‹ Quand j'étais étudiant (volume 2)Chapitre 4 sur 4 · NADAR · texte numérisé non relu

NADAR

LE MORT GUÉRI

On a parlé ces jours derniers d’un mort magnétisé : M. Janin s’était chargé de vous en conter la spirituelle histoire. Vous avez lu la Morte amoureuse, et vous avez des Morts fiancés par-dessus la tête.

Je vais vous parler, moi, d’un Mort qui guérit, et je vous dirai le nom de son médecin pour répondre d’avance aux incrédules !

U y avait donc une fois un moit.

Du moins se regardait-il comme tel.

De fait, ce personnage que, pour la commodité du récit, j’appellerai R... (il existe encore), R..., après une

assez longue maladie, s’était un beau matin fiché dans la tête qu’il était passé de vie à trépas, — et rien ne l’en eût pu faire démordre.

R..., en aucun temps, n’avait eu la tête bien saine. C était un esprit faible, inquiet, défiant. — En outre, peu solide de construction physique, s’entourant de mille petites précautions sanitaires, et faisant volontiers sa lecture de quelque bouquin médical. Dieu sait les biscornuités qu’il y pêchait !

En général, il arrangeait sa vie de façon, croyait-il, à ménager son économie animale, à dépenser le moins possible, à limiter ses mouvements, afin de faire organes qui durent. Il avait étudié et combiné strictement sa respiiation, ne lui donnant que bien juste le nécessaire. Il ne se promenait pas, de peur de s’user.

Des théories !...

Ajoutons tout de suite que R... était assez riche, qu’il avait cinquante ans, et qu’il n’avait jamais voulu se marier. — Nécessairement.

Arriva le jour où ses supputations, calculs et combinaisons lui démontrèrent, clair comme le jour, qu’il ne devait plus avoir d’huile dans sa lampe. Le terme était venu. R... s’y résigna avec grande complaisance.

Il faut bien faire une fin.

LE MORT GUÉRI. 269

C’est de ce jour-là que date la petite histoire que j’ai à vous conter.

Là parenté, convoquée par ban et par arrière-ban, avait en vain épuisé sa logique.

Le médecin ordinaire de R..., désarçonné par son inflexible obstination, blessé même — il y a des médecins que leurs malades peuvent blesser!— avait cédé la place.

R... était mort; c’était fini, il ne voulait pas entendre parler d’autre chose. Tout ce qu’il demandait, c’était qu’on lui jetât le drap sur la tête et qu’on s’occupât de son convoi. Il ne pouvait pas tout faire.

Et comme les parents stupéfaits s’entre-regardaient sans prendre un parti, R... avait procédé de lui-même aux premières dispositions. Il avait pris le costume de son emploi en se mettant nu comme la main, — ainsi que disent les gens qui ne portent pas de gants. — Et il s’efforcait de disposer le drap fatal, selon le rite.

La famille l’entourait, consternée, écoutant ses doléances d’outre-tombe, ses supplications et ses colères. — Avait-on jamais vu un mort si mal servi ! — Seulement, R..., se répétant nécessairement dans ses formules, on commençait à se blaser un peu.

Et le malade de se lamenter.

— Eh ! les cruelles gens que vous êtes! disait-il. Estil permis, est-il charitable de laisser un pauvre chrétien sans sépulture! Ensevelissez-moi, ensevelissez-moi, vous dis-je! Depuis deux jours, — deux jours entiers, grand Dieu ! — que je suis mort, ne sentez-vous pas autour de moi une odeur cadavérique? Si vous ne mettez point ordre à ceci promptement, vous en serez punis tous les premiers en attrapant une bonne fièvre typhoïde, — que je vous souhaite! — Voyons, monsieur Bernard, vous qui êtes à me regarder sans rien faire, — vous, maître Cou pier?...

Maître Coupier ne bougeait non plus que M. Bernard.

Alors R... entra dans une grande fureur, et s’adressant à un jeune homme, son plus proche heritier, qui se tenait attéré au pied du lit :

— Vous, mon neveu, — vous! — je vous somme d’aller faire votre déclaration sur-le-champ, afin de procéder sans délai à l’inhumation, — sinon je vous déshérite : voilà mon dernier mot!

Le jeune homme secoua l’oreille à cette menace, et il âe fit un mouvement parmi 'les assistants. Le défunt avait résolûment enfoncé son bonnet jusqu’au menton, et s’était laissé retomber sur son oreiller.

Le neveu, assez décontenancé, et sur qui tous les yeux

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étaient portés, parut hésiter un instant, puis il prit son chapeau et sortit.

Dans la pièce voisine, il trouva deux collatéraux, — l’un mâle, l’autre femelle. — Us lui demandèrent des nouvelles. Lejeune homme leur apprit ce qui venait de se passer.

Les deux collatéraux se regardèrent avec un sourire singulier, — ce qui indisposa fort le neveu.

— Je ne vois pas, disait-il, ce qu’il y aurait de si plaisant pour moi à perdre la succession de mon oncle.

Il les quitta préoccupé et mécontent. La question était grave, en effet, et l’oncle entêté.

Une fois dans la rue, il mit ses mains dans ses poches, s’arrêtant pour se consulter et donnant de bon cœur à tous les diables la folie de son oncle.

A deux pas se trouvait la boutique du pharmacien qui avait fourni les drogues durant sa maladie. Le jeune homme entra et demanda conseil qu pharmacien.

Le pharmacien lui fit des calembours.

De rage, le désolé neveu alluma un cigare et s’en fut faire un tour sur le boulevard.

— Pendant mon absence, pensait-il, mon oncle guérira peut-être de sa mort.

En passant devant les bains Chinois, il se heurta contre un de ses amis qui se curait les dents au soleil.

L’ami, qui avait bien déjeuné, — était d’humeur folâtre et en veine de conversation. Il parla avec volubilité de son prochain mariage, de l’argent qu’il avait gagné en jouant la veille, et de l’estime profonde qu’il avait su inspirer en un quart d’heure , dans la rue, à une jeune dame qu’il voyait pour la première fois de sa vie.

Le neveu l’interrompit pour lui conter sa disgrâce.

L’ami s’en égaya d’abord; puis, touché de son embarras, il essaya de le conseiller.

Mais conseiller, — quoi ?

Au bout d’une demi-heure de conversation, ils n’étaient pas plus avancés.

— Eh 1 mais, dit tout à coup l’ami, que ne vas-tu voir /Alibeft? C’est un homme d’esprit!

— Que veux-tu qu’il me dise? répondit le neveu avec désespoir.

— Il n’en coûte rien d’essayer.

Le neveu réfléchit.

LE MORT GUÉRI

— Au fait!... dit-il.

Et il se dirigea vers la demeure du docteur Alibert,

médecin ordinaire de Sa Majesté Louis XVIII, si vous vous en souvenez bien.

Au récit du jeune homme, l’auteur de la Physiologie des Passions ne put s’empêcher de rire. La figure piteuse du neveu racontant l’original caprice de son oncle eût produit partout le même effet. Le docteur écoutait cette bizai 1 e histoire, 1 interrompant de temps en temps p'our s’informer de l’âge du mort imaginaire, de la façon dont il avait été traité antécédemment, de la durée de sa maladie, etc., etc.

— . Et son médecin s’est retiré hier, dit en termi¬

nant le jeune homme; il ne veut plus revenir.

— Depuis combien de temps votre oncle a-t-il cessé de manger ? demanda Alibert.

— La semaine dernière, nous parvenions encore, bien difficilement, à lui faire prendre quelque nourriture. Mais depuis deux jours qu’il s’imagine être mort, il a solennellement défendu qu’on fît entrer une assiette dans sa chambre. Depuis quarante-huit heures, il est complètement à jeun.

— Eh bien ! monsieur, dit Alibert après un instant de réflexion, nous allons voir; je vous suis.

Durant la route, le jeune homme, un peu rassuré par la présence du célèbre médecin, lui donna de nouveaux détails et lui fit un tableau assez comique de sa situation de neveu à demi exhérédé. — Alibert souriait.

— Monsieur, dit gaiement le jeune homme en mettant sa main sur sa clef, — vous avez en vos mains César et sa fortune.

Ce neveu s’appelait César.

Cependant l’oncle défunt, rassuré par le départ de son neveu, avait repris un calme plus convenable à sh situation.

— Je serai enterré ! je serai enterré ! chantonnait-il entre ses dents, — ou mon gredin de neveu dira pourquoi !...

Pouah ! — fit le docteur en entrant, — il y a une bien mauvaise odeur ici ! .

Ce mot fit bondir comme par ressort le mort sur son

séant.

— Enfin ! cria-t-il en tendant les bras vers le nouveau venu, — enfin voilà un homme ! un homme qui. . . — Vous trouvez qu’il y a une mauvaise odeur ici, monsieur ? Je le crois bien, c’est une infection ! Pensez donc, monsieur, que je suis mort depuis deux jours ! Je dois être en putréfaction, cela est sûr.

* LE MORT GUÉRI

— A la bonne heure, dit le médecin.

— Et ces gueux-là, monsieur, poursuivit R..., ces gueux-là me refusent la sépulture. Dans quel intérêt, je vous le demande un peu ! Ils se sont entendus avec mon médecin pour se moquer de moi. — Heureusement, monsieur, que votre honnêteté me rassure et qu’elle va me faire raison de cette canaille.

Alibert s’approcha du lit.

— Vous êtes mort, monsieur ?

— Depuis quarante...

— . Huit heures, c’est bien. — Cela se voit de

reste.

Ravissement de l’oncle.

• Alibert fit un tour de chambre et vint se placer, comme on dirait, au premier plan , à la gauche du spectateur, afin de dominer la scène. Puis il dit gravement :

— Nous allons tout à l’heure procéder à l’ensevelissement !

R... tressaillit d’aise et devint immobile.

Alibert lui tira le drap sur le nez.

— Veuillez, dit-il à l’assistance, veuillez faire placer deux bougies allumées sur cette table, près du lit , entr’ouvrez la fenêtre, — bien.

QUAND PÉTAIS ÉTUDIANT.

Vous savez, monsieur, poursuivit-il en s’adressant au neveu, ce qu’il vous reste à faire. — Je vous prierai seulement de me faire apporter une aile de poulet et une bouteille de vin de Bordeaux. Je n’ai pas déjeuné, et il convient qu’en votre absence quelqu’un demeure auprès du corps.

R... se raidit comme une barre de fer.

Celadit, Alibert s’installa dans un fauteuil, étendit les

jambes et s’appuya sur le bras gauche, dans l’attitude du recueillement.

Puis, sur un signe, tout le monde se retira,

— Monsieur, dit le docteur, après une pause, mon devoir m’oblige à vous adresser certaines questions.

- Faites, monsieur! répondit le défunt sous sa couverture. — Ah! le brave homme! ajoutait-il en a parte', ah! le brave homme!

; ~ J’imagine, monsieur, que dans la prévision de l’événement qui vous frappe, vous n’avez pas été sans penser...

Un mouvement convulsif fit onduler le drap. Le mort nsqua un œil : — cet œil était étincelant.

— Permettez, monsieur ! je vous dirai que j’ai à cet egard les principes les plus arrêtés. J’ai vécu philosophe...

LE MORT GUÉRI

— Ce n’est pas de cela, monsieur, que je voulais vous parler, interrompit le docteur; je sais respecter les convictions des... personnes; mais je viens devoir que vous avez une famille. Vous avez songé sans doute à faire vos dispositions?...

— Eh! depuis longtemps, monsieur!

— De sorte que votre testament....

— Il est là, monsieur, s’écria le mort en mettant hors un bras nu qu’il étendit vers le secrétaire.

— Et... vous n’avez rien à changer à ces dispositions?...

— Absolument rien.

Et, se ravisant :

— Le seul changement que j’ai envie d’y faire, c’est de brûler mon testament pour punir ce scélérat de neveu qui me refuse la sépulture !

Ici les interlocuteurs furent interrompus par le domestique qui apportait le déjeuner.

Alibert fit placer la table près du lit mortuaire et se mit à jouer bruyamment du couteau et delà fourchette.

— Vous n’avez jamais été marié, monsieur?

— Ah! monsieur, Dieu m’en préserve!

— Eh ! eh ! — Le mariage a bien aussi ses agréments. Une femme aimable, jolie... etc., etc.

Là, une conversation d’un quart d’heure sur les femmes. Le docteur fit quelques portaits.— Il y en avait de blondes, il y en avait de brunes, à la poitrine large, aux belles épaules. Le mort ne s’allumait guère : cependant il répondait; et pour cela, comme le parler en sourdine commençait à le fatiguer, il rabattit le drap au rez de sa bouche.

— Pardon ! vint à lui demander tout simplement le docteur, vous ne voudriez pas goûter un peu à ce poulet

— Moi? fit R... abasourdi.

— Il est exquis. — Voyez comme ceci est doré !...

— Moi!

— Eh bien?

— Sans doute.

— Dans ma position, y pensez-vous? il y a deux jours que je suis mort.

— Qu’est-ce que cela fait?

— Vous plaisantez ?

— Pas le moins du monde. — Puisque vous parlez vous pouvez bien manger?

— Ah?... fit le mort, qui parut surpris de la déduction.

Et le docteur, sans insister, déboucha violemmen la bouteille, remplit son verre copieusement, le vida, puis

LE MORT GUÉRI

fit claquer sa langue deux ou trois fois avec satisfaction,

— comme les dégustateurs-experts.

— Excellent ! dit-il. Vous avez. .. — vous aviez une cave bien montée ?

— Mais oui. — Du vin de Bordeaux surtout.

— Pas de Bourgogne ?

— Peu. — Je n’en buvais pas, moi, — et comme je recevais peu de monde...

— C’est un tort, je crois. Levin de Bourgogne a bien son prix; il a une chaleur qui manque à l’autre.

— Oui, répondit le mort, mais le vin de Bordeaux a un bouquet... — Aspirez-moi celui-là, je vous prie. Comme cela, tenez !

Et il huma l’air avec ses lèvres froncées en bourse.

— ... Hein?

— Il est délicieux, dit le docteur après avoir obéi.

Et il renouvela l’essai.

— Si je ne croyais pas être indiscret, ajouta-t-il, je vous prierais de m’en céder un ou deux paniers.

— Cela me serait impossible, et je le regrette, dit le mort attaqué dans son vif; il m’en reste très-peu, et... /

— Puisque vous êtes mort, que vous importe? vous n’en boirez plus.

R... parut contrarié. — Le docteur n’insista pas. Et la conversation continua^

Au bout d’un quart d’heure, le défunt était presque sur son séant.

Que vous dirai-je?-— A la troisième reprise, R..., émoustillé par l’appétit du docteur, mâchonnait sans trop de répugnance quelques brins de poulet, et buvait goutte à goutte un verre de son fameux vin de Bordeaux.

Il y prit goût, — et il fallut qu’Alibert se fâchât pour l’empêcher d’en trop prendre.

Chez les estomacs fatigués, —qu’ils le soient par l’excès ou par l’abstinence, la digestion s’opère laborieusement.

R. . . ne tarda pas à tomber dans une somnolence que le docteur favorisa du mieux qu’il put, en lui racontant

un feuilleton en vingt volumes.

R... s’endormit.

Je ne vous expliquerai pas comment le sommeil assoupit peu à peu l’excitation des nerfs, et comment la

LE MORT GUÉRI

réaction de l’estomac neutralisa Faction du cerveau, affaibli par les diètes précédentes.

Au réveil, le défunt ne voulut voir personne, pas même son neveu, et le docteur, quoi qu’il fît, ne put lui faire desserrer les dents que pour lui faire avaler une nouvelle ration de poulet et de vin de Bordeaux, après l’absorption desquels il s’assoupit de nouveau.

Bref,—

A huit jours de là, feu R... lisait son journal au soleil, le neveu était rentré en grâce, et les collatéraux repartis pour le Mans ou telle autre ville qu'il vous

plaira choisir.

C’est ainsi qu’AÎibert fit un miracle et guérit un mort.

Du moins me l’a-t-on raconté.

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