir que vous êtes venu à Paris?
— Pour mon plaisir, — c’est-à-dire pour voir, pour — voyager. Et puis. . .
Van Coppenaël resta rêveur. La phrase demeura suspendue.
Rodolphe crut voir là un symptôme, et versa à coups redoublés. — Le Hollandais restait au pair et buvait dru.
La conversation continua ainsi. Rodolphe la soutenait quand son partenaire la laisser tomber. Il voulai être très-adroit et ne pas laisser à l’ennemi le temps de se reconnaître.
Un dicton hollandais.
Le seul inconvénient, c’est que, pour engager son hôte à boire, il fallait donner l’exemple. Rodolphe n’était pas homme à voler une victoire ; il ne trichait pas et absorbait avec loyauté deux fois le contenu de son verre, quand Yan Coppenaël avait fait le vide dans sa timbale.
Ses idées commençaient à se confondre. Il n’était pas de force, quoique Goltlieb fût assez content de lui — pour un Français. Sa gaieté devenait peu à peu plus expansive et plus bruyante. Van Coppenaël était digne et grave comme s’il avait été en train de commenter le dialogue de Platon sur l’âme.
— Holà ! monsieur de la Hollande, dit Rodolphe, vous ne buvez plus !
— Pardonnez-moi, monsieur, répondit Van Coppenaël, — à votre santé !
Gottlieb servit le café,— et plaça sur la table un vaste porte-liqueurs, qui ressemblait tout à la fois à une étagère et à un reposoir. — Il y avait de quoi mettre à pied un escadron de lanciers.
vous me ferez l’honneur de goûter de ceci, — dit Van Coppenaël en s’emparant du plus vaste flacon. C’est du genièvre de mon pays.
-Très-bien, très-bien, répondit Rodolphe, — qui se grisait à vue d’œil. Voilà qui est bon !
— Tiens, Gottlieb, dit Van Coppenaël en donnant à son domestique un verre plein de la précieuse liqueur.
— Buvez ceci, mon cher Gottlieb, disait Rodolphe.— Buvez-le, mon ami, — je vous parle dans votre propre intérêt. — Oh ! oh ! qu’est ceci ? J’ai des fourmis dans les oreilles !
— Le genièvre échauffe un peu, dit gravement Van Coppenaël.
— Derechef, mon cher Van, derechef, if y ou please, criait Rodolphe... Pouah! — Je me suis trompé de verre, — j’ai bu du Bordeaux. . . le méchant vin ! — Ah ! à la bonne heure,! '
— A votre santé, répéta le Hollandais.
— Oui, mon cher Van, à votre bonne petite santé! 11 faut vous ménager, mon ami,— et bien vous couvrir!...
— Je n’ai pas froid, répondit très-sérieusement Van Coppenaël.
— C’est ce que je dis. — Gottlieb, imitez-vous le cri de tous les animaux ?
jpapfë : : MHÉBgî
— Je ne les connais pas tous, monsieur, — et je ne sais pas imiter le cri de ceux que je connais.
— Ah ! — c’est pourtant bien facile. — A boire 1
— Voulez-vous autre chose que du genièvre?
— Non pas, s’il vous plaît, mon digne et respectable ami. — Vous aviez raison et j’avais tort : la Hollande est un joli pays, et les habitants en sont agréables... Van, dites-moi, mon bon : — buvons à l’union de la France avec la Hollande !
— Bien volontiers.
Rodolphe voulut toaster debout, — mais il ne put se lever qu’à demi et il retomba sur son siège, où il resta l’œil fixe et engourdi...
— Je crois que M. le Français voit sept au lieu de deux, dit en rappelant un proverbe national Gottlieb à son maître.
— Fais préparer une chambre, dit Van Coppenaël sans s’émouvoir.
Rodolphe ne s’aperçut pas que Gottlieb venait de sortir, mais il lui sembla voir vaguement — comme à travers la gaze des féeries au théâtre, dans les scènes de miroir magique, — Van Coppenaël qui vidait lentement le restant de la fiole de genièvre dans sa vaste timbale, et qui le dégustait avec majesté.
Puis Rodolphe s’endormit d’un sommeil de plomb. Gottlieb l’enleva comme un verre vide — et le mit au lit.
Confidences.
Rodolphe se leva tard le lendemain. Encore appesanti par son incontinence de la veille, il ouvrit sa fenêtre et fuma un cigarre, les deux coudes sur la barre d’appui.
Cette fenêtre s’ouvrait sur la cour de l’hôtel, et Rodolphe reconnut en face de lui et à l’étage inférieur la chambre de son ami le Hollandais.
Van Coppenaël examinait, immobile, ses canaris. Après quelques minutes de contemplation, il alla lentement s’étendre sur un fauteuil en velours d’Utrecht, et se mit à bâiller démesurément.
Rodolphe descendit auprès de lui et s'excusa d’avoir si brusquement faussé compagnie la veille au soir. — Van Coppenaël ne voulut pas entendre parler d’excuses :
il connaissait son genièvre et trouvait l’accident de Rodolphe tout naturel.
Le tête-à-tête du dîner avait beaucoup fait pour l’intimité des deux nouveaux amis. Rodolphe, enthousiaste dès le premier moment de la charmante bonhomie du Hollandais, l’appréciait mieux à mesure qu’il le connaissait davantage. — Van Coppenaël, de son côté, également jeune de caractère, bien qu’il ne se livrât pas aussi vite, était charmé des manières aisées, de la joyeuse humeur et de l’affabilité de son compagnon. Rodolphe résumait en effet mieux qu’aucun autre le type que les étrangers appellent le type français. — Tous deux étaient donc dans les meilleures dispositions de réciproque sympathie.
— Il est midi, dit Rodolphe, si vous êtes prêt, nous serons arrivés dans une heure chez ma mère.
Van Coppenaël voulut en vain se faire rendre sa parole. Il tremblait d’avance à l’idée de se présenter en habit noir, surtout dans une maison inconnue. Mais il dut s’exécuter, il avait promis.
— Je tiens d’autant plus à vous emmener, dit le vicomte, que vous avez, je crois, besoin de distraction. Je vous regardais tout à l’heure de ma fenêtre, vous paraissiez vous ennuyer.
Van Coppenaël fit un mouvement et regarda Rodolphe. — Celui-ci avait mis le doigt sur la plaie.
— Oui, dit le Hollandais, — je m’ennuie... — Je suis toujours seul, voyez-vous! ajouta-t-il péniblement.
Rodolphe lui prit la main.
— Montons en voiture, dit-il, nous causerons. '
Lorsqu’ils furent en route, Rodolphe chercha à mettre
le bon Hollandais à l’aise et à amener un épanchement dont celui-ci paraissait avoir besoin.
— Je ne suis pas heureux, dit Van Coppenaël, et je vous le dirai, bien que je vous connaisse à peine, — mais jamais personne ne m’a inspiré plus de confiance. — C’est parce que je n’ai pas de famille, pas d’intérieur. Ma mère elle-même, Dieu me garde de me plaindre d’.elle! me laisse seul, et... — voyez-vous, monsieur Rodolphe, il faut qu’arrivé à un certain âge, quelque bon fils que l’on soit, une loi d’en haut nous ordonne de chercher le bonheur ailleurs que dans la famille. — Nous avons usé en grandissant tout ce que les parents pouvaient nous donner et il nous faut des aliments nouveaux. Les parents ne comprennent pas cela. — J’étais encore enfant lorsque nous avons perdu mon père. Ma mère est la meilleure des femmes, bien respectable et bien digne d’être aimée ; mais le veuvage lui a donné quelque chose
d’entier dans le caractère. A mesure que j’avançais en âge et que j’avais de plus en plus besoin d’être soutenu par une affection bien intime, bien curieuse, bien... confidente, je me suis trouvé chaque jour plus seul. J’ai même cru voir de la méfiance autour de moi. Alors je me suis tout à fait concentré. Ma mère a pris en même temps peu à peu l’habitude de certaines petites exigences que je respecte beaucoup, mais dont il est parfois difficile de s’accommoder. Tenez, par exemple, vous voilà, vous : on vous attend chez votre mère hier, et vous arrivez aujourd’hui. — Eh bien! ma mère ne m’aurait jamais pardonné cela.— Cependant je n’aurais certainement pas fait plus de mal que vous. Après cela, je me suis dit souvent que c’était peut-être ma^faute, que 1 ardeur de la jeunesse...
— Vous êtes un excellent garçon, dit Rodolphe affectueusement, — mais en ne pouvant s’empêcher de rire à l’idée de la fougue de Van Coppcnaël; — et il faut avoir un diable de caractère pour ne pas s’accorder avec vous.
Au regard étonné et à la fois mécontent que lui décocha Van Coppenaël, ou plutôt que Van Coppenaël ouvrit sur lui,— Rodolphe comprit que par une parole peu mesurée il venait de blesser chez son ami un endroit dé-
licat. Et comme le sentiment auquel il s’était heurté était noble et respectable, il comprit le besoin de s’excuser.
Le nuage passa vite, — et Rodolphe se promit de s’observer.
-—Mais, dit-il, quel âge avez-vous?
— J’ai vingt-quatre ans, répondit Yan Coppenaël. Vous m’auriez donné davantage, n’est-ce pas? c’est ce que tout le monde me dit. Que voulez-vous! je suis comme cela.
Ce disant, Yan Coppenaël laissait aller au balancement de la voiture sa carrure et promenait un regard embarrassé sur l’énorme jambe qui lui servait d’arcboutant.
— Permettez, lui dit Rodolphe, je ne sais si c’est la
même chose en Hollande, mais en France nous sommes majeurs à vingt et un ans.
— En Hollande aussi, murmura Van Coppenaël.
— Eh bien! alors, qui vous empêche, tout en restant dans les meilleurs termes vis-à-vis de madame votre mère, de vous créer à part elle cet intérieur dont vous avez besoin?
Laisser ma mère seule ! dit le Hollandais avec une sorte d’effroi, c’est impossible !
Après un moment de silence....
J’ai essayé un moment, reprit-il ; un oncle qui m’aime beaucoup, et à qui je dis tout, m’a conseillé de voyager, — me disant : En revenant dans six mois, un an, tu seras un autre homme. Ta vie changera donc nécessairement. — -J’ai été en Russie, — et, à peine arrivé,
— j’ai été forcé de partir une seconde fois. — Je suis venu en France.
— Mais, dit Rodolphe avec une petite pointe de gaieté, vous ne pouvez pourtant pas passer votre vie sur les routes et continuer le Juif errant. Il faut vivre aussi un peu chez soi. Ne croyez pas que je traite légèrement vos scrupules, ils sont très -honorables. Mais il est des choses qu’une mère doit comprendre. J’ai vingt-sept ans, moi qui tout à l’heure vous croyais mon aîné, eh bien ! voici quatre ans que j’ai fait l’éducation de ma mère ; votre grand tort, mon ami, est de n’avoir pas commencé celle de la vôtre.
— Je ne cesserai d’être le fils de ma mère que lorsque je serai marié, dit profondément le Hollandais.
— Au fait, exclama le vicomte, c’est un moyen. Mais diable ! à votre âge , •— il est violent. — A votre place , j’aimerais mieux une bonne et nette explication qui mettrait toutes choses à leur place.
— Un mariage, disait Van Coppenaëlun peu absorbé,
i32 QUAND J'ÉTAIS ÉTUDIANT.
voilà le seul moyen. J’y ai bien réfléchi. — Seulement,
c’est-là... c’est... c’est le difficile!
— Pourquoi difficile?
— Oh!... fit Van Coppenaël avec une sorte de pudeur enfantine.
— Je ne vous comprends pas. — Ce n’est pas moi qui vous engagerai au mariage. Le mariage est une potion qu’il ne faut administrer qu’aux malades à l’extrémité. L’amour sérieux n’est pas mon fait. — Quelqu’un a dit que cet amour-là n’est que le roman du cœur : c’est le plaisir qui en est l’histoire. Ce quelqu’un-làa eu raison. A votre place, j’aimerais mieux voyager encore dix ans. Mais, du moment que c’est là votre idée fixe, je ne vois pas où vous trouveriez des difficultés. Vous êtes jeune; — d’après ce que je puis savoir de votre manière de vivre, vous avez de la fortune...
— Je suis/riche.
— ... Jeune, riche; — noble?...
Van Coppenaël consentit à cette clause par son silence.
— Jeune, riche, noble, poursuivit Rodolphe; mais je vous garantis marié en huit jours quand vous voudrez !
— Oh ! oh ! dit pudiquement Van Coppenaël.
— Mais c’est évident !
Je me connais bien ; je n’ai pas d’esprit, pas du brillant.
— Vous avez ceni fois mieux.
— Je ne suis pas — bien beau !
■ ^us avez une taille magnifique. Et puis un homme est toujours assez beau.
— Ce n’est peut-être pas vrai, et ce sont les mamans qui ont des garçons laids qui ont inventé ça pour se consoler... Surtout pour vos Françaises...
Au fait, pourquoi ne pas vous marier en Hollande?
— En Hollande, répondit tranquillement Van Coppenaël, ma mère connaîtra la femme que j’épouserai, et nous serons deux enfants au lieu d’un. Au lieu que si je me marie en pays étranger, je reviens avec une femme que ma mère ne connaît pas. Ce qu’on ne connaît pas impose toujours. Je suis alors le mari de ma femme. — Vous devez trouver tout cela très-puéril ; mais il y a dans ma position une foule de petites nuances que vous ne pouvez pas comprendre et que je puis encore moins vous expliquer.
— Du Machiavel pur, dit le vicomte. — Au reste, il vous est vingt fois plus facile de vous marier ici que dans votre pays.
— Oh !... fit Van Coppenaël.
— Sans doute.
— Vous plaisantez?
— Je ne plaisante pas.
— Mais la raison?
— Parce que vous êtes étranger.
Van Coppenaël se mit à rire bruyamment.
— C’est fort sérieux, dit Rodolphe. — Et les cartes de visite! — Ah! mon cher, vous ne savez pas la valeur d’un nom étranger sur l’esprit d’une femme quand il s’agit de mariage et quand ce nom est noble. En France !... — mais il y a en France mille femmes qui ne se soucieraient que très-modestement de s’appeler la vicomtesse de Frenays...
(Ici le Hollandais crut l’occasion favorable pour adresser un compliment à son ami, mais toute sa bonne volonté avorta dans son exclamation habituelle:— Oh !...)
—...Oui, mon ami, poursuivit Rodolphe; etcelaparce qu’il n’y a nulle différence à s’appeler la vicomtesse de Frenays, la vicomtesse de Marseuilles, ou la vicomtesse de Rastignac; mais s’appeler madame la baronne Van Coppenaël , porter le lion hollandais dans ses armes, voir son nom inscrit au livre d’or de la grandesse hollandaise, c’est bi en autre chose 1
Proposition.
...Voulez-vous accepter une proposition? continua Rodolphe. — Notre connaissance est véritablement de trop fraîche date pour que l’offre que je vais vous faire soit acceptable dès à présent; mais que nos relations durent, ce que j’espère bien, jusqu’à l’hiver prochain, je vous présente dans la société de Paris, que vous avez le tort de ne pas. connaître encore; vous me faites votre fondé de pouvoirs...
— Non, dit Van Coppenaël, je pars dans deux mois.
— Pourquoi deux mois ?
— Je ne sais pas ; mais je pars dans deux mois.
— Nous causerons de cette question-là; mais laissezmoi finir. —Vous me faites connaître le chiffre de votre fortune, l’importance de vos titres et les privilèges qui en relèvent, puisque vous êtes assez heureux là-bas, dit-on, pour avoir des privilèges; — et en moins d’un mois, je vous marie.
— Mais, mon cher, c’est impossible!
— Et puis, est-ce que des jeunes gens comme nous ne se marient pas quand ils veulent?
— Oh!...
— Quoi?
— Quand ils veulent!...
— Sans doute.
— Pourquoi ?
— Parce que.
— Ah !.. .
Ici, Van Coppenaël, très -évidemment préoccupé, bourra machinalement sa pipe.
— Je vais vous donner du feu, lui dit Rodolphe. Vous avez le temps de fumer jusqu’au château.
— Non, répondit Van Coppenaël, — c’était sans y penser. . .
Et il remit l’instrument dans sa poche.
— Voyons, reprit Rodolphe, acceptez donc ma proposition. Je suis votre ami, que diable! car vous me convenez beaucoup. Et puis nous aurons ma mère qui nous aidera. — Quelle fortune attendez-vous de votre femme ?
Van Coppenaël ne répondit pas. Il tira de nouveau de sa poche sa pipe et un briquet portatif. — Ce qui le
préoccupait, c’était de dépouiller la question du prestige inouï pour lui dont son ami la colorait, pour la ramener au modeste point de vue où lui , Yan Coppenaël , la plaçait.
Cette mise en scène de blasons, de millions et de robes à queue effarouchait singulièrement sa timidité native.
Après s’être donné le temps de la réflexion en allumant lentement et maladroitement sa pipe :
— Ce n’est pas cela, dit-il; — je ne pense pas à épouser une femme riche, ni une femme noble. . .
— Comment! dit Rodolphe assez surpris; — mais encore, mon ami, faut-il se marier convenablement, d’une manière conforme à votre rang et à votre fortune.
— Non, monsieur, j’ai réfléchi;— je ne suis pas comme vous, moi, — continua le Hollandais d’une voix évidemment attendrie, — non, ne me parlez pas, j’ai réfléchi. — Je ne me marie pas pour m’enrichir, puisque je ne pourrai pas parvenir, moi marié, à dépenser mes revenus -quant à la noblesse, je suis assez noble pour ne pas craindre une mésalliance. Mon grand’père, qui était grand du royaume, a épousé une bourgeoise; mon père l’a imité; je ne vois pas pourquoi je ne ferais pas comme eux.
— Mais, dit Rodolphe un peu à boift d’arguments, —si vous choisissez votre femme dans une classe. . . inférieure, quel accueil recevra-t-elle de madame votre mère ?
— Quant à cela , répondit Van Coppenaël avec une énergie qui surprit Rodolphe, un parti une fois pris, j’ai ma volonté, qu’on respectera. — Et si je me suis trompé, ajouta-t-il. plus doucement et non sans quelque amertume, si cette manière de voir les choses me doit rendre malheureux un jour, à moi n’en aura pas été la faute.
— Vous êtes un brave garçon! lui dit Rodolphe avec émotion en lui serrant la main, — et je voudrais avoir une sœur pour vous la donner.
Le nouveau Monde.
Van Coppenaël reçut le meilleur accueil chez madame de Frenays. Chose nouvelle pour lui, — et dont il eut la noire ingratitude de ne pas tenir assez compte à l’intel-
ligente et habile bonté de la mère de Rodolphe, il fut à son: aise tout de suite. — Il crut que cela était venu tout seul.
À table , il put causer. — Dès que les hommes de cette valeur peuvent parler et se faire comprendre, ils montent à la place qui leur appartient. Yan Coppenaël parla bien, — et beaucoup !
Et pourtant il y avait là, autour de lui, sept ou huit visages inconnus, — parmi lesquels deux jeunes pensionnaires à peine émancipées.
L’une de ces deux jeunes personnes était la cousine germaine de Rodolphe, qui l’aimait beaucoup.
Elle était orpheline, riche et sous la tutelle de sa tante madame de Frenays.
Vous pensez déjà à Yan Coppenaël, peut-être, et vous flairez un mariage.
Nous verrons.
Tout le monde fut encore plus enchanté de Van Coppenaël qu’il ne le fut lui-même. — - Rodolphe avait trouvé un moment pour prendre sa mère à part et lui parler de l’hôte qu’il lui amenait.
Le succès de Van Coppenaël fut tel que Rodolphe, par moment* aurait pu être jaloux de son Hollandais.
Dès ce moment Van Coppenaël fut introduit dans
la famille sur le pied de l’intimité, et les relations devinrent chaque jour plus fréquentes et plus complètes.
Madame de Frenays était enchantée de voir un ami de son fils dans un homme tel que Yan Coppenaël. Juliette, la petite cousine, ne parlait que d’après lui. Les domestiques même subissaient la fascination.
Grâce au talisman de son maître, Gottlieb fut reçu à bras ouverts dans l’antichambre.
Van Coppenaël, par cette maison, eut son entrée dans les salons les mieux posés, lorsque la fin de la saison ramena le monde à Paris. Ainsi que Rodolphe l’avait su prédire, Van Coppenaël fit fureur : on se l’arrachait. — Nous devons dire que le premier moment passé de surprise et de satisfaction, il accepta plutôt qu’il ne sollicita ces faveurs. Rodolphe, qui avait lié avec lui une amitié solide, voyait avec chagrin qu’il manquait quelque chose au bon Hollandais. Mais, de peur de raviver une plaie passée à l’état chronique, il évitait avec soin tout ce qui pouvait amener la conversation sur ce côté de l’âme de son ami, côté qui restait non éclairé, sombre. Yan Coppenaël non plus n’était pas pressé d’exposer ses blessures à l’air.
Le temps se passait. Le délai que Van Coppenaël avait fixé pour son départ de Paris, délai que Rodolphe
L'INDIENNE BLEUE. Ul
avait à peu près oublié , parce que Yan Coppenaël ne répétait jamais une chose déjà dite, ce délai arrivait à son terme.
Van Coppenaël menait toujours à peu près la même vie, rendait ses visites à ses canaris d’Orléans à Paris et de Paris à Orléans, allait dans le monde, voyait souvent Rodolphe, — et s’en tenait là.
Cousin et Cousine.
Un matin Van Coppenaël reçut la visite de Rodolphe.
— Vous êtes bien matinal, il n’est pas huit heures, lui dit- en riant le Hollandais, déjà levé depuis deux heures qu’il avait consacrées à sa volière.
— Mon cher Coppenaël, Gottlieb m’a dit hier que vous partiez dans trois semaines, et je voulais vous parler... Mais, avant tout , partez-vous toujours dans trois semaines?
— Oui, répondit le Hollandais.
— Et votre mariage?
Van Coppenaëi prit son balancement habituel lorsqu'il était embarrassé.
— Ma foi... je ne sais pas... dit-il.
— Vous m’avez dit que vous étiez bien résolu à ne pas partir sans avoir terminé. Vous avez donc changé d’avis?
— Non.
— Non ? — Ah ça, mon bon ami , vous êtes prodigieux : Non ? — Et si vous partez ?
*— Cela ne fait rien.
Rodolphe se mit à rire.
— Qu’on y comprenne quelque chose ! dit-il.
Puis il reprit plus sérieusement.
— Pourquoi n’épouseriez-vouspasma cousine?
Van Coppenaëi devint rouge comme le feu :
-—Oh ! oh ! fit-il.
— Voulez-vous? dit Rodolphe.
— Oh ! oh ! répéta le Hollandais en se dandinant et de plus en plus embarrassé. — Est-ce que mademoiselle de Fargues voudrait un mari comme moi ?
— Pourquoi non ? — Si je me chargeais de tout arranger?...
Vous voulez plaisanter, mon cher de Frenays.
— - Pas le moins du monde.
— Ah ! ■ — dit Van Coppenaël avec un soupir comique, — c’est une bien charmante demoiselle ; — un peu gaie, un peu moqueuse, — mais pleine de qualités et — bien jolie. — Celui qui lui plaira sera bien heureux !
— Qui vous empêche d’être cet homme-là?
— Cela n’est pas possible. — Est-ce que mademoiselle de Fargues pourrait jamais m’aimer? ce serait ridicule.
— Vous êtes trop modeste, Coppenaël. — Dites-moi seulement oui, — et laissez-moi faire...
— Cessons cette plaisanterie, dit gravement Van Coppenaël.
— Vous m’impatientez presque, dit Rodolphe. Estce que je n’ai pas l’air convenablement sérieux ? — Pourquoi refusez-vous la main de ma cousine?
Le Hollandais ne répondit rien.
— Au moins, dit Rodolphe, retardez votre départ.
— Je ne peux pas.
— Voyons, reprit Rodolphe, finissons-en. — Coppenaël, vous êtes un loyal et excellent garçon, que j’ai eu le bonheur d’apprécier tout de suite. On peut avec vous parler à cœur ouvert. C’est ce que je vais faire. — Je ne crois pas maintenant avoir besoin de vous dire que je ne
i 44 QUAND J’ETAIS ÉTUDIANT.
me permettrais en aucun cas de vous tourmenter avec une plaisanterie inconvenante. — C’est ma cousine ellemême qui m’envoie vers vous.
Van Coppenaël se dandina avec une sorte de fureur. On eut dit le tangage d’un vaisseau de première classe par un gros temps. De sa vie il n’avait été aussi mal à son aise.
Rodolphe continua :
— Vous avez eu le temps de connaître Juliette; je ne vous parlerai pas de sa fortune ni de ce qu’on appelle dans le monde ses espérances, vilain mot selon moi. — Elle est un peu moins riche que vous, quoique sans disproportion. Vous m’avez dit, d’ailleurs, que cette question-là n’était rien pour vous.
— Oui, dit le Hollandais pour parler.
— Je dois ajouter, pour expliquer en ce moment ma démarche auprès de vous, que ma cousine n’est pas en quête d’un mari.
— Oh ! lit Van Coppenaël avec une sorte d’indignation.
— Elle a refusé déjà de brillants partis, — brillants non-seulement par la position et l’état dans le monde de ceux qui demandaient sa main, mais encore par le côté individuel et personnel des prétendants : —Jules d’Alègre, Ludovic d’Oss, que vous connaissez, sont assuré-
ment de beaux cavaliers, que toute femme serait fière de présenter pour mari. — Tenez, le baron Laure, que vous avez vu avant-hier chez ma tante, a échoué aussi, et il ne veut pourtant pas encore se retirer...
— Je le crois bien ! soupira Van Coppenaël.
— Ma cousine, poursuivit Rodolphe, sous un air de légèreté et peut-être un peu de coquetterie, cache un cœur excellent et droit. Elle est profondément intelligente, ce qui manque à bien des femmes. C’est dire qu’elle devait vous aimer. — Voulez-vous l’épouser?
Parti pris.
Il y eut un long silence. — Van Coppenaël, très-rouge, toussait, crachait, se mouchait. Il fallait à la fin cependant répondre, — - ce qu’il fit avec de grandes difficultés, en cherchant ses mots, — et souvent en ne les trouvant pas.
— Vous comprendrez certaines — • choses — que je
ne pourrai pas vous dire, balbutia -il, n’est-ce pas, mon cher monsieur Rodolphe. — D’abord, le bonheur qu’il y aurait — pour moi — à me — rapprocher de vous davantage — par — les liens de la famille. — Car vous êtes certainement un — bien gentil, — bien — aimable...
— Bon ! bon ! allez toujours.
— Je dois aussi vous — témoigner — combien je suis honoré et — satisfait ; — non, ce n’est pas cela 1 — cependant si, je suis....
— Bien ! bien ! au fait.
— Vous autres Français, vous comprenez les phrases avant qu’elles soient finies. Je n’ai jamais pu m’expliquer cela. — Voyez-vous, mon cher Rodolphe, — votre cousine ne peut pas m’aimer.
— Mais...
— Laisez-moi parler, si vous voulez bien ; autrement, je n’en viendrai pas à bout. — Mademoiselle Juliette est une personne bien — adorable : — Oui, c’est cela, — adorable ; — mais elle est — plus que Française, — elle est Parisienne. — Oh! je sais bien ce qui me manque, allez ! elle ne peut pas m’aimer.
Rodolphe voulut parler.
— Non ! dit Van Coppenaël. Je peux bien croire que
sous mon — enveloppe ■ — hollandaise, — ■ sous ma lourderie, — elle a vu en moi un homme qui n’est pas méchant — et qui mérite peut-être quelque estime ; — mais de là à aimer!...
— Mais elle vous aime ! elle vous aime, vous dis-je ! — Elle me l’a dit, et je m’y connais peut-être!
— Eh bien ! mon cher Rodolphe, laissez-moi vous dire mon dernier mot. — Mademoiselle votre cousine, qui veut bien aujourd’hui — m’honorer de quelque estime, n’aurait pas plutôt vécu avec moi un an...
— Allons donc !
— Mettons deux ans, cinq ans, si vous le voulez, — qu’elle verrait bien que je n’ai rien de ce qu’il faut pour plaire à une personne aussi — charmante qu’elle. Je n’épouserai pas une femme que je pourrai un jour rendre malheureuse. — Je ne vivrais pas un jour avec cette crainte-là !... — Maintenant croyez bien, soyez bien persuadé, mon cher Rodolphe, mon ami, que je voudrais pour tout au monde que — que les choses fussent autrement, — ■ car votre cousine est si... — - Oli ! dit-il en s’animant, je l’aurais bien aimée!...
Et le digne Hollandais, tout confus de cette grosse indiscrétion, se tut subitement.
Puis il prit très-vivement la main de Rodolphe :
pgggalfê
— Oh! mon bon ami, dit-il, le regard très-inquiet, n’allez pas m’en vouloir, au moins...
— Vous êtes trop honnête homme, mon cher Coppenaël, dit Rodolphe en lui serrant cordialement la main. Mais je vous avoue que je vois tout autrement que vous et que je renoncerai difficilement à l’idée de ce mariage. — Si Juliette apprend les motifs qui vous font refuser sa main, elle ne vous en aimera que mieux. Sotte commission dont j’ai été me charger là ! Il faudra que je cherche un prétexte. — Je dirai que vous êtes engagé ailleurs... — Mais, là, voyons : réfléchissez, prenez deux jours...
— Oh ! dit le Hollandais, j’ai bien réfléchi, — je veux partir...
— Allons, puisque vous le voulez ! — Mais maman Coppenaël?
Ici, Van Coppenaël respira plus difficilement. — Il rougit à plusieurs reprises et fit quelques pas dans sa chambre. — Rodolphe pressentit une confidence d’un accouchement laborieux.
— Coppenaël ! vous avez quelque chose à me dire?
XYI
Le fin mot.
Le Hollandais s’arrêta devant lui, — et, croisant ses .bras, — qui le gênaient fort :
— Eh bien ! oui, — dit-il, — et si vous n’étiez pas venu ce matin, je serais allé chez vous. Je voulais d’abord vous écrire, — et j’avais même commencé. — Mais cela vaudra mieux.
— Voyons.
— Dans mon pays, on n’emploie qu’un mot pour dire une chose importante. — Je désire que vous me rendiez un grand service.
— Je suis tout à vous, dit Rodolphe, enchanté de pouvoir, pour la première fois, être vraiment utile à son ami.
— Vous allez me trouver bien ridicule, j’en suis sûr, — et pourtant, si vous ne me faites aucune représentation, je vous en saurai gré.
Rodolphe répondit par un geste.
— Il faut que je parte. J’ai écrit pour annoncer mon
retour, et on serait inquiet. D’ailleurs, j’ai arrêté dans mon esprit de ne pas rester plus longtemps ainsi. C’est un terme fatal, — comme vous dites, — que je me suis assigné. Je vous ai expliqué les motifs qui m’ont fait prendre la résolution de ne pas retourner en Hollande sans être marié. — Eh bien ! je veux épouser la petite à la robe bleue de la station d’Étampes ; vous rappelezvous? et je vous prie d’aller la demander en mon nom à son père. Je suis éloigné de mon pays et inconnu ici.
— Présenté par vous, il n.’y aura pas de difficulté de ce côté-là. — Maintenant, mon ami, tout blâme, toute objection venant de vous, ne ferait que me chagriner, sans changer ma détermination — irrévocable !
Rodolphe était ébahi...
— Vous me permettrez au moins une question, ditil sans pouvoir cesser de regarder son bizarre ami. — Pourquoi voulez-vous épouser ce tte jeune personne plutôt qu’une autre?
• — Parce qu’elle me convient mieux. — D’abord , une fille qui garde pendant trois mois la même petite robe bleue (elle l’avait encore hier), et qui est toujours propre,
— cette fille-là sera la femme qu’il me faut. — Je la rendrai plus heureuse qu’elle n’aurait pu l’espérer dans sa position, et elle m’en saura sans doute gré. — Ensuite,
ne voulant pas différer mon départ, je n’ai pas le temps de faire un autre choix, et lors même que j’aurais le temps, je m’en tiendrais encore à celui-ci.
— Mais quelle est sa famille ? On ne fait pas un pareil coup de tête sans savoir au moins à quoi s’en tenir.
— J’ai fait prendre toutes les informations nécessaires par Gottlieb,— qui est très-adroit, répondit Van Coppenaël sans rire. Les parents ne me conviennent pas trop ; mais je leur ferai une position convenable et je les laisserai en France.— La mère est morte. Le père a été employé dans les bureaux de l’armée. Il est intéressé et même avare. — S’il n’a pas fait sa fortune, il n’en est que plus honnête homme.
— Êtes -vous sûr encore qu’il voudra vous donner sa fille? dit Rodolphe à bout d’objections; on ne sait pas...
Et n’a-t-elle pas elle-même quelque inclination ?...
— Ah ! répondit Van Coppenaël en soupirant, cela me fâcherait fort !... mais Gottlieb m’a bien assuré... Quant au consentement du père, c’est pour l’obtenir que j’ai besoin de vous. — Si cette démarche vous contrarie, je la ferai moi-même, ■ — mais je vous avoue que je craindrais bien de ne pas réussir, car je suis un peu timide...
— Lui avez-vous parlé à — votre future ?
— Jamais.
— Allons, dit Rodolphe en regardant l’honnête figure du Hollandais, il faut faire ce que vous voulez.
— Vous irez? dit celui-ci tout content.
— Oui, — mais vous êtes un singulier homme. Qui diable se serait attendu à vous voir faire un mariage d’inclination !
— Oh ! — dit Van Coppenaël après avoir un peu réfléchi, — un mariage de raison !
C’était une pointe, la première qu’il eût faite dans sa vie. — Il en fut enchanté.
Officiel, •
Rodolphe partit dans la journée.
Le Hollandais ne le quitta pas jusqu’au chemin de fer et le satura de recommandations, — et , son ami parti, il fut agité d’appréhensions si terribles que toute son attention concentrée ne put parvenir à déchiffrer une demi-page de sa méthode de flûte. Les cinq portées, les
croches, les noires et les blanches se mêlaient, se fondaient dans un vague nuage...
Il se décida à fermer son cahier.
Voici la conversation qui eut lieu entre Rodolphe et le père de la robe d’indienne bleue. *
— Monsieur , dit Rodolphe lorsqu’ils furent assis tous deux dans un petit cabinet attenant aux bureaux de la station, d’après la nature de la démarche dont je me suis chargé auprès de vous, je dois commencer par vous dire à qui vous avez à faire en ce moment. — Je suis le vicomte Rodolphe de Frenays.
— C’est à vous qu’appartient la Roche-Cardon, monsieur ? demanda le père.
— C’est à ma mère, monsieur.
—Belle propriété ! dit le vieil employé aux fourrages, — située entre Beaugency et Valençay. Je la connais bien. — Vous avez encore le petit Chelut et la moitié du bois d’Ouilles.
— Vous savez tout cela presque mieux que moi, dit Rodolphe assez surpris.
— Oh!... quand on habite le même pays.— Orléans, Êtampes, c’est tout un.
— Je suis charmé, dans ce cas, que vous me connaissiez un peu. — Monsieur, je viens vous demander
la main de mademoiselle votre fille pour un de mes amis.
Le père recula sa chaise à cette ouverture inattendue, — et regarda Rodolphe. Il croyait à une mystification. *- Celui-ci continua :
— - M. Van Coppenaël, de Leyde, — la personne dont il s’agit, — est un honnête homme et de mœurs irréprochables. Je ne pense pas que ce soit la question de fortune qui fera naître des obstacles. Sans me permettre de préjuger la position de mademoiselle votre fille, monsieur Van Coppenaël est plus riche que moi, et de ce côté la femme qu’il épousera, quelle qu’elle soit, n’aura rien à envier à aucune autre. La famille de mon ami est, pour terminer, l’une des premières de la Hollande. — J’attends votre réponse, monsieur.
L’ex-munition naire ne savait que penser de cette étrange proposition. Était-ce un rêve? Cependant il passait pour ne guère s’étonner de rien. Il avait vu bien des choses dans sa vie, et il avait fait la guerre d’Espagne, — dans les bureaux. — Il regardait toujours Rodolphe, celui-ci, grave et froid, en digne représentant de Van Coppenaël.
— Je pense, monsieur, dit-il en tâtonnant, que ce que vous me faites l’honneur de me dire est sérieux,
et vous comprendrez sans doute que j’en sois étonné. Je n’attendais ce matin aucun prétendant pour ma fille. Vous me permettrez de vous demander si monsieur...
— Van Coppenaël.
— . Van Coppenaël connaît ma fille, et comment
il la connaît.
— M. Van Coppenaël, qui a eu l’occasion de faire récemment plusieurs voyages de Paris à Orléans, a eu l’honneur de remarquer mademoiselle votre fille, — et il l’aime 1
Cette explication ne paraissait pas satisfaire complètement le vieil employé. Évidemment il se défiait, — et il semblait bien y avoir de quoi.
Rodolphe reprit :
— Je dois ajouter, monsieur, queM. Van Coppenaël, pour des motifs que je vais vous expliquer et que vous apprécierez, croit devoir se marier dans un délai donné. Vous comprendrez sans doute que ce qui vous parait au moins singulier, ainsi qu’à moi, puisse être la conséquence de raisonnements très-logiques dans les idées d’un étranger.
La conversation continua :
— Je ne vous ai pas demandé, dit Rodolphe, si vous
aviez déjà jeté vos vues sur quelqu’un. C’est là un point qu’il est nécessaire de savoir.
— Ma place comme chef de station et mon café me rapportent à peu près trois mille francs par an. Je n’ai pas eu de pension de retraite : il me manquait une année de service. — Quand on n’est pas riche et qu’on a une fille qui n’est ni laide ni jolie, ce ne sont pas les futurs qui vous importunent. Je puis en outre vous certifier que ma fille n’a jamais eu d’amourettes en tête. C’est moi qui l’ai élevée, et je la tiens — militairement.
— C’est fort bien, dit Rodolphe.
— Nous allons la consulter, dit le père en riant, car on ne peut rien faire sans elle.
Et il appela :
— Louise!
La jeune fille parut, — fraîche et nette, — avec son éternelle petite robe bleue.
— Monsieur vient me demander ta main au nom d’un de ses amis ; veux-tu te marier ?
Elle eut un mouvement de cou d’oiseau effrayé.
— Mon père...
— Voyons, réponds! — Est-il beau, votre ami? car c’est là en ce moment la grande affaire.
— Je serais assez mauvais juge en pareille matière, dit Rodolphe. — Mais mademoiselle a peut-être pu remarquer la personne que je représente et qui s’arrête souvent ici. — C’est un Hollandais, grand, — très-grand et blond.
— Sais-tu qui c’est?
— Non, papa.
— C’est vrai, ça?
— A moins, répondit Louise un peu confuse — probablement de la façon dont lui parlait son père devant un étranger, — à moins que ce ne soit un grand monsieur avec qui Monsieur s’est arrêté une fois ici?— Vous aviez un petit enfant avec vous; il y a à peu près deux mois.
— C’est cela même, mademoiselle.
La jeune fille baissa les yeux. Elle se repentait d’avoir montré tant de mémoire. — Maintenant, de Rodolphe ou de Van Coppenaël, lequel des deux l’avait fait se souvenir de l’autre?
— Eh bien, dit le père, c’est un beau parti pour toi ;
il faut le prendre.
— M. Van Copenaël serait désolé, dit Rodolphe, que la décision de mademoiselle fût le moins du monde influencée.
— Ma fille n’a pas d’autre volonté que la mienne, répondit le père; n’est-ce pas, Louison? — Monsieur le vicomte, reprit-il en donnant une grosse tape dans la main de Rodolphe, allez dire à votre ami qu’il vienne.
Liesse de Gottlieb.
Rodolphe s’en allait , aussi mécontent que satisfait d’avoir si bien réussi, lorsqu’il aperçut derrière la maison la large figure de Gottlieb qui lui faisait signe d’approcher.
— Mon maître est ici, dit-il. — Nous sommes partis presque en même temps que vous par un convoi intermédiaire 'de correspondance. — Il vous attend, venez vite.
— Voilà un Hollandais bien pressé! pensa Rodolphe.
Van Coppenaël l’attendait blême...
Rodolphe lui raconta en deux mots le résultat de sa
mission. — Van Coppenaël se jeta à son cou et faillit 1 étouffer. Il cabriolait, le géant, en frottant ses grandes £ mains...
Le jour même, la présentation officielle eut lieu. On parla chemins de fer, pluie et beau temps. Le futur fut très-convenablement reçu. Il avait excité chez Louise de la curiosité, ce qui est toujours un bon signe.
Je ne vous dirai pas ses immenses préparatifs de toilette avant l’entrevue, — Gottlieb en faillit devenir chauve, — son embarras, sa gaucherie. — Il est nécessaire de hâter le dénoûment.
Avant de retourner le soir à Paris, il demanda à l’exmunitionnaire la permission de dire deux mots en particulier à Louise. Sa figure était de celles à qui on ne refuse pas ces choses-là.
Mademoiselle, lui dit-il dans une embrasure de fenêtre, vous savez ce dont il s’agit. — Si vous voulez m’accepter pour mari, je me crois honnête homme et je tâcherai de vous rendre heureuse. — Mais si vous avez le moindre scrupule, la moindre objection, je vous prie d’avoir assez de confiance en moi pour me le dire.
— Monsieur, répondit Louise, qui parut touchée de ses paroles, je crois que je dois être heureuse en obéissant à la volonté de mon père.
Van Coppenaël ravi lui serra la main.
En revenant a Paris, Rodolphe dit au Hollandais.
— Le beau-père a voulu causer d’affaires avec moi; je lui ai donné l’adresse de votre correspondant. Comme ces choses-là vous ennuieraient, je m en occuperai pour vous. Vous me donnerez demain vos papiers,— et vous n’aurez qu’à faire votre cour.
— Je vous remercie! dit Van Coppenaël avec une éloquente pression de main.
Gottlieb, ivre du bonheur de son maître, marcha trois
fois sur le pied de Rodolphe.
— Fais donc attention , imbécile ! dit le vicomte.
Sur quoi Van Coppenaël se mit dans une grande colère contre Gottlieb, qui marchait sur les pieds de son ami.
Désillusion.
Rodolphe, 'bien qu’à contre-cœur, s’occupa activement comme il l’avait promis, des intérêts de son ami. Il ne quittait pas Étampes, et allait boire à l’estaminet avec le
beau-père, — ce qui lui procura des relations dans le pays et lui permit de bien constater les informations prises par l’adroit Gottlieb.
Enfin le grand jour arriva.
\aft Coppenaël était beau comme un soleil, dès quatre heures du matin, craignant toujours de n’être pas prêt à temps.
Gottlieb reflétait l’éclat de son maître. — Jamais il ne s était vu aussi beau. — A son cou pendait, retenue par une double chaîne comme l’ordre de la Toison d’or, la belle montre de Genève de son maître, cadeau de noces reçu la veille.— Gottlieb avait cru, en conséquence, devoir retirer un momentson chapeau— pour le brosser.
On attendait Rodolphe, premier témoin du futur, pour aller chez le notaire. Il était en retard d’un quartd’heure à la montre de M. Gottlieb. — Van Coppenaël était désolé : — si le notaire allait s’impatienter, — et s’en aller!...
Au moment où on allait forcément se décider à partir sans lui, en se disant qu’on le trouverait à l’étude, on remit en toute hâte à M. Van Coppenaël une lettre apportée par un exprès.
Le Hollandais la lut, — - et tout le monde remarqua qu il pâlissait beaucoup. — Gottlieb, qui se disposait à
se rendre chez le notaire avec la compagnie, regardait
son maître avec inquiétude.
Lecture faite, Yan Coppenaël mit la lettre dans sa poche, et on partit.
Le vicomte de Frenays arrivait en même temps chez le notaire.
— Eh bien? dit~il' interrogativement a son ami.
— C’est fait! répondit Van Coppenaël, qui venait de signer.
Rodolphe le consulta du regard avant de prendre la plume, — et comme il vit que les yeux de Yan Coppenaël évitaient les siens, il se résolut à dessiner lentement son nom...
— Qui sait?... lui dit tout bas Van Coppenaël en regardant le ciel.
La lettre que Yan Coppenaël avait reçue, signée Rodolphe, était ainsi conçue :
« Au nom du ciel, mon ami, ne terminez rien, s’il est >3 temps encore! Je viens de découvrir un mystère; » fasse Dieu que cette découverte, en détruisant dans » sa base puérile un projet fort légèrement conçu, puisse » vous rappeler à vous-même!
» Louise, votre future, a treize petites robes bleues.
» Son père avait été forcé d’accepter cette pièce d’in- » dienne en payement, d’un débiteur insolvable.
» Je serai à neuf heures sonnant chez Me B.