XX
Il nous faut ajouter, pour la satisfaction de nos lecteurs, que les treize petites robes bleues ne prouvèrent rien, — ni pour, — ni contre.
Yan Coppenaël fut très-heureux en ménage.
Dupuytren, dans une science de faits, fut un homme d’action. On eut à admirer chez lui moins le génie de l’invention théorique qu’une prodigieuse faculté d’application. Ses découvertes scientifiques, malgré leur nombre et leur importance, ne permettent pas de le placer même à côté des J. L. Petit, des Pott, des Desault ; tandis que cette merveilleuse facilité avec laquelle il se jouait des cas les plus graves, cette fécondité de i essources au milieu des complications désespérées, cette admirable promptitude de coup d’œil, cette infaillibilité de jugement et de main, firent de lui le premier
praticien dans une science où la pratique marche sur la même ligne que la théorie.
On peut croire que son caractère dut se ressentir de la nature spéciale des travaux auxquels son génie l’avait destiné. L’homme qui avait chaque jour entre ses mains puissantes la vie de tant d’hommes, celui dont les arrêts étaient sans appel, ne pouvait faire grand cas de cette pauvre et pitoyable humanité qu’il voyait de si près être si peu de chose. Le cœur s’habitue d’ailleurs à voir souffrir. Pour ces hommes d’élite qui prennent leur art de si haut, pour ces maréchaux de la science, les existences isolées ne peuvent être que comme des soldats qu’il faut, dans l’occasion, sacrifier pour gagner quelque grande bataille.
Plus qu’aucun autre peut-être, il faut le dire malgré le respect dû à un si grand nom et à une pareille tombe, Dupuytren se laissa aller à considérer la vie et les choses humaines avec un profond et triste dédain. Son caractère était dur, froid, despotique. Il reportait dans le monde, dans ses relations extérieures, cette rigoureuse et impitoyable inflexibilité qui faisait trembler à son hôpital ses élèves et ses subordonnés. Des exagérations populaires racontent des actes sanglants de ce mépris souverain qu’il avait pour l’humanité, et il nous
en coûterait à nous-même de rapporter ici des faits dont notre mémoire fidèle n’est que trop remplie. Ses confrères étaient blessés de son orgueil et de ses prétentions à une •domination exclusive. La retraite de Pelletan, auquel il devait peut-être plus que des égards, retraite qui fut provoquée par lui, raviva et spécialisa ces antipathies. Au reste, lorsque MM. Orfila, Larrey, Pariset, Bouillaud, Royer-Collard, etc., prononcèrent sur sa tombe encore ouverte le plus magnifique éloge du père de la chirurgie moderne, aucun d’eux n’osa aller plus loin et accorder même un de ces éloges banaux, tout formulés d’avance, aux sentiments privés,— vertus du foyer, douces et affectueuses, — de l’homme que la mort venait de frapper. On regrettait Dupuytren : personne ne le pleura.
Poussant jusqu’aux dernières limites ses doctrines absolues de positivisme, Dupuytren s’acharna avec la plus excessive ténacité contre ce qu’il appelait les utopies spéculatives, chaque fois qu’il trouva à les combattre, sous quelque forme que ce fût. Par degrés son antipathie devint de l’exécration. Sa haute position à la cour de la Restauration lui arracha bien pourtant quelques concessions à ces principes si irrévocablement arrêtés. On connaît le mot du duc de Maillé. A une messe
célébrée à la chapelle du château de Saint-Cloud, Dupuytren laissa tomber avec fracas, au moment de l’élévation, son volumineux livre d’Heures, garni d’épais fermoirs. Madame la duchesse d’Angoulême dit en levant les yeux :
« — Voici M. Dupuytren’ qui perd ses Heures. — Mais qui ne perd pas' son temps, » répondit le duc de Maillé.
Mais cette dissimulation à laquelle Dupuytren se résignait, sans qu’il parût d’ailleurs beaucoup lui en coûter, ne fit qu’irriter et accroître encore sa haine vigoureuse contre des idées qui n’étaient pas les siennes et contre ceux qui défendaient ces idées.
Dupuytren travaillait presque constamment, et peu d’hommes ont eu une existence aussi remplie que la sienne. Été comme hiver, il était levé à cinq heures. A sept heures, il était à l’Hôtel-Dieu, d’où il sortait à onze heures. Il faisait alors ses visites, et rentrait chez lui pour recevoir les malades en consultation. Bien qu’il les expédiât avec une célérité presque brutale, ils étaient chaque jour tellement nombreux, que souvent la consultation durait longtemps après la nuit venue.
Un jour que la consultation s'était prolongée encore
plus tard que de coutume, Dupuytren, épuisé de fatigue, allait prendre quelque repos, lorsqu’un dernier visiteur en retard se présenta à la porte de son cabinet.
C'était un vieillard de très-petite taille, dont il eût été difficile de deviner l’âge. Sa figure pleine et rosée, sur laquelle bien évidemment le rasoir n'avait jamais eu besoin de passer, avait quelque chose de potelé et de mignon. Plus jeune, il avait dû rappeler longtemps le type des chérubins bouffis, cravatés de blanches ailes, qui planent autour de la gloire de Marie. Sous un réseau serré de rides nombreuses, mais légèrement incisées, il avait une petite bouche, un petit nez aquilin finement dessiné : ses pieds et ses mains étaient, comme tout le reste, de la miniature. Dans ses yeux bleus, dans sa physionomie, dans ses gestes, il y avait une timidité, une douceur, une bonté exquises. — Il est de ces physionomies heureuses sur lesquelles le regard se pose avec satisfaction. En considérant le visage calme et paisible du petit vieillard, on se serait presque senti meilleur : on était invinciblement attiré vers lui, on éprouvait le besoin de l’aimer.
Il tenait dans sa main droite une canne à corbin, et son petit corps était couvert d’un costume rigoureuse-
ment noir. En saluant, il mit à nu une large tonsure : c’était un prêtre.
Le regard de Dupuytren s’attachait sur lui, morne et glacé.
— Qu’avez-vous? lui dit-il durement.
— Monsieur le docteur, répondit doucement le prêtre, je vous demanderai la permission de m’asseoir ; mes pauvres jambes sont déjà un peu vieilles... Il y a deux, ans, il m’est venu une grosseur au cou. L’officier de santé de mon village, — je suis curé de , près de Nemours, — m’a dit d’abord que ce n’était pas grand’ chose ; mais le mal a augmenté, et, au bout de cinq mois , l’abcès s’est ouvert tout seul. J’ai gardé le lit longtemps sans que cela allât mieux. Et puis, j’étais forcé de me lever, parce que je suis seul pour desservir quatre villages, et...
■ — Montrez-moi votre cou.
— .... Ce n’est pas, continua le vieillard en obéissant, ce n’est pas que ces braves gens ne m’aient offert de se réunir tous les dimanches à... pour entendre la messe, mais ils ont beaucoup de mal pendant la semaine, et ils n’ont que ce jour-là pour se reposer. Je me suis dit :
Il n’est pas juste que tout le monde se dérange pour toi.
Et puis, vous savez, il y a les premières communions, le catéchisme... Monseigneur voulait attendre encore pour m’envoyer un confrère qui m’aidât. Alors mes paroissiens m’ont dit de venir à Paris vous consulter. J’ai été quelque temps à me décider, parce que les voyages coûtent beaucoup d ^argent, et j ai bien des pauvres gens dans ma commune; mais il a fallu faire ce qu’ils ont voulu, et j’ai pris la voiture... Voilà mon mal, monsieur le docteur, dit-il en tendant son cou.
Dupuytren l’examina longtemps. Le cou du malade présentait un trou de près d’un pouce de diamètie et très-profond. C’était un abcès de la glande sous-maxillaire, compliqué d’un anévrisme de l’artère carotide. La plaie était gangrenée en plusieurs endroits. Le cas était tellement grave, que Dupuytren s’étonna que le malade pût se tenir debout devant lui.
il écarta largement les lèvres de la plaie et en scruta les environs par une pression douloureuse à faire évanouir. Le patient ne tressaillit même pas. Quand son examen fut terminé, Dupuytren lui retourna brusquement la tête, qu’il tenait entre ses deux mains, et, le regardant fixement, il lui dit dans la figure, avec un sinistre éclat de voix :
— Eh bien! monsieur l’abbé, avec cela il faut mourir !
L’abbé prit ses linges et enveloppa son cou sans mot dire. Dupuytren avait toujours les yeux fixés sur lui. Quand il eut achevé son pansement, le prêtre tira de sa poche une pièce de cinq francs enveloppée dans du papier, et la déposa sur la cheminée.
— Je ne suis pas riche, et mes pauvres sont bien pauvres, monsieur le docteur, dit-il avec un adorable sourire : pardonnez-moi si je ne puis payer plus cher une consultation du docteur Dupuytren... Je suis heureux d’être venu vous trouver; au moins je serai préparé à ce qui m’attend. — Peut-être auriez-vous pu, ajoutat-il avec une extrême douceur, m’annoncer cette grande nouvelle avec plus de précaution. J’ai soixante-cinq ans, et à mon âge on tient quelquefois beaucoup à la vie. Mais je ne vous en veux pas; vous ne m’avez pas surpris, j’attendais depuis bien longtemps ce moment-là. — Adieu, monsieur le docteur, je vais mourir à mon presbytère.
Et il sortit.
Dupuytren resta pensif. Cette âme de fer, ce génie puissant se brisaient comme un verre fragile contre
quelques simples paroles d’un pauvre vieillard qu’il avait tenu chétif et malade entre ses larges mains, et dont il avait cru pouvoir se jouer. Dans ce corps faible et souffreleuxil avait rencontré un cœur plus ferme que le sien, une volonté plus énergique que la sienne ; il avait trouvé plus fort que lui.
Il s’élança tout à coup vers l’escalier; peut-être ne voulait-il pas encore s’avouer vaincu. Le petit prêtre descendait lentement les marches en s’épaulant de la rampe.
— Monsieur l’abbé ! cria-t-il, voulez-vous remonter?
L’abbé remonta.
— Il y a peut-être moyen de vous sauver, si vous voulez que je vous opère.
— Eh ! bon Dieu, monsieur le docteur, dit l’abbé en se débarrassant avec quelque vivacité de sa canne et de son chapeau, mais je ne suis venu à Paris que pour cela. Opérez, opérez tout ce que vous voudrez !
— Mais peut-être ferons-nous une tentative inutile, et ce sera long et douloureux.
■ — Opérez, opérez! monsieur le docteur. J’endurerai tout ce qu’il faudra. Mes pauvres paroissiens seraient si contents !...
— Eh bien! vous allez vous rendre à l’ïIôtel-Dieu, salle Sainte-Agnès. Vous serez là parfaitement, et les soeurs ne vous laisseront manquer de rien. Vous vous reposerez bien ce soir et demain, et après-demain
matin...
— C’est dit, monsieur le docteur, je vous remercie.
Dupuytren traça sur un papier quelques mots qu’il
remit au prêtre. Celui-ci se rendit à l’hospice, où la communauté presque tout entière vint l’installer dans une petite couchette garnie de draps bien blancs. Chacun le comblait d’oreillers, de sirops. Le petit prêtre ne savait comment les remercier.
Le surlendemain, les cinq à six cents élèves qui suivaient chaque jour la leçon du maître étaient à peine rassemblés, que Dupuytren arriva. Il se dirigea vers le lit du prêtre, suivi de cet imposant cortège, et l’opération commença.
Dupuytren taillait et tranchait avec le couteau et les ciseaux. Ses pinces d’acier sondaient le fond de la plaie et ramenaient des fibres qu’il tordait et qu’il attachait ensuite. Puis la scie enleva en grinçant des fragments cariés du maxillaire inférieur. Les éponges, pressées à chaque instant, rendaient le sang qui coulait à flotsç
L’opération dura vingt-cinq minutes. L’abbé ne fronça pas le sourcil. Seulement, quand les poitrines qui l’entouraient se dégagèrent toutes ensemble , haletantes d’attention et de crainte, et que Dupuytren lui dit : C’est fini ! l’abbé était un peu pâle.
Dupuytren le pansa lui-même.
— Je crois que tout ira bien, lui dit-il amicalement. Avez-vous beaucoup souffert?
— J’ai tâché de penser à autre chose, répondit le prêtre.
Et il s’assoupit. Dupuytren l’examina un instant dans un profond silence... puis il fit glisser les rideaux blancs de la couchette sur leurs tringles de fer, et la visite continua.
Le prêtre était sauvé.
Chaque matin, lorsque Dupuytren arrivait, par une étrange infraction à ses habitudes, il passait les premiers lits, et commençait la visite par son malade favori. Plus tard, lorsque celui-ci put se lever et faire quelques pas, Dupuytren, la clinique achevée, allait à lui, prenait son bras sous le sien, et, harmonisant son pas avec celui du convalescent, faisait avec lui un tour de salle.
Pour qui connaissait l’insouciante dureté avec laquelle Dupuytren traitait habituellement ses malades, ce changement de conduite était inexplicable.
Lorsque l’abbé fut en état de supporter le voyage, il prit congé des sœurs et du docteur, et alla retrouver ses paroissiens.
Quelques mois après, Dupuytren, en arrivant à l’Hôtel-Dieu, vit s’avancer vers lui l’abbé, qui l’attendait dans la salle Sainte-Agnès. L’abbé portait toujours son petit costume noir, mais il était plein de poussière, et ses souliers à boucles étaient tout blancs : on eût dit qu’il venait de faire un long chemin à pied. Il avait au bras un grand panier d’osier, bien attaché avec des ficelles et d’où s’échappaient des brins de paille. Dupuytren lui fit le meilleur accueil, et, après s’être assuré que l’opération n’avait eu aucune suite fâcheuse, il lui demanda ce qu’il venait faire à Paris.
— Monsieur le docteur, répondit le prêtre, c’est aujourd’hui l’anniversaire du jour où vous m’avez opéré; je n’ai pas voulu laisser passer le 6 mai sans venir vous voir, et j’ai eu l’idée de vous apporter un petit cadeau. J’ai mis dans mon panier deux beaux poulets de mon poulailler et des poires de mon jardin, comme vous n’en
mangez guère à Paris. Il faut que vous me promettiez, — mais là, bien sûr, — de goûter un peu de tout cela.
Dupuytren lui serra affectueusement la main. Il voulut engager le bon vieillard à dîner avec lui ; mais celuici refusa, bien qu’avec peine. Ses instants étaient comptés, et il lui fallait retourner aussitôt à ...
Deux années encore, au 6 mai, Dupuytren vit arriver le petit prêtre avec son inévitable panier et ses inévitables poulets. Le docteur recevait ces visites avec une sorte d’émotion.
Ce fut alors que Dupuytren ressentit les premières atteintes de la maladie devant laquelle sa science, tout immense qu’elle fût, devait céder. Il partit pour l’Italie, mais sans espoir d’être sauvé par ce voyage que la Faculté réunie l’avait engagé à entreprendre. Lorsqu’il revint en France, au mois de mars 1834, son état semblait s’être amélioré; mais cette amélioration n’était qu’apparente, et Dupuytren le sentait bien. Il se voyait mourir; il avait compté ses instants.
Son caractère devint plus inexpansif encore et plus sombre à mesure qu’il approchait du terme fatal.
Peut-être, à ces dernières et tristes heures, cette soli-
tude morale, cet isolement qu’il s’était d’avance si cruellement préparés lui-même, et qui le mettaient face à face avec la mort, lui donnèrent-ils un solennel avertissement.
Tout à coup il appelle M..., son fils adoptif, qui veillait dans un cabinet voisin.
— M..., lui dit-il, écrivez :
« A monsieur ***, curé de la paroisse de ***, près Nemours
(Seine-et-Marne).
» Mon cher abbé,
» Le docteur a besoin de vous à son tour. Venez vite: peut-être arriverez- vous trop tard.
» Votre ami,
» Dupuytren. »
Le petit curé accourut aussitôt. Il resta longtemps enfermé avec Dupuytren. Nul ne sait ce que tous deux se dirent; mais quand l’abbé sortit de la chambre du mourant, ses yeux étaient humides, et sa physionomie rayonnait d’une douce exaltation.
Le lendemain, Dupuytren appelait auprès de lui l’archevêque de Paris...
C’était le 8 février 1835.
Dupuytren venait de mourir.
Le jour de l’enterrement, le ciel, dès le matin, fut tristement couvert de nuages gris. Une pluie fine et continue, mêlée de neige, glaçait la foule immense et silencieuse qui encombrait la place Saint-Germainl’Auxerrois et la vaste cour de la maison mortuaire. L'église Saint-Eustache eut peine à contenir le cortège.
Après le service, les élèves portèrent à bras le cercueil jusqu’au cimetière.
Le petit prêtre suivait le convoi en pleurant.
Que ceux qui viennent de lire ces lignes n’y veuillent pas voir une intention dogmatique, et ne s’occupent pas d’y rechercher la pensée de celui qui les a écrites. Il raconte cette histoire tout simplement comme on la lui a racontée , sans autre dessein de persuader ou d’instruire, parce que c’est une histoire vraie et qu’elle se rattache à un grand nom.
LE TERNE SEC
Il n’était pas encore le grand médecin que vous connaissez. — Il n’était, dans ce temps-là, ni officier de la Légion d’honneur, ni professeur de la faculté de Paris, ni même seulement propriétaire. Pour lui la gloire et la fortune n’avaient pas encore dit tant seulement leur premier mot. Son nom était à peine connu de ses quelques compagnons d’études; ses chevaux étaient à naître, et le hêtre de son landaw verdissait encore.
Il venait de se faire recevoir docteur. — Il habitait une — pauvre mansarde, — comme on dit : où ceux qui disent cela ont-ils vu des mansardes riches? — Et pour en venir à ce résultat chétif de demeurer chez lui , — dans une couchette de Lois peint, entre une table de
faux noyer, deux chaises mal paillées et ses livres , — • que d’efforts il lui avait fallu !
. Il était si pauvre !
Avez-vous connu quelques-uns de ces jeunes travailleurs, nés de familles d’artisans, prodiguant à l’aride travail leurs dix, vingt plus belles années, sans désir ni souci des jouissances du moment ? stoïques enfants qui marchent ferme dans leur isolement glorieux vers un but que tous n’atteignent pas, liélas !
Vous avez plaint l’homme du peuple que la faim faisait fléchir au coin de la borne; vous avez pleuré à ce vieux drame, à cette vieille, éternelle histoire qu’on yous raconte tous les jours : — pas si vieille ! elle est toujours fraîche de chaque matin. Vous savez : un grenier, un grabat, une cruche égueulée, des brins de paille à terre. La lithographie sentimentale n’oublie pas la chandelle fichée et figée au goulot de la bouteille. — Voilà tout, quant aux accessoires. — Et puis les personnages : un ouvrier, le père, est en train de mourir à l’hôpital : ses quatre enfants — quatre, toujours ! — ont faim depuis la veille, — et la mère gît en couches : elle va faire le cinquième. N’y a-t-il pas encore là quelque mère-grand, infirme? — Ces pauvres gens choisissent
LE TERNE- SEC
presque toujours l’hiver, l’hiver rigoureux, avec ses frimas, pour parfaire leur mise eu scène.
Oh ! tout cela est bien vrai! J’y crois comme vous. Mon cœur saigne comme le vôtre aux cris des enfants, aux plaintes du vent sous la porte disjointe, aux sanglots de la mère, à cette larme que la morne aïeule a pu retrouver, après toutes celles versées déjà, au fond de son orbite desséchée.
Mais l’autre misère, l’autre ! que vous ne savez pas, que vous ne saurez jamais : — cette misère toute concentrée et discrète, qui se vêt de drap, — de toile de drap, vernie aux coudes, luisante aux avant-bras et aux omoplates, quand l’encre n’y a pas mis une surteinte ardoisée; - — cette misère courageuse qui ne se laisse aller à rien, repousse toute aide, tout secours, même celui du patrimoine fictif constitué par la dette ; cette misère qui s’habille comme vous,— comme vous seriez habillé avec des vêtements portés dix ans et non taillés pour vous; — cette misère qui n emprunte lien du mélodrame; si lamentable pourtant qu’elle en est risible, — qui s’arrête le soir, dans les rues sombres, aux barreaux des boulangers ou aux grilles du changeur, etqui s’en va sans que vous l’ayez vue seulement soupirer! La misère en habit noir, mon Dieu! — Et puis elle rentre dans sa
chambre, — chambre aussi froide que le grenier de tout à l’heure; — elle se couche, sombre et seule, sans avoir même cette horrible consolation de pleurer, ligure contre figure, avec l’épouse malade, de serrer sur sa poitrine l’enfant qui pleure, de faire collaborer sa douleur. Que viendrait faire ici la belle dame de la gravure ! la dame providence que vous avez vue chez l’autre dans le grenier, qui entr’ouvre la porte, au fond, dans la pénombre, et ne manque pas d’avoir une grande plume sur la tête et la montre qui passe sous la ceinture, — avec le domestique en grande livrée, chargé de provisions et de paquets? Qu’est-ce que vous voulez, madame? qui vous a dit devenir? Nous sommes riche! Si nous étions pauvre, ne vendrions-nous pas nos livres, tous ces livres qui sont à nous? — Nous n’avons besoin de rien; allez-vous-en!
Et cette misère-là a commencé par l’aisance de la famille bourgeoise, les petits soins de la mère, les étren- . nés au jour de l’an, sans compter les surprises à l’anniversaire; le grand dîner des jeudis, —trois invités chaque fois. — Je me rappelle l’ami de la maison,- un bon vieil homme qui chantait au dessert :
Du vin vieux d'un hôte aimable Il faut boire à petits coups.
LE TERNE SEC
On répétait en chœur trois fois. — Le vieil ami delà maison est mort, — et la maison s’en est allée. — Et puis, il y a eu l’éducation au collège, *à côté du fds du premier pair de France venu, avec les mêmes habits tous deux, les mêmes livres, les mêmes semaines. On était quelquefois premier et il n’était pas dans les dix. Et puis tout cela est parti peu à peu, on ne sait comment ni pourquoi, — des malheurs !...
Et il n’est resté à l’enfant devenu homme que le souvenir de ce passé et le nom de son père : deux choses qui l’empêcheront au moins de se fourvoyer, et qui le feront rester honnête.
Le jeune docteur, dont je vous parlais, s’était installé à un cinquiène étage de la rue historique du Cloître Saint-Méry, quartier pauvre, déshérité, triste comme lui. Où aurait-il été, je vous prie, avec son mobilier boiteux ? Partout ailleurs n’eût-il pas désinspiré la confiance ! Il se sentait plus à l’aise, d’ailleurs, mieux disposé, au milieu de ses frères en malheur. C était à eux, avant tout, pensait-il, qu’il devait ses secours. Il était donc là depuis quelques mois à peine, attendant la fortune,— non pas dans son lit, par exemple, poursuivant la science jusqu’au bout, continuant à tracer laborieu-
sement son sillon et semant le travail pour récolter la gloire.
Sa vie était si retirée, s*i modeste, si silencieuse, qu’à peine était-il connu dans la maison, bien qu’il eût dit le jour de son arrivée à l’espèce de concierge-propriétaire : « — Madame, je suis médecin; si quelqu’un a besoin de moi, je vous serai obligé de m’avertir. » — Et c’avait été tout. Voilà la part pour les annonces, les réclames, la publicité du nouveau docteur ! Pas même une petite plaque avec sonnette à la porte de la rue, pour apprendre au passant qu’il était là. — Personne autre que la portière ne savait dans la maison — la couleur de ses paroles, — comme on disait sur le carré.
Et pourtant il devait être célèbre un jour.
Puisque nous parlons de ce carré, il faut dire qu’il était habité, comme tout bon carré du cinquième, par trois ou quatre commères , autant filles d'Ève les unes que les autres: gent bavarde, rapace, curieuse et méchante. Comme ces dames n’avaient rien pu apprendre ni commenter sur le compte du nouveau venu , comme sa porte était toujours strictement fermée, comme nul regard n’avait pu s’infiltrer à travers sa serrure, — elles avaient fini par donner trêve à leurs recherches. On sa-
LE TERNE SEC
vait que là demeurait un médecin, — dont on avait môme oublié le nom, — et on l’appelait tout simplement
le Médecin.
Le médecin ; — aussi bien faudra-t-il, vous aussi, vous contenter de ce nom-là, — si vous ne voulez pas à vous seul trouver l’autre.
Un soir, le médecin donc, — puisque médecin il y a, — entend un bruit inaccoutumé sur le carré. Les portes se fermaient, on marchait, on allait, on venait. Etvoilà qu’on frappe chez lui : — c’est bien chez lui ; on a frappé de nouveau.
— Attendez !
Il s’habille bien vite. — Qu’y a-t-il? Serait-ce un malade, ce premier malade que nous attendons si impatiemment?
Il entr’ouvre — et trois têtes de vieilles se présentent, échelonnées, l’œil béant, sondant le mystère de la chambre du docteur.
— La Quintin va mourir, monsieur le médecin. Venez vite !
Enfin ! —
Elles n’ont pas eu le temps de voir— ? qu’il n’y a rien
à voir. Monsieur le médecin a déjà refermé sa porte et traversé le carré. — Il est au lit de la Quintin.
Cette Quintin n’était pas aimée dans la maison, — peut-être parce qu’elle était parvenue à trouver le moyen d’être plus vieille encore, plus décrépite, plus avare, plus sordide, plus squalide, plus odieuse que ses compagnes. Elle avait été femme de chambre de bonne maison et avait fini par prendre sa retraite, — il y avait déjà longtemps. En femme qui a pratiqué le grand monde, elle conservait son quant à soi, ne se jetait pas à la tête des gens, ne faisait pas part de ses affaires et tenait ces dames à distance. Aussi n'était-il espionnage auquel elle ne fût soumise, mauvais bruit qu’on ne fît courir sur elle. Elle avait empoisonné au moins son dernier maître, et à coup sûr elle l’avait volé. On vous eût au besoin offert les preuves. Elle avait un trésor dans sa paillasse et elle se laissait mourir de faim à côté de son trésor : — « Elle ne mangeait pas de peur de boire. »
Propos de sycophantes : — la misère de mademoiselle Quintin, — la Comtesse, — comme on l’appelait dérisoirement, cette misère était complète. Quintin était avare, oui, et elle avait besoin de l’être pour subsister avec la
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modique petite rente viagère qu’elle s’était péniblement amassée. Le délabrement de sa tenue et de son chez elle constatait son dénûment, — dénûment si entier, si pitoyable, que le jeune docteur lui-fhême, lui si bien rompu à toutes les angoisses, — eut le coeur serré en jetant un coup d’œil autour de lui. La pauvre Comtesse vivait, — est-ce vivre ? — comme tant de vieilles femmes pauvres, avec un sou de lait pour sa journée, deux liardsde café, un morceau de sucre, une croûte de pain, des débris de légumes, des choses sans nom. — Au demeurant, comme nous n’avons nul motif de prendre parti pour Quintin, — et que la vérité est encore plus qu’elle notre amie, — nous devons ajouter qu’elle était méchante, égoïste, rogue, haineuse, hostile à tout le monde, à ses voisines et à leurs chats, — sans pitié comme ceux qui ont beaucoup souffert : — une vilaine personne.
Elle était étendue, sans mouvement, sur son lit. — On était venu à son aide moins par humanité peutêtre que dans l’espoir de faire quelque découverte dans son taudis qu’elle ne pouvait plus défendre. Sa chemise entr’ouverte laissait voir sa poitrine desséchée : on eût dit que les clavicules allaient crever sa peau ra-
cornie. Elle râlait et geignait à la fois. Ses yeux étaient grand ouverts, injectés ; ses pupilles, dilatées et fixées obstinément au pied de son Lit. Les autres vieilles l'entouraient, attentivës et penchées sur cette compagne de leur âge que la mort allait frapper la première, comme pour les avertir elles-mêmes de se tenir prêtes au prochain départ. L’une tenait la chandelle qui éclairait ce funèbre tableau : la flamme dansait par secousses précipitées autour des champignons de la mèche, comme prête à s en détacher et à prendre son élan pour s’envoler avec le dernier souffle de Quintin...
Le docteur voulut toucher le pouls de la Comtesse. Elle tenait dans sa main gauche un petit paquet enveloppé d’un lambeau de mouchoir sale, sur lequel ses doigts s’étaient crispés dans une étreinte nerveuse. Il essaya de lui retirer ce paquet pour faciliter la saignée, mais il ne put y parvenir; les doigts osseux de Quintin résistaient à l’effort et s’ancraient dans le paquet comme des serres.
— C'est le magot! dit à mi-voix une des vieilles.
Et elle voulait aider le docteur.
— Laissez la, dit-il, je saignerai l’autre bras.
Le premier jet de sang parut soulager la Comtesse.
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Elle fit un léger mouvement et remua les lèvres. Ses yeux étaient toujours fixés sur le pied de son lit, comme s’il y eût eu là quelqu’un dont elle ne pouvait détourner sa vue.
— Elle parle ! — dit la vieille qui tenait le flambeau.
— . Bah! bah!... marmottait la Quintin s’adres¬
sant à la figure au pied du lit... vous mentez encore... comme toujours... j’en ai assez.
— Chut!... dirent les trois vieilles.
Elles se penchèrent plus près, — à l’affût. — On eût entendu une souris trotter.
— . Encore d’autres!... disait confusément Quin¬
tin... je n’en veux plus... plus du tout... vous me buvez mon sang... le plus pur de mon sang... vous me ruinez !
Le sang coulait toujours dans la palette qui s’emplissait. — Le jeune docteur, droit et immobile, scrutant du regardla figure de la moribonde, dirigeait et maintenait la saignée. Les trois vieilles étaient courbées, attendant quelques révélations... Quintin continuait de prononcer des paroles sans suite, mais plus distinctes d’instant en instant. Elle était agitée et paraissait refuser obstinément quelque chose au fantôme qu’elle croyait entendre.
i90 QUAND J’ÉTAIS ÉTUDIANT.
— ... C’est bien décidé... — Non. — Non, je ne veux pas, je vous dis !... Pour la dernière fois, n’est-ce pas? Oui, comme les autres !... Je vous connais... C’est toujours la même chose... Comment voulez-vous que je vous croie?... Vous m’avez tant de fois trompée!... — Le dernier écu ?... — Ah ! ah ! vous saviez qu’il était là ?.. , Non, il serait perdu... je le garde.
Le médecin voulut la calmer. — Elle ne l’entendait pas et parlait toujours. — A la fin, elle parut céder aux instances de son interlocuteur.
— ... Eh bien! voyons! — dit-elle, — cette fois encore !... mais ce sera la dernière !...
Elle se tut. — Les voisines étaient désappointées. Elles n’avaient ni appris ni compris.
Le médecin arrêta la saignée.
L’état de la Comtesse était des plus graves. Elle avait été surprise par une congestion cérébrale. La saignée, copieuse, avait paré aux accidents du moment, mais les suites étaient menaçantes. — Le jeune médecin écrivait sa prescription, — la première !
Pendant qu’il écrivait, la Quintin parut subitement revenir à elle, son œil était encore égaré néanmoins. — Elle se leva sur son séant, parut fort surprise de voir
LE TERNE SEC. 191
son domicile envahi, et demanda à ses voisines ce qu’elles faisaient là.
— Qu’est-ce que vous me voulez? criait-elle. Qui vous a appelées ?
Les mégères allaient répondre. — Le médecin leur imposa silence.
— Allez chez le pharmacien demander cette potion, dit-il.
La Comtesse se saisit brusquement du papier.
— Potion !... je ne veux pas de potion ! — Je ne suis pas malade. — Est-ce que vous croyez que j’ai de l’argent pour payer toutes vos drogues? — Allez-vous-en, — tous !
Elle froissait le papier et allait le jeter àterre.— Mais ses regards semblèrent tout à coup s’arrêter de nouveau sur le personnage imaginaire qu’elle voyait toujours au bout de son lit, — et qu’elle parut écouter.
Il se fit un moment de silence. La Quintin était pen- *chée en avant, le cou tendu, attentive.
— . Bien ! répondit-elle avec un signe de tête.
Elle déplia l’ordonnance, la lut, et regarda le docteur avec une vive curiosité mêlée de surprise.
Puis elle développa lentement le petit paquet qu’elle
avait conservé dans sa main. Les vieilles avancèrent la tête... — Il ne contenait que quelques pièces de monnaie. Un pauvre trésor, ma foi ! Les voisines s’entreregardèrent ; — on ne saurait rien.
— Combien cela coûtera-t-il? dit avec défiance Quintin au médecin, qu’elle examinait toujours. Sa voix s’était singulièrement radoucie.
Elle donna le prix de la potion, regarda encore le docteur, — et se retourna vers la ruelle.
— Elle va dormir, dit à voix basse le médecin. Vous l’éveillerez pour la faire boire ; ne la quittez pas, et s’il y a du nouveau, appelez-moi.
Il le tenait donc enfin, ce premier client tant souhaité ! Il avait son malade , ce premier malade qui rompt le sort et montre le chemin aux autres! ce premier malade que l’on choie, que l’on caresse, auquel l’on sert de garde autant que de médecin. Là, pas de diagnostics incertains, pas de retards dans les visites, pas d’ordonnances par à peu près. S’il meurt, celui-là, c’est bien sa faute 1
Lejeune docteur se dévoua corps et âme à mademoiselle Quintin. Selon toute apparence, les honoraires qu’il en tirerait ne seraient pas bien brillants ; la
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cure, quelque grave que fût la maladie, ne lui ferait pas grand honneur. — Il ne s’agissait pas de cela! Il fallait sauver la Quintin, voilà tout. Il l’aimait, cette si peu aimable Quintin! Il rassembla pour elle le ban et l’arrière-ban de la science en grand appareil, passa en revue tous ses auteurs, s’arma de pied en cap pour la défendre.
Quintin s’en souciait peu. Elle recevait tous ses soins en rechignant. Bien que le mal la clouât sur son lit, elle avait, comme quelques vieilles gens, une répugnance invincible contre la médecine, dont elle ne voulait pas à toute force avoir besoin; elle niait son mal. En fait de maladie, elle eût nié que la terre tourne. La peur de mourir donne souvent aux vieillards une certaine confiance désespérée en eux-mêmes qui va jusqu’à l’impudence.
Aussi à peine avait-elle pu émettre unevolonté, qu’elle avait chassé de sa chambre les voisines qui la soignaient. Elle les avait chassées brutalement, comme des corsaires, à tout jamais, sans retard ni remise.-— Elles voulaient la tuer pour la voler, disait-elle. — Bonté du ciel! quoi voler? Elle accueillait plus hostilement chaque fois le médecin qui lui prodiguait ses visites;
mais il s’en inquiétait peu; il l’eût plutôt guérie de
force. Il luttait avec impassibilité contre la mauvaise humeur, les rebuffades, les exigences et l’avarice de la vieille fille, se doublant pour elle, ordonnant à la fois, préparant et administrant ses prescriptions, sans lassitude ni dégoût.
Chaque fois qu’un médicament nouveau était nécessaire, la Quintin grognait, se plaignait, disputait le prix du remède et se le faisait demander trois fois. Le trésor de Quintin s’épuisait; il était même épuisé.
— Voilà bien longtemps que cela dure, dit-elle un jour au médecin. Vous me traînez... Il faut pourtant que je sorte aujourd’hui!
— Ne vous tourmentez donc pas toujours ainsi, répondit-il.
— Que je ne me tourmente pas ainsi, reprit la Quintin avec aigreur... ça vous est facile à dire ! — Au lieu de toutes vos tisanes, donnez-moi donc plutôt quelque chose qui me rende un peu de force — et que je puisse me lever. — Il faut que je sorte d’abord; je suis en état de me lever... je ne suis pas malade de cœur.
Le docteur leva les yeux au ciel à cette théorie.
— Oui, je veux me lever, continua la Quintin résolument. D’abord, je rfai plus d’argent... et ce ne sera
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jamais une femme comme moi qui ira à l’hôpital.
— Gardez-vous-en bien ! dit le jeune docteur.
Il tremblait déjà de se voir enlever sa malade.
— Mais je vous dis que je n’ai plus un sou ! glapissait la Comtesse en secouant sur le lit son mouchoir vide... plus un sou ! — et il faut que je sorte !
Le médecin réfléchit un instant.
— Écoutez-moi, lui dit-il, restez encore quelques jours au lit...
Quintin soubresauta d’impatience.
— Il est impossible que vous vous leviez, et surtout pour sortir de votre chambre. Vous exposeriez votre vie.
— Je veux sortir ! il faut que je sorte!
— Quatre jours encore, dit le médecin, seulement quatre jours... Donnez-moi seulement quatre jours : je me chargerai de payer vos remèdes.
— Vous! dit Quintin stupéfaite.
— Sans doute; vous me rendrez cela plus tard, quand vous voudrez.
— Vous! *
— Pourquoi pas, moi ?
— Mais vous n’avez pas seulement de quoi manger !
— Qui dit cela? demanda le docteur en pâlissant.
— Toute la maison , donc !
Le front du docteur se perla d’une sueur froide.
— Propos de misérables et de menteurs ! — dit-il après un moment de silence. — Voyons, voulez-vous accepter ce que je vous offre? reprit-il avec un sentiment de fierté révoltée. — Si je promets, c’est que je puis tenir.
La vieille le regarda avec surprise.
— Eli bien ! oui, dit-elle enfin. Je veux bien prendre vos remèdes... Je vous rendrai cela, au moins !... bientôt! — Mais je me lèverai aujourd’hui.
Il fallut discuter ce point-là pendant longtemps. Le docteur s’offrait pour faire les courses de Quintin ; elle refusa. Il finit par lui arracher la promesse de ne point quitter le lit; mais elle promit de mauvaise grâce.
Le jeune docteur courut dans sa chambre, dent il ferma la porte plus scrupuleusement encore que d’habitude ; puis il se croisa les bras, et, regardant autour de lui :
— Qu’est-ce qu’on pourrait vendre ici? dit-il.
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Il chercha bien, et trouva. Ce qu’il trouva, je ne vous le dirai point; d’ailleurs, qu’importe ? — Toujours estil qu’il rapporta à Quinlin, avec les médicaments de la journée, une somme suffisante pour la tranquilliser sur les besoins des jours suivants.
La Comtesse accepta sans se faire prier, comptant bien rendre au premier jour. Elle remercia à peine le jeune docteur. Néanmoins, il était évident que le généreux procédé de celui-ci l’avait quelque peu touchée. Lorsqu’il se retira chez lui, elle tâcha de grimacer un adieu amical.
Le dévouement du médecin lui coûtait cher. La moindre partie distraite de son maigre avoir y faisait une épouvantable trouée, une brèche irréparable. Il avait fait pour sa cliente ce qu’il n’eût jamais songé à faire pour lui-même dans les moments les plus rigoureux. Ce n’était pourtant pas là ce qui l’inquiétait le plus. Il était bien plutôt préoccupé de cette pensée qu’autour de lui on avait pénétré sa pauvreté. On savait donc ce
qu’il avait caché avec tant de soin; ses voisins étaient
au fait de sa vie tout entière, de sa vie artificielle, vie de luttes, de patience désespérée. On se disait dans la maison que tel jour il s’était couché avec la faim... On le plaignait peut-être! — Et pourquoi s’occuper de lui?... Les plus pauvres eux-mêmes sont donc méchants et inexorables comme les autres ? Les paroles brutales de la Quintin retentissaient encore dans son cerveau. Il lui semblait les entendre répéter, à la fois, en ce moment, dans chaque chambre de la maison. — Des regards perçaient ses murs et violaient sa misère. Il marchait à grands pas, et s’arrêtait tout à coup, honteux comme s’il était observé, promenant un œil défiant autour de lui. C’était la plus profonde blessure qu’il pût recevoir, de sentir les plaies de son intéiieui ainsi exposées brutalement au grand air. Son visage s’empourprait d’une pudeur fiévreuse : ses artères battaient ses tempes.
Il descendit pour se calmer : il avait besoin de respirer un air libre. Arrivé dans la rue, il fit quelques pas au hasard, puis il se dirigea vers le quai.
Le soir était venu. On était aux premiers jours d octobre; la nuit était belle et fraîche. Lejeune docteur marchait la tête nue. Au loin se déroulait devant lui le
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vaste panorama des quais et des ponts, panorama circonscrit par les derniers points lumineux reflétés dans l’eau en rayons tremblottants. La grande ville s’étendait des deux côtés, s’agitant encore comme pour mieux se préparer au repos, perdue dans l’ombre, fondue dans l’immensité sombre.
La pensée du docteur n’était plus resserrée entre les quatre étroites murailles de sa mansarde. Elle subissait par degrés l’influence du spectacle nouveau. Elîe s’agrandissait peu à peu. — Il y avait là, derrière toutes ces * lumières, au milieu de ces bruits lointains et confus du soir, il y avait, pensait-il, tout un monde soumis à cette puissante maîtresse dont il était l’un des serviteurs les plus fervents : la science. Il y avait des douleurs qu’il pouvait calmer, des larmes qu’il pouvait sécher. Ce monde tout entier lui appartenait. — Qu’étaient, auprès de cette tâche de l’avenir, ses souffrances à lui? Chagrins du moment, faiblesses honteuses, puérils désespoirs, distractions indignes. S’il rougissait encore, c’était d’avoir pu être un instant troublé par quelques paroles d’une vieille femme mourante. Il était consolé déjà et glorieux; il eût crié sa misère aux passants. Un espoir vivifiant, sans bornes, s’épanouissait en lui. Il marchait, non plus, comme tout à l’heure, courbé sous sa pau-
vreté, mais la poitrine large, la tète haute, dévoré par une seule pensée désormais, — l’ardente soif du travail.
Il prit le chemin de sa demeure, calme et rassuré contre lui-même; se rappelant les grands exemples des maîtres qui avaient débuté comme lui; se disant que si le but lui était plus difficile à atteindre, le succès n’en
serait que plus éclatant. Il ne voyait plus dans son indigente que la barrière dont l’aspect ranime le cheval généreux.
Cependant les heures avaient passé. Paris dormait déjà. Les dernières boutiques s’étaient éteintes et fermées. Le médecin était arrivé chez lui. Il pressa un ressort connu des habitants retardataires de la maison, et la porte s’ouvrit. Il montait lentement et à tâtons l’escalier délabré, lorsqu’il sentit devant lui un obstacle... Il se pencha : — c’était une femme étendue sur les marches. Le docteur fut traversé d’un soupçon subit...
Il ne se trompait pas : c’était la Quintin. — Il s’élança pour chercher de la lumière.
Quintin gisait, à peu près privée de sentiment, raidie par le froid. Lorsque la lumière frappa son visage, ses petits yeux gris et ridés clignotèrent comme l’œil d’une
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chauve-souris exposée subitement au grand jour. Ce qui lui restait de dents s’entre-cboquaient. — Le docteur l’enleva, la transporta chez lui, — au risque des interprétations du voisinage, — lui fit prendre un cordial et rappela la chaleur dans ses membres engourdis. La Comtesse commença à se ranimer et à donner signe de vie. Mais son regard, qu’elle promenait curieusement autour d’elle, conservait une sorte d’hébétitude.
— Vous êtes bien mal logé ! — murmura-t-elle.
Le docteur n’en put guère tirer autre chose. Il eut beau la gronder très-sévèrement d’être sortie malgré la défense absolue. Elle écoutait, comme un enfant, sans répondre.
Lorsqu’elle fut en état de gagner son lit, il la soutint jusque chez elle. Avant de sortir de la mansarde du jeune homme, elle retourna la tête avec un dernier regard et répéta :
— Vous êtes bien mal logé.
Il ne rentra chez lui qu’après l’avoir bien installée dans son lit et avoir pris toutes précautions nécessaires.
Il voulait même passer la nuit près d’elle, mais jamais elle ne voulut y consentir, Il se retira fort inquiet sur lp§ suites <3e l’imprudence c|e la vieille fille, avec moins
de regret de son généreux sacrifice et de tant de soins, peut-être inutiles maintenant, que de crainte pour cette vie qui lui était si précieuse.
Mais le lendemain, — et je vous assure que sa visite fut matinale, — lorsqu’il se présenta chez la Quint, in, elle était sur pied, en tenue de ménagère, balayant et mettant en ordre sa demeure. Le médecin fut stupéfait. La secousse de la veille n’ait pas ébranlé la malade. On eut dit qu’elle ne s’en portait que mieux. Elle était toute ragaillardie.
— Vous voulez donc vous tuer ! dit-il.
— Jamais je ne me suis mieux trouvée, répondit-elle au jeune homme avec un agréable accueil.
— Ne vous y fiez pas, reprit-il, et soyez prudente. Il faut que vous restiez encore quelque temps au lit; et maintenant je vous surveillerai, je vous avertis.
— Oh ! répondit-elle, maintenant je ferai ce que vous voudrez ; mais hier j’étais forcée de sortir. Il le fallait absolument.
Le docteur secoua la tête :
— Rien n’est plus important que la vie, dit-il, et vous avez bien'imprudemment exposé la vôtre. Aujourd’hui vous resterez couchée, demain aussi...
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La Comtesse consentit sans regimber. Le changement survenu dans les manières de la malade, cette soumission inhabituelle, cette douceur surprenaient le docteur. Il eût été presque tenté de voir là un symptôme alarmant. -
A partir de ce moment la santé de mademoiselle Quintin ne fit que se raffermir. Ses relations avec le jeune médecin devenaient de plus en plus amicales. Ce naturel revêche et coriace de la Quintin était dompté, muselé.
— Quand vous serez un grand médecin, bien célèbre, bien riche, disait-elle, vous me prendrez pour gouvernante.
Elle voulait aussi qu’il lui permît dès lors, en attendant, de tenir son petit ménage de garçon. Cela ne la gênait en rien : une heure, le matin, pendant qu’il était à quelqu’un de ces cours qu’il suivait encore. Elle lui devait bien cela. Et puis elle savait faire la cuisine, elle savait raccommoder... — Le docteur repoussait avec frayeur chacune de ses offres. Quel autre que lui eût pu rajuster ses vêtements en lambeaux? Quel autre eût pu accomplir chaque jour ces miracles de l’aiguille? — Et la cuisine 1 faire la cuisine chez lui? dans quoi? sur quoi? avec quoi?
Quintin avait beau insister; c’était peine perdue.' Jamais le jeune docteur ne voulait lui permettre seulement de mettre le pied chez lui. Il couvait sa pauvreté, n’en laissant approcher personne.
Quelques jours après la catastrophe qui avait failli être si funeste à la Quintin, la portière remit une lettre du docteur.
Il regarda .la suscriplion de cette lettre à deux fois, étonné qu’il était de la recevoir. Nul au monde ne savait son adresse. Il lui restait à peine quelques parents, éloignés de toutes les manières, qui ne pouvaient rien avoir à lui écrire. En outre il avait suspendu absolument toutes ses peu nombreuses relations d’école, pour se donner sans partage à ses travaux.
La lettre cependant s’adressait bien a lui. Elle était sous enveloppe et lourde, évidemment chargée; semblable du reste à toutes les lettres et constellées du timbre de Paris. — Le port était payé.
Il remonta dans sa chambre, presque inquiet, craignant que cette lettre si inattendue lui apportât quelque souci nouveau. Il s’assit et déchira l’enveloppe ; puis il se leva d’un bond hagard de surprise .
La lettre renfermait quinze billets de la banque de
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France (ne criez point au conte des fées; ceci est de 1 histoire), quinze bon billets, non pas de cinq cents francs, mais, tout rond, de mille francs, gravés par Gall, contre-signés Garat.
Et sur la seconde enveloppe qui les contenait, on avait écrit :
— « Ce trésor vous appartient en toute propriété. Servez-vous-en sans scrupule : la main qui vous l’envoie ne fait qu’accomplir une légime restitution.
» Puissent les dons de la fortune vous conduire au Temple du Bonheur ! »
Pas de signature.
— Voilà un rêve étrange! disait le jeune médecin. Est-ce que je deviens fou ?
Mais non; ils étaient bien là, devant lui, sur sa petite table, ces quinze miraculeux chiffons de papier, fiévreux à la main. Il avait beau tourner un moment la tête pour tenter le génie invisible qu’il devinait être près de lui, occupé à l’observer d’un œil malicieux; quand il ramenait son regard sur la petite table noire, ils ne s’étaient point envolés : il les revoyait, disposés
dans le même ordre que tout à l’heure, immobiles, sans
206 QUAND PÉTAIS ÉTUDIANT,
que la moindre langue follette de flamme bleu-de-pun ch vînt les lécher tous d’un seul coup pour ne laisser a la place qu’un peu de cendre impalpable, ainsi que cela se pratique d’ordinaire dans ces cas de sortilège.
11 relisait, surlisait et contreüsdit les lignes accouplées au précieux paquet, lignes écrites posément, d’une écriture coulée, la plus belle du monde. Ses yeux interrogeaient de nouveau cet Envoi tout parfumé de la fine fleur académique, relevé de délicatesses mythologiques; paroles mystérieuses et rituelles , sentant leur magie d’une lieue, telles qu’elles descendent des frises, au théâtre, sur un cartel entouié de nuages en détrempe. Qn eût cru qu’elles sortaient du gobelet enchanté ou de la table au tapis vert de M. Comte, — chevalier de la Légion d’honneur et physicien ordinaire du roi, ainsi qu’il l’imprimait sur ses affiches.
Pourtant, il y avait un signe, un indice, qui déroutaient sensiblement toutes les suppositions cabalistiques du jeune docteur. C’était, au bas de page, sous sette belle écriture, un gros pâté d’encre que le travail soutenu du grattoir et une libérale application de sandaraque n’avaient fait que rendre plus évident. Or, il est inouï qu’un génie, quel qu’il fût, communiquant par écrit ses volontés aux mortels, se soit jamais laissé ailei
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à les timbrer d’à® pâté d’encre. Assurément cette singulière épître ne venait pas d’en haut.
Je vous laisse à juger l’agitation et les émotions du jeune docteur. Il tournait et retournait la lettre dans sa main, se desséchant le crâne à deviner d’où pouvait provenir cette aubaine. Nous avons dit qu’il ne connaissait, pour ainsi dire, personne au monde. Il se demanda, — oh ! le bon et naïf garçon ! — si quelque arrière-camarade de collège, instruit par hasard de sa position, ne se serait pas plu à lui faire cette surprise anonyme. Et il cherchait toujours, et il cherchait encore, courant dans sa chambre, autant qu’il y pouvait courir, revenant à ces billets qu’il n’osait presque toucher de peur de se brûler la main, haletant devant cette fortune tombée du ciel au milieu de son incommensurable misère, faisant un choix parmi les suppositions les plus folles, et les repoussant toutes après examen pour y revenir encore. Tout à coup il s’arrête, se frappant le front, comme pour donner place à une idée qui venait de l'illuminer; puis il faisait un pas et s’arrête encore :
—-Bah! se disait-il tout haut, parlant à sa personne, c’est absurde!.... Pourtant?...
En une seconde, il était à la porte de la Quintin. Il
resta un instant sans frapper, comprimant son cœur avec sa main.
— Décidément, ce ne peut être qu’elle ! dit-il.
Une crainte inexprimable l’empêchait d’entrer. Il lui semblait qu’il allait se réveiller. Il alla s’appuyer à l’étroite fenêtre qui éclairait le carré.
De cette fenêtre on apercevait de plain-pied celle de la Quintin, laquelle fenêtre était ouverte et le rideau soulevé, ce qui arrivait peu souvent, la Comtesse faisant le plus rarement possible appel à l’air extérieur. Le médecin, caché par l’angle du mur, l’aperçut, cette somptueuse Comtesse, soupçonnée d’envoyer comme cela des billets de banque, comme si les billets de banque ne coûtaient rien.
Elle était occupée devant un misérable fourneau de terre, tout rafistolé, s’efforçant de réchauffer avec un soufflet étique quelques brins de charbon qui s’isolaient les uns des autres, comme se défiant du contact. Sur ces charbons se penchait, mal assis, un vase contenant une manière d’affreux brouet liquide. C’était le déjeuner — dîner de la vieille fille. Plus déplorablement encore ajustée que de coutume, plus poussiéreuse, plus mal peignée, Quintin soufflait de son instrument
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et de tous ses vieux poumons avec une sorte de désespoir... Quand le feu parut se décider à prendre par une sorte de condescendance généreuse aux instances de la Comtesse, elle se leva et alla vers une petite terrine où elle se prodigua avec ardeur au savonnage de deux ou trois lambeaux de linge.
Lejeune docteur soupira. Quintin pouvait être une fée, ayant l’âge requis pour l’emploi, mais elle n’avait pas, à coup sûr, les moyens d'être fée bienfaisante.
Il voulut néanmoins avoir le cœur bien net de tout soupçon à l’endroit de Quintin. Il entra.
Elle lui fit l’accueil ordinaire, ni plus ni moins. Il voulut la sonder, adroitement, car il tenait encore à son idée. Mais c’eût été folie de n’y pas renoncer. La Quintin lui parla, comme d’habitude, de ses anciens maîtres, du pain renchéri, d’une nouvelle méchanceté de ses voisines.
Lorsqu’il se leva :
— Je ne puis pas encore vous rendre ce que vous m’avez avancé pour mes remèdes, lui dit-elle avec l’embarras d’un débiteur honnête devant son créancier. Vous en avez peut-être bien besoin?.... Ne vous fâchez
pas de ce que je vous dis là : on a toujours besoin de son pauvre argent. Dans quelques jours je tacherai de vous donner au moins un petit à-compte.
— Ma foi! se dit le docteur lorsqu’il fut seul, au diable les recherches! j’en ai assez! De quelque part que cette fortune me vienne, profitons-en sans scrupule, puisqu’on m’y invite.
Et il se laissa aller tout entier aux transports si doux de la possession, transports si nouveaux pour lui. Il se décida à accepter sans arrière-pensée ce bienfait d’une main inconnue. Bien qu’il fût modeste, il ne pouvait ne pas redire qu’après tout cette fortune eût pu tomber moins bien en d’autres mains qu’en les siennes, se promettant de la ménager discrètement et de la considérer comme un dépôt, espérant bien d’ailleurs être en mesure au jour de la restitulion. Il allait poursuivre ses travaux, sans être arrêté désormais par les besoins du jour, les préoccupations du lendemain. Il se mit gaiement en campagne pour chercher un logement en rapport avec sa nouvelle position.
Au bout de quelques jours, il fut installé dans un petit appartement, convenablement meublé. Sa biblio-
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thèque s’était enrichie : ce fut en cela seulement qu’il se permit quelques folies. Le tailleur , le chapelier avaient déjà livré leurs modestes commandes. Lejeune docteur était radieux. Il ne quitta pas le quartier qui l’avait vu si pauvre : sa nouvelle tenue était trop simple pour que personne y trouvât sujet à commentaires.
Quand il eut fait enlever ses anciens meubles, témoins de tant de souffrances, et qu il se trouva seu dans la mansarde vide, il lui donna avec attendrissement un dernier adieu et fit en lui-même le religieux serment de payer sa dette de reconnaissance à son mystérieux protecteur en dévouant sa vie au soulagement du pauvre. — Il a tenu cette promesse.
Il alla prendre congé de la Quintin.
— Ma chère demoiselle, lui dit-il, je viens vous dire non pas adieu, mais au revoir. J’ai reçu quelque argent, mais je n’en ai pas assez pour être dispensé de me servir quelque temps encore moi-même. Dès que ma position sera améliorée, si vous êtes dans les mêmes dispositions, je n’oublierai jamais que vous avez été ma première cliente, et nous nous entendrons fort bien ensemble, je n’en doute pas.
La Comtesse se confondit en salutations et en remercîments anticipés.
A partir de ce jour, tout alla de mieux en mieux pour le jeune docteur. Les biens comme les maux sont frères. Ainsi qu’il arrive généralement, la première difficulté vaincue, tout lui réussit à souhait. Il ne s’agit que de sortir de l’ornière : c’est le premier tour de roue qui coûte le plus. Peu à peu, il se constitua un petit noyau de clientèle qui s’augmentait nécessairement chaque jour. Il en était venu à ces commencements du succès qui sont si doux à celui qui les a laborieusement préparés. Déjà son nom se répandait. Il avait laissé dans son ancienne maison une réputation de jeune homme sérieux et travailleur. La guérison de la Quintin lui avait valu d’autres malades à traiter. Disons en passant que mademoiselle Quintin était venue elle-même, en grande tenue, lui faire une visite de remercîment pour les soins qu’il lui avait donnés.
Il y avait quelques mois à peine qu’il avait quitté la rue du Cloître-Saint-Méry, et dans ce quartier indigent,
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tout en n’exigeant rien d’aucun client, il était parvenu déjà à pouvoir subsister uniquement de son état. Il est juste de dire qu’il avait aussi quelques malades dans des quartiers éloignés.
Comme la plupart des médecins, il avait partagé ses journées, donnant le matin à ses courses, et dans l’après-midi attendant chez lui les visiteurs.
II rentrait un jour un peu avant son heure habituelle, lorsque dans une rue qu’il traversait, la rue Neuve-des- Petits-Champs , il aperçut un rassemblement nombreux.
Le docteur s’avança. Peut-être un accident venait-il d’avoir lieu, et son ministère pouvait être utile. Mais en pénétrant à travers la foule, il n’aperçut rien que des gens qui causaient par groupes. Cette assemblée avait néanmoins un caractère singulier. Ces gens appartenaient pour la plupart aux classes inférieures, comme il était facile de le reconnaître à leurs costumes, à leurs gestes, à leurs attitudes. Les femmes formaient la majorité : hommes et femmes étaient généralement d’âges assez mûrs et de physionomies hétéroclites. Il se trouvait là bon nombre de ces types illustrés par Pigal
et les autres caricaturistes de la Restauration. Une cer-
taine agitation régnait dans cette foule : des hommes allaient d’un groupe à l’autre échangeant au passage quelques paroles. Tous paraissaient être dans l’attente d’un événement prévu et annoncé.
Le docteur, qui ne se faisait pas de loisir, allait s’éloigner, lorsqu’il se fit un grand mouvement autour de lui. Il se sentit entraîné, poussé dans un étroit couloir où tout le monde s’était précipité. Il eût été difficile, en ce moment, pour ne pas dire impossible, de rétrograder. Le docteur se laissa aller au courant et arriva assez péniblement dans une cour peu spacieuse, déjà remplie par ceux qui s’y étaient précipités les premiers.
L’un des côtés de cette cour présentait un fronton servant de couronnement à une grande porte de style grec. Le tympan du fronton renfermait un encadrement, vide pour le moment , sur lequel se portaient presque tous les regards. Le docteur, moitié poussé, moi tié porté, dépassa cette porte et se trouva dans une vaste salle remplie d’une foule plus compacte encore que dans la cour. Autour de lui, se croisaient des conversations étranges avec des mots inconnus :
45 ! disait une espèce de bonne d’enfants à un
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homme qui portait la livrée de velours de commissionnaire. — Belle besogne! auprès du 77 qui compte 118 tirages de vieillesse.
— ... Vous comprenez, disait un vieux homme à un
personnage qui se mouchait à grand bruit, vous comprenez que ma martingale se trouvait dérangée. Alors qu’est-ce que je fis ? je pris .
Et puis, à côté :
— ... Je vous dis que c’était une magnifique série....
— Oui, mais les intermittences ?
— ..... Lyon arrive avant Strasbourg...
— . Figurez-vous, monsieur, qu’ils attachaient
des numéros au cou des pigeons pour arriver avant la malle...
Au milieu de tout ce bruit, il ne manquait pas de se trouver quelques filous épiant l’occasion de voir l’heure à la montre de leur prochain, si le prochain avait une montre.
Un grand mouvement de fluctuation se fit bientôt dans la salle. Deux domestiques en livrée parurent et furent accueillis par des acclamations. Ils ouvrirent une grande porte qui masquait une espèce de théâtre.
A chaque côté de l’estrade étaient placées deux roues
de dimensions considérables et vitrées. A chaque côté de ces deux roues étaient un homme et un enfant; l’homme en habit noir, à tournure d’huissier appariteur; l’enfant vêtu d’une tunique bleue, avec une large ceinture rouge, les yeux bandés et les cheveux frisés : frisure, bandeau et costume avaient les allures allégoriques et mythologiques de l’époque.
Entre les deux roues apparaissait le maire ceint de son écharpe blanche, et quelques personnagesen grande tenue.
— Si je perds ici une heure de mon temps, dit le docteur pour se consoler, je pourrai dire au moins que j’ai vu tirer la loterie.
L’enfant placé à droite prit un à un les quatre-vingtdix numéros déposés dans la roue. Il se fit un grand silence. Chaque numéro était déplié par l’enfant, annoncé à haute voix par l’homme en habit noir, et déposé par l’autre enfant dans l’autre roue, après avoir été roulé dans un étui de carton.
L’appel préliminaire deces quatre-vingt-dix numéros durait depuis longtemps. Le docteur, qui commençait às’impatienter, examinait les physionomies qui se trouvaient autour de lui, lorsqu’en portant ses yeux sur l’estrade, il aperçut derrière le maire et ses adjoints,
LE TERNE SEC
parmi quelques personnes privilégiées, un visage qu’il fut bien surpris de trouver là.
C’était tout simplement mademoiselle Quintin, gravement assise au milieu des oracles du sort, coiffée d’un vieux chapeau violet de forme bizarre, tout pleurard et tout dégonflé, tenant de ses deux mains sur ses genoux son sac. Tels, ou à peu de chose près, les vieux sphinx des hiéroglyphes. Elle se penchait de temps en temps vers un personnage à cheveux gris et d’encolure assez commune, qui paraissait lui tenir lieu de chevalier servant.
^ Le docteur n’eut pas le temps de s’étonner. Le silence devint tout d’un coup général et absolu. Le tirage commençait.
L’enfant placé à gauche plongea sa main dans la roue que l’homme noir venait de tourner plusieurs fois avec rapidité. 11 en tira un numéro qui fut déplié et crié à haute voix. Tous les regards étaient fixés sur un seul point, tous les cous tendus. Le numéro crié fut répété au même instant et comme par magie à l’autre extrémité de la salle. Il en fut de même pour les numéros suivants. A chaque numéro proclamé, il se faisait dans la foule un murmure, un bruissement où l’on distin-
218 QUAND J’ÉTAIS îÉTUDIANT.
guait deux parties comme dans un ch (pur d’opéra , celle de l’espoir déçu, dans le genre chromatique, et celle de l’espoir réalisé, sur un mode vif et brillant. Au cinquième numéro, un cri surhumain partit d’un des coins de la salle, et l’on vit bondir en l’air, au-dessus des autres têtes, un homme qui huilait, riant et pleurant à la fois.
Cet homme venait de gagner le quine, une fortune, quelque minime que fût sa mise. Seulement il y avait un malheur : c’est qu'il venait au même instant d’être frappé de folie. On l’emporta.
La foule s’écoula. Toutes les physionomies, tout à l’heure animées par l’espoir, étaient abattues et mornes. Il ne manquait certes pas là de gens qui avaient risqué et perdu leur pain de la journée.
Le docteur s’éloigna profondément attristé par tout ce qu’il venait de voir et d’entendre, et se rappelant le mot de Roscommon :
« There should be no endeavour where is no reasonable hope. »
(Il ne devrait pas y avoir d’efforts là où il n’y a pas d’espoir raisonnable.)
Il réfléchissait à tout cela en hâtant le pas. Sa pensée
LE TEU^E SEC
vint à se reporter surla Quintin. Qn’est-ce que la Qinntin venait faire là? elle jouait donc à la loterie, elle aussi? — Et sur cette donnée, il revint insensiblement à cette idée à laquelle il avait autrefois si difficilement renoncé, que c’était à la Quintin qu’il devait sa fortune. De cette façon, en effet, tout pouvait s expliquer. La .Quintin avait fait quelque gain énorme; elle avait voulu récompenser les soins et le généreux dévouement de son médecin. Il se rappelait avec émotion l’exclamation de la Quintin sur la pauvreté de sa mansarde, la nuit où il l’avait transportée et secourue chez lui. Si la vieille fille n’avait pas changé sa misérable façon de vivre, c’est qu’elle tenait à d’indéracinables habitudes d’avarice.
Le docteur était vivement agité par toutes ces réflexions. En même temps qu’il se sentait pénétré d’un sentiment de profonde gratitude pour la Comtesse, il était heureux de se dire que l’heure attendue par lui de la restitution était venue. S’il ne se trompait pas cette fois , l’accomplissement de ce devoir n’aurait même pas pour lui le mérite d’un sacrifice, et il le regrettait presque, car il pouvait facilement aujourd’hui y satisfaire. Grâce aux éléments fournis par la Quintin, sa position était assurée.
Il résolut aussitôt d’aller le soir même, après sa con-
QUAND JJÉTA1S ÉTUDIANT, sultation, remercier son ancienne malade, se promettant bien de tout faire avec une invincible adresse pour obtenir d’elle qu’elle vécût d’une manière plus convenable et qu’elle s’inquiétât un peu plus des soins dus à son âge.
Les visiteurs furent plus nombreux ce jour-là que de coutume. Le docteur, après avoir examiné le dernier, se disposait à se rendre à la rue du Cloître-Saint-Merri, lorsqu’un homme d’une soixantaine d’années se présenta dans son cabinet. La nuit commençait à tomber; la lampe n’était pas allumée encore. Le docteur allait appeler :
Ne dérangez personne, lui dit le personnage qui venait d’entrer. Je viens simplement vous prier de venir voir mademoiselle Quintin...
— Que lui est-il donc arrivé?... — J’allais chez elle. Le messager donna quelques détails tellement alarmants que le docteur le fit monter avec lui dans un cabriolet pour arriver plus tôt. La Comtesse avait été Prise en rentrant de douleurs violentes dans la tête, douleurs auxquelles avaient succédé des vertiges...
Le médecin grimpa l’escalier quatre à quatre, lais sant derrière lui le vieillard, que son âge empêchait d’aller aussi vite.
LE TERNE SEC. 221
Il était trop tard. Lorsque le docteur entra, la Quintin était morte et froide déjà, étendue sur son lit, telle que son messager l’avait laissée, l’œil à demi fermé , les muscles de la face relâchés. La bouche était ouverte, — exposant son néant.
Le docteur s’était assis, le front caché dans ses mains.
— J’aurais dû laisser quelqu’un auprès d’elle, dit le vieillard en se lamentant.
Le docteur releva la tête :
~ Cela n’eût pas servi à grand’chose, dit-il. Il eût fallu un miracle pour la sauver cette fois.
Il regardait, silencieux, la figure pâle de Quintin.
— Monsieur, lui dit le vieillard, il n’était guère possible, avec le caractère de mademoiselle Quintin, d’avoir avec elle des relations autres que le commerce indifférent du monde. Pourtant, mademoiselle Quintin avait pour moi, j’ose le dire, de la considération, et j’avais quelque raison d’espérer qu’elle se déterminerait à m’épouser. Elle me disait encore dernièrement, quand je la pressai à ce sujet, avec tout le respect, s’entend, qu’elle méritait à bon droit : — « Un autre jour nous causerons de cela. » J’avais de l’attachement pour elle,
je le dis encore aujourd’hui qu'elle ne m’entend plus, et j’ai avec cela, heureurement, un caractère patient et facile. En joignant mes petites économies aux siennes, j’aurais pu me reposer, car le moment en est bien venu pour moi; nou§. nous serions soutenus l’un l’autre, et nous aurions été heureux. Je perds beaucoup à cette mort, monsieur !
Le docteur considérait ce singulier vieillard qui déplorait la perte d’un bien dont si peu de gens eussent fait cas. Il crut le reconnaître pour l’homme qui tenait compagnie à mademoiselle Quintin, sur l’estrade, derrière le maire.
— N’accompagniez-vous pas, monsieur, aujourd’hui, mademoiselle Quintin? demanda-t-il.
— Oui, monsieur, j’ai obtenu pour elle la permission d’assister au tirage de la loterie dans l’enceinte réservée. Elle s’en faisait depuis longtemps une fêle. J’ai l’honneur d’être écrivain public-rédacteur, attaché pour la copie des listes à l’administration de la loterie. Lorsque je suis parti d’ici çe matin avec cette pauvre demoiselle, j’étais loin de penser que ce soir...
— Pardonnez ce que ma question peut avoir d’indiscret et veuillez l’attribuer à un motif sérieux : — Mademoiselle Quintin jouait-elle à la loterie?
LE TERNE SEC
L’écrivain public hésita avant de répondre. Il regardait le docteur.
— Oui, monsieur, dit-il enfin; mademoiselle Quintin tentait parfois les caprices du sort.
— Et pourriez-vous m’apprendre, continua le docteur, dont le cœur battait plus vite, si elle n’a pas gagné, il y a un an environ, une somme assez forte?...
Le vieillard répondit après un long silence :
— Non, monsieur. Mademoiselle Quintin n’a jamais gagné à la loterie.
— Ce n’était pas elle !... murmura le docteur.
Il se leva pour sortir. Mais il s’arrêta : il ne pouvait quitter cette chambre. 11 lui semblait laisser derrière lui quelque chose.
— Savez- vous, dit-il, si mademoiselle Quintin a des parents qui puissent s’occuper des dernières démarches...
— Je me chargerai de ce pénible devoir, dit l’écrivain public; car j’ai tout lieu de croire que mademoiselle Quintin ne laisse personne derrière elle. Il y a bien longtemps que je connais toutes ses affaires, car (fautil l’avouer?) son éducation avait été un peu négligée et elle avait besoin de quelqu’un pour sa rente et toutes ses petites affaires. Elle avait bien voulu m’honorer de
sa confiance. Je n’ai jamais eu grande correspondance à rédiger pour elle.
Le vieillard s’arrêta.
Le docteur n’avait pu s’empêcher de remarquer l’élocution particulière et un peu pompeuse du vieil écrivain public. Ses dernières paroles le frappèrent et formulèrent, pour ainsi dire en lui, un vague rapprochement...
Il prit tout à coup le vieillard par la main, le fit asseoir devant lui, et fixant son regard sur le sien :
— Monsieur, dit-il poussé par une force inexplicable, vous m’avez trompé tout à l’heure.
Et tirant de sa poche un papier qu’il lui présenta :
— C’est vous qui avez écrit ceci?
L’écrivain public rougit.
— C’est le premier mensonge que j’ai fait de ma vie, et je l’ai fait pour tenir sur la tombe de mademoiselle Quintin une promesse jurée.
— Je ne m’étais pas trompé ! dit le docteur en s’approchant du lit de la morte.
— Si j’ai mal fait, monsieur, que le bon Dieu me juge. — Mademoiselle Quintin m’avait fait jurer de ne
LE TERNE SEC
jamais révéler ce secret. Lorsqu’elle vous fit parvenir par mon ministère la plus grande partie du terne qu’elle eut le bonheur de faire sortir, elle voulut que vous ignorassiez, comme tout le monde, que c’était à vous qu’elle devait ce gain étonnant. Dans ses idées, se disant qu’il faut pour ces jeux du sort agir uniquement d’inspiration, elle craignait sans doute que la sortie réitérée du même terne ne fût influencée, empêchée par la connaissance que vous auriez de ce quelle faisait. — Elle avait peut-être bien raison, hasarda le bonhomme. — Car vous pensez bien qu’elle comptait placer de nouveau sur ce terne. Elle nes’étaitréservécestroismille francs, qui complétaient, avec ce que vous avez reçu, la somme de son premier gain que pour nourrir encore les mêmes numéros jusqu’à ce qu’ils sortissent de nouveau, et je vous le jure, je jure devant elle, monsieur, qu’elle vous aurait fait fidèlement parvenir votre part des bénéfices sur lesquels elle comptait.
Il s’interrompit pour aller prendre derrière un petit miroir, appendu au-dessus de la cheminée, un papier gras et froissé.
— Au reste, monsieur, continua-t-il, voici les papiers qui certifient la mise de la première sortie. — Voici le certificat du bureau central constatant que mademoi-
selle Barbe Quintin a touché 18,000 francs pour produit d’un terne sec, sorti le 15 novembre 1826, sur la mise de trois francs. C'était un petit écu, que j’ai porté moi-même, je me le rappelle. - Dieu est témoin qu’elle a employé les trois mille livres restant, saufl’écu qu’elle avait avancé en votre nom, uniquement à nourrir ce terne, et qu’elle fût morte de faim à côté de cet argent !
Il y avait dans toutes ces révélations un point important que le vieillard omettait. Il s'en aperçut.
— Voyez les numéros, monsieur, s’il vous plaît, reprit-il. — 60 — 30 — 8. — Voici maintenant la prescription que vous lui avez ordonnée, laquelle prescription porte, en effet, pour quantités des divers remèdes, les trois numéros, révélés. —Ceci est à vous, monsieur, et vous seul avez le droit d’en disposer.
Le docteur prit machinalement les papiers que l’écrivain mettait dans sa main. A peine s’expliquait-il encore les résultats d'un aussi étrange coup du hasard. — Il n’en pouvait douter cependant : c’était bien lui, c’était bien son ordonnance qui avait été la cause du gain de la Quintin. Les trois bien heureux numéros se détachaient— identiques — sur l’ordonnance et sur le récépissé de la loterie. Le docteur se leva, abasourdi par tout ce qu’il venait d’entendre, et pria l’écrivain de ve-
LE TERNE SEC. 227
nir le voir le lendemain sans faute. Il avait besoin de réfléchir avant de prendre une décision sur remploi des fonds de feu Quintin.— Il fut en outre convenu que le vieillard se chargerait pour le moment des démarches de l’inhumation.
Lorsqu’il arriva le lendemain chez le docteur à l’heure convenue, celui-ci lui dit :
—Vous avez été l’ami, monsieur, de celle qui m’a fait (peu importent les motifs qui l’ont guidée), qui m’a fait ce que je suis et ce que je pourrai devenir. Vous me permettrez donc d’agir en son nom en cette circonstance.
Le vieillard salua.
— Voici les quinze mille francs que vous m’avez fait parvenir d’après ses instructions. Je n’ai jamais considéré cet argent que comme un prêt. Il a fructifié entre mes mains, et cette restitution n’embarrasse aujourd’hui en aucune façon mes affaires. — Cet argent vous appartient, monsieur, à vous que mademoiselle Quintin honorait de son amitié et de sa confiance; à vous qui avez été pour quelque chose aussi dans l’heureux changement survenu dans ma position. Avec cette somme je pense que vous pouvez réaliser le désir que vous formiez de prendre votre modeste retraite. Dans tous les cas, je serai toujours heureux de rue mettre à
la disposition d’un honnête homme tel que vous. — Prenez ces billets, monsieur.
Le vieil ami de la Comtesse , ému, incertain, voulait refuser.
— Vous m’avez promis tout à l’heure de m’obéir, lui dit le docteur, à moi qui vous parle en son nom. Elle n’avait plus de parents : à qui cet argent reviendra-t-il, si vous refusez? — Vous m’offenseriez en me remerciant : c’est un devoir que j’accomplis, je vous le répète. — Vous me permettrez seulement, ajouta le docteur, qui craignait quelque faiblesse du vieillard, vous me permettrez de vous demander la promesse de ne pas donner à cet argent un placement... incertain, et surtout de ne pas tenter le sort sur les numéros 8, 30 et 60?
— Oh ! monsieur ! répondit le vieillard un peu blessé dans ses délicatesses de joueur, ces numéros sont votre propriété !
— Vous me permettrez alors de la conserver exclusive. — Il est entendu aussi, ajouta-t-il en terminant, que vous me laisserez seul acquitter les frais des services, convoi et enterrement de mademoiselle Barbe Quintin.
— Pauvre Comtesse! dit le vieil écrivain public en essuyant ses yeux.
l'appareil de fracture
Il faut bien le dire, et commencer par là :
J.-Nicolas M...., le grand médecin que vous savez , avait si fort déjeuné ce matin-là, que le soir il était gris.
N’allez pas cependant, là-dessus, le juger avec trop de sévérité. — M.... avait passé ce même matin son quatrième examen, toutes boules blanches ; il ne lui restait plus qu’un pas à faire pour être docteur, et, dans une semblable occurrence, on peut être excusable d’inviter trois ou quatre amis à un banquet d'alleluia, et de ne pas vouloir, en qualité d’amphitryon, rester en arrière d’appétit et de gaieté.
Notez aussi que pareille chose lui arrivait rarement ;
car Nicolas M.... menait bien l’existence la plus sobre et la plus sévère qui lût au monde. Trois mots suffiront pour nous faire comprendre et croire: — M.... était élève interne à l’Hôtel-Dieu.
Vous vous les rappelez, ô vous qui avez passé par ces choses! — ô vous par qui ces choses ont passé! — vous vous rappelez les tristes repas des élèves des hôpitaux : — le bouillon dans lequel notre spirituel Ricord plantait un jour un bâton charitable, parce que, disait-il, il faut aider un aveugle ; — - le bouilli filandreux conduisant inexorablement la marche de chaque jour ; — les haricots qui s’écorchaient si difficilement sous la fourchette, alternés par les lentilles que les pucerons déflorèrent; — puis, — en bouquet, — le quartier durci et æstuantde gruyère, redouté des mouches elles-mêmes.
Et les repas maigres des vendredis et vigiles : l’œuf sous toutes ses formes, — l’œuf frit, — l’œuf surnageant sur des bas-fonds d’épinards, — l’œuf à la coque, qui avait des os et des plumes, — les omelettes artificielles, cuites sans beurre. — Et la raie, l’éternelle raie, jetant aux vents ses senteurs en dépit du vinaigre. Et quel vinaigre! il aurait brûlé le bois dont il sortait.
Et au milieu de tout cela, sur la serviette vineuse et diaprée qui jouait la nappe, la demi-bouteille quoti-
dienne de chacun, passée par les mystérieuses épreuves de l’infirmier de service.
Ah! pardonnez à J. -Nicolas M.... de s’être grisé le jour de son quatrième examen !
Et maintenant que nous croyons avoir excusé l’interne M.... auprès du lecteur, que le grand médecin M.... nous excuse à son tour d’aller emprunter un de nos souvenirs à sa vie de jeune homme. — Qu’il ne nous en veuille pas plus que nous ne le méritons. D’abord , bien qu’il s’agisse pour nous de raconter une escapade bien innocente, nous nous ferions scrupule d’écrire les lettres de son nom, si célèbre aujourd’hui. Qu’il daigne reconnaître ensuite que, — de trois anecdotes que nous conservons sur lui, — nous avons laissé de côté, — en bonnes gens que nous sommes, — l’origine du surnom de Ferox, et l’histoire delà fameuse culotte de peau.
Donc M.... s’était mis ce jour-là dans un état singulièrement improper. — Ce qui fut surtout remarquable lorsqu’il rentra le soir.
Ou M.... avait-il passé sa journée? Nul, pas même lui peut-être, ne l’a su. Quoi qu’il en fût, lorsqu’il revint à l’hôpital vers les quatre heures, le portier, devant le-
quel il avait le matin passé d’une démarche ferme et accentuée, le portier, qui ne s’était alors douté de rien, malgré ses yeux de portier, ne put s’empêcher, le soir, en regardant le regard allumé de M...., de sourire d’une façon significative.
Et pour le coup, le brave homme ne se trompait pas; — M...., qui était sorti gai, rentrait ivre. Il monta les marches de l’escalier les jambes raides, le ventre tendu, les épaules en arrière, la tête haute, s’avançant dans toutes les majestés de la digestion et de l’ivresse.
Cette merveilleuse dignité de mouvements ne fut que légèrement contrariée en haut de l’escalier, lorsqu’une marche remontée à l’improviste fit rudement trébucher Nicolas M .
Il ne s’en émut pas davantage, tourna brusquement le bouton de la porte de la salle, et, sans essuyer ses pieds au paillasson, se dirigea vers une armoire dans laquelle son ami l’interne A.... déposait d’habitude son tablier de service, — duquel tablier M.... se revêtit.
Nous devons à la vérité de dire qu’il employa bien près de dix minutes à réunir derrière lui les cordons de son tablier et à constituer une boucle, — dont il ne put venir à bout que par un nœud.
La sœur de la salle l’examinait, et, voyant son teint
fort animé, moitié par l’impatience, moitié par les fumées du vin, elle lui demanda s’il n’était pas malade?
M.... entendit confusément, et, — comme il avait un peu conscience de sa position, et qu’il craignait de répondre à côté de la question, — il s’en tint à ne pas répondre et à regarder la sœur avec des yeux tout ronds.
Ce qui rendit la sœur toute honteuse.
Après quoi M.... commença gravement sa visite du soir.
Je crois avoir oublié de dire qu’un imprudent interne, A...., avait prié M.... de le remplacer ce jour-là et de faire la visite de sa salle. Cette complaisance, dans le principe, ne devait nullement déranger M... , qui n’avait pas de service. Depuis les cinq jours qui venaient de s’écouler, consacrés à son examen, M.... s’était acquitté de son ministère le matin, à jeun, très-convenablement, et il tenait accomplir sa tâche. — Ajoutons tout de suite que cette salle était de chirurgie et non de médecine, et qu’elle ne contenait, en conséquence, que des blessés ou des opérés.
Au premier lit, M.... prit le bras du malade, et, les yeux doctoralement fermés, lui toucha longuement le pouls.
Le pauvre diable le regardait avec anxiété.
— Vous avez de la fièvre ce soir, mon brave, dit résolûment M . —Ma sœur, un bassin, s’il vous plaît.
Et il pratiqua une copieuse saignée.
— Cela vous fera du bien, dit-il en passant au second lit.
Là, encore, il trouva une forte fièvre. — Nouvelle saignée.
Au troisième lit, à peine eut-il scruté les pulsations de l’artère, qu’il secoua la tête d’un air de mécontentement et de défiance .
Il appela la sœur et l’infirmier.
— On a donné à manger à ces malades 1 dit-il. Ils ont tous une fièvre de cheval.
La sœur attesta qu'on n’avait pas dépassé l’ordonnance.
— Alors c’est vous! dit M... à l’infirmier.
Jean se défendit d’avoir eu la moindre complaisance.
— Taisez-vous, dit sévèrement M.... ; si vous ne leur avez pas donné à manger, vous leur avez donné — à boire! ...
Et il prononça ces derniers mots avec un tel accent de colère, que le malheureux infirmier, — bien innocent, — en fut attéré et ne sut que répondre.
Le fait est qu’il n’était en rien de la faute de Jean si M.... avait trop déjeuné le matin, et s’il se trompait le soir, — en prenant les pulsations de son propre pouls pour celles des pouls de ses malades, et en trouvant aux autres la fièvre que lui seul avait.
Ce qui ne l’empêcha pas de sermonner tout le monde.
— C’est une abomination, disait-il malgré les, dénégations des malades, de la sœur et de l’infirmier, c’est une abomination d’abuser ainsi des malades qui se portaient si bien ce matin !
Et il allait toujours saignant et resaignant, trouvant la fièvre d’autant plus forte, que son mécontentement et sa colère augmentaient et activaient sa circulation.
Si bien qu’au dixième malade saigné, la sœur, ne sachant que penser de tout cela, — inquiète et craignant que M...., une fois la lancette aux doigts, ne s’arrêtât plus, prit le parti de s’éclipser et d’aller en toute hâte chercher un autre interne, auquel elle communiqua ses craintes.
Justement A.... venait de rentrer. Il venait d’apprendre les petits événements de la journée, et se repentait déjà du choix de son remplaçant.
Il accourut aussitôt.
Heureusement, aucune des saignées pratiquées ne pouvait avoir de conséquences fâcheuses ; — mais il était temps que M s’arrêtât.
Il reçut imperturbablement les remerciements de son confrère, qui lui proposa d’achever le service à sa place.
— Ma foi, je ne demande pas mieux, lui répondit
M. . . . dans l’oreille, entre deux éructations, car j’ai une féroce envie de dormir .
Dix minutes après la visite du soir terminée, A. . . .
ouvrant la chambre de M . , le vit étendu par terre
à côté de son lit, sur lequel il n’avait pu monter, et ronflant comme feu le maréchal de Saxe.
Il appela un autre interne, et ils parvinrent à déshabiller M . . . . et à le coucher.
— Tu m’as procuré pour demain matin un rude sermon de M. Desault, disait A. . . . entre ses dents; mais je le ferai bien payer à la première occasion !
Au milieu de la nuit M. . . . s’éveille, la tête lourde, les idées confuses, la langue épaisse, embarrassée. Sa chambre, — contre l’ordinaire, — est éclairée d’une fai-
ble lueur, et il entend à côté de son lit la respiration d'une personne endormie.
Les rideaux, qu’il a l’habitude hygiénique de ne jamais fermer, sont soigneusement tirés.
Il veut étendre son bras appesanti pour les entr’ouvrir : — une douleur assez vive l’en empêche ; son bras est enveloppé d’une bande de toile. . .
— Que veux dire ceci ? se demande M - , — que lui
est-il arrivé ? on l’a donc saigné?. . .
Les rideaux s’entr’ouvrent tout à coup, et une figure mal éveillée se penche sur la sienne.
— Qu’est-ce que tu fais là, Jean? demanda M -
— Et quelle heure est-il ?
Jean répond qu’il est trois heures du matin, qu’il a
été chargé de passer la nuit auprès de M .
Et en lui offrant une tasse de tisane, il lui demande,
— comment il se trouve?
— Est-ce que j’ai été. . . est-ce que je suis malade ?
dit M . avec anxiété.
— Il faut espérer que ça ira mieux, monsieur, répond l’infirmier, avec du repos et des soins. . . Au reste, vous savez mieux que moi ce qu’il faut dans ces cas-là.
— Qu’est-ce que c’est? qu’est-ce que j’ai donc? s’écrie
M. . . . avec impatience et en voulant se mettre sur son séant.
Mais sa jambe droite est immobile et engourdie. Il y porte sa main et demeure la bouche ouverte, le regard désolé...
Un appareil de fracture entoure sa jambe... sa jambe est cassée!. . .
M.... tombe dans un grand accablement à cette fatale découverte. Il se désespérait, malgré les philosophiques consolations que Jean essayait de lui faire goûter.
— Eh! laisse-moi tranquille, imbécile! lui ditM...., et réponds-moi ! — Comment cela m’est-il arrivé? Je suis donc tombé ?
— Ma foi! monsieur, je n’étais pas là et je ne saurais rien vous dire. On m’a appelé à huit heures, aussitôt
après l’accident. Vous étiez étendu sur le lit. M. A
et M. J . vous ont mis l’appareil, et m’ont recom¬
mandé de ne pas vous quitter un instant.
— Va tout de suite chercher J. . , . , et A . Il
faut que je. sache. . .
— M. J . n’est pas de service, et il n’a pas couché
cette nuit à l’hôpital. M. A. . . . est sorti à neuf heures. Si vous voulez, je vais éveiller. . .
— N’éveille personne, j’attendrai.
Et M.- . . . resla livré à ses amères réflexions.
L’accident qui lui était arrivé pouvait avoir les suites les plus graves. M.... tenait à ses os plus que tout autre. Peut-être partageait-il encore cette petite superstition commune à plusieurs médecins, qui croient peut-être que le mal s’acharne plus particulièrement dans l’occasion sur eux, dont l’état est d’être ennemis du mal. Si, comme M.... n’en pouvait douter d’après la nature de l’appareil apposé, il s’agissait d’une fracture, le moindre inconvénient qui pût en résulter était de lui faire garder une quarantaine de jours la position horizontale, etM..., était homme à exagérer encore les précautions dans un cas personnel. — Il pensait avec désespoir que la veille il avait arrêté pour la semaine suivante son départ en vacances, grâce à un congé qu’il avait obtenu à grand’peine. Il se disait qu’il ne pourrait apprendre lui-même ses succès à sa famille, qu’il allait plonger dans l’inquiétude, — et tout cela pour un événement qu’il rougirait de raconter. — Si encore cette jambe avait été cassée en courant après la croix d’honneur, — ou tout simplement même par un accident naturel!... mais non. — Et puis quel était le degré de gravité de cette blessure
qu’il ne lui était pas permis d’interroger? Était-ce une fracture simple — ou compliquée?,..
Le matin lui parut bien long à venir.
Lorsqu’au petit jour, la porte de sa chambre s’ouvrit et qu’il vit paraître ses amis, — malgré l’effort qu’il fit sur lui-même, sa physionomie prit l’expression de la plus vive anxiété.
— Eh bien! lui dit A...., comment vas-tu, mon pauvre ami ?
— Pas trop bien, répondit M.... affaibli par la saignée et dévoré par la fièvre de l’inquiétude.
Et il demanda des renseignements sur son état.
On lui apprit qu’il avait une fracture oblique près du col du fémur, fracture de la plus dangereuse espèce; que M. Desault avec le père L.... étaient venus le voir, et qu’ils avaient été satisfaits des premiers soins donnés. « L’appareil est parfait; il n’y a rien à changer jusqu’à nouvel ordre, » avait dit le père L.... en s’en allant.
A ces fâcheuses nouvelles, M.... s’évanouit...
Lorsqu’il revint à lui, il resta plongé dans un morne abattement. Mieux que personne, il pouvait comprendre la gravité de sa blessure, qu’il devait à son intempé-
rance, et en apprécier les suites. Dès ce moment le rire disparut de ses lèvres. M.... se laissa aller à un accablement dont ses camarades ne purent venir à bout de le tirer. Son désespoir était complet. — Il ne trouvait quelque distraction à ses chagrins qu’en disposant — avec une sollicitude toute particulière — ces minutieuses précautions dont les médecins gardent à peu près pour leur usage particulier le secret, — les remèdes et médi-
caments nécessaires à son état.
Ses amis se succédaient dans sa chambre, et venaient rappeler son courage abattu.
Au bout de huit jours passés par M. . . . dans une immobilité parfaite, — ses amis A et J , en¬
trant un matin dans sa chambre, lui annoncèrent qu’un élève de la maison, dont l’internat était terminé, et qui venait d’être reçu docteur, les avait invités à dîner.
— Nous regrettons bien que tu ne puisses pas être des nôtres, lui dit A. . . .; mais nous viendrons tous te voir ce soir.
M soupira. — C’était bien moins un bon dîner
qu’il regrettait, — quoiqu’il sût que le nouveau docteur ferait bien les choses, — que son départ fixé pour ce
» soir là-même et sa place retenue dix jours auparavant,
par une précaution nécessaire au temps des vacances.
Il parvint à s’endormir, après avoir lutté contre ses pensées. . .
Tout à roup il est réveillé en sursaut. La porte s’est ouverte avec fracas . . . ses deux chaises et sa table sont
renversées . et une dizaine d’élèves se précipitent
dans sa chambre, J . et A. . . . à leuj; tête, bou¬
teilles et verres en main, chancelant, vociférant. . . Ils
s’élancent vers M - , qui commence à s’inquiéter, et
font voler en l’air ses couvertures. . .
M . . . . , voyant qu’il a affaire à des gens qui sortent d’un repas de corps, tâche de s’en débarrasser par la douceur et en se plaignant de souffrir beaucoup.
— Eh bien! comment vas-tu ? lui crie J . dans
les oreilles.
A. . . . s’est déjà emparé de son bras, et scrute les pulsations du pouls.
— De la fièvre? dit-il. — J . , une bande à sai¬
gnée, un bassin, vite !
Et il tire de son gousset une lancette que ses mains tremblantes ne pouvaient pas ouvrir.
— Que me veux-tu? dit M. . . . dans la plus vive agitation. *
— Deux palettes seulement, répond A . Si ça ne
te fait pas de mal, ça ne peut pas te faire de bien. . . C’est-à-dire, non ! si. . . enfin, c’est égal !
— Vous ne me saignerez pas ! s’écrie M - avec
énergie; vous ne me saignerez pas ! vous êtes ivres !... — Peut-on se mêler de saigner un malade, ajoute-t-il indigné, quand on est dans un pareil état ? . : . Laissezmoi! laissez-moi! ou je crie. . .
— Ah! tu ne veux pas être saigné ! dit A .
— Tu repousses la Faculté ! dit J .
— Ah ! nous sommes ivres !...
— Ah ! tu veux crier !...
Et J . , d’un seul bond, s’élance sur lui ; M -
pousse un cri de terreur .
Au même instant A - le prend par un bras, le
jette en bas du lit, et toute la bande se précipite sur lui dans une lutte générale et acharnée.
M . jette des cris affreux. . . Il sent sa jambe en
vingt morceaux... il se débat, pâle comme la mort, pour échapper à ces furieux. . .
Encore! encore! s’écrie A. . . . tout essoufflé, au milieu des coups d’oreillers et de traversin.
Et il arrache frénétiquement l’appareil de la fracture.
— Yeux-tu donc me tuer? dit M d'une voix
étranglée par la peur.
— Allons donc ! répond J . , est-ce que tu es ma¬
lade ? tu n’as jamais eu plus de fracture que moi, mon cher. Vois plutôt. — C'était une simple plaisanterie. . .
— Que tu trouveras un peu forte , peut-être , dit
J . à son tour; mais je suis persuadé que mes ma¬
lades que tu as saignés ne seront pas de ton avis.
M. . . . doutait encore. Il considérait dans une sorte de stupeur et examinait avec la plus vive attention sa cuisse mise à nu . . .
Quand il se fut bien assuré que tout était normal, ses joues reprirent leurs couleurs, et il respira largement. Il était trop heureux pour en vouloir à personne, — et il regarda ses amis en souriant.
L’un d’eux lui tendit un verre plein.
— Non pas, s’il vous plaît, dit M - en le repous¬
sant.— Pour aujourd’hui, du moins, ajouta-t-il en riant.
Et comme il recueillait avec un certain soin les pièces de son appareil :
— Qu’est-ce que tu veux donc faire de cela? lui demanda J .
— Je veux, répondit M le conserver toute ma
vie dans ma salle à manger.
— Quand tu en auras une, reprit A .
Le docteur M . depuis longtemps, a sa salle à
manger : mais nous devons dire qu’on n’y voit pas le moindre appareil de fracture.
Probablement pour ne pas effrayer l’estomac et les jambes de ses convives.
Il faisait très-chaud. La côte était presque à pic, sablonneuse, cuite au soleil. — Pas même un brin de genêt aux gousses jaunes sur le bord du chemin. — Au loin, çà et là, sur la montagne galeuse, quelques maigres touffes de bruyère.
Un petit âne, tout calleux., sec à prendre feu sous le bâton, hissait péniblement un tonneau.
Une vieille, ployée en deux par la fatigue et par l’âge, tirait sur la bride pour avoir sa part du fardeau.
— Hi! criait-elle, et le roussin tendait les jarrets.
GRANDS ET PETITS REMORDS. 241 Les deux roues mal graissées grinçaient, et au-dessus, le tonneau, cahin-caha, chancelait comme ivre.
Nous gravissions, Paul etmoi, la côte derrière 1 équipage depuis plus d’une demi-heure, depuis la Fontainedes-Prêtres, haletants, lui comme moi, et muets de fatigue et de chaleur. Nos petites jambes nous soutenaient à peine.
Tout à coup je me mis à rire à une fantaisie qui mS traversait la cervelle.
— Paul, lui dis-je tout bas, si nous lâchions le robinet ?
Paul me regarda de son œil éveillé. — Paul n’était plus las.
Il rejeta résolûment en arrière ses cheveux blonds, courut à pas de loup jusque derrière le tonneau, et mit la main sur le bouchon qui servait de, bonde.
A ce moment, il se retournait pour me regarder : je lui fis un signe... — L’eau jaillit en colonne de cristal sur la poussière du chemin...
Paul était déjà près de moi ; le pied levé pour la fuite, nous regardions la vieille. Mais elle ne se détourna pas. Elle était sourde...
Un fou rire nous prit, et, d’accord sans nous consulter, nous continuâmes à marcher derrière la vieille et son tonneau pour voir... — Seulement nous nous tenions à distance prudente.
L’eau coulait toujours.
Peu à peu, le pas du petit âne devint plus assuré, moinslent.Le tonneau, moins lourd, dansait gaiement au moindre accident du chemin, entre les roues allégées qui ne geignaient plus. — Arriva enfin le moment où, au lieu que la vieille conduisît l’âne, ce fut l’âne qui traîna la vieille : le chemin avait bu tout ce que le tonneau avait pu verser. — C’était la péripétie.
La vieille s’aperçut qu’il se passait quelque chose d’extraordinaire. Alors elle s’arrêta, laissant avancer l’âne, pour voir ce dont il s’agissait. — Nous nous étions arrêtés aussi.
— Sauvons-nous ! me dit Paul.
— Bah ! répondis-je.
— Huemh ! cria la vieille pour que l’âne ne bougeât plus. — Elle venait de voir le trou béant qui bavait encore quelques gouttes.
Ce fut alors qu’elle se retourna et nous aperçut.
Nous ne l’avions encore vue que de dos, avec sa jupe
GRANDS ÈT PETITS REMORDS. 249 en cotonnade rayée, le fichu à fleurs de faïence et le mouchoir rouge sur sa tôle courbée.
Elle nous observa un instant; sa figure morne et halée ne témoignait ni indignation ni surprise. On eût dit ces têtes bronzées qui dorment depuis des siècles sous les bandelettes, sous les tombeaux égyptiens.
Sans prononcer une parole, elle fit péniblement tourner bride au petit âne, et redescendit, du même pas lent et égal, à la fontaine.
Quand elle passa devant nous, elle ne parut même pas nous voir.
Nous nous regardâmes honteux.
Lorsque je rappelai l’année dernière cette aventure à Paul, qui est aujourd’hui substitut du procureur impérial, il l’avait tout à fait oubliée, et je ne pus l’en faire ressouvenir.
Dirai-je que je lui en voulus un peu ?
C’est déjà quelque chose que d’avoir un remords, et n’en a pas qui veut. Eh 1 à qui de nous n’est-il pas arrivé de mal faire, de froisser en passant, parfois pour le plus éphémère plaisir, quelque intérêt sérieux peutêtre, ou quelque sentiment digne et profond?
Puisque la perfection nous a été enviée, puisque nous avons tous fait la faute, — gardons-nous au moins cette amère douceur du repentir. Consolons-nous en lui, — sans en abuser.
Oui, le remords est une bonne chose et salutaire.
Aussi sus-je bon gré à mon ami Santaglio de l’émotion qu’il manifesta plus d’une fois en me contant l’anecdote suivante que je vais vous raconter après lui.
Mon ami était Portugais, ainsi que son nom vous l’a dû faire supposer, — Portugais de Rio-Janiero. Selon l’usage des familles riches des colonies, qui envoient leurs enfants dans quelque métropole, Santaglio était venu dès son jeune âge à Paris pour faire ses classes au collège Henri IV. *
Ses classes terminées, après un voyage d’une année consacré à reprendre pied dans sa famille, il était revenu en France dans le but de profiter, officiellement du moins, de renseignement' des hautes facultés. C’était du droit qu’il s’agissait, étude toute facile et négative, pour peu qu’on le désire, et la plus susceptible, à coup sûr, d’être cultivée officiellement.
GRANDS ET PETITS REMORDS. 2oi
Santaglio avait élu domicile dans une maison classique du quartier Latin, véritable niche où chaque fenêtre représente un appartement séparé, où chaque cellule recèle à l’état de nymphe un docteur en médecine ou en droit.
Au milieu de cette bonne jeunesse insouciante , amante du plaisir, un peu criarde, un peu vantarde, bien illettrée,— pépinière toujours verte qui replante à mesure la société d’avocats, de médecins, de généraux, de députés, de pairs de France et, misère! de garçons de bureaux, — la facilité de Santaglio, sa générosité, sa distinction innée à tous ses nationaux, ne pouvaient manquer de faire rechercher son amitié,
A la vérité, Santaglio n’était pas homme à courir après les liaisons, loin de là; mais, soit bonté, soit faiblesse, malgré une certaine raideur de son caractère, il avait pour règle habituelle de n’en répudier aucune, pour peu qu’elle fût convenable par quelque endroit.
Peut-être et probablement éprouvait-il quelque satisfaction chère à dominer, à conduire la petite foule qui se pressait autour de lui, très-heureuse de l’accepter tel qu’il était.
Il eut donc bientôt pour ami tout ce qui descendait et montait l’escalier de son hôtel. Sa chambre, toujours
ouverte, devint le rendez-vous général, l’endroit où se * complotaient les parties.
EtSantaglio trouva ainsi le moyen de dépenser en gaie compagnie la pension, opulente dans un quartier d’étudiant, qu’il touchait chez son banquier.
En face de l’hôtel qu’il habitait, se trouvait une maison non moins peuplée, mais aussi différente par sa physionomie que par celle de ses habitants.
C’était une grande maisonnette, à façade irrégulière, terminée par un toit pointu comme le faîte d’un château de cartes, et dont chaque étage s’inclinait complaisamment sur son inférieur. Sale, malgré un recrépi récent, lézardée, déplâtrée» elle montrait à nu, comme un écorché, son squelette de charpente et sa chair de moellons, suturée en maint endroit, par une grande S en fer.
En voyage vous en avez entrevu de semblables constructions, lorsque la diligence arrêtée vous réveillait en sursaut au milieu de quelque village improvisé par la bande noire.
Au bas, une fruitière étalait ses choux effarouchés, ses pan iers de charbon et ses faisceaux de balais honteux .
Les fenêtres du premier étage, — seul étage habitable.
et encore ! — continuellement fermées, rendaient équivoque la supposition d’un locataire.
Tout le reste, de bas en haut, était garni de croisées à guillotine, dont les vitres, en l’absence des rideaux, étaient assez épaisses et assez ternes pour que l’œil ne pût y pénétrer.
Lorsque la nuit venait, ces croisées s’éclairaient une ’ à une, presque à la même heure, et dix minutes après s’éteignaient. On dormait tôt pour s’éveiller tôt.
Cette maison était habitée par des ouvriers.
Toutefois cette masure abjecte, en but jusque-là au dédain et aux projectiles, devint tout à coup fort intéressante pour les étudiants de l’hôtel voisin.
Un beau matin, on aperçut sous une des guillotines levées, une jeune fille nouvellement locataire assurément, qui regardait, accoudée, les passants dans la rue.
Elle passa ainsi une bonne partie de la matinée. — Le lendemain et les jours suivants ce fut la même chose.
Elle semblait avoir fait de cette contemplation oisive et rêveuse sa principale occupation.
Plaise à penser si les lorgnettes du voisinage faisaient leur jeu.
La jeune fille n’y voyait rien ou n’y voulait rien voir.
Aussi ne restait-il bientôt sur la brèche qu’un ou deux obstinés qui ne se désespérèrent pas.
Santaglio n’avait prêté aucune attention aux cheveux noirs de la nouvelle venue. Il professait généralement un assez fort dédain pour les amours de grisettes.
Ce fut sans doute à sa majestueuse indifférence qu’il dut son succès. Il lui fut impossible à la fin de ne pas s’apercevoir que les regards de la voisine lui faisaient compagnie soutenue.
Il daigna y répondre.
Indolent au superlatif, en sa double qualité de colon et de Portugais, Santaglio passait ses journées couché sur son balcon, recevait ses visites de la main gauche, télégraphiant de la droite. — Dans les moments d’intervalle, i! employait l’une et l’autre à la confection du cigarero national.
Qu’était cette jeune fille?
Lorsqu’ils se virent pour la première fois, Santaglio apprit qu’elle se nommait Hortense. Elle était ouvrière, lui dit-elle, — et arrivée depuis peu de son pays.
Santaglio n’était pas homme à s’occuper des détails vulgaires et des besoins de la vie. La vie, pour lui, avait toujours été toute faite à l’avance, et l’argent qu’il dépensait était un argent facile et venu tout seul. Il se contentait de porter un peu d’intérêt, — assez faible, — à la jeune fdle, en faveur de ses grands yeux et de ses beaux cheveux noirs, et s’en tenait là.
Il y avait cependant un point dont l’éclaircissement eût sans doute inquiété autre que lui. — Comment Hortense, qui ne pouvait avoir, selon toute apparence, d’autre ressource que son travail, passait-elle ses journées entières inoccupées ?
Le garçon de l’hôtel donna un jour à Santaglio, qui ne les demandait pas, des détails circonstanciés. Hortense devait épouser un ouvrier tailleur qui passait pour honnête garçon. Cet ouvrier était du même pays qu’elle, ils avaient été élevés ensemble, il l’aimait beaucoup, disait-on, et il subvenait à ses besoins en attendant le mariage. C’était lui qui l’avait fait venir à Paris et qui lui avait retenu un logement.
Il occupait, la nuit, une mansarde située sur le derrière, dans la même maison d’en face. Le jour il travaillait à son atelier.
Entre Hortense et lui n’existaient que les relations les plus scrupuleuses de futur et fiancée.
Tout cela était indifférent à Santaglio, et il n’eût même pas pensé à en parler à Hortense.
Ce fut elle qui, la première, fit quelques allusions à son mariage prochain, se plaisantant elle-même à ce propos. Si un froncement significatif des sourcils de Santaglio ne l’eût arrêtée à temps, peut-être fût-elle allée plus loin, et n’eût-elle pas épargné son prétendu.
Hortense n’était pourtant pas une fille dépravée, du moins à ce que dit Santaglio, qu’on ne pouvait guère, en cette rencontre, soupçonner de partialité, mais la vertu avait chez elle affaire à rudes parties : — la fainéantise d’abord, — peut-être un peu l’amour du plaisir, — et surtout la bêtise ; — mais une bêtise amère et complète, cette bêtise qui tient à une conformation imparfaite du cerveau, qui se manifeste par l’inintelligence absolue des nécessités du devoir, des sentiments vrais ou faux aii milieu desquels chacun existe, quelquefois par une sotte vanité de vices artificiels et par la malheureuse imprévoyance du lendemain. Cette bêtise innée, cet animal stupide qu’elles ont en elles et qui les conduit à son gré, privées qu’elles sont, pour la plupart, des
conseils et des bons exemples de la famille, est ce qui perd presque toutes ces pauvres créatures.
Ainsi d’Hortense. — Élevée par d’honnêtes parents un peu éclairés, dans une fortune un peu meilleure, elle eût peut-être été une mère de famille respectable.
Il faut dire pourtant qu’elle gardait quelques ménagements. Certaines précautions dont elle ne s’écartait pas, la ponctualité avec laquelle elle se retirait à certaines heures marquées, témoignaient que, malgré le peu de cas qu’elle semblait faire de sa position prochaine, elle réservait sur ce chapitre quelque chose.
Il eût été en effet tout à fait inexplicable, avec ses instincts de fainéantise , qu’à défaut d’affection ou de reconnaissance, elle n’eût pas au moins quelque désir d’assurer son existence et son avenir sur le travail du pauvre diable assez sot pour l’accepter.
Tout allait donc pour le mieux dans ce meilleur des mondes.
Un matin, — de bonne heure, — Santaglio dormait. — C’était son habitude de commencer la journée le plus tard possible.
Mais, ce matin-là, son sommeil était plus profond
258 QUAND JJÉTAIS ÉTUDIANT,
que d’ordinaire. La raison en était que Santaglio rentrait à peine du bal et venait de se coucher. Il s’agissait de réparer doublement le temps perdu; car Santaglio était très-fatigué, et il fallait être levé à onze heures pour quelque promenade à l’île Saint-Germain ou ailleurs. — Hortense devait être de la partie.
Un coup fut discrètement frappé à la porte : Santaglio n’entendait pas. — Deux autres coups :
— Entrez ! cria-t-il d’assez mauvaise humeur.
Un pas qui lui était inconnu retentit sur le parquet.
— Qui est là? dit brusquement Santaglio sans se retourner.
— C’est... c’est moi, monsieur, répondit une voix qu’il ne connaissait pas davantage.
Alors Santaglio se retourna.
Il demeura quelque temps comme ébahi, à la vue du singulier visiteur qui lui arrivait.
Dire que ce visiteur était bossu, ce ne serait pas assez : — assez sans doute pour vous faire deviner un sternum enfoncé, poitrine de cordonnier, et de longs bras pendant presque à terre; — mais comment me servir d’un mot, quel terme trouverais-je dans le vocabulaire des infirmités humaines pour vous peindre ces
jambes contournées, s’enchevêtrant aux genoux comme les pieds d’un tabouret de cour, cette tête maladive, osseuse et grimée , quoique jeune encore , ce front chauve, ce visage souffreteux, non moins dévasté par la misère qu’altéré pa r la difformité ?
Et néanmoins, dans ce regard timide et défiant qui sortait de sous cette arcade contractée, on démêlait je ne sais quelle fermeté intelligente qui arrêtait le sar- . casme et vous faisait deviner une âme d’homme sous cette architecture de zoophyte ; on sentait que si celui que la nature avait si cruellement traité était encore embarrassé pour faire accepter aux autres ses monstruosités, lui, du moins, avait depuis longtemps accepté son malheur. Il avait passé par-dessus la résignation.
Je me rappelle un mot de Santaglio, qui me parut le peindre : — Son regard, me dit-il, était digne à force d’humilité.
Après cela, je n’ai que faire de vous décrire le costume : la redingote, la redingote décrépite, aux basques comme mouillées, le gilet piteux, le pantalon étriqué, tout cela tourmenté, dénaturé, presque changé de nom par le moule bizarre qui en était revêtu.
Il se tenait là, immobile, à distance respectueuse du lit, tournant entre ses mains un chapeau informe.
Santaglio ne savait que penser de cette étrange visite. Il ne pouvait admettre l’idée de relations quelconques entre lui et l’original qu’il avait devant les yeux. — C’est quelque créancier honteux qui se trompe d’étage, pensait-il.
J’ai dit que Santaglio était généreux. Pourtant sa fierté native et peut-être aussi d’anciennes habitudes de sa vie despotique des colonies, lui suggéraient un ton passablement brusque toutes les fois qu’il s’adressait à un inférieur. — Vous vous rappelez aussi son sommeil troublé.
— Qu’est-ce que vous voulez ? demanda-t-il brièvement.
Le petit bossu se décida à parler, mais il était visible que cet accueil augmentait encore son embarras :
— Pardon, monsieur, — dit-il en cherchant ses mots et d’une voix émue, — c’est à — monsieur Santaglio que j’ai l’honneur de parler?
— Après? oui, c’est moi.
— Pardon, monsieur, répéta l’incube de plus en plus décontenancé; — je ne voudrais pas que vous prissiez mal ce que je vais vous dire ; — je comprends bien que
je vous dérange... excusez-moi, — mais il s’agit pour moi d’une chose si... importante...
Et il s’arrêta, attendant un regard encourageant, qui ne vint pas, je dois le dire.
Il reprit avec effort.
— On m’a dit, monsieur... Est-ce que vous connaissez mademoiselle Hortense? — C’est une ouvrière qui loge dans la maison en face, ajouta-t-il après avoir attendu un instant la réponse de Santaglio.
— Qu’est-ce que cela vous fait? dit celui-ci, que cette curiosité inexpliquée irrita comme un manque de respect.
Les yeux de l’inconnu, de timides qu’ils étaient, devinrent suppliants. Si Santaglio n’eût pas été prêt à se mettre sérieusement en colère, il eût pu voir qu’ils étaient humides.
— Monsieur, — je vois que je vous fâche, et j’en suis bien chagrin; — mais, comme je vous le disais, monsieur, il s’agit pour moi d’une chose si grave !... — Peut-être ne connaissez-vous pas cette demoiselle.... Mais, voyez-vous, monsieur, c’est qu’il court sur elle des bruits — bien extraordinaires , — et je dois l’épouser.
Santaglio, jusque-là, n’avait vu que deux choses : son sommeil interrompu et un importun assez impertinent. A la dernière parole du nain, sa colère tomba . tout d’un coup, et il se demanda pourquoi il n’éclatait pas de rire. Il voyait cet avorton ridicule , cette caricature vivante à côté d’Hortense.
Un peu de pitié faillit lui suggérer un mensonge, mais il lui répugnait d’abuser un homme qui s’adressait aussi directement à sa loyauté.
— Oui, répondit-il, je la connais. — Et maintenant laissez- moi tranquille et épousez le diable si vous voulez !
— Mais, insista le bossu tremblant, connaître...— Voulez-vous me permettre de vous demander si elle est venue chez vous... hier?...
— Hier et avant-hier et tous les jours. Laissez-moi dormir !
Le bossu frémit de tout son corps. Il fut obligé de s’appuyer contre un meuble pour ne pas tomber. Il se remit néanmoins, se traîna plutôt qu’il ne s’avança au milieu de la chambre, et vint se placer en face de Santaglio.
— Regardez-moi, monsieur, dit-il — (et en même temps il semblait se complaire à exagérer sa difformité,
fléchissait l’une sur l’autre ses jambes tortues, ravalait sa poitrine étique, et laissait pendre de toute leur longueur, à ses côtés, ses bras démesurés; il faisait luxe, en quelque sorte, de sa laideur). — Je suis pauvre, je gagne péniblement ma vie; je ne la gagne pas toujours! — Mon mariage avec mademoiselle Hortense était le seul bonheur que je pusse espérer au monde... — Adieu, monsieur.
Et il se retira.
Le petit tableur était au bas de l’escalier que Santaglio se demandait encore ce qu’il devait penser de cette sortie. Il comprit pourtant qu’il venait de heurter quelque chose de sérieux et de respectable, qu’il avait été dur, qu’il avait quelque chose à réparer...
— Hé! monsieur? cria-t-il de son lit.
Mais le petit tailleur était déjà loin.
— Il est fou! se dit Santaglio en se rendormant d’un sommeil de plomb, f .
A onze heures arrivèrent Hortense et quelques amis. Santaglio avait mal à la tête : il avait dormi si profondément que l’événement de la matinée avait à peine laissé quelques traces dans son souvenir. Il en vint
presque à croire qu’il avait fait un rêve, — un vilain rêve, par exemple!
On partit. La journée se passa joyeusement, et Santaglio ne se souvint plus de rien.
Hortense était d’une gaieté folle.
A l’heure du retour, elle ne voulait plus reprendre le chemin de Paris. Il fallut partir cependant. Tout le long de la route ce ne furent que jeux, éclats de rire.
Le lendemain, quand le garçon d’hôtel entra dans la chambre de Santaglio, celui-ci lui trouva une physionomie tout bizarre. On eût dit que ce garçon apportait une grande nouvelle. — Dans ces cas-là, ces sortes de gens prennent des figures de circonstance, toutes mystérieuses et contenues, qui amorcent la question.
— Qu’est-ce que tu as? lui demanda Santaglio.
— Rien, monsieur, répondit le garçon. Mais il s’est passé cette nuit, sans que personne s’en doutât, —une drôle de chose.
* — Quoi!
— Ce petit tailleur qui demeure en face, — qui est venu vous parler hier matin, vous savez, on l’a laissé monter. — Eh bien ! il s’est pendu cette nuit.
Santaglio tressaillit.
GRANDS ET PETITS REMORDS. 265 — Pendu ! dit-il.
— Oh ! mon Dieu, oui, dit le garçon. Il était froid comme un glaçon quand le commissaire est venu ce matin chez lui.
Le garçon ne demandait pas mieux que d’entrer dans de plus amples détails.
— Assez, lui dit Santaglio qui rêvait.
Hortense entrait.
Rien n’est changé en elle.
Elle s’informa des nouvelles de Sanloglio, s’assit, se leva> joua avec la chaîne et la montre disposées sur la table de nuit.
Santaglio la suivait de son œil sombre.
— A propos! dit-elle, vous ne savez pas "ce qui est arrivé ?
Eh bien? dit-il d’un ton évidemment hostile.
Mais elle était fille à ne jamais rien voir.
Eh bien! mon prétendu s’est pendu cette nuit. Il a écrit qu’il me laissait ses meubles.
Elle souriait presque.
Santaglio se leva d’un bond, et étendit, en signe, le bras vers la porte.
quand j’étais étudiant.
Hortense s’était levée aussi, le regardant avec inquiétude et ne comprenant pas.
Mais au regard terrible de Santaglio elle vit qu’il fallait se hâter d’obéir.
— Quelquefois, dans mes moments de tristesse, me dit en finissant Santaglio, il m’arrive de penser à ce misérable que j’ai tué!
— - Allons ! allons ! dis-je en lui prenant la main.
— Ou que j’ai laissé mourir. N’est-ce pas un peu la
même chose?
Cette nouvelle et la suivante ont été faites en collaboration avec mon bon et spirituel ami Charles Asselineau, auquel le meilleur en appartient, cl que je suis heureux de remercier ici de son aide, désirant vivement qu'un jour ou l’autre il méjugé digne de lui rendre la pareille si je puis.