‹ Quand j'étais étudiant (volume 3)Chapitre 2 sur 3 · GEORGE SAND · texte numérisé non relu

GEORGE SAND

NÀDAR

« — Avant de commencer, dis-je au docteur, je

vous recommanderai de nouveau de bien prendre garde à ce que votre histoire ne choque personne et soit bonne à faire lire à tout le monde et aux petites demoiselles.

» — Convenu.

» — ... Enfin que ce soit... vous m'entendez bien?...

» — Moral.

» — C'est cela même.

» — Je vous écoute. »

Je tendis toute mon attention et ma mémoire pour ne

rien perdre, car le digne docteur contait bien ; et, si j'avais su sténographier, vous y auriez gagné, certes 1

Il se disposait à commencer.

Auparavant :

— Et mon titre T lui demandai-je.

— Mettez :

4 LE TOSTMEirr MT BOUM NOM.

Ce boulanger avait quitté son commerce k peu près vers le temps où il derînt mon client, et, bien que M* commence l'histoire que je vais vous dire, je crois qu'il n'est pas inutile de remonter un peu plus haut. La vie de cet homme est un exemple assez remarquable de ce que peuvent la patience et ta volonté, lors même qu'elles ne sont ni trop favorisées par les circonstances, ni soutenues par cette aide puissante que l'intelligence donne.

Il se nommait Pierre Jouvencel, de la famille des Jouvencel, de la Beauce : une de ces familles de paysans comme il y en a deux ou trois dans tout pays de province : familles fournies et touffues comme la tribu de

David, qui accaparent un sol, se le partagent, s'y cramponnent et montrent les dents aux Parisiens qui tenteraient de s'approcher. — Les Parisiens, vous le savez, c'est tout le monde, excepté eux ; et, par là, qui dit Parisien, dit ennemi. Le paysan vole le Parisien, le dépouille, le sang-suce avec impudeur, avec lâcheté, avec audace, le jour comme la nuit, par câlinerie et avec effraction, par escalade et so u terrai nenient : c'est pays conquis.

Cet acharnement général et instinctif du paysan contre l'étranger ne serait-il pas l'exagération du principe saint de la famille et de la commune défense?...

« — Notre histoire, docteur, notre histoire ! interrompis-je. Les lecteurs n'aiment point les théories. » Le docteur reprit avec soumission :

— Dans ces pays-là donc, tout le monde est cousin. Ce qui ne les empêche pas entre eux de se chamailler, de s'assigner, de s'entre déchirer et dévorer pour rien, pour une botte de foin, pour un os. — Il y a trois noms patronymiques pour vingt lieues carrées, et ces trois noms embrassent tout, depuis le plus gros propriétaire de l'endroit, conseiller municipal, voire général, jus-

qu'au cantonnier à jeun et cuit au soleil, qui casse les cailloux sur la route à coups de martinet. Ces familles produisent, par génération de cinq cents membres, un député qui, à peine arrivé à Paris, crache sur tout ce cousinage dont il fait moindre cas que d'un fétu, et qui n'en reste pas moins lui-même toute sa vie, avec tous ses grands airs, paysan crasseux et archi-paysan, âpre au gain, habile aux petites ruses hontçuses, ignare, entêté, jaloux, bas, matou, sournois, madré et fessemathieu.

€ — Vous n'aimez pas les paysans î dis-je au docteur. » — Je ne hais personne. Je plains, et je me défie. »

La branche des Jouvencel, à laquelle appartenait Pierre, était de celles qui fournissent les cantonniers plutôt que les députés : elle était pauvre. Pierre était l'aîné de cinq frères, dont trois moururent successivement, ainsi que la mère et le père. Pierre Jouvencel restait donc seul, cousins hormis, avec son frère puîné, Jean, un assez mauvais garnement comme lui.

Car, pour le côté moral de son caractère, je serais assez disposé à vousabandonnermonboulanger, qui ne valait pas grand'chose, et ce n'est guère parla qu'il pour-

intéresser. ItVétaitpas du bois dont se font les saiat

ncent de Paul , et il se serait bien gardé d aller au galères pour qui que ce fût, même pour lui. Sesquaiité* étaient toutes personnelles et négatives : la sobriété, l'économie. Je dois dire aussi qu'il avait du courage au travail. Du reste, un cœur déglace, froid, vindicatif et faux bonhomme, comme un vrai paysan qu'il était.

Son frère Jean avait tous ses défauts sans avoir ses qualités. Il était indiscipliné, dépensier, ne travaillant que par boutades ou par nécessité : ce que les maîtres d'école appellent un garçon sans suite, et les caporaux, un mauvais soldat. Mais Pierre le faisait marcher droit ou le plus possible. Pierre, outre son droit d'aînesse, avait, pour se faire entendre, la voix de la raison et l'autorité d'un poignet admirablement solide.

Pierre et Jean vinrent chercher ensemble fortune à Paris. Ce fut Pierre qui en ouvrit l'avis. Ils n'avaient pas encore vingt ans. Au bout de quelque temps, comme Pierre s'aperçut qu'il travaillait pour deux, Jean ne faisant rien ou pas grand'chose et s'allant trémousser aux barrières, il choisit pour prétexte de querelle la disparition de quelque argent caché par lui dans son coffre, et mit leur société en dissolution.

Là-dessus, il y eut querelle, puis dispute, pois ta-

UriBe. Jean, qmi n'était pas le phisfort, tira «on couteau et en porta un coup à Pierre; mais celui-ci lui prit le bras dans sa vaste ma*a et serra & lui faire demander grâce. Il ne s'arrêta que lorsqu'il crut s'apercevoir que l'os fléchissait.

Jean porta durant six mois la marque de ce carcan de fer.

En Un de compte, Pierre a«ait~il bien été volé, et Jean était-il le voleur? Quoi qu'il en fût , Jean s'en alla.

Les deux frères ne se rerirent que queiqoes mois après, lorsque Jean tira à la conscription. Pierre avait été exempté comme ataé d'orphelin. Jean eut un bon numéro; — et bien lui en prit, car PLaraceût mieux akné se pendre que de lui offrir ses économies pour acheter tm tomme,— et puis, pourquoi Jean aurait-il acheté un homme? Pourquoi Jean ne serait-il pas parti? Q«ti est-ce qui partirait, si les gens comme Jean ne partaient pas?

« — Dodeur 1 docteur I iaterrompis-je encore, voici des doctrines bien inégalitairesi Mous allons mécontenter trop de weode.

» — Pourquoi cela? dit le docte» r, St pcwrqooi *eus chargez- vous d'interpréter ina pensée If Je nia peutêtre pkisenoore dewtM avis que vow-oéme, monsieur

et ami. Vous vous trompez si bien à mon endroit, que je voulais, au contraire...

» — A la bonne heure! Mais comprenez aussi qu'il m'était nécessaire de m'éclaircir sur ce point-là, sans quoi il n'y aurait pas de collaboration possible entre nous.

» — Collaboration T En voici bien d'une autre ! Qu'appelez-vous collaboration? Il ne s'agit pas ici de collaboration, vraiment. Je vous raconte ma petite histoire, et c'est tout. N'allez pas signer mon nom, au moins ! ajouta-t-il.

» — N'ayez pas peur , lui répondis-je en riant , et veuillez continuer. »

Cet événement accompli, — je parlais du tirage au sort de Jean, — les deux frères continuèrent à vivre chacun de son côté.

Jean était maçon ; compagnon bientôt.

Pierre s'était établi fort à la Halle aux blés. — Il est temps de dessiner son portrait. — H avait six pieds, ou peu s'en fallait, les épaules du minotaure et les mollets de l'hercule Farnèse. Il aurait exécuté la charge en douze temps avec une pièce de vingt-quatre. Son front était bas ; pas de cou, les cheveux drus et cendrés,

implantés dès le dessous de la nuque ; les pommettes larges, le maxillaife inférieur carré et aussi large que les pommettes; l'œil gris, clair, la nuance des boulangers, aveoune singulière expression d'astuce; le teint terreux et semé de rousseurs ; les mains doublées de semelles.

Un rude gars .'

Eh bien ! cet homme-là, si solidement taillé, si ample de poitrine, ce modèle de musculature, celte maçonnerie, ce bœuf, ce taureau, vous le verrez tout à l'heure, * après quelques années d'une existence sobre sans abstinence, régulière, normale et tranquille, vous le verrez avec ses membres d'Alcide et sa carcasse d'éléphant, vous le verrez s'éteindre poitrinaire entre mes mains, comme une héritière anglaise, sans que personne en sache le pourquoi, sans accident, sans lésion apparente* Pas de rime ni de raison !... — La sotte chose que la vie !...

Mais n'anticipons pasl

Avec celte constitution -là et l'ardeur au travail»

Pierre Jouvencel trouvait bien h gagner ça vie dans le

rude métier qu'il avait embrassé, faute d'en savoir un

autre. Il était jour et nuit sur pied, infatigable, le sac

au dos, le bûton h la main, poli avec les maîtres bou-

langer s et les marchands de farine, acceptant tout salaire sans grogner, qu'en dedans, n'y perdant rien pour cela, et sachant se bien faire venir de ceux qui paient. Des autres, il se souciait peu. Il £vait eu à éprouver, dans les premiers jours, ses poings contre quelques jaloux, et il s'était posé tout de suite au premier rang parmi les plus fiers jouteurs ; et c'est un beau triomphe à la Halle aux blés ! Personne n'eût osé désormais se fâcher devant lui, même s'il eût consenti à baisser ses prix. Du reste, il n'abusait pas de sa force et ne s'avisait pas de chercher des querelles : il avait bien d'autres affaires en tête, et ne s'amusait pas à perdre son temps en chemin. Malgré cette modération, ses camarades ne l'aimaient pas et se bornaient à le craindre.

Cette fausse bonhomie, que ceux qui vivaient avec lui avaient pu deviner seuls, le servait dans ses relations de subordonné à maître. Il possédait une sorte d'entre gens grossier, qui plaisait aux commerçants de la Halle, hommes de peu de flair quand il ne s'agit pas d'argent à prendre ou à rendre, et qui réservent toute leur finesse pour les affaires. Pierre séduisait : il avait la satisfaction peinte sur son énorme face quand un de ces messieurs daignait lui faire verser un verre i% vin ; il

s'excusait de prendre tant de liberté; il poussait, sauf respect toujours, des sourires à faire tomber les vitres; il eût cabriolé, la montagne ! pour qu'on dtt de lui : Ce Pierre est un brave garçon !

• Puis, les maîtres partis, là comédie était finie. Il éteignait les quinquets de. sa gaieté, et retournait, sans perdre un instant, à ses sacs, avec sa figure sérieuse et son pas lourd.

Parmi ceux qui témoignaient le plus d'amitié à Jouve ncel, était un boulanger établi dans la rue Hautefeuille. Ce boulanger, un peu ivrogne, affectionnait la société de Pierre, qu'il traitait tout à fait de pair à égal. Il était petit, maigre et sec, et ne se trouvait bien qu'à côté du géant bauceron : les extrêmes se touchent, diton. Il n'aurait pas acheté une livre de farine, si un autre que Pierre eût dû l'apporter.

. Pierre fréquentait la maison du boulanger, qu'habitaient celui-ci d'abord, sa bonne ou gouvernante, qui se dispose à être tout à l'heure un de nos principaux personnages, et un garçon, piémontais obtus, parlant h peine le français. Cette boulangerie faisait, du reste, d'assez maigres affaires. La boutique était mal située d'abord, et le patron était plus assidu chez les mar-

chauds de vin qu'à son comptoir, malgré les cris de sa bonne, qui avait nom Félicité. En outre, des bruits fâcheux couraient dans le quartier : on attribuait à des motifs peu édifiants la position de reine et maîtresse qu'avait su prendre mademoiselle Félicité et la soumis- ' sion absolue du boulanger.

. « — Docteur, dis-je, voilà de ces choses dont nous ne devrions pas parler. Les personnes de mœurs n'aiment pas cela.

» — Ce n'élait que des bruits, me répondit le docteur pour sa justification. »

Je n'étais pas encore très-satisfait.

Mademoiselle Félicité avait trente- trois ans, et ne s'en cachait pas , sa laideur la mettant au-dessus ou audessous de toute vanité. Elle était maigre comme une tringle à rideaux, couperosée, les yeux en vrille, de ces ' yeux que Ton ne peut regarder sans que l'on sente cuire les siens; son nez était des plus pointus, son cou labouré; l'acier avait passé parla; les dents vicieuses. D'ailleurs, faisant peu de cas de sa personne, et malpropre : un peigne I — Un bonnet lui faisait un an, et elle l'avait fait blanchir deux fois. De plus, méchante, hargneuse, criarde et rapace. ♦

Si les propos des cuisinières du quartier avaient quelque fondement, mademoiselle Félicité avait surtout à cœur de s'en défendre. Elle eût accueilli comme une injure sanglante la plus inoffensive plaisanterie à ce sujet ; et, pour les écarter d'avance, sa laideur la rendant plus susceptible encore, elle se gendarmait derrière une citadelle de brutale pruderie, 8'affarouchantd'un mot et glapissant au moindre signe.

Ces allures presbytériennes couvraient-elles en effet une vertu solide? Moi, je le crois, et Pierre le crut aussi, ou du moins il agit en tout comme s'il le croyait. Il vit tout de suite à qui il avait affaire, et, par son ton déférent, sa politesse, il parvint à apprivoiser cet infernal dragon. Il approuvait de l'œil et du geste toute parole de la gouvernante, donnait même tort, lorsqu'elle paraissait le désirer, h son ami le boulanger; car il n'avait pas été longtemps à se dire que, s'il se mettait* mal avec la domestique, toute la protection du maître m l'empêcherait pas de passer la porte. Et Pierre musela la vilaine .bête, plus habile en cela que tous ceux qui s'y étaient frottés avant lui. On l'accepta, lui premier, pour commensal d'une maison où il devait y avoir, tôt ou tard, quelque chose b faire.

Vint le choléra. Le mitron piémontais tomba malade,

il QUAMW'ETAIS ÉTUDIANT.

et s'en alla à l'hospice. Pierre rumina là-dessus une idée, et s'en fut trouver mademoiselle Félicité. Il lui expliqua, comme quoi il désirait, si toutefois cela ne déplaisait point à mademoiselle Félicité, abandonner s* médaille de fort de la Halle pour remplacer le Piémontais. Il gagnerait un peu moins, disait-il, mais il prendrait un métier qui lui convenait davantage, et il serait heureux d'être toujours auprès de mademoiselle Félw cité, qui était une si bonne personne 1 Quant au métier en lui-même* il était au fait, et, en travaillant deux nuits sous les yeux du patron /il répondait de tout. *

Mademoiselle Félicité consentit : elle voyait peut-être dans l'avenir, — et Pierre fut installé.

Alors il commença à mettre à exécution l'incroyable projet, depuis ^longtemps conçu par lui, de donner assaut dans les règles au coeur de la Félicité. Cette épouvantable créature ne lui fit pas peur, et il commença son œuvre lentement, patiemment, gravement

Mademoiselle Félicité ne tarda pas à s'apercevoir que c'était à elle qu'on en voulait. Elle n'était pas accoutumée à pareille fête, et à la première attaque son petit cœur tressaillit comme une fauvette prise au lit. Pierre était un homme superbe, et ses poursuites ne pouvaient que flatter. Pour mademoiselle Félicité, c'était mor-

ceau de duchesse. C'était, de plus, un garçon rangé, qui avait des économies, et dont les façons d'agir étaient parfumées d'un ragoût de respect tout à fait convenable.

Pierre devait avoir l'estomac bon. Je ne puis pourtant m'empêcher de croire qu'il n'eût eu garde, pour lui-même, de manquer à ce respect qui charmait tant mademoiselle Félicité. C'était le miel sur les bords de la coupe.

Que vous dirai-je? Pierre fut agréé, pour le bon motif s'entend. On lui recommanda le mystère, une discré-

' tion absolue ; recommandation d'étrange fatuité* Pierre fut trop heureux de se soumettre à tout.

Dès ce moment la maison devint un enfer pour le pauvre boulanger. Mademoiselle Félicité, qui avait eu des vues conjugales sur lui et qui venait d'y renoncer, le traitait comme un nègre. Connaissant la puissance qu'elle possédait, elle l'accablait de rebuffades^de mau-

* vaises paroles et de vilains traitements. Quand le pauvre homme tentait de se rebiffer, il était écrasé. Pierre, lui-même, fidèle à sa ligne de conduite, prenait parfois parti contre son ancien ami. Celui-ci ne lui en voulait pas pour cela, et se croyait alors dans son tort. Seulement son cœur en souffrait. H devait toujours con-

server pour Pierre une passion malheureuse. Tracassé, traqué, H «liait noyer ses chagrins domestiques dans l'alcool, rentrait ivre, quand il rentrait, — et laissait aller la maison à la grâce du bon Dieu.

Toutes les rares prévenances de mademoiselle Félicité, tous les soins qu'elle donnait auparavant à son maître, dans ses quelques bons moments, elle les reportait maintenant sur Pierre. Elle innovait même en ce genre pour lui. Pierre en était comblé. — Il avait fallu qu'il s'installât aux lieu et place du patron : on lui avait

adjugé le vieux fauteuil, passé à son chevet le second oreiller, décerné le verre de cristal coulé, portant en relief l'Empereur peint. Pierre était passé maitre; les pratiques ne connaissaient plus que lui. A peine, quand le véritable propriétaire s'avisait par hasard de vouloir prendre sa place légitime au comptoir, à peine lui permettait-on de s'asseoir à l'extrémité du banc de velours d'Utrecht. Recettes et dépenses , tout se faisait par les mains de Pierre, sous la conduite de mademoiselle Félicité.

Et Dieu sait ce qui en résultait pour les intérêts du patron! Je n'aime pas à supposer aux gens de mauvaises pensées; mais je ne .puis faire l'effort de croire que, lorsque tout se trouvait si bien à la disposition de

LE TESTAMEiNT DU BOULANGER. 17

ces quatre mains crochues, il n'y soit resté quelque chose. Pierre et mademoiselle Félicité avaient désormais des intérêts communs : danger le plus inexorable qui pût atteindre le maître boulanger.

Ce brave homme cependant, malheureux dans son intérieur, et trop faible pour y reprendre ses droits, s'abrutissait de plus en plus à boire. Sa santé se dégradait, et il en v vint enfin k tomber sérieusement malade. L'épidémie qui avait frappé son mitron venait de le gagner à son tour, après en avoir fait succomber tant d'autres. — Un peu plus, cependant, il y échappait; car il fut, je crois, à Paris, la dernière victime du

choléra.

Dès les premiers symptômes, mademoiselle Félicité et Pierre tinrent un grand conseil. Il s'agissait de s'entendre sur ce cas grave. On s'entendit donc, on s'exposa sans arrière-pensée sa situation mutuelle; on calcula chacun son avoir. Celui de mademoiselle Félicité montait haut; les économies de Pierre étaient fort raisonnables. Le boulanger ne pouvait faire autrement que de laisser quelque chope à sa gouvernante. On pourrait peut-être voir à acheter le fonds.

Le malade fut soigné tant bien que mal. 11 mourut enfin , — et il faut dire que tous les soins du monde

n'auraient pu le sauver. Il avait été frappé trop profondément, et il était use jusqu'à ta Scelle.

Il mourut donc, — et les deux futurs époux se concertèrent une dernière fois. Leur résolution fut arrêtée; ils se disposèrent à faire les premières démarches pour l'acquisition du fonds.

Un événement heureux vint les tirer d'affaire. Le digne boulanger, it peu près sans famille, avait fait de mademoiselle Félicité sa légataire universelle.

— « Eh bien ! dis-je au docteur, est-ce que vofoe histoire est déjà finie?

— » Non pas..

— » Mais voici le boulanger qui fait son testament; — après ?

— » 11 ne s'agit ni de ce testament-ci, ni de ce boulanger-ci, mais du testament de maître Pierre, qui va devenir boulanger à son tour, si vous ne laissez continuer.

— » Très-bien ( réporodis-je en préparant au 4octeur uu verre d'eau sucrée, — tt je vous écoute.,. .♦»

Pierre Jouvencel épousa mademoiselle Félicité, et Jean Jouvencel vint à la noce. — Puisque Jean vint à la noce, je puis bien, en passant, vous donner de ses nouvelles. Il était devenu un peu plus raisonnable, plus homme, et il travaillait plus assidûment à son métier de maçon.

Il dîna \ine fois ou deux cbez son frère; mais madame Jouvencel lui fit froide mine à la troisième fois» et il ne revint plus.

Pierre ne s'en inquiéta pas davantage.

Pierre avait fait un grand pas; mais pour lui tout n'était pas fini encore. Son fonds était discrédité, mal achalandé. Avec une année de plus, l'ancien propriétaire

s'y fût tout à fait ruiné. — Il s'agissait de refaire la maison.

M. Pierre Jouvencel commença par faire exécuter dans la boutique quelques réparations urgentes. Les peintres se mirent à*la besogne ; on enleva le treillage ventru qui garnissait encore à cette époque presque toutes les devantures des boulangeries, et on le remplaça par une montre d'une élégante propreté.

En même temps, M. Pieiw Jouvencel s'occupait activement de réformer et d'augmenter sa clientèle. Il donnait toutes ses nuits à ses fournitures, Rappliquant à livrer le pain leplus blanc, le mieux cuit, le plus justement pesé, allant même, pour mieux assurer son débit, jusqu'à sacrifier tous les premiers bénéfices à la perfection de sa marchandise. Il était toute la nuit au pétrin et au four, et le jour h son comptoir, affable avec les bonnes pratiques, dur aux mauvaises et s'avisant bien avant de faire crédit. Il obtint de madame Jouvencel qu'elle s'occupât un peu plus de sa toilette. Madame Jouvencel consentit à arborer le bonnet à rubans et & porter des mouchoirs de cou. Elle s'efforça aussi de prendre à son comptoir un ton moins revéche, démettre un peu d'eau dans son vinaigre.

Mais elle se rattrapait sur son* mari, car il lui fallait

à toute force tarabuster, persécuter quelqu'un. Elle avait un trop plein de M, une sorte de malerage qui ne pouvait se passer d'aliment. On disait qu'elle avait fait mourir de chagrin son ancien maître : elle y était bien sans doute pour quelque chose ; et lorsque Pierre l'épousa, on le plaignit.

Mais aussi ce que Pierre avait de plus remarquable, c'était une formidable patience. Il en eut besoin avec sa terrible moitié, et il souffrit, car il aimait sa tranquillité. Quand il eut bien constaté que toute sa force d'homme échouerait toujours contre le naturel indomptable de sa femme, il prit le parti de se tenir coi, de ne jamais répondre et d'agir à sa guise. Il opposa à toute cette fougue la simple force de l'inertie. — Mais il ne fut pas heureux. La nature la plus épaisse, le cœur le plus insensible ressentent parfois cet impérieux besoin d'épanchement qui fait vivre seul les âmes tendres. Pierre Jouvencel ne s'expliqua pas bien comment il se faisait que toute sympathie fût h tout jamais impossible entre lui et l'indécrottable femelle.

a— docteur! nepus-jem'empécherdedire, un peu plus d'égards pour les dames 1 reprenez ces deux vilains mots-là.— Si vous saviez le tort qu'ils me peuvent faire!

» — Vous êtes impatientant! me répondit le docteur. Et il continua sa phrase.

— ... Mais il se borna à en conserver bonne rancune.

D'ailleurs, je n'ai pas besoin de vous dire qu'en aucun temps Pierre n'avait pu songer à aimer sa femme. Il est des choses qu'il serait injuste de demander, même h un fort de la halle, bauceron. Mademoiselle Félicité, de son côté, était une de ces créatures incomplètes — et horribles à mes yeux, comme les phénomènes et tout ce qui est exception, — chez lesquelles le sentiment est châtré, et qui peuvent attendre en vain toute la viola nubilité de leur cœur. Pierre en était, à bien peu près, là; mais il valait encore un peu mieux qu'elle. Ils n'avaient tous deux, en se mariant, prétendu faire qu'une affaire ; c'était un mariage de convenances, — et toute incompatibilité d'humeur n'empêchait pas la boulangerie de bien marcher, la clientèle de s'accroître et la caisse de s'emplir.

Elle s'emplit si bien, qu'au bout de quatre années, les époux Jouvencel achetèrent la maison même où ils demeuraient. Le paysan affectionne surtout ce qui est le plus près de lui, le bien de son plus proche voisin : il aime à s'arrondir. Pierre guignait depuis longtemps ht

maison. C'était là au reste une belle acquisition : deux œrps de bâtiments bien bâtis, vastes et de bon rapport. Pierre paya partie en écus, le reste à terme. Mais les engagements qu'il prit n'étaient pas au-dessus de ses forces» et il n'était pas homme à taire des imprudences ce genre plus qu'en aucun autre.

Bt voilà maître Pierre, qui portait des sacs à la jouril y a bientôt quatre ans, voilà maître Pierre propriétaire 1 11 faut bien dire que madame Jouvencel lui fit, d'un côté, payer la maison plus cher qu elle ne valait, pur les cris qu'elle poussa à celte occasion, ses disputes et ses aigreurs. Or, notez que ladite dame Jouvencel, en dépit de tout ce qu'elle put dire, était au 'fond tout à fût du même avis que son mari, et qu'elle convoitait la maison au moins aussi ardemment que lui. Pierre laissa, selon sa coutume, passer l'orage.

Madame Jouvencel, à toutes ces améliorations de sa position, faisait ses efforts pour mettre sa tenue au' niveau de sa fortune ; elle avait je ne sais quoi de plus émondé, de mieux lavé. Ce n'était pas tout à fait de la coquetterie, mais c'était de la propreté» Il faut bien faire quelque cbose pour le monde. Elle adopta, lors de l'acquisition de l'immeuble, une robe de taffetas puce, fù, avec le tablier noir et le bonnet à rubans pistache,

lui conféra une sorte d'apparence tout à fait vénérable. En même temps elle serrait la bride h toutes ses anciennes allures, tâchant à la bouche en cœur et met tant des sourdines aux trompettes de son organe.

L'avenir grandissait avec le présent. Il y avait déjà bien des projets conçus, racontés et discutés le soir, sous la couverture. Pierre pensait à son pays, où il serait si flatteur pour lui de revenir gros bonnet, et de se faire appeler monsieur. Sa pensée faisait déjà prix de certain coin de terre confit dans ses souvenirs; il achetait encore une métairie, le pré & côté. La femme Jouvence 1, qui n'avait pas de pays,— elle n'avait connu pour tous parents que l'hôpital des Enfants-Trouvés,— s'associait à ces rêves agréables, qui, néanmoins, lui fournissaient matière à des querelles interminables. Pourvu que son argent fût bien placé et qu'elle pût disputer, le reste lui était égal.

Mais tout cela était trop beau. Tous deux comptaient sans la maladie, ce terrible réviseur de chiffres, qui vient bouleverser toutes vos notes sans dire gare. Pierre Jouvencel avait à peine payé la dernière échéance qui le mettait en légitime possession de sa maison, qu'il fut atteint de la phthisie pulmonaire que je vous ai annoncée, et le mal fit chez lui les plus rapides progrès que

j'aie jamais été h même de constater. La phthisie, qui se manifeste d'ordinaire par des symptômes sourds, était tombée sur lui tout à trac, comme une trombe : les deux poumons étaient pris, et tout croulait à la fois.

On m'appela; j'étais voisin des Jouvencel. Je dus me prononcer sans hésitation, et je forçai le boulanger à ne plus s'occuper d'un métier qui l'eût tué en un mois. Aucune nouvelle n'eût pu provoquer chez ces gens pareille désolation : la femme Jouvencel surtout se lamentait sur la perte de tout ce qu'ils n'allaient plus gagner; leurs affaires étaient en si bonne voie! ils avaient si bien relevé leur fonds! Peu s'en fallut qu'elle ne me cherchât noise et qu'elle ne voulût m'apprendre mon état, combattant mes diagnostics, hochant ironiquement la tête à mes paroles d'alarme. Elle eût mieux aimé crever à la tâche, elle et son mari, que de renoncer à un matheureux écu de cinq francs. Je crus môme m'apercevoir q*^ mes ordres étaient enfreints, et que le mari, forcé, Suis doute, par les obsessions de sa femme, n'avait pas tout à fait abandonné ses occupations.

Je déclarai très-fermement alors que, si l'on ne se conformait pas rigoureusement à mes prescriptions, je cesserais mes visites, ne tenant pas du tout à enterrer un malade de plus avant son heure.

On eut peur. Pierre, qui avait en moi, je ne sais pourquoi, beaucoup de confiance, ne demandait pas mieux que de se résigner. I) fallut, bon gré, mal gré, que ss femme en fît autant.

Le fonds fut vendu.

C'était déjà un assez beau résultat pour un paysan mal éqoarri et une cuisinière de troisième ordre, de se trouver en possession d'une maison qui eût fait enrie à plus d'un docteur que je connais.

Quoique l'état de Pierre fût assurément fort grave, le régime auquel je l'avais soumis ne l'assujettissait pas trop. Il se levait, pouvait s'occuper de ses affaires et donner m coup dcôl à la gestion de son successeur.

Je descendais us jour de chez lui, lorsque je fus arrêté par la portière, qui me pria de monter voir un malade qui demeurait dans ta maison.

— C'est un bien brave homme, monsieur, me dit cette femme; mais c'est pauvre comme Job. Il est soigné par le médecin du bureau de bienfaisance; malheureusement, ces messieurs ont beaucoup de monde à voir, et celui-là ne peut tenir que tous le» deux jours. B a fait sa Yisile hier, et ce matin le bonhomme de là-tarot a eu une crise. On. a été chercher le médecin , qui

s'était pas chez Lui, et qu'on attend encore. Ce serait de la charité.

Je me ûs indiquer la porte et je montai.

Il y avait un vieillard dans un lit, et une jeune femme fui pleurait, assise h côté de lui. Le malade avait un commencement de fièvre cérébrale qu'il ^'agissait avant tout de prévenir* Je l'en débarrassai, le plus possible, par une saignée.

Le bonhomme revint à lui, aux grands transports de la jeune femme. Je passe les remercîments.

Cela fait, je m'occupai du reste. Mais là je ne pouvais, pour le moment, faire grand'chose. Il s'agissait d'un rhumatisme articulaire chronique.

— Depuis combien de temps est-il au lit? demandaije à la jeune femme.

— Depuis un an, monsieur, me répondit-elle.

— Marthe ! dit à mi-voix le vieillard.

Elle lui tendit à boire.

— Père! dis-jeau vieillard, il ne faut pas parler du tout, du toutl — Empêchez-le !-ren m'adressantàelle, — el lâchez de deviner ses besoins.

— oh 1 monsieur, vous pouvez être tranquille,dit-elta. Je promenai un regard autour de moL

le me trouvais dans uu espèce de grenier misérable-

ment garni de quelques meubles boiteux et dépareillés; mais cela était bien nettoyé, bien essuyé, bien balayé. De la misère, mais rien de repoussant.

J'examinai Marthe. — Elle baissa les yeux.

— Vous êtes la fille du malade, mademoiselle? lui demandai-je. .

Je fus moi-même surpris de la douceur que j'avais mise en mon accent pour formuler cette simple question . Vous savez comment je parle d'ordinaire, assez brusquement. Mais je n'eusse pas trouvé cette douceur de voix pour m'adresser à une princesse du sang. Cela était fort involontaire, ce qui est assez bizarre encore ; et je ne pouvais me défendre d'une émotion inexplicable à voir ce vieillard dans son lit bien blanc, cette modeste chambre, cette pauvreté décente, et la chaste physionomie de cette jeune fille. Il y avait dans tout cela une atmosphère d'attendrissement...— Bïef:

— Je suis sa bru, monsieur, me répondit Marthe.

— Ah ! pardon, madame.

Je la croyais trop jeune pour être mariée.

La porte s'ouvrit, c$ un gamin d'une douzaine d'années, avec la blouse bleue et la calotte de l'apprenti, les mains noircies par les travaux de l'imprimerie , se glissa discrètement sur la pointe des pieds jusqu'à nous.

— Eh bien?— demanda-t-il à voix basse à Marthe.

— Il va mieux.— Monsieur vient de lui sauver la vie. L'enfant me regarda avec curiosité et gratitude à la

fois. Puis il s'approcha du lit tout doucement, et contempla la figure du vieillard.

— Bonjour, grand-père ! lui dit-il.

— Ne le tourmente pas, dit Marthe.

Il revint vers nous, et il regardait Marthe comme s'il eût eu quelque chose h lui dire.

Elle se leva et le suivit dans l'angle de la porte. J'entr'aperçus l'enfant qui remettait quelque chose à la jeune femme, et j'entendis comme un petit brtiit d'argent. Puis il rentra, reprit un paquet d'épreuves qu'il avait déposées sur la table, et embrassa Marthe.

— Adieu, monsieur, me dit-il amicalement H était déjà en bas de l'escalier.

— ... Malade depuis un an... repris-je un peu rêveur. — Est-ce vous qui l'avez soigné tout ce temps-là?

— A peu près, monsieur. Mon mari travaille toute la journée, et a besoin de son repos de la nuit. Et puis c'est plutôt l'affaire d'une femme. Ma belle-sœur me relève de temps en temps, mais pas aussi souvent qu'eHt le voudrait ; elle a deux enfants qui n'ont pas dix-huit mois à eux deux. Paul, celui qui sort d'ici, est encore à

elle. — Ils viennent pourtant chacun à leur tour, avec le frère de mon mari, quand je suie trop fatiguée. Le dimanche, par exemple J'aurais ma journée pour dormir, si je voulais. Tenez, c'est là que je couche, dit- elle en me montrant un lit de sangles sous un rideau qu'elle souleva. Le jour, je travaille un peu auprès du grand-père, de sorte que mon temps n'est pas entièrement perdu.

Je la regardais toujours. Elle était assurément loin d'être jolie et, vous me connaisses, ei il ne vous pas* sera par l'esprit aucune supposition inconvenant^ — j'avais envie de l'embrasser bien fort sur ses deu* joues un peu amaigries par les veilles.

Ensuite, elle me fit des questions sur le malade ; —• « PouvaiUon le guérir? lit maladie serait-elle Jbien ta» gue ? — Elle n'avait pas twp confiance dans le médecin qui venait d'habitude; après cela, elle ne savait pas trop pourquoi, et elle devait se tromper, car il avaitbesucoup de réputation dans le quartier; mais enfin),.. Et^ius» A était un peu brusque» •

(Ah < dit te docteur e* ^interrompant, si tous*» «*» jfecins pouvaient savoir combien la brusquerie, affectée «euvent, leur nuit dan* tes idées de leurs dients tf fc fuel point elle est maladwitel.*.)

m •„ Peur Drieu* dira» etts aurait été bien attente

LE TESTAMENT DU BOULANGER. *i

j'avais voulu soigner le père; il lui semblait qu'avec A il se rétablirait bien plus rite, etc., etc... •

— Je voudrais parler à votre mari, dis-je.

Je pensais que le malade ne devait plus se relever, et fve ces pauvres gens pouvaient se ruiper à attendre en vain sa convalescence.

— Si vous restiez encore un moment, me réponditelle, voue le verriez ; car, lorsque le père a été si ma* lade, je l'ai envoyé chercher. Il ne peut tarder à arriver, et il sera heureux de vous remercier lui-même de vos bons soins.

Le mari, en effet, ne se fit pas attendre»

Je me levai pour le saluer.

C'était un ouvrier d'honnête figune.

Après quelques paroles échangées sur l'état de son père:

— Écoutez-moi* lui dis-ja, je vais vous parler sérieusement. La maladie de votre père peut se prolonger longtemps encore, un an, deux ans, plue peut-être. Je M crois pas vous blesser en vous disant que votre position ne me paraît pas vous permettre de bien grande sacrifices, surtout après ceux que vous avez faits déjà* Si on pouvait assigner, avec plue ou moins de certitude, un terme à celte maladie, je ne vous parierais peut-être

pas du conseil que je vais vous donner. Mais je croirais vous rendre un mauvais service en ne vous avertissant pas et en ne vous disant pas toute ma pensée. A votre place, je crois qu'il serait sage de faire transporter votre père à l'hôpital. Il y recevra les soins que réclame son état, et je pourrai le recommander utilement.

A la physionomie froide et un peu dure du mari de Marthe, je crus l'avoir froissé. Ces gens-là, c'est bon, mais inintelligent parfois.

J'allais m'expliquer avec plus de précaution , mais je vis que c'était inutile. Je m'étais trompé.

— Je vous remercie, monsieur, me dit- il, et je vous remercie cordialement. On m'a déjà donné ce conseil, et notre médecin m'a plusieurs fois engagé à le suivre ; mais je n'en ferai rien tant qu'il me sera possible de faire autrement.

— Mais, lui répétai-je, cette maladie est sans fin...

— Ça ne fait rien, monsieur. Tant que nous pourrons mieux faire, nous ferons mieux.

— Et si vous vous épuisez inutilement, et qu'après' vos efforts, votre dévouement, vous soyez forcé de recourir à ce moyen?

—Monsieur, meréponditl'ouvrier, nous sommes deux frères. Nous avons été tous les deux malades, bien ma-

lades, et longtemps, mon frère aîné surtout. Le père n'a jamais voulu nous voir porter à l'hospice. S'il avait agi autrement, il serait peut-être plus riche & l'heure qu'il est. Mon frère et moi, nous nous conduisons avec lui comme il s'est conduit avec nous. Ce n'est que juste, cela, et nos enfants nous le revaudront peut-être un jour. — Je suis tourneur en chaises, pas maladroit, et je gagne quelquefois ma pièce de six francs par jour. Mon frère a un état qui n'a pas non plus de morte-saison. Maintenant, mon neveu, qui fait sa seconde année d'apprentissage, apporte ses trente sous par jour au grand-père, — et c'est toujours ça. L'enfant, lui, n'a besoin de rien chez* son maître.

Notre devoir, comme vous le voyez, n'est pas encore bien lourd & remplir. — Il n'y a que cette pauvre Marthe qui se fatigue...

H prit la main de sa femme, et donna dedans une bonne tape.

— S'il arrivait un accident, si mon frère tombait malade ou bien moi, il en resterait toujours un des deux pour le père , et il faut espérer que cela n'arrivera pas.

Je réfléchissais.

—Ah ! reprit Marthe, nous avons pourtant des parents qui pourraient bien...

homme, dis-je au docteur, et ce n'est pas d'aujourd'hui que je le sais. La seconde partie de votre histoire m'a fait encore plus de plaisir que la première, et je vous remercie. »

(Je parle de l'histoire que me racontait le docteur, et non de celle que je vous raconte si mal après lui. N'allez pas vous y tromper, d'abord I)

— « Docteur, encore quelques lignes, s'il vous plaît ; et nous passerons à notre troisième chapitre. »

— Le lendemain, poursuivit complaisamment le docteur, je vis mes deux malades.

Pour le vieillard du grenier, il n'y avait rien à espérer. Il ne s'agissait que de faire brûler la lampe tant qu'il y resterait une goutte d'huile.

Le propriétaire Jouvencel allait plus mal, beaucoup plus mal. Je l'engageai à ne plus quitter son lit.

Madame Jouvencel avait paru attendre ce moment-là pour manifester quelques craintes. Elle sembla réfléchir sur cette prescription, et, en m'accompagnant jusqu'à la porte, elle me demanda :

— C'est donc sérieux?

— Très-sérieux, lui répondis-je.

Pierre Jouvencel était perdu. En quelques jours, ses forces l'abandonnèrent avec une effrayante activité. Sa figure se creusa, se peignit de tons verdâtres, ses yeux enfoncés s'auréolèrent d'un cercle bistré et prirent un lugubre éclat. Le mal semblait se presser de jeter à bas ce colosse. Une chose qui contribuait à donnera sa physionomie un caractère plus hideux, c'était ses gros favoris roux cendrés, taillés en côtelettes, — c'est le mot dont on se sert, je crois, — et qui lui coupaient horizontalement les joues. Il avait toujours eu la manie de tenir à cet étrange ornement.

Je remarquai alors un grand changement dans sa femme. Le spectacle de cette mort prochaine ouvrait sans doute chez elle les sources de la tendresse. Elle

devint garde-malade attentive et soumise, se pliant de bonne grâce aux caprices de son mari, allant sans rechigner au-devant de ses moindres volontés. Il m'était difficile de jamais sympathiser tout à fait avec madame Jouvencel; mais cette métamorphose sur laquelle j'avais droit de ne pas compter me lit plaisir, et je lui en sus gré.

Lorsque j'apportai au grenier la nouvelle de l'état alarmant du propriétaire, Marthe ne put se défendre d'un mouvement involontaire de satisfaction, — ce mot de satisfaction est un peu trop fort; — mais l'excellente femme s'en accusa aussitôt comme de la plus affreuse pensée qu'elle eût jamais eue, et je m'aperçus qu'elle expiait ce remords en faisant tout son possible pour s'intéresser au bulletin que je lui donnais chaque jour de la santé de son cousin.

Il y avait pourtant dans ce digne cœur des souvenirs poignants qu'elle ne pouvait chasser, des plaies que le temps n'avait encore pu guérir. Elle n'aimait pas le boulanger, parce que le boulanger avait été dur pour tout le monde, dur pour elle et pour ceux qui lui étaient chers. Elle s'oubliait parfois à me raconter de véritables cruautés commises par les époux Jouvencel, et qui refluaient de son cœur, quoi qu'elle fît pour les

retenir. C'étaient de malheureux locataires en retard de payement, que M. Pierre et sa femme avaient impitoyablement jetés à la porte en retenant leur misérable mobilier et jusqu'à leur linge. Elle rappelait ensuite de sanglants griefs qui lui étaient personnels; alors sou teint s'animait, et elle haletait d'indignation.

Puis, en se calmant, elle se repentait; et elle eût voulu rattraper, ravaler ce qu'elle venait de me dire.

— Après cela, je suis un peu vive, m'expliquait-elle. J'exagère un peu. Chacun a son caractère, d'ailleurs, et M. Pierre peut ne pas être aussi méchant que je le crois par moments.

Je dois vous avouer que souvent, après certaines histoires, lorsque je descendais du grenier au premier étage, j'étais obligé, pour me décider à entrer, de me rappeler que j'avais, là aussi, un devoir à remplir.

C'était ordinairement madame Jouvencel elle-même qui venaitm'ouvrir la porte, bien qu'elle eût une femme

à son service.

Un jour, ce fut la domestique qui m'introduisit. Cette petite dérogation aux habitudes était bien peu de chose, et je ne sais pourquoi elle me frappa.

J'entrai dans la chambre du malade, et je vis avec

surprise, assis à côté de madame Jouvencel, et près du lit, un personnage que je ne connaissais pas encore.

11 paraissait avoir une trentaine d'années, et avait le costume et la tenue d'un ouvrier qui passe sa vie les bras nus. Il portait une de ces redingotes bleu de roi, courte de taille, à basques sans fin et garnie de tout petits boutons. Le pantalon, étriqué, hissé jusqu'au mollet, vomissait deux énormes pieds enserrés dans d'énormes bottes. Une cravate noire, vieillie et affaissée en cordes, entourait la base de son cou. Les oreilles so. détachaient sur la même ligne que les cheveux coupés en brosse au sommet de ce cou long, maigre, hâlé. Ce cou était affreux : un cou de guillotiné.

Je reconnus Jean Jouvencel, le frère de Pierre. Jean était plus petit, et surtout hors de comparaison avec le boulanger, par sa maigreur et la faiblesse de sa constitution. Mais c'étaient bien les deux frères : c'était bien, au-dessus de ce cou, la même immense mâchoire taillée à pans ; c'était ce même teint poussiéreux, ce regard cruel et gravement rusé. L'œil de Jean était plus faux que celui de son frère ; il ne vous regardait pas en face et semblait fuir le soleil.

— Voilà mon frère qui vient me voir, le brave gar-

çon ! me dit Pierre par manière de présentation, en tâchant de grimacer un sourire à son puîné Le frère Jean me salua — sans me regarder.

— Ah ! ah I fit Pierre, ce n'est pas un garçon taillé dans mon genre, monsieur le docteur! Ma mère n'en faisait plus comme ceux-là !

Et il étendait sur le lit ses deux grands bras, qu'il se mit à contempler.

Hais ces bras avaient perdu leur puissance. L'épiderme flétri s'y plissait à vide. Ses larges mains décharnées ne montraient plus que leur squelette.

On eût dit que Pierre suivait quelque sombre pensée, car il resta un moment rêveur...

Puis il ajouta, comme pour se donner à lui-même une consolation : \

— Ahl ces poignes-là valaient mieux autrefois! Tout s'use I Te rappelles-tu, Jean, ce jour où tu voulais...

— Vous vous fatiguez en parlant, dis-je.

Pierre se tut.

Jean n'avait pas encore parlé.

Je remarquai en ce moment, pour la première fois, madame Jouvencel, que j'avais à peine vue en entrant. Elle était livide et regardait Jean avec une singulière expression.

Voyant que je l'observais, elle se tourna vers moi :

— Je disais à mon beau-frère quand vous êtes arrivé, monsieur le docteur, que Pierre pouvait se passer de ses soins qu'il venait lui offrir. Je suis toujours là, moi, et je suis habituée aie soigner. N'êtes-vous pas de mon avis, monsieur le docteur?

— Mais, ma sœur, répondit Jean d'un ton doucereux, vous vous fatiguez trop, vous finirez par tomber malade, vous aussi, et vous serez bien avancée alors. Il est bien juste que vous preniez, à votre tour, un peu de repos. Je le soignerai bien aussi, moi, allez ! Je suis son frère; hein, frérot? N'est-ce pas, monsieur le docteur?

Jean me regardait presque, cette fois, en m'adressant sa question ; mais, à l'anxiété avec laquelle madame Jouvencel semblait me demander une réponse favorable à la sienne, je devinai jusqu'au fond de sa pensée, je pénétrai la plus ignoble trame.

Ces deux êtres étaient là attendant une proie; l'épouse et le frère se disputaient d'avance la dépouille du mort!...

Mademoiselle Félicité allait être forcée de partager la maison acquise et le bien de la communauté avec la famille Jouvencel, à moins de dispositions testamentaires qu'elle n'avait pu encore obtenir du moribond. Et

c'était là la source et le but de cette mansuétude si inopinément révélée, que j'avais observée ; c'était le motif qui la faisait pâlir à la présence du frère.

Le frère était là avec les mêmes intérêts en contrepartie. Il fallait empêcher Pierre de tester, ou, comme chef-d'œuvre! le faire tester au détriment de l'épouse, s'il en était temps encore. Et Jean, quoique averti bien tard, avait vu, sans regarder, qu'il était temps encore.

Pour tous deux il s'agissait d'une affaire. — Les affaires, toujours 1 — H fallait éloigner, ne fût-ce qu'un instant, l'ennemi, et accaparer, pendant cet instant-là, maître Pierre, le grand dispensateur des biens.

Mais tous deux étaient rudement tenaces, et la lutte devait être acharnée.

J'hésitai un moment entre ces fanges.

— Vous me demandiez un feuilleton moral, un de ces feuilletons où la vertu triomphe : où la prendre, la

vertu?

Je voulais les punir l'un par l'autre, en les mettant face à face avec leur mutuelle ignominie, et je prononçai l'arrêt qui m'était demandé, non sans retenir difficilement l'expression du profond dégoût qui me soulevait l'estomac ;

— Je pense, madame, dis-je, que monsieur peut res-

ter ici sans inconvénients. — Jean ne sourcilla pas. — 11 vous sera, au contraire, utile.

La Félicité me décocha un regard empoisonné. •

Je sortis — heureux de respirer. . .

A partir de ce moment, le frère et l'épouse ne quittèrent plus le mourant. Il y avait quelque chose de lugubrement risible dans cette comédie qu'ils jouaient l'un vis-à-vis de l'autre et dans le masque réciproque, masque de convention et si inutile, dont chacun s'était affublé par un faux semblant de pudeur.

— Mon frère, disait mielleusement la belle-sœur, vous n'êtes pas fort de tempérament; voilà trois nuits que vous passez : cela vous tue. Jetez-vous sur le lit que je vous ai fait préparer dans la chambre voisine. Croyez-moi, cela vous fera du bien.

— C'est vous, ma sœur, qui avez besoin de repos, répliquait Jean sur la môme musique. Vous tomberez malade, je vous l'ai dit.

Et ils restaient inébranlables sur la brèche, l'un devant l'autre. Quand le sommeil tout à fait invincible les terrassait, ils sommeillaient en place, au guet, l'oreille tendue, alertes au moindre bruit.

Le plus odieux spectacle qui puisse frapper les yeux

était bien celui de ces deux faces hâves, décomposées par les veilles, plus cadavériques que celle du mourant même qu'elles gardaient. On se fût demandé quelle était celle des trois que la mort allait frapper.

J'abrégeais mes visites le plus possible, redoutant de me trouver au milieu de cette épouvantable rivalité. Pierre Jouvencel ne pouvait plus être sauvé.

Je réservais mon temps pour les habitants du grenier, toujours bons, toujours heureux de s'entr'aimer, toujours calmes dans leur mélancolique gaieté.

En bas, plus le moment fatal approchait, plus les deux joueurs rassemblaient leurs derniers efforts et resserraient leur tactique. Mais c'était combat de corsaires.

Enfin, vint le dernier jour, le jour qui allait décider de la partie.

Je trouvai ce matin-là maître Jouvencel moins assoupi, plus animé que de coutume. 11 m'accueillit avec un : — Bonjour! bien articulé, lui qui ne pouvait plus parler depuis quelque temps.

Les deux corbeaux crurent que le cadavre renaissait, et ils frissonnèrent.

Ils avaient espéré jusque-là trouver un jour le mo-

ment attendu : leur proie leur échappait Maintenant l'agonie avait été trop courte h leur désir.

liais ils se trompaient : l'heure avait sonné pour Pierre Jouvencel. Ce semblant de résurrection n'était que la dernière lueur plus vive que jette la lumière avant d'expirer,

. On se rapprocha du lit

— Docteur, dit Jouvencel, je m'en vais Je le sens ; je le sens bien. Je ne passerai pas la journée.

Là, des consolations, de faux espoirs, des pleurs hypocrites.

Pierre ne paraissait voir que moi.

— Je suis un homme, et vous pouvez me parler en homme, me dit-il en fixant son regard perçant sur le mien. Combien d'heures ai-je encore à vivre ?...

Je gardai lé silence. Le frère et la sœur comprirent et furent consternés.

— Déjà! pensèrent-ils tous deux.

— Déjà i dit aussi Jouvencel. Allons , c'est bien I Sa respifation bruissait comme un soufflet de forge.

— Alors, nous allons boire le coup du départ, dit-il avec effort; — femme, va nous chercher une bouteille de vieux, — tu sais? dans le coin.

Elle ne bougeait non plus qu'un terme.

— Envoie-la chercher, si tu veux, reprit-il; ça m'est ëgaL

Je fis un signe de tète. La servante descendit à la cave,

U n'y avait plus de temps à perdre ; il fallait se prétipiter à la curée. La mort pouvait les distancer. 11 n'y avait plus ni retenue ni fausse honte. Les insinuations d'abord, puis les demandes directes, les prières instantes assaillirent le mourant.

J'assistais à tout cela pétrifié.

Jouvencel ne répondit rien.

La bonne remonta apportant une bouteille et quatre verres.

— Versez ! dit-il.

Sa prononciation s'embarrassait de plus en plus. Il étouffait avec des bruissements affreux dans la gorge; on eût cru entendre froisser des parchemins.

Chacun prit son verre.

— Vous me parlez... défaire... mon testament? dit Pierre... docteur I veuillez..* je vous prie... ouvrir mon secrétaire... Tirez à vous... ce tiroir... Bien... Maintenant un marteau, Louise, dit-il h la domestique... un marteau*. . Il y a une plaque,., docteur!., derrière ce tiroir..* Brisez I... docteur, brisez!.*

J'obéis.

Jean et Félicité étaient debout, penchés à mes côtés comme deux spectres. Je saisis un papier plié et cacheté.

— Ceci... est... mon testament, docteur!... Décachetez !... décachetez !... décachetez t... Vous le lirez... aux intéressés... — Mais tout à l'heure... seulement !... tout à l'heure... quand... vous savez... — Attendez donc un peu... que diable!... dit-il en s'adressant alternativement à sa femme et à son frère ; attendez !

« Et buvons!...

Il se souleva péniblement sur son séant, et fit le signe de trinquer.

On trinqua.

Il porta le verre à ses lèvres.

— A... ta... santé... frère !... dit-il en râlant. Ma

femme... à... ta... santé!... A.. .a.. .dieu... docteur ! Le verre roula à terre. Maître Pierre était tombé sur

son oreiller. Son œil entr'ouvert encore semblait me

regarder avec une infernale malice.

H était mort !

— Lisez ! me dirent-ils.

Et ils dévoraient, avides, les caractères à travers le papier. Le frère Jean regardait !...

Je lus :

« Moi, Pierre Jouvencel, etc., etc., sain d'esprit en ce moment, sinon de corps, je lègue à ma femme tout ce que la loi m'empêche de ne pas lui laisser ;

» — A mon frère Jean le souvenir de mon affection toute spéciale ;

» — A tous deux, mes remerctments pour les soins qu'ils ne manqueront pas de me prodiguer jusqu'à mes derniers moments.

» Je lègue en toute propriété le reste de mes biens h Joseph Jouvencel, mon cousin, demeurant rue Hautefeuille, dans la maison habitée par moi, à la charge par lui de régler les quelques comptes que je pourrai laisser après moi. »

Le frère Jean et Félicité sortirent de leur stupeur et s'entre-regardèrent comme s'ils allaient se déchirer,.

Je volai au grenier.

— Tenez I dis-je, vous êtes riches !»•

J'étais comme ivre. . .

—Et c'est fini I me dit le docteur. *

Je le remerciai vivement.

— Mais, cher docteur, lui objectai-je, votre dénoû-

ment n'est pas des plus habiles, je le devinais depuis un bon moment.

— Vous arrangerez cela, vous, me dit-il, c'est votre affaire.

— Ma foi 1 non, dis-je après avoir réfléchi. Je tâcherai de tout simplement raconter, de la façon que vous venez de le faire, l'histoire du Testament d'un Boulanger.

« Et , à propos , achevez donc votre verre d'eau sucrée. »

MABBMOI&BLUB GftfiTl.

« — Bonjour, Crète. Approcbez-vous, ma chère, et t> faites-moi la révérence. Je suis satisfait de vous voir* » Madame Challamet, prenez la peine de vous asseoir»

» Depuis tantôt six ans que je n'avais eu de vos » nouvelles, Crête, des gens étaient venus me dire que » vous étiez morte, morte avec vos soixante-quinze ans *> et vierge comme le jour où vous êtes née. Il paraît » qu'il n'en est rien, et cela me fait plaisir.

» C'est bien vous que je vois, Crête! toujours aussi » maigre, aussi ridée, et — pourquoi ne le dirais-je pas? » je ne vous ai jamais fait de compliments, Crête, vous » le savez, — toujours aussi malpropre. C'est bien vous,

» en vérité ! £h I quelle autre possède ces énormes sour- » cils buissonneux, ces trois immenses dents dorées, et » vos grandes mains osseuses et nouées comme un pa- » quet de racines ? Voici bien, sous cette capote, jadis » rose, dont madame Challamet vous coiffe aux grands » jours — jours de sortie, deux fois l'an, — ce vénérable » serre-terre de taffetas noir, dont l'aspect me fait fré- » mir. Il était toujours en bisbille et en aigreur avec » mon estomac lorsqu'il apparaissait, malgré la dé- » fense, à la porte de la salle à manger.

» Une chose que je n'ai jamais pu comprendre, Crète, » c'est que vous preniez si peu de soin de votre per- » sonne. Les remontrances, les reproches, les affronts, » les punitions n'ont jamais rien pu sur vous à cet en- » droit. Il semble que vous preniez plaisir, un vilain » plaisir, h démentir la réputation de coquetterie de » votre sexe. Voyez plutôt : je suis sûr que madame » Challamet, comptant vous amener pour me rendre » une visite, n'a fait, depuis ce matin, que de s'occu- » per de vous ; eh bien 1 les cordons de vos souliers sont » à peine noués, votre robe pend tout d'un côté, on » pourrait ramoner vos mains au lieu de les laver, et » vous avez au moins perdu en route ce qui vous sert » de mouchoir. Il serait bien temps, à vôtre âge, ce me

» semble, de devenir un peu plus raisonnable. Qu'en » pensez-vous ? »

• Pauvre fille I m'a-t-elle compris, seulement ? Je le croirais peut-être, à voir sa moue piteuse, ses yeux braqués avec embarras sur le parquet. Mais, si elle comprend, comment cette leçon de propreté qu'on lui répète chaque jour, chaque heure, depuis tant d'années, ne porte-t-elle pas encore son fruit? N'est-il pas bien vain de le lui redire encore, et qui a tort d'elle ou de moi ? Voilà qu'il me vient un autre souci, maintenant. Quelle idée m'a pris d'aller choisir pour héroïne une pauvre idiote mal lavée et quasi gâteuse? N'est-ce pas là, ma foi ! un sujet agréable et galamment troussé ?

Décidément, Crète, j'ai bien envie de vous laisser là où je vous ai prise.

Ma foi, non I tant pis !

Jamais madame Challamet n'eût consenti à ce que Crète servit à table les élèves de l'hôpital de Montpellier, ses pensionnaires, et madame Challamet avait cent fois raison.

On avait eu beaucoup de mal à découvrir une façon d'utiliser Crète.

On l'avait enfin commise au nettoyage des chaussures, ce qui n'eût pas empêché mademoiselle Crète :

— De vous entretenir, au besoin, en italien, — du milanais pur ou du turinois;

— De savoir par cœur son Tasse et son Métastase ;

— De soutenir après cela la conversation en anglais, aussi purement qu'on pouvait le désirer et aussi longtemps que cela vous eût plu.

(Je ne parle pas du français, sa langue maternelle, qu'elle traitait sans peur et sans reproches.)

— Et enfin, si on eût remis sur pied sa harpe, éche* velée dans quelque coin du grenier, de pincer, sans la moindre façon, à votre fantaisie, la prière de Moïse ou l'ouverture des Bardes, à ravir Lesueur et Rossini.

Je ne parle pas de sa voix qu'elle avait perdue. Je me contente de vous dire que Crête avait refusé de rem-. placer, à l'Opéra, mademoiselle Laguerre, qu'elle eût fait oublier.

Enfin, pour terminer l'esquisse de cet historique sur lequel nous allons revenir, Eulalie Crête était la fille d'un ancien régisseur général du prince de ***• Son père avait été officier; il portait la croix de Saint-Louis, et il avait été toute sa vie considéré et estimé.

Et toute la musique d' Eulalie Crête, son anglais, son

italien, ses refus de débuts, l'honorabilité de sa famille, n'auraient pu faire qu'Eulalie Crète fût, à l'âge de soixante-quinze ans, bonne à autre chose qu'à cirer — mal — une paire de bottes dans un hôtel d'étudiants.

Il y a sur les boulevards, à Paris, un petit théâtre où Ton voit de curieuses choses. J'y vais souvent encore, bien que certains réalistes, auxquels j'en avais imprudemment montré le chemin, m'aient un peu gâté la place.

C'est d'abord un homme vêtu de blanc, soit Pierrot, que Ton met sans rime ni raison dans un canon. On bourre le canon, Pierrot dedans; on met le feu à l'amorce... Pan ! Pierrot va se canongraphier sur le mur de gauche, qui sert de cible.

Mais vous n'avez pas eu le temps de vous retourner, que Pierrot a reparu à la coulisse de droite, de l'air le plus naturel du monde.

C'est ensuite un autre homme, un vieux, soit Cassandre.— Je vous recommande aussi celui-là : il se nomme dans sa vie privée M. Laplace, et c'est un excellent acteur (1). — Ce Cassandre, poursuivant Pierrot, passe la tête par une lucarne. Pierrot, à l'affût, lui tranche ladite

(1) Théâtre des Funambules, 1845.

tête avec un grand sabre : le corps tombe avec fracas, la tête vient rouler ensanglantée, vous la voyez, jusque sur la rampe, et recroqueviller ses poils gris à la flamme des quinquets.

Mais Pierrot relève le corps tout debout, remet la tête avec un peu de baume de son cœur, la tourne et retourne, comme un ouvrier la clef dans la serrure qu'il vient d'achever. Sur quoi Cassandre et Pierrot se mettent à rire de toutes leurs forces, hi I hi I hi I et exécutent un pas de caractère.

Il est juste de dire que, sans perdre un instant, arrive, clopin-clopant, un invalide, personnage nouveau, que Pierrot fait tomber tout de son long sur le nez, et qui s'enfuit pour ne plus reparaître.

Il y a bien encore un certain Arlequin, mais je ne vous en parle pas, que Ton moud, oui, monsieur, on le moud dans un moulin à café, et il en sort, comme d'une filière, en forme de latte bariolée, longue à n'en plus finir.

Ce n'est qu'à ce théâtre que vous trouverez l'imprévu, ce divin Imprévu que Beyle cherchait partout.

Cet imprévu, c'est la vie absolue, positive, réelle, sans parce que, qui ne se déduit pas, ne se motive, ne s'explique ni ne se raisonne. Le mot — surprise — ne se

trouve que dans le vocabulaire des imbéciles.

Et on a dit cela avant moi et avant le souper de Candide et des six rois à Venise. Qui est-ce quia écrit : Nil admirari?

À qui n'est-il arrivé,

— Dix fois, de devenir président du conseil des ministres, quoique simple fils d'un petit apothicaire ruiné;

— Vingt fois, d'emprunter de l'argent à un créancier de mauvaise humeur, qu'on allait être forcé de payer;

— Cent fois, de se noyer dans la mer, à Passy, en se mettant à table pour célébrer le jour de son mariage?

Hé! monsieur, qui me lisez, peut-être ne trouverez tous pas un jour des bottes à cirer, ainsi que mademoiselle Crète en a trouvé.

On m'a dit que jamais on n'avait vu au monde enfant plus cnarmant, plus joli, plus adorable que la petite Eulalie Crète.

Il ne s'agit plus — je ne m'en charge pas — que de retrouver sur cette tète chauve, dans ce regard inerte et éteint, parmi ce râtelier désert, au milieu de cette figure hâve et décharnée, vrillée par la petite vérole, les fraîches couleurs de l'enfance, coquelicots noyés dans une jatte de lait, la chevelure soyeuse, les petites dents en perles, les grands yeux de velours noir...

Eulalie avait eu un frère et unesœmr. Elle était l'aînée.

Je vous ai dit comment on l'éleva. Avecles promesses éclatantes de sa beauté, son éducation, et par la position aisée de son père, elle devait s'attendreà des jours heu* reux. Ses désirs ne s'élevaient pas bien haut, d'ailleurs: elle avait un caractère timide et doux, un cœuT excellent. Pas de fougues à, craindre à aucun âge, pas d'écarts, rien de toutes ces choses qui préoccupent les longues insomnies des mères. Elle n'avait qu'une passion : la musique. Le père aperçut de bonne heure cette aptitude instinctive de l'enfant. Il lui donna aussitôt un maître, et Eulalie lut couramment son solfège, lorsquelle ne faisait encore qu'épeler l'alphabet.

Il fallut aller plus loin : il était temps de choisir un instrument. On lui donna la harpe, c'était de mode alors, une harpe de Nadermann.

Eulalie ne perdit pas une minute. A dix ans, elle jouait sans hésiter les exercices les plus difficiles de Gode- Charles.

Lorsque Eulalie eut douze ans, sa mal tresse de harpe déclara à M. Crète que ses soins étaient désormais inutiles : Eulalie en savait autant qu'elle.

On chercha un professeur, un professeur célèbre. On présenta l'enfant k Nadermann lui-même, qui, après

MADEMOISELLE GBÊTE. 59

l'avoir écoutée, refusa tout émolument. — « Il eût payé, dit-il, la gloire de parfaire par ses conseils cette petite merveille. »

Eulalie poursuivit ses études avec une nouvelle ardeur. On fit bien quelques observations au père : — Il était peut-être dangereux de laisser se développer aussi indéfiniment un goût qui était devenu une véritable passion; Eulalie avait une constitution nerveuse et délicate; on pouvait craindre que ce travail acharné, fiévreux, compromit sa santé.

M. Crète laissa aller la volonté de sa fille. C'était un homme froid et silencieux, quoique le meilleur qu'on pût trouver, et Eulalie avait sur lui un empire absolu. Elle n'en abusait pas non plus ; car, à côté de son art chéri, ses goûts studieux lui faisaient un plaisir de compléter son instruction.

La sœur d'Eulalie grandissait, et grandissait aussi en elle ce même amour extraordinaire de la musique. Eulalie lui donna les premières leçons.

Mais, s'il y avait chez toutes deux, au même degré, la même ardeur innée, la même soif de mélodie, — les dispositions naturelles, l'instrument, étaient inégaux.

La cadette ne devait toujours qu'aspirer de loin à ces hauteurs étourdissantes où l'aînée s'élevait d'essor.

Je n'ai pas eu de grands détails sur le frère, et je ne sais pas s'il eut une vocation prononcée pour quelque chose.

On m'a dit seulement qu'il était, comme son père, d'un caractère rêveur et taciturne.

M. Crète avait perdu sa femme depuis longues années, et cette perte avait augmenté sa mélancolie. Une femme de confiance, âgée, avait élevé les enfants, et elle conduisait la maison. Le jour arriva où cette femme, pour un motif quelconque, dut se séparer de la famille.

M. Crète resta donc seul, avec ses trois enfants. Le fils fut placé dans une pension, les filles restèrent auprès du père, et ce fut à Eulalie qu'échut la mission de représenter la mère absente.

Elle s'en acquitta avec conscience et dévouement. L'ordre présida plus que jamais au ménage. La jeune sœur et le frère enfant furent surveillés et guidés par la osllicitude tendre à la fois et énergique de leur aînée.

Eulalie se reposait de ses fatigues et de ses soins avec sa musique aimée.

Était-ce à cause de cette distribution de la famille,

MADEMOISELLE CRÊTE. 61 i

anormale et précaire peut-être, était-ce à la pensée alarmante d'un avenir que chaque lendemain pouvait amener, que la physionomie sérieuse du vieil officier s'assombrissait chaque jour davantage?

L'affection de ses enfants, leurs caresses enjouées, les douces prévenances d'Eulalie ne pouvaient plus dérider son front; il semblait se concentrer de plus en plus..

Avec quel chagrin profond, quelle douleur secrète allait-il donc causer face à face, pendant ces longues heures qu'il passait seul, enfermé dans le silence de son cabinet?...

Il se révéla, dans ce temps-là, chez Eulalie, un don

nouveau qu'on n'avait pu jusque-là qu'espérer.

Sa voix confuse, indécise jusqu'à la puberté, se développa presque subitement avec un magnifique éclat C'était une pleine voix de contralto, complète, étendue, forte, possédant surtout une admirable puissance d'expression. Elle avait des notes saisissantes qui vous pénétraient, une sorte de clavier de frissons. Aux accents douloureux de cette voix magique, les quelques invités qui assistaient de fondation aux petites soirées, de la famille, frémissaient, émus...

Eulalie avait pleuré la première fois qu'elle s'était entendue chanter...

Au bout de quelques mois employés à perfectionner sa méthode, Ëulalie, dans cette maison retirée d'une petite rue déserte, sans que personne au monde s'en doutât, sauf les rares et anciens commensaux de son père, Ëulalie avait la plus belle voix qu'on eût jamais entendue sur les premiers théâtres de l'Europe.

M. Crête n'avait d'autre fortune que quelques faibles sommes placées, à peine suffisantes à l'existence de la famille, si la position qu'il occupait chez le prince de*** ne lui eût permis de la soutenir honorablement.

Tout à coup il renonça à cette position, sans fournir ni motif ni prétexte. Sa démission, mise de nouveau à sa disposition, entre ses mains, par la bonté du prince, fut de nouveau envoyée par lui.

On ne pot pénétrer tes raisons qui avaient dicté sa

conduite. Ëulalie ne se permit pas d'interroger son père

sur cette résolution si fort inattendue. Elle avait seulement remarqué que les accès de tristesse et de solitude de son père étaient plus fréquents qu'ils ne l'avaient jamais été; elle surprit plusieurs fois son regard attaché sur elle avec une indéfinissable expression de douleur et de désespoir. Elle eut peur, comme à la veBiede quelque désastre...

La famille se retira dans une petite ville aux environs de Paris. On eût ait que M. Crète voulait se dérober tout à fait au monde. Le fils fut laissé au collège, où il ne faisait pas grand'chose. Eulalie resserra dans sa main les rênes : les dépense» furent restreintes, plus d'étrangers dans la famille, plus de petites fêtes, on se replia sur soi-même; l'économie la plus stricte présida aux dépenses. Eulalie avait passé déjà l'âge où un sentiment nouveau vient raviver au cœur la source d'affection un peu épuisée par la famille : il semblait qu'au contraire, chez elle, les premières tendresses devinssent plus vives, plus infinies, plus prévoyantes : elle se décupla pour faire face au présent et h l'avenir, qui se présentait sombre.

Plus sombre que jamais ! — car le pressentiments Eulalie ne l'avait point trompée, et le malheur était entré dans la maison : — six mois après le départ de Paris, H. Crète devint fou.

Bientôt Eulalie reconnut l'inutilité des soins qu'elle prodiguait à son père. Le vieillard était atteint d'un mal incurable. Il fallut se séparer de lui.

La pension d'un aliéné dans une maison de santé est coûteuse. Il s'agissait encore de ne pas rester en arrière pour les trimestres du jeune frère. Eulalie prit le

parti de retourner à Paris. Elle chercherait des élèves.

La veille du jour fixé pour le nouveau déménagement, la sœur était partie d'avance pour aller préparer, à Paris, le modeste logement.

Eulalie fit monter son père dans une voiture fermée, où elle se plaça en face de lui. Le temps était affreux, la

pluie fouettait les vitres. La voiture s'embourba deux fois dans des chemins impraticables, aux jurements du cocher. Le vieux Crète, l'œil fixe, seul avec sa pensée étroite, ricanait par moment. Eulalie le regardait épouvantée. A chaque cahot, il poussait des cris lamentables, qui ne cessèrent plus à l'approche de la nuit. Il se laissait aller aux secousses de la voiture. Eulalie le retenait étreint dans ses bras; il se fût brisé le crâne. La nuit vint : il y avait encore quatre heures de chemin à faire 1...

Le père a été placé dans la maison de santé, le frère est toujours au collège. La jeune sœur s'occupe laborieusement de ses études musicales ; son état est là, h elle aussi.

Eulalie a deux ou trois élèves.

Mais ses ressources étaient insuffisantes. Eulalie se résigna à chanter dans quelques concerts.

MADEMOISELLE CRÉT&. 05

Je ne vous dirai pas ce qu'elle souffrit, élevée dans les modesties de la famille, lorsqu'il lui fallut, devant le public inconnu, faire le sacrifice de ses saintes répugnances. — Elle n'en a pas encore fini avec toutes les douleurs.

Je ne vous parlerai pas de son triomphe, de ce triomphe qu'elle pleura de ses larmes de joie, de douleur et de honte. Paris entier voulut l'entendre.

Elle put se dire que son père mourrait, — j'allais dire « tranquille, » ô mon Dieu I — dans l'asile qu'elle lui avait choisi, et que le frère terminerait ses études pour se créer ensuite une carrière.

Son succès alla croissant.

Au milieu de ce bonheur empoisonné» la sœur tomba malade de la petite vérole. On voulut en vain éloigner Eulalie, dans la crainte de la contagion.

Elle ne quitta plus sa sœur, lui prodiguant les soins, tes caresses, — oui, les caresses, — serrant contre son sein cette tête pestiférée, baisant le venin sur ses lèvres.

Un de ces jours-là, un homme se présenta chez Eulalie Crête. C'était le directeur de l'Académie royale de

Musique, M. Berton, surintendant de la musique du roi.

Gû QUAND J'ÉTAIS ÉTUDIANT.

Il offrait à Eulalie, pour le soir même, le rôle quo mademoiselle Laguerre venait de laisser. Les conditions étaient inouïes* surtout pour ce temps-là, où un chanteur ne gagnait pas cent mille francs par an.

Elle refusa : — elle ne pourrait pas confier sa sœur

à des mains étrangères.

— « Mais, dans l'intérêt même de votre sœur, accep- » tez! lui dit-on, vous la faites riche. »

Elle refusa toujours.

Sa sœur mourut le lendemain. — Et deux mois après,, Eulalie quittai! le même lit, défigurée par l'humble mal qui l'avait frappée à son tour.

Elle recula en se regardant au miroir.

Ce qui la désola surtout^ ce ktdepeaser que le monde la repousserait peut-être maintenant*

Car il faut plaire au monde quand où a besoin de lui,, et il y avait encore deux êtres dont Eulalie était le seul soutien.,

Mais* enfin, il lui restaittoujaurs sa, wixlc'est~à-dke sa puissance, la vie pour eux !

Elle voulut chanter :.

Sa voix, était morte comme sa beauté t

Les leçpns,, dernier recours,, fureat reprises;, ma&

les élèves étaient peu nombreux : Eulalie effrayait... Pourtant le frère n'avait pas quitté te collège*..

la bout de quelque temps,, Eulalie remarqua en diemtme un grand changement : elle perdait son activité* Elleavait» pendant ses leçons, des distraction* inaccou tu» nées ; elle éprouvait une sorte de lassitude^e dégoût général. Il lui arrivait d'oublier les heure» de ses cours; eUe ressentait dan» sa tête des pesanteurs invincibles , des somnolences; la musique même n'avait plus d'attiait poux elle*

Cet état s'aggravait chaque jour. Elle restait par fois des heures entières immobile.. On eût dit qu'elle attendait. Qu'attendait-elle?

Oui, vous l'avez deviné 1 c'est la folie qui commence, c'est la maladie de son père, c'est la maladie du père de aon père! Venez, messieurs les docteurs, messieurs les professeurs de la faculté, guérissez-nous ceci : — une folie héréditaire !

J'ai vu à la maison de santé du docteur R*** une femme idiote, traitée depuis trois ans dans la maison* Depuis trois ans on n'avait pu obtenir d'elle une parole. Elle se promenait toute la journée dans la même allée

du jardin. Son fils venait la voir une fois ou deux par semaine. Il ne lui" parlait pas : qu'eût-il pu lui dire? Il faisait, h côté d'elle, cinq ou six tours d'allée*

Ce fils était le portrait vivant de sa mère. H avait trente ans, l'œil bombé, d'ordinaire baissé, les narines larges, le teint terreux; sa tenue était celle d'un petit huissier de province. Comme sa mère, il était atteint au cerveau — et il attendait.

Six mois après, je le revis. Le moment n'était pas encore tout à fait venu cependant, mais peu s'en fallait Il venait passer ses journées, toutes ! à se promenercôte à côte avec sa mère, muets tous deux. Il partait chaque soir, pour revenir le lendemain recommencer la morne promenade.

Il entra dans sa cellule le mois suivant...

Qui pourra les pénétrer ces impénétrables mystères de la raison humaine? Voilà toute une génération marquée au front par le doigt fatal. La mère qui enfante a conservé jusque-là sa raison pour se bien dire que son enfant sera fou, fou comme elle sera folle elle-même lorsque, dans quelques jours, l'heure aura sonné pour elle. Elle l'embrasse, ce premier-né qui vient de déchirer ses entrailles, — mieux eût valu qu'il y trouvât son tombeau, — cet enfant qu'elle dévore de ses baisers pour

MADEMOISELLE CRÈTE. fi!)

toute la douleur qu'il vient de lui causer, pour l'époufantable pensée qu'il lui rappelle. Car elle a beau l'embrasser, — il sera fou I La loi est impitoyable.

Vous l'avez compris tout à, l'heure, n'est-ce pas, ce père, qui attendait son heure, lui, qui la voyait accourir? Vous l'avez compris lorsqu'il regardait ses filles, la chair de sa chair, le sang de son sang!...

Pour en finir avec le père d'Eulalie, il n'avait résigné ses fonctions chez le prince de *** qu'au dernier moment, quand il n'avait plus eu la force de résister, quand il s'était dit qu'il était temps.

Le vieux soldat eût voulu cacher à l'univers sa honte;

— la folie est une honte I — et il allait le plus loin possible creuser sa fosse.

On n'a jamais su ce qu'était devenue Eulalie Crête pendant plusieurs années, jusqu'au jour où elle fut recueillie sur une route, près de Montpellier, déguenillée, à demi morte de faim et amenée chez madame Chailamet. Toutes les recherches aboutirent seulement à faire connaître ce que je viens de raconter.

On sollicita pour Crète ; — et pour qui solliciterait-on?

— On obtint de la reine, je pense, un secours mensuel!

petite pension alimentaire désormais assurée : la charité de madame Challamet fit le reste.

Crête n'était pas trop folU> comme disait cette bonne madame Challamet; c'était plutôt de l'idiotisme. On la laissait quelquefois, tout au plus» traverser la rue pour quelque approvisionnement de ménage.

J'ai parlé déjà, trop peut-être, de son incurie profonde pour tout ce qui tient à la propreté. Crète avait encore un autre défaut capital : une gourmandise d'enfant, effrénée,, insatiable. Elle dépensait en affreuses sucreries, en pain d'épice avarié, les sous que les pension* nairea lui donnaient de temps en temps.

Les jeunes habitués de la maison Challamet se plaisaient souvent — cet âge est sans pitié ! — à tourmenter la pauvre Crête par des plaisanteries, bien inoffensives d'ailleurs, sur les prétendues amours qu'on lui supposait. Crête alors, devenait rouge comme si elle eût en seize ans, et se sauvait.

Un jour, quelqu'un d'entre nous, celui que Crète redoutait comme son plus grand ennemi, l'amena soten- Bellement devant nous, et lança contre elle une écrasante accusation ; — Crête» qui ne connaissait, pensait-on,

âme qui vive, avait été surprise à communiquer dans la rue avec un pauvre diable portant la lévite de bure grise, livrée de l'hôpital 1...

Crète devint plus rouge encore cette fois que les autres. Elle ne put môme pas balbutier quelques paroles pour se défendre.

Le lendemain, car madame Challamet avait cru devoir s'alarmer un peu, on apprit que l'individu en redingote grise était un malheureux idiot à qui le portier de l'hôpital permettait quelquefois de sortir. Cet idiot était Hippolyte Crète, frère d'Eulalie ; et Eulalie Crète remettait à son frère, pour acheter du tabac, sa friandise à lui, la menue monnaie qu'elle avait recueillie près de nous, monnaie qui lui servait autrefois à acheter ces fameux sucres d'orge et cette excellente pâte de réglisse I... Le cœur de l'idiote avait conservé sa raison.

Maintenant^ par quelles circonstances étranges ces deux pauvres créatures s'étaient-elles retrouvées, juste à point, dans la même ville, au bout de tant d'années, pour que l'une se dépouillât encore pour l'autre?...

Cest ce qu'à eux deux ils n'eussent pas été en état de vous expliquer.

n QUAND J'ÉTAIS ÉTUDIANT.

— « Tenez, Crête, voici du sucre et des raisins secs. » Dites moi merci ! — Bien. — Il ne faut pas man'ger » tout à la fois. Voici encore deux petites pièces d'argent » que vous pourrez donner à votre frère, si cela vous » fait plaisir. La première fois que vous voudrez me » voir, je vous en donnerai autant. Adieu, ma bonne, » portez-vous bien et tâchez... de vous laver un peu » plus les mains.

» Madame Challamet, je suis bien votre serviteur. »

1*A VIE ET LA 1I0BT DB LEQUEUX.

Ces quelques lignes, — signées d'un nom aussi obscur que le sien, — voilà tout ce qui reste de la mémoire de cet homme qui eût pu prétendre aux plus hautes destinées.

Je vais tâcher de raconter comment son intelligence puissante, soutenue par une robuste organisation physique, s'éteignit peu à peu aux attaques d'un mal qui ne pardonne pas. Je montrerai, dans la brève histoire de cet homme extraordinaire, à quelles extrémités peuvent conduire les qualités les plus brillantes, le cœur le plus haut, l'esprit le plus distingué, lorsqu'ils sont dirigés dans une mauvaise voie et que les occasions d'application leur manquent. J'en appelle h la géné-

ration jeune encore qui a connu Lequeux. Qu'elle dise s'il fut jamais un plus grand exemple d'un généreux esprit réduit à l'existence la plus misérable, dégradé et avili, pour avoir failli aux premières luttes et reculé le jour du combat.

Lequeux était étudiant en droit à cette époque fiévreuse qui suivit la révolution de juillet, et il fut assurément Tune des physionomies les plus originales de ce Uîmps-là.

Tout alors était mis en question, vous vous le rappelez, comme si le monde eût été de la veille. On ne pouvait faire un pas sans se heurter contre une religion nouvelle. Le Phalanstère cherchait où jeter ses fondations, tandis qu'à Ménilmontant les sauvages de la banlieue, idiots aussi lâches que féroces, écrasaient les Saint- Si moniens à coups de pierre. — Puis, à côié des essais de quelques hommes sérieux, les choses risibles et ridicules, les parodies; l'abbé Chàtel lançait ses maadéments et modulait ses bulles sur l'air des Trois Couleurs. — Un peu plus loin, la police pénétrait dans une salle de la cour des Miracles, et tombait au milieu d'une procession d'hommes et de femmes, en costumes blancs et fanés, loués à deux francs la séance, chez le fripier

du coin : Jacques Molay était mort; vive Jacques Molay! Celaient les Templiers qui venaient de ressusciter. Les dames portaient sur leur poing ganté dès manières de fancons empaillés, et les chevaliers, aux barbes taillées selon le rite, marchaient gravement à leur côté, on faisant retentir contre leur cuisse gauche le fourreau de cuivre doré. Hormis une ou deux figures de gredins —comme il y en a partout où il en faut, — en vous approchant, vous reconnaissiez tous ces gens-là : votre barbier, votre épicier, votre tailleur, — votre tailleur surtout, — voire votre propriétaire. Au demeurant, les meilleures gens du monde.

Et la police les invitait h aller s'amuser ailleurs, et tous mes braves se retiraient en paix, et la- police s'en allait aussi, derrière eux, en mettant tout bonnement les clefs dans sa poche.

Et le lendemain, l'écriteau, en lettres au pinceau, l'écriteau dansait, tout gouailleur, au-dessus de la porte:

TEMPLE A LOUER I%ESENTEMENT.

Et tous les autres dieux, avec tous leurs prophètes, — quand, par économie, dieu et prophète ne faisaient pas qu'un, — depuis le dieu M. . . jusqu'au dieu P. . M sans oublier le dieu C . . . .

J'en passe, et des meilleurs.

La question politique n'était guère mieux fixée. De tous côtés, la sève débordait sans s'inquiéter des issues. Chaque jour c'étaient de nouveaux soulèvements contre un pouvoir né'de la veille, qui, chaque jour, auçmen-* tait sa force et hâtait sa virilité à vaincre tous les obstacles. Chaque jour, des tumultes, des émeutes, des cris, des pierres lancées, des luttes corps à corps sous le moindre prétexte, des arrestations, des protestations, des procès. Les réquisitoires pleuvaient dru, et la cour d'assises, ne suffisant plus à tant de besogne, se créait *une succursale au palais du Luxembourg. Les affaires du pont d'ArcoIe, des crieurs publics, du Moniteur républicain, des tours Notre-Dame, — sans parler de tant d'autres, .— se succédaient jour par jour, heure par heure pour ainsi dire, sans désemparer.

Au milieu de cette agitation générale, certains quartiers de Paris se montraient plus inquiets, plus turbulents que les autres. Le quartier Latin, entre autres, se signalait par des allures singulièrement séditieuses. La jeunesse qui le peuplait était toujours prêle au moirdre coup de main. Les élèves des facultés semblaient encore émus de l'exemple donné par leurs voisins de l'École polytechnique aux trois journées. Fraternisant avec les

meneurs et les menés des quartiers populaires, combattant aux côtés des faubouriens de Saint-Marceau, ils affectaient, dans leur costume et dans leur tenue, une sorte d'excentricité brutale et de mauvais goût qui eût été tout à fait niaise, si elle ne se fût rattachée à certaines idées d'un ordre plus élevé. Ces exagérations dans la mise servaient de signe de ralliement. Elles bravaient un pouvoir défiant et aux jaguets, pour qui toute manifestation extérieure t'était un déii.

Vous rencontriez alors d'étranges jeunes gens barbus, chevelus, moustachus, ^borant gilets écarlates, cravates sang de bœuf, et chapeaux gris pointus, à larges ailes et ruban de velours noir. Là, le bon goût n'avait que faire. Chacun avait sa canne, quelque chose d'énorme, avec les nœuds du bois en saillie. — Quelquefois, dans le négligé, le bonnet phrygien allégorique. -Et presque toujours la pipe, bien grosse, en terre ou en bois, emblématique, soit qu'une tête de mort ou une poire y fussent sculptées. Les instincts démocratiques se manifestaient jusque dans la chaussure. Les élèves en médecine, à toutes les époques plus primitifs que ceux de l'école de droit, portèrent des sabots.

J'avais bien souvent entendu prononcer le nom de Lequeux, lorsque je e vis pour la première fois vers 1835.

Je le rencontrai dans un petit café de la rue Saint- Hyacinthe Saint-Michel, café aujourd'hui fermé depuis plusieurs années, et qui a eu, lui aussi, son rôle dans l'histoire de ce temps-là. Ceux qui se pressaient alors sur les bancs des écoles ne l'ont point oublié, et à plus d'un son nom va rappeler des souvenirs.

Il s'appelait le Café du Progrès, et il a longtemps été le centre intellectuel du quartier latin. C'est là que se réunissail l'éliie intelligente, laborieuse ou paresseuse, tapageuse et émeulière des Facultés. Là s'organisait la sédition sous toutes ses formes : de là partaient les cris poussés sous les fenêtres de l'hôtel des Affaires Étrangères et les coups de sifflets vengeurs contre un professeurs renégat ou condamné comme tel. Cette salle basse et enfumée, convertie aujourd'hui en une boutique de marchand de bric à brac, était remplie dès le matin jusque bien avant dans la nuit d'une foule compacte, buvant, fumant, vociférant, au milieu d'une atmosphère opaque et épaisse comme le nuage où marchent les divinités olympiennes. Parfois, aux grands jours, lorsqu'un grand événement se préparait, lorsqu'une crise se débattait d,ans les efforts de l'enfantement, lorsque quelque nouvelle apportée là on ne sait par qui, par le vent, venait remuertelte lave, exalter ces cerveaux brû-

lants, alors c'étaient des bruissements confus, dos éclats de voix menaçants, et parfois tout d'un coup un grand silence : la chaudière bouillait h briser ses parois, — et le passant s'arrêtait, étonné, h ces murmures de volcan souterrain.

C'est là que Lequeux achevait de gâter sa vie. C'est Ut qu'il se réfugiait au retour d'une députation conduite par lui au général Ramorino et après s'être fait sabrer en cliemin sur le Pont-Neuf par les gendarmes; c'est là qu'il se jouait à résoudre, entre deux choppes de bière, devant ses auditeurs stupéfaits, les questions les plus ardues du code. Il était l'orateur et le général, le tuteur elle doyen de tous ces jeunes gens qui l'entouraient et écoutaient ses oracles. Sa parole décidait çn dernier ressort. Il avait acquis assez chèrement cette autorité qu'il aimait pour en jouir sans partage comme sans limites. — Pour elle il avait sacriûé son présent et son avenir.

On racontait de lui les choses les plus étranges, et sa singulière renommée ne disait pas encore tout. Les élèves de première année s'arrêtaient à le voir passer avec . une sorte de respectueuse terreur.

Lequeux, orphelin de bonne heure, poursuivait ou était censé poursuivre des études de droit brillamment

commencées. Ce n'est pas qu'il eût jamais travaillé de ( suite; mais il avaitle génie de la divination, et son organisation étonnante lui permettait, même dans cette science de faits et tout exacte, de s'assimiler en quelques instants ce qui eût coûté des mois d'études à un autre esprit que le sien. Il n'avait jamais voulu se faire reccvoir'avocat, afin de rester toujours étudiant, un de ces bizarres caprices dont sa biographie était pleine; et pourtant, si ce qu'on disait de lui à l'École n'était pas exagéré, il était l'un des premiers jurisconsultes de l'époque. De fait, les meilleurs élèves venaient le consulter sur les difficultés qui les arrêtaient, et recevaient ses décisions sans appel. Sa parole était d'une admirable clarté et donnait un intérêt palpitant aux plus sèches questions, même pour ceux qui, comme moi, s'occupaient de travaux dune nature toute différente. Si Lequcux eût pris un beau jour la fantaisie d'ouvrir un cours, il n'eût pas trouvé de salle assez grande.

Celte connaissance approfondie d'une science si diiïicile s'expliquait d'abord par l'aptitude merveilleuse de Lequeuxet la façon dont il avait toujours accepté la lutte avec les difficultésde l'étude quand il en avait rencontré. Il n'était alors rien au monde qui pût le détourner ni lui faire obstacle. Il courait à l'ennemi avec une sorte de

fureur et ne revenait que vainqueur. Mais le triomphe avait aussitôt éteint ce feu, et Lequeux retombait dans sa torpeur avec délices. Il eût fallu, pour que cette nature trop bien organisée ne se fût pas laissée aller à des égarements indignes d'elle, que cette lutte eûtété de chaque jour; mais alors pour les autres, pour tous, l'étude se fût élevée à des hauteurs inaccessibles.

Je parlais du génie de divination de Lequeux. S'il m'était permis de descendre à des détails qu'on accusera peut-être de puérilité, je citerais, d'après lui, un exemple de celte incompréhensible faculté, qui, dans ses diverses applications, a produit de loin en loin chez quelques hommes des phénomènes si étonnants. Lequeux se rappelait souvent avec complaisance et nous disait en riant qu'au commencement de ses études de collège, il lui arrivait de faire ses thèmes latins — par la musique. — C'est le mot dont il se servait :

— « Il y avait, disait-il, certaines désinences qui venaient s'accoupler d'elles-mêmes, des finales en is, en ibus, auxquelles je n'attachais pas grand sens, mais qui se révélaient à mon oreille et que mon oreille me dictait. Quand l'harmonie avait été constante et parfaite depuis la première ligne de mon thème jusqu'à la dernière,

j'étais sûr de mon fait : j'avais la première place.

* Sans attacher plus d'importance qu'il ne faut h la bi« 1 zarrerie de cette révélation, on peut toujours voir en elle, et dans les paroles que jo viens de citer, le principe d'une fatale maladie d'esprit. Je veux parler du défaut de gravité, de cette tendance qu'ont certains hommes à ne vouloir pas se prendre au sérieux. Cette obstination inexplicable, qui ne se rencontre guère justement que chez des hommes supérieurs, a arrêté bien des carrières. C'est le dissolvant le plus énergique de toute production, de toute existence morale. Lequeux malheureusement portait en lui plus qu'un autre cette cause d'avortement.

Elle se manifestait chez ht! par je ne sais quelle sotte complaisance pour de niaises admirations. C'était grande pitié quede voir une intelligence si bien douée* se perdre et se gaspiller à des Folies, à des sottises sans excuse. Chaque jour on racontait de Lequeux quelque extravagance nouvelle : — on Pavait vu se promenant grave- «ent dans l»s rués, suivi de tous les joueurs d'orgues qu'il avait pu ramnsscr sur son chemin, jouant tous un air différent. — Ou biew il disparaissait pendant deux 1 jours, et le quartier latin était inondé de lettres de faire part, invitant à ses service, convoi et enterrement. Le leudemain il conduisait, à la Dsiun.out, un fiacre de

place, le cocher derrière. — Il transportait en une nuit les enseignes de tous tes marchands de sa rue; — ou bien, le commissaire venait l'empêcher d'établir tin tir à la carabine dans sa chambre. Et Lequeux tenait sa porte close, parlementant au travers, et forçant le commissaire à aller chercher son écharpe oubliée. — 11 se vantait tai-même de s'être présenté au bal masqué des Variétés, alors si couru, dans ce costume négatif qu'un autre jeune fou, lord S...., tenta, après lui, de mettre à la mode.

Ces misérables dévergondages feront assurément tort à Lequeux dans l'esprit du lecteur. Peut-être cependant ne faudra- 1 il pas s'y arrêter. Ils ne sont rappelés ici que pour mettre à jour tous les côtés de ce caractère dont on peut, je pense , tirer quelque enseignement. Si t pour ceux qui n'ont pas connu Lequeux, son intelligence ne peut que les aggraver, ils étaient excusés par ceux qui y assistaient en les déplorant. Lequeux avait une qualité qui force l'indulgence et fait tout pardonner: la bonté.

Il s'agit de cette bonté pure, absolue, infinie, chrétienne, de cette bonté dont on ne nous parle plus assez; •—est-ce parce que les types commencent à manquer? — bonlé qui accueille et secourt toulcs les douleurs,

toutes les misères, sans distinction, sans faveur; — charité , essence de la foi divine I — Lequeux était l'homme le plus complètement, le plus parfaitement bon que j'aie connu. Sa main et sa bourse étaient ouvertes à tous. Il partageait sa fortune telle quelle avec ses amis indigents et des inconnus même, sans arrièrepensée ni préoccupation, sans espoir de reconnaissance surtout, ne soupçonnant pas l'ingratitude, et s'en inquiétant peu. Confiant comme l'enfance, plus d'une fois il fut trompé. Plus d'une fois il alla jusqu'à risquer de se compromettre pour soutenir et réhabiliter des misérables qui abusaient indignement de lui. Il avait des trésors d'indulgence pour toutes les faiblesses, et le don d'observation lui manquait absolument. Il croyait tous les hommes semblables à lui. Plein de courage et prodigue de lui-même/ trop disposé à se mettre en avant en toute occasion,, il se jetait au milieu des querelles; et quand son cuaur, plutôt encore que son esprit, ne lui avait pas fourni de suffisantes ressources de conciliation, il écartait les acteurs pour prendre leur place.

Jamais Lequeux n'avait pu se décider à quitter le quartier Latin depuis le jour où il y était entré. Avant que la mort de ses parents le mît en possession de sa petite fortune , il recevait chaque année lettres sur let-

très où on l'engageait à venir passer au pays (il était Picard, je crois) le temps de ses vacances. Il promettait chaque fois, annonçait son départ, faisait ses préparatifs, retenait sa place, et finissait régulièrement par perdre ses arrhes. Une fois, pourtant, après plusieurs années d'essais de départ avortés, et sur les sollicitations pressantes d'un oncle qu'il aimart beaucoup, il parut prendre une décision sérieuse d'abandonner pour deux mois le quartier Latin, sa patrie d'adoption. Les instances de tous ses amis soutinrent sa résolution jusqu'au jour du départ. Mais il fallut s'occuper pour lui du transport de ses malles et l'accompagner à la diligence. Il était consterné, ahuri. Enfin, il nous dit adieu, la portière se ferma sur lui, et il partit. — Mais deux heures après il revenait, triomphant, au café de la Taverne, établi nouvellement en face de l'École de médecine. Lequeux avait laissé les malles continuer le voyage sans lui : il n'avait pu dépasser le premier relai. 11 fallut qu'un impérieux devoir le rappelât enfin dans son pays pour rendre sérieux un départ projeté tant de fois. Son oncle, qui était huissier dans une petite ville, lui écrivit que sa santé, gravement altérée, l'obligeait à transmettre', sans retard, son étode à un successeur, et qu'il comptait sur son neveu. Cet oncle

avait donné à Lequeux des preuves de grande affection, et j'ai dit que Leqoeux lui était attaché comme & un second père; d'un autre côté, le mince patrimoine, venu trop tôt entre les mains de Lequeux, avait été bien vit* dissipé. Il né lui restait donc pas d autre ressource que son oncle, et cet oncle soutirant et àgô ne pouvait se passer de lui.

Lequeux partit. L'oncle mourut peu de temps après, etLequeux lui succéda dans sa charge, qu'il remplit pendant plusieurs mois. Mais ce ne fut pas sans doute sans jeter un coup d'oeil sur sa vie passée, et sans causer une certaine sensation dans une petite ville où il apportait des habitudes inusitées de laisser-aller et d'insouciance. Il dut passer là de mauvais jours, en* touré de gens qui ne pouvaient ni l'excuser, ni le comprendre. — Nous le vîmes revenir parmi nous.

11 se tut sur les motifs q ii avaient amené cette nouvelle décision. Maison apprit que, triste, isolé, dégoûté d'un métier pour lequel il n'était pas fait, rebuté par les tracasseries et les méchan rtés, il avait toujours pensé au retour. On sut aussi qu'il ne lui restait plus que quelques lambeaux de la succession de son oncle; que des- engagements nombreux avaient absorbé presque entièrement le prix de cession de son étude. Par quelles

dépenses Lequeux avait-il pu ruiner ainsi sa position en si |x?u de temps et dans une ville de troisième ordre? On le sut bientôt. Lequeux payait les dettes des malheureux qu'on le chargeait de poursuivre...

Nous le reçûmes à bras ouverts et il reprit ses habitudes passées, sa vie facile et au jour le jour.

Mais tout se trouvait bien changé pour Lequeux, qai n'avait pas changé, lui.

Il n'y avait plus d'esprit de corps, ta population se renouvelle là en partie chaque année. Lequeux sentit qu'avec sa physionomie vieillie, ses allures d'étudiant del832, sa barbe inculte, son costume négligé, il devait inspirer aux nouveaux venus plus d'étonnement que de sympathie. Les goûts et les usages s'étaient modifiés. L'étudiant commençait à disparaître sous la peau du lion. La Taverne s'était ouverte îï côté de* roirufe du eafé des Progrès. Le cigare avait remplacé la pipe. La griselte, tel gvisette classique qui allait à an** et s'appelait Paméla, comme dans les romans inouïs de H. PïhiI iteKoi'k, — cette autre grisetle aussi qui chantait, à vingt ans, dans un grenier, — la grâelte d'organdi* rooc, -r délaissée, mourait dVnnuië et s'en allait une à une comme les oiseaux devant, l'hiver. Le> lilas delUmiamville ne savaient plus fleurir ; on tes avait

tant cueillis! Plus de gilets rouges, de chapeaux gris, de grosses pipes. L'étudiant allait chercher ses maîtresses de l'autre côté de l'eau et s'avisait de porter des gants. Plus d'une fois alors, nous vîmes Lequeux secouer la tête avec un amer découragement.

— Le quartier Latin est mort, disait-il, il n'y a plus d'étudiants !

El le vieux prophète contemplait ses vêtements sur lesquels il avait toujours laissé la cendre.

Ce fut lui qui resta le dernier sur la brèche, lui qui fut le dernier représentant de cette génération ardente et généreuse d'alors. Cet élan, cette intelligence, toutes ces nobles facultés qu'il avait e^ lui, nous faisaient d'autant plus regretter qu'il ne voulut pas mieux les faire fructifier. lLpassait, comme autrefois, ses journées entières au café, dans une indolence complète, ne s'anima nt parfois que pour prendre part à quelque discussion de science ou d'art, la résumer et la résoudre. Mais il commençait à vieillir : sa figure fatiguée et ridée, son front dégarni, quelques cheveux blancs témoignaient des excès «le sa vie.

Aux avis que ses amis lui donnaient avec précaution, il répondait, insoucieux :

— J'aioubiié si, parmi leschosesqui sont perdues sur

terre et qui se conservent dans la lune, Aristote met les conseils. Il aurait dû les y placer aussi bien que le temps.

Et puis des sophismes comme celui-ci :

— Vous meconseillez de travailler, disait-il. D'abord, travailler à quoi? Ensuite, travailler, c'est produire. Si je dépense, je serai moins riche. J'y perdrais.

Voilà dans quels pauvres jeux d'esprit Lequeux se réfugiait pour s'échapper à lui-même. Il ne pouvait ne pas comprendre qu'il était au bout du précipice; que, parvenu à l'âge qu'il avait, sans vocation déterminée, sans ambition de rien qui fût au monde, à peine lui restait-il le temps d'agir. II préférait ne pas penser, se plongeait dans sa chère inertie, la tête la première, pour ne rien voir, — et buvait.

Pourtant il aurait dû trouver, dans sa situation, un aiguillon bien pressant. Des maigres restes de la succession de son oncle, son dernier parent, il ne lui restait presque plus rien. Quoiqu'il bornât sa dépense à ses frais quotidiens d'existence, le café absorbait chaque jour ses suprêmes ressources. Peu à peu, il restreignit, sans mot dire, des habitudes qui étaient devenues chez lui comme indéracinables, et cela, au moment où il les éprouvait plus impérieuses que jamais. Il n'abandon- ' nait cependant pas la place, ne changeant rien à ses :e-

lations, se tenant toujours là, acceptant de l'un, de l'autreune invitation, sansembarras, comme sans hésitation. — On le comprit, et ses anciensamis se réunirent pour payer chaque mois ses dépenses au café. On lui fit -cette offre avec discrétion et égards : il consentit. Cela ne valait même pas pour lui un remercîment. Il en avait fait, à lui seul, autant et plus pour bien d'autres I

Mais ce secours, venu à propos, ne satisfaisait pas aux autres besoins de Lequeux. S'il acceptait aussi facilement qu'autrefois il avait offert, c'était tout. Sa discrétion ne dévoilait rien. Il laissait deviner, car sa vie avait toujours été à jour, et s'en tenait là. Userait mort de faim et de froid sans une plainte.

Aussi le vit-on bientôt tomber dans une misère absolue, vendant pièce à pièce la chétive garde-robe.

Ses amis, bien que dévoués et s'ingéniant pour lui venir en aide, ne pouvaient parer h tout sans être un peu guidés par lui. Quelquefois on oubliait le pauvre Lequeux. Il subissait, lui, son dénûment et ses privations avec une indifférence stoïque. Tranquillise sur le point le plus important pour lui, il buvait et s'assoupissait.

On le força cependant à accepter une place de secrétaire chez un professeur do la faculté, M. Br...d. Lequeux

LA VIE ET LA MORT DE LEQUEUX. 9i

se laissa faire, mais avec une répugnance évidente : il allait être forcé de renoncer, pendant plusieurs heures chaque jour, à ses chères coutumes de boire, sans soucis, coude en table ! Il ne céda que par condescendance affectueuse pour ceux qui l'en priaient.

Le voici donc installé chez M. Br...d. Celui-ci le connaissait de longue date et se montrait plus qu'indulgent pour le défaut favori de Lequeux. Lequeux, en arrivant chaque jour, trouvait, sous sa main, une bouteille de vin de Bordeaux, et le domestique avait, en outre, reçu l'ordre de donnera M. Lequeux ce qu'il demanderait.

II travailla quelque temps avec assez de zèle. On dit qu'il se rendit fort utile à son patron, et on lui attribua, pour la meilleure part, les ouvrages publiés alors et depuis par M. Br...d. Mais ce professeur a donné des gages tels, que ce bruit doit être rangé sans hésitation parmi ceux que l'exagération et la malignité publique sont toujours bien disposées à accueillir et à faire courir.

Quoi qu'il en soit, Lequeux se lassa un beau jourd'un assujélissement si modéré. 11 s'était rendu impuissant à supporter lé moindre travail, la plus légère contrainte. Lequeux était perdu.

Il donna sa démission.

Ni les observations chaleureuses de ses amis, ni les offres délicates de M. Br...d ne purent le faire revenir surcette détermination une fois prise. — Il se retrancha derrière des prétextes dont il n'osait s'avouera lui-même la futilité : « II avait fait, disait-il, une assez grande concession en acceptant la première fois. » L'insensé I une concession ! « D'ailleurs, vouloir trouver le moyen de suppléer à ses besoins en retranchant ses passions, c'était, à son avis, se couper les pieds quand on avait besoin de souliers. »

La misère l'assaillit alors plus cruellement que jamais, d'autant mieux que le petit noyau de ceux qui l'aimaient malgré toutes ses erreurs diminuait chaque jour. Des études terminées, diverses autres causes lui en enlevèrent plusieurs. D'autres se refroidirent à soigner ce malade incurable. Il usait l'amitié. — Lequeux fermait les yeux et s'acharnait à boire.

Son intelligence s'éteignait peu à peu. Il était continuellementplongédansunesorted'hébétude, l'œil morne et vitreux, la bouche béante. C'étaient les symptômes de la honteuse maladie qui le minait : l'ivresse chronique.

Il avait — rarement! — des moments de dégoût au milieu de cette abjection, et il arriva parfois que sa main

s'arrêta en roule lorsqu'elle portait le verre à ses lèvres et retomba sur la table avec un profond découragement. Il n'en pouvait être autrement: une nature comme celle de Leq ueux ne se dégrade pas impunément. Mais ce n'était que des éclairs qui traversèrent la nue sans la dissiper.» Il nous disait un soir : — « Cette vie*là m'a rendu malheureux, et son résultat le plus cruel, c'est de m'avoirrendu àtoutjamais incapable d'être heureux autrement. — Ah! si je pouvais recommencer la partie! »

Et il donnait à ceux qui l'entouraient, — aux plus jeunes surtout, — des conseils ardents puisés dans une expérience qui lui coûtait cher. — Puis, il ajoutait une raillerie de désespoir :

« — J'ai vu un cadran placé au. frontispice d'une maison, qui faisait savoir l'heure à tout le monde, excepté au propriétaire qui était dans la maison même. »

C'est sur sa blessure que Lequeux avait la 4 main.

Il poursuivait néanmoins son chemin, indifférent aux froideurs, toujours bien accueilli par quelques-uns, payant son écot en esprit et en science; mais, par précaution , le payant d'avance, au commencement du repas.

Un fait remarquable dans cette dernière phase de la vie de Lequeux, c'est le respect dont il fut toujours en-

5ï UUAND JETAIS ÉTUDIANT.

touré Les indifférente, ceux-là même qui, ne l'ayant pas connu dans ses belles années, ne pouvaient guère éprouver pour lui que des sentiments peu sympathiques, lui témoignèrent toujours comme malgré eux des égards auxquels la vie déplorable qu'il menait pouvait donner un sanglant démenti. C'est là assurément la plus grande victoire qu'il soit donné à l'homme de remporter sur sa réputation, que d'obtenir encore de la considération au milieu de toutes les néccssilés compromettantes de la misère, et de la misère méritée. C'est que, pour Lequeux, le souvenir de ce qu'il avait été changeait tout sentiment hostile en compassion. On savait qu'avant de remettre sa vie aux soins des autres, il avait commencé par se dépouiller pour les autres de tout ce qu'il possédait. On voyait les hommes le plus justement honorés lui serrer affectueusement la main, malgré se? haillons. Pour ceux-là, Lequeux n'avait pas changé : il était toujours l'homme supérieur, même dansées écarts, bon, généreux, plein de franchise. — Et ce. le opinion de quelques-uns réagissait sur tous et lui servait d'égide.

Lequeux resta toujours droit et la tête haute au bord du mépris. Il ne se doutait pas même des dangers de cette situation tarpéienne. S'il eût mieux connu les

hommes, il eût su cependant que le tort que l'on se fait à soi- môme et seul est le tort que les autres vous pardonnent le plus difficilement. — Il fut heureux pour lui d'Être si exceptionnellement épargné par l'opinion, Un mot, un seul mot eût pu être le plus terrible des châtiments.

Cependant la pauvreté continuait à l'accabler impitoyablement. Je n'affirmerais pas que Lequeux n'ait jamais passé quatre jours entiers sans manger. Sur la fin de sa vie, il devint de plus en plus sombre et taciturne. Il restait du matin au soir sans parler, accoudé sur le marbre d'une table et buvait. Il avait à peine la force d'appeler d'une voix éteinte, cassée à coups de petits verres, le garçon chargé de renouveler à mesure sa consommation. Le soir, il se retirait le dernier de tous, dans un grenier de la rue de la Harpe, qu'il habitait depuis quelques années. Il s'était mis là, dans ses meubles, c'est-à-dire qu'il couchait dans une malle, — dans une malle, ceci est de l'histoire, — dont un pan abattu à Tune des extrémités lui permettait d'étendre ses membres. Il s'enveloppait tant bien que mal de ses lambeaux de vêtements et de sa cynique indifférence, et dormait.

On le trouva un matin mort et froid dans ce lit.

Il avait à peine trente-neuf ans.

Lorsqu'on conduisit ses restes au cimetière, son convoi rencontra celui du prince de Talleyrand qu'on inhumait le même jour.

Ainsi finit Lequeux. — Sa biographie posthume que je viens d'esquisser excitera peut-être moins l'intérêt et la pitié qu'un sentiment de répulsion et de dégoût.

C'est ainsi, en effet, qu'est accueilli par la justice suprême de l'opinion tout grand esprit qui n'a pas la force de se formuler ; car le monde ne compte pour rien l'intelligence qui comprend, si elle ne se manifeste par l'intelligence qui produit.

•l/iivdïe^vc i:u;ce.

En

wagon.

La machine à vapeur cria :En avant! par un grand coup de sifflet.

Les wagons s'ébranlèrent les uns après les autres et vinrent , à la file, sonner deux appels sur la plaque tournante.

Les marchands de Moniteurs parisiens et de Notices sur le Chemin de fer de Paris à Orléans s'écartèrent des portières.

VAlcide, en tête, de fabrique française, battait avec

sa soupape la charge d'abord, puis le pas redoublé.

Les voyageurs se disposaient et s'arrangeaient pour

s'adapter le plus identiquement possible à leurs places et n'en rien perdre.

Tout à coup on entendit comme un tumulte, une querelle; on criait:

— Arrêtez, ne laissez pas monter!

Et il se faisait un grand bruit sur le trottoir d'embarquement.

Un monsieur qui occupait un coin de diligence allait mettre le nez dehors pour voir ce qui se passait, lorsqu'une figure se présenta orusquementà la portière, et lui fit rejeter la tête en arrière.

— Ah I gredins, s'écrm avec colère le nouveau venu, toujours suspendu en dehors, vous voulez m'cmpéclier de monter parce que je suis en retard de deux minutes! Je vous montrerai à qui vous avez à faire!

Et, sans plus de façon, l'intrus ouvrit la portière, entra dans la diligence et s'assit largement dans une des deux places qui restaient inoccupées.

Les clameurs des employés se perdirent dans le lointain.

— Voici un métier à se faire rompre le cou, murmura le monsieur qui avait voulu nieitre le nez à la portière.

Tout cela s'était passé en moins de temps qu'il n'en a fallu pour le raconter, et cependant le convoi lancé

avait déjà dépassé deux cantons avec leurs deux cantonniers; pauvres diables qui, pour mille francs par an, mille francs qu'on ne leur laisse même pas le loisir de dépenser, font quarante rois par jour, avec le bras, sans bouger de leur place, le simulacre télégraphique d'une potence. Mieux vaudrait certes se pendre.

—Le voyageur retardataire, — c'était un jeune homme —qui s'était exposé à un danger sérieux pour s'élancer de vive force sur le convoi, s'était donc assis. Son front décoloré, ses narines dilatées témoignaient de sa colère. Mais presque subitement cette animation s'adoucit et disparut, et le jeune homme, sans s'inquiéter de ce que ses voisins pouvaient penser de lui, poussa un grand éclat de rire.

Puis il se mit â examiner les figures qui l'entouraient.

Pbysîogaomonis.

Il avait lui-même une de ces figures qui attirent l'œil et sollicitent l'examen.

De petite taille, très-brun, les yeux très-noirs, un peu ronds, frangés de cils magnifiques, — de ces jeux qui

font rêver les jeunes filles à marier. Les sourcils semblaient dessinés au pinceau et annonçaient un homme f. d'élan et de résolution. Le nez était arqué et charmant; v la bouche fine, un peu impertinente, s'apercevait faci- * lement sous une paire de petites moustaches coquettes ; la taille et les habitudes de corps pleines d'une insouciante distinction; ta mise négligée et élégante.

C'était un fort joli cavalier, bien jeune et bien Français.

Autour de lui des personnages assez insignifiants. Deux négociants, — pareils à tous les négociants ; — le monsieur qui avait mis le nez k la fenêtre, espèce d'homme d'affaires, de noir vêtu, tabatière, canne à cordons et lunettes; — un collégien qui allait en vacances et enviait de tous ses yeux le jeune voyageur; — un individu à grandes moustaches, bien découpé et de poignet solide selon toute apparence, pantalon large et éperons, un ruban inconnu à la boutonnière: vous avez vu ça partout.

Enfin, vis-à vis de la place restée vide, une tête bizarre et étrange. — L'homme qui la portail' pouvait bien avoir six pieds de hauteur sur trois. Ampled'épaules » et d'abdomen, trop largement vêtu partout d'une ma- v nière d'étoffe grise mal coupée. Son énorme figure blafarde était surmontée d'un foulard noué en dépit du

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goût et qui cachait une chevelure jaunâtre et coupée rase. Pas de barbe ni de favoris, les cils presque blancs, le nez fort et accidenté, cou proconsulaire, lèvres grosses et pâles, l'œil gros et bleu de chèvre noyée, — et sur tout cela une timidité, une gaucherie, une pesanteur incroyables. — C'était un Hollandais, M. Van Coppenaël, riche 01s de famille.

Le jeune voyageur brun avait braqué son lorgnon dans l'œil gauche pour examiner tput à son aise cette pâle figure de Northman, — lequel examen décontenança encore davantage, si faire se pouvait, le digne Hollandais, qui monta en ton de rose jusqu'au violet. De folles idées, des souvenirs cocasses de Grandville et du cours de M. Geoffroy Saint-Hilaire galopaient dans la cervelle légère du jeune voyageur. Il lui semblait vaguement voir des bouquets de persil dans les narines de son compagnon de route...

Lorsqu'il l'eut assez contemplé à son aise, il tira de sa poche un élégant petit meuble de cuir, et, sans demander autrement permission, alluma un cigare. Personne ne se plaignit de cette liberté ; — seulement, un des deux marchands ouvrit la vitre qu'il avait à côté de lui.

Le convoi roulait toujours.

A la première station, un employé ouvrit la portière et introduisit une femme avec sot* enfant. — Nous avons dit qu'il restait encore une place.

Le voyageur brua jeta son cigare.

Cette femme était en deuil. Sa tenue, qui annonçait h pauvreté, était décente. Sous son chapeau de paitte teint en noir et garanti d'un voile, ses yeux largement cerclés de bistre et brillantes de nacre à leur extrémité interne, les ailes du nez mobiles et bleuies attestaient un chagrin profond et des larmes récentes.

Son enfant, modestement vêtu quoiqu'un peu mieux qu'elle, avait atteint et au delà l'âge où les enfants payent place entière. Il avait évidemment fcllu dtplomattser pour arriver à ne payer qu'une place pour deux. — Elle l'assit sur ses genoux et lui donna un petit morceau de chocolat roulé dans du papier.

L'enfant se mit à manger insonciamment. Il regardait le magnifique ruban de panorama que dévidait la vitre de la voiture, et ses deux petits pieds, ballottant au

I/IiNDlliNNE BLEUE. 103

mouvement dû lacet du wagon» touchèrent une ou deux fois le pantalon large de l'hoinmi», aux grandes moustaches, qui le repoussa avec une impatience assez brutale,

La mère s'excusa pour son enfant, — excuseàlaquelfe (homme aux jioustaelies ne répondit pas, — et recommanda au petit de prendre garde.

Mais quelques minutes après, l'enfant, qui avait oublié l'avertissement, cl mal à Taise d'ailleurs sur sa mère, qui avait de la peine à te porter, effleura de nouveau les janilxss, de ïhomiuaaux moustaches....

FV

Celui-ci fronça le sourcil et se ficha tout rouge. —La mère s'excusa de nouveau et gronda l'enfant. Mais le personnage décoré continua à manifester sou méconten terne nt eu ternies | eu polis.

L'un des deux négociants dit à mi-voix à l'autre : — Le t fail est qu'il n'est pas agréable pour un voyageur d'axoir pendant trente lieues les souliers d'un enfant sur les jambes.

La mère s'était tue, voyant que tout ce qu'elle pouvait dire ne faisait qu'augmenter l'emportement du voyageur aux moustaches.

Ce que voyant, le Hollandais, qui se trouvait en face d'elle, enleva l'enfant sans mot dire, le prit sur ses genoux et se mit à le caresser. La mère le remercia par son regard plus encore que par ses paroles. — Elle ne voulait pas qu'il s'incommodât de ce fardeau remuant.

— Laissez, laissez, madame, dit le Hollandais avec une prononciation un peu embarrassée.

— Voilà un brave homme ! se dit le jeune cavalier brun, qui était resté neutre jusque-là.

— ... Quand on n'a pas le moyen de payer deux places, continua grossièrement l'homme aux moustaches, on ne prend pas des stalles de diligence, on va en wagon.

— Avez-vous bientôt fini de nous ennuyer? — dit très-haut et très-agressivement le jeune homme brun.

L'homme aux moustaches devint pâle. — La mère de l'enfant était tremblante.

— C'est à moi que vous parlez, monsieur?

— A vous. Vous êtes un impertinent.

L'homme aux moustaches, de très-pâle, devint cramoisi.

— Je vais vous flanquer par la portière I cria-t-il en jurant.

Et il allait porter la main sur le jeune homme, lorsque le Hollandais, sans quitter l'enfant qu'il tenait de son bras droit, saisit de sa large main gauche l'épaule de l'homme aux moustaches, et le fît se rasseoir.

— Lâchez-moi, sacrebleu ! vous me faites mal, dit celui-ci.

— Lâchez-le, allez! dit le jeune homme brun. — Il n'japas de danger!

Et, tirant une carte de sa poche de gilet, il la jota au nez de son antagoniste, en lui disant :

— Tenez, drôle !

L'homme aux moustaches ramassa la carte qui était tombée à ses genoux.

— Le vicomte Rodolphe de Frenays... Nous nous reverrons, monsieur! dit-il, le sourcil menaçant.

— Quand vous voudrez, — si vous voudrez, répondit le jeune homme avec un sourire insolent.

Les deux marchands s'étaient entreregardés. — Us n'ouvrirent pas la bouche.

Station d'ÉUoHH».

— Si vous voulez descendre et vous rafraîchir, messieurs, — dit un employé en ouvrant la portière, — vous avez dit minutes.

On était arrivé à Étampes ; la moitié du chemin était faite.

L'homme aux moustaches descendit le premier.

— Madame, dit Rodolphe, si vous désirez descendre, je vous demande la permission de vous offrir mon bra*.

Un refus poli.

— El vous, monsieur, descendez-vous ?

— Oui, dit le Hollandais, qui emporta l'enfant.

— Ne vous embarrassez pas de mon fils, monsieur, je vous en prie, dit la mère. Vous êtes mille fois tropboo.

— Il mangera bien un petit gâteau avec moi, n'estce pas, mon — coco?... répondit le Hollandais.

La mère insista. — Mais l'enfant s'était crampnoné à son amphitryon.

Lorsqu'ils furent descendus de wagon, le digne Van Coppenaèl laissa glisser l'enfant à terre et lui prit la main.

Rodolphe de Frenays prit sans façon l'autre bras du Hollandais, — et ils se dirigèrent vers le café.

À peine furent-ils assis que le Hollandis tira de sa poche une vaste pipe de porcelaine qu'il alluma avec empressement.

—C'est bon ! dit-il sensuellement à Rodolphe en s'enveloppant d'un nuage de fumée, comme une divinité olympienne, — je n'avais pas fumé depuis ce matin.

— Pourquoi ne fumiez -vous pas dans le wagon?

— Oh !.. . j'aurais craint d'incommoder quelqu'un. Rodolphe commençait à trouver son nouvel ami

tout à fait à son gré. Cette douceur, cette honhomie, jointes à une force physique des plus remarquables, le séduisaient. — Rodolphe était d'ailleurs d'un âge et d'un caractère qui s'enthousiasment facilement!

— Demeurez-vous à Orléans ou à Paris? demandat-il au Hollandais.

— A Paris, répondit celui-ci ; mais je vais assez souvent à Orléans.

— Si c'est pour quelque affaire danslaquelle je puisse vous être bon à quelque chose, comme vous êtes, je crois, étranger, — et que je vous ai une obligation, ditil en riant, — vous voudrez bien regarder ma famille et moi comme étant à votre disposition.

— Oh ! merci! — dit Van Coppenaël. — J'aime beaucoup aller en chemin de fer, voilà tout: cela me distrait.

— Nous n'avons pas encore de chemins de fer en Hollande.

— J'étais fou, dit Rodolphe, de ne pas deviner que vous étiez Hollandais. Je vous avais pris pour un Allemand.

Van Coppenaël ne comprit pas. — Nous devons faire observer, avant d'aller plus loin, qu'il rougit un peu,

— ce qui lui arrivait souvent, comme vous le verrez, — en répondant à l'offre de Rodolphe. Celui-ci, sans trop s'étonner de la singularité du goût du Hollandais, pensa que, pour être si souvent en chemin de fer, il pourrait bien exister un autre motif — qu'on ne lui disait pas» Il se garda d'insister, en homme discret.

L'enfant avait absorbé cependant une corbeille de gâteaux.

Le Hollandais demanda une nouvelle corbeille.

— Vous allez l'étouffer! dit Rodolphe.

— Oh l non, répondit Van Coppenaël. Il faut que les enfants mangent tant qu'ils veulent, et tout ce qu'ils veulent. Ça les empêche d'être gourmands.

Rodolphe ne voulut pas discuter cette théorie. — Il ne put s'empêcher de sourire intérieurement en se rap-

L'INDIENNE BLEUE. 10d

pelant la réponse qu'on lui avait racontée de feu Katcomb, le traiteur anglais, à quelqu'un qui lui demandait une serviette :

— Vous mangez donc bien salement?

Rodolphe contemplait Van Coppenaël.

Méthode de flûte.

Le garçon de café était occupé auprès des autres voyageurs assez nombreux. La demoiselle qui était au comptoir apporta elle-même les gâteaux.

Elle était, comme beauté, assez insignifiante; les cheveux blonds, passables ; quelques taches de rousseur, le regard doux, l'air modeste ; — une de ces femmes qui, dans toute leur vie, n'auront fait retourner per- | sonne dans la rue.

Rodolphe s'aperçut que Van Coppenaël ne la quittait pas du regard. Il avait braqué sur elle ses deux yeux en capote de cabriolet, — et ne perdait pas un de ses mouvements.

— Pourquoi diable regardez-vous donc tant cette pe«

tite ? lui demanda Rodolphe ea riant. Elle n'est pourtant pas belle.

Le Hollandais fut sensiblement décontenancé.

— Pardon , si j'exprime aussi naïvement mon opinion sur une personne à laquelle vous paraissez vous intéjesser ; car je crois...

— Je ne m'jntéresse pas, répondit assez flegmatiquement Coppenaël, — mais depuis* deux mois passés que je suis souvent sur cette route, je vois toujours cette demoiselle vêtue de la ntme petite robe bleue — et toujours propre.

Rodolphe se mit à nre.

—Il n'y a que vous pour faire attention à ces choses» là, dit-il.

— Mais je crois qu'on monte en wagon. Ne laissons pas partir le convoi sans nous.

On se leva, — et le Hollandais bourra de gâteaux les poches de l'enfant.

— Où descendez-vous, à Orléans ? demanda Rodolphe ea se dirigeant vers le convoi.

— A l'hôtel de la Loire.

— C'est un peu loin. Ma voiture doit m'attendre au débarcadère. Vôudrez-vous me faire le plaisir de vous laisser mettre chez vous?

L'INDIENNE BLEUE. m

— Je veux bien, dit Van Coppenaëi pour tout remerctment.

Lorsque le convoi se fut remis en marche :

— Tiens I dit le Hollandais, — ce monsieur n'est pas remonté avec nous.

— Bah ! fit Rodolphe insouciamment.

— Il ne se trouvait peut-être pas à son aise, dit au vicomte un des deux marchands en faisant l'agréable.

— Monsieur, je n'ai pas l'honneur de vous parler, répondit froidement Rodolphe.

Le marchand se tut, — mais définitivement cette fois.

Rodolphe fut un peu fâché de sa réponse dure : — il avait cru voir une petite moue amicale de reproche sur les bonnes grosses lèvres du Hollandais.

Il y eut un temps de silence. Les voyageurs s'isolèrent les uns des autres par la pensée. L'enfant venait de s'endormir dans la stalle désertée par l'homme aux moustaches. — Le monsieur noir contemplait obstinément le pommeau de sa canne en louchant , ses deux yeux et ledit pommeau de canne formant les trois sommets d'un triangle; — les deux marchands songeaient & leurs affaires; —la femme en deuil, à bien des choses; — Rodophe, à rien.

Le Hollandais avait tiré deux fois sa montre. — Il avait l'air d'attendre un moment fixé. — Lorsqu'il l'eut consultée une troisième fois, il la remit dans son gousset, — et ouvrit un petit cahier vert, coupé en forme d'album.

Rodolphe le regardait, rêveur. ....

Mais il se sentit pris d'une furieuse envie de rire lorsqu'il vit le brave Hollandais, tenant d'une main le petit cahier vert qu'il paraissait étudier scrupuleusement, battre avec une sorte de solennité, de sa main droite, l'index tendu, là mesure à trois temps. Van Coppenaël ne paraissait pas se douter le moins du monde qu'il n'était pas seul; il était d'une gravité, d'un flegme héroïque.

Les efforts que faisait Rodolphe, pour s'empêcher d'éclater, détournèrent un moment l'attention de Van Coppenaël, qui le regarda machinalement.

Rodolphe sentit la nécessité de parler, ne fût-ce que pour dire un mot, afin de dépister le soupçon du Hollandais, — si toutefois celui-ci était capable de soupçonner quelque chose.

— Vous êtes musicien ? dit-il.

— Je joue de la flûte, — répondit naïvement Van Coppenaël, —et j'étudie tous les jours de quatre à cinq

heures : c'est mon habitude. — Ceci est la méthode de Camus. Elle n'est pas sans mérite.

Et il se remit à ses trois temps.

— Il est superbe ! pensait Rodolphe. Quel succès il aurait dans notre monde, s'il était bien lancél

L'arrivée.

Cette idée existait déjà depuis un bon moment à l'état d'embryon dans la cervelle de Rodolphe. Il venait de se la formuler, — et il était de ces esprits qui courent de suite à l'exécution

Au reste, — cela à part, — Van Coppenaël lui plaisait fort. Cette nature si douce, si franche, si naïve, contrastant par tant de côtés avec la sienne, n'avait pas manqué de le séduire au premier abord. — Van Coppenaël, de son côté, très-amical généralement, était satisfait des bonnes dispositions que l'élégant et rieur vicomte avait si manifestement pour lui.

Lorsqu'ils eurent quitté le wagon pour monter dans la calèche de Rodolphe :

— Dites-moi, mon cher monsieur, reprit celui-ci, — je serais très-chagriné de nous quitter aussi vite. Ma mère, chez qui je vais demeurer à deux lieues d'Orléans, — voulez-vous me faire l'amitié de venir dîner chez elle avec moi? vous me ferez vraiment plaisir.

Van Coppenaël, qui n'avait pas l'habitude des spontanéités, fut surpris — et content aussi — de la proposition de Rodolphe. Mais sa timidité lui faisait redouter une présentation. Il avait, en outre, un autre motif pour ne pas accepter.

— Je vous remercie bien, répondit-il avec une satisfaction visible, mais cela ne se peut. Mon domestique m'attend à l'hôtel.

— Eh bien ? dit Rodolphe.

— Il serait inquiet.

Pour le coup, Rodolphe fut tenté de croire à une mauvaise plaisanterie; mais il n'y avait pas moyen de conserver un instant cette pensée en regardant la figure du Hollandais.

— Oui , continua celui-ci , cela le surprendrait. — Mais, ajouta-t-il en faisant un grand effort pour vaincre sa timidité, si madame votre mère ne vous attendait

L'INDIENNE BLEUE. m

pas, je vous aurais prié de me faire vous-même l'honneur d'accepter mon dîner.

— J'accepte, dit tout de suite Rodolphe, —à la condition que tous me ferez le même honneur demain.

— Mais, reprit Van Coppenaël, — si cependant madame votre mère

— Oh ! ne vous inquiétez pas de cela. On m'attend toujours et on ne m'attend jamais.

Van Coppenaël médita longuement le sens de cette réponse.

Il le cherchait encore lorsque la voiture s'arrêta à la porte de l'hôtel.

Toi maître.

La chambre dans laquelle Rodolphe de Frenays suivit son nouvel ami était une -petite Salle, comme il s'en trouve dans toutes les auberges de province, haute de plafond et solives en relief, strictement meublée et tendue d'un papier vert-canard, enjolivé d'affreux petits

Chinois en silhouette. Pour toute la tapisserie, couvrîtelle la grande galerie du Louvre, il n'y a que deux Chinois, toujours les mêmes, alternés et répétés à outrance. L'un tient un poisson noir dans une nasse , l'autre un oiseau dans une cage : poisson et oiseau fantastiques. Oiseleur et pêcheur s'avancent symétriquement dans une procession sans fin, et marchent éternellement l'un derrière l'autre sans avoir seulement l'air de s'en douter. — Nous n'avons jamais eu qu'une opinion assez triste de ce peuple vertueux, mais un peu monotone.

Gottlieb,— c'est Théophile en français,— domestique de Van Coppenaël , fit son entrée.

Rodolphe fut surpris de l'étonnante ressemblance qui existait entre Gottlieb et son maître. On les eût pris pour les deux frères. C'était la même figure pâle et comme soufflée, le même œil de faïence, la même démarche étrusque, la même tournure d'hippopotame , mâtiné d'ours blanc. Seulement Gottlieb était un peu plus petit que son maître, — et chez lui, chose pourtant difficile, les côtés hollandais de Van Coppenaël étaient encore exagérés. La lymphe était portée à sa plus lourde expression. C'était comme la charge d' un remarquable original.

L'INDIENNE BLEUE. ii7

Ajoutez que ces deux ménechmes étaient vêtus de la même façon.

... Le même air, le même habit de lin,— à ceci près que Van Coppenaël avait une casquette et Gottlieb un chapeau, — qu'entre parenthèse il gardait à vie sur sa tête. — On avait cru longtemps dans les cuisines de l'hôtel de la Loire qu'il couchait avec.

Gottlieb promena lentement son regard sur la vaste personne de Van Coppenaël, et, certain que rien ne s'était dérangé, il attendit des ordres.

— Fais-nous donner à manger, lui dit Van Coppenaël en hollandais.

— Oui, répliqua Gottlieb pour toute réponse.

Et il sortit.

Rodolphe regardait deux grandes cages placées Tune sur l'autre dans un coin de la chambre, et qui contenaient chacune une soixantaine de variétés de canaris.

— En votre absence on a mis un oiseleur chez vous, dit-il gaiement.

— Non, répondit Van Coppenaël, ces oiseaux sont & moi, et j'ai loué cette chambre au mois.

— Je croyais que vous habitiez Paris.

— C'est vrai; mais je suis presque aussi souvent ici. — Oh! & Paris, ajouta-t-il, j'ai bien plus d'oiseaux qu'ici.

— Est-ce que vous les ayez apportés de Hollande ? ■ demanda Rodolphe.

— Oui, répondit naturellement Van Goppenaël. J'en ai emmené quelques-uns. — J'ai une belle collection de canaris à Leyde.

U n'y avait plus & s'étonner de rien, Rodolphe se-taisait, — et admirait.

Cependant Gottlieb, aidé d'un domestique de l'hôtel, avait dressé le couvert. Pendant qu'il complétait ses dernières dispositions» Van Goppenaël sortit un moment de la chambre.

— Vous paraissez avoir un excellent maître? lai dit Rodolphe.

Après avoir pris amplement le temps de comprendre la question :

—Ah I oui, monsieur, répondit Gottlieb d'un ton de componction ; ma mère l'a nourri. Mon maître est un homme bien honorable et bon; — et savant! On lui écrit de partout pour le consulter, et il n'y a pas un professeur à Leyde qui ne le salue quand il passe dans la rue» — Ah ! ajouta le brave Gottlieb, avec un soupir admi- , ratif, — c'est un homme qui a bien de l'esprit L~

L'INDIENNE BLEUE. i 19

La timbale da Van GoppeoaêL

Van Coppenaël rentrait. — Il s'assit immédiatement devant la table et arbora sa serviette à la boutonnière de sa houppelande grise.

Rodolphe se dépouilla de son twed élégant, renversa gracieusement le collet de son habit, passa la main dans sa chevelure, releva ses manchettes, — et s'assit.

Van Coppenaël, qui avait servi son hôte, attaquait une seconde fois le potage. — Rodolphe se hâta pour n'être pas distancé.

Malgré son appétit de chasseur, il ne pouvait s'empêcher d'admirer de temps à autre la puissance déployée par son antagoniste. Van Coppenaël ne quittait la fourchette que pour remplir une vaste et lourde timbale d'argent ornée d'armes gravées, qu'il vidait sans sourciller. — Il réhabilitait la rasade. %

Ce qui fit naître dans l'esprit de Rodolphe une idée qui lui parut féconde, bien que l'essai qu'il en fit dût bientôt lui en démontrer la témérité : — il résolut de

voir quelle était la physionomie d'un Hollandais gris.

— Buvons, dit-il gaiement.— Et il se fit mettre à côté de lui quelques bouteilles de vins différents. —Il commença l'attaque en comblant la timbale de Van Coppenaël, — qui ne s'en émut pas.

— Ah çà, ! dit Rodolphe, je vous demande pardon de de que mon opinion peut avoir de défavorable pour votre pays, mais il me semble que vous devez terriblement vous ennuyer en Hollande I

— Pourquoi? demanda Van Coppenaël.

Gottlieb, aux paroles de Rodolphe, était resté stupéfait.

— Je ne sais pas, répondit Rodolphe en versant à boire, je me suis toujous figuré cela. On dit que votre pays est au milieu de l'eau, que les maisons sont en briques et qu'il pleut toujours. Dans mon enfance, j'allais chez une vieille tante de ma mère, auprès de Bayeux, dans un château bâti en briques et entouré de grands fossés pleins d'eau. Je ne peux pas vous dire combien je m'ennuyais dans ce maudit château. C'était d'un triste I... Eh bien ! je ne sais pourquoi je me suis toujours fait de la Hollande la même idée que du château de ma tante.

Van Coppenaël sourit, et échangea un regard avec Gottlieb.

— On est bien partout, dit-il, et en Hollande comme ailleurs. Pour mon compte, je vous dirai que voilà trois mois que je suis à Paris et que je ne m'y amuse pas beaucoup.

— Bah ! dit Rodolphe, c'est que yous ne savez pas vous y prendre. Connaissez-vous un peu de monde?

—J'avais ici, l'année dernière , un compatriote qui m'avait fortement engagé à venir. Comme j'ai mis quelque temps à me décider, je ne l'ai plus trouvé. — Il a cru me faire plaisir en m'adressant à des amis qu'il avait laissés à Paris, des jeunes gens, des étudiants, vous savez, — de bons garçons si vous voulez, qui s'amusent à leur manière; mais, moi, cette vie-là ne me va pas : des plaisirs exagérés, du bruit, des querelles..

— Ce n'est pas cela qui doit vous inquiéter beaucoup d'après ce que j'ai vu aujourd'hui ; — quand on est doué d'un poignet comme le vôtre.

— Je n'aime pas f répondit tranquillement Van Coppenaël.

— Pourquoi? reprit Rodolphe en versant toujours, — Van Coppenaël toujours buvant, — pourquoi n'avezvous pas essayé d'aller dans le monde?

— Je l'ai fait, monsieur, on m'a présenté dans deux ou trois maisons. Mais je n'y étais pas beaucoup plus k mon aise. La conversation dans le monde repose sur beaucoup de choses à peu près inintelligibles pour un étranger. — J'avais d'abord le salon de notre ambassade; mais là encore je ne me trouvais pas assez — en famille. — Et puis, ajouta-t-il en baissant les yeux, je suis un peu timide.

— Mais, reprit Rodolphe souriant, le spectacle, les concerts, puisque vous êtes musicien, l'Opéra. . .

— Oh ! l'Opéra ! — oui, j'y suis allé souvent, — dans les concerts aussi. — Mais quand on est toujours seul...

Ici, Van Coppenaôl soupira.

— Et c'est pour votre plaisir que vous êtes-venu à Parisî

— Pour mon plaisir, — c'est-à-dire pour voir, pour— voyager. Et puis...

Van Coppenaôl resta rêveur. La phrase demeura suspendue.

Rodolphe crut voir là un symptôme, et versa à coups redoublés. — Le Hollandais restait au pair et buvait dru.

La conversation continua ainsi. Rodolphe la soute- j nait quand son partenaire la laisser tomber. Il voulait être très-adroit et ne pas laisser à l'ennemi le temps de se reconnaître.

Un dicton holhradafc.

Le seul inconvénient, c'est que, pour engager son hôte à boire, îl fallait donner l'exemple. Rodolphe n'était pas homme à voler une victoire ; il ne trichait pas et absorbait avec loyauté deux fois le contenu de son verre, quand Van Coppenaél avait fait le vide dans sa timbale.

Ses idées commençaient à se confondre. ïl n'était pas de force, quoique Gottlieb fût assez content de lui — pour un Français. Sa gaieté devenait peu à peu plus expansive et plus bruyante. Van CoppenaSl était digne et grave comme s'il avait été en train de commenter le dialogue de Platon sur l'âme.

— Holà ! monsieur de la Hollande, dît Rodolphe,

vous ne buvez plus I

— Pardonnez-moi, monsieur, répondit Van CoppenaH, — à votre santé î

Gottiieb servit le café,-— et plaça sut la table un vaste porte-liqueurs, qui ressemblait tout à la fois h. uneéta* gère et à mrreposoir. — Il y avait de quoi mettre à pied un escadron de lanciers.

— Vous me ferez l'honneur de goûter de ceci, — dit Van Coppenaêl en s'emparant du plus vaste flacon. C'est du genièvre de mon pays.

— Très-bien, très-bien, répondit Rodolphe, — qui se grisait à vue d'œil. Voilà qui est bon !

— Tiens, Gottlieb, dit Van Coppenaêl en donnant à son domestique un verre plein de la précieuse liqueur.

— Buvez ceci, mon cher Gottlieb, disait Rodolphe. — Buvez-le, mon ami, — je vous parle dans votre propre intérêt. — Oh I oh ! qu'est ceci ? J'ai des fourmis dans les oreilles !

— Le genièvre échauffe un peu, dit gravement Van Coppenaêl.

— Derechef, mon cher Van, derechef, if y ou please, criait Rodolphe... Pouah I — Je me suis trompé de verre; — j'ai bu du Bordeaux. . . lé méchant vin ! — Ah ! à la bonne heure !

— A votre santé, répéta le Hollandais.

— Oui, mon cher Van, à votre bonne petite santé! Il faut vous ménager, mon ami, — et bien vous couvrir!...

— Je n'ai pas froid, répondit très-sérieusement Van Coppenaêl.

— C'est ce que je dis. — Gottlieb, imitez-vous le cri de tous les animaux?

— Je ne les connais pas tous, monsieur, — et je ne sais pas imiter le cri de ceux que je connais.

— Ah ! — c'est pourtant bien facile. — A boire !

— Voulez-vous autre chose que du genièvre?

— Non pas, s'il vous plaît, mon digne et respectable ami. — Vous aviez raison et j'avais tort : la Hollande est un joli pays, et les habitants en sont agréables... Van, dites-moi, mon bon : — buvons à l'union de la France avec la Hollande 1

— Bien volontiers.

Rodolphe voulut toaster debout, — mais il ne put se lever qu'à demi et il retomba sur son siège, où il resta Fœil fixe et engourdi.. .

— Je crois que M. le Français voit sept au lieu de deux, dit en rappelant un proverbe national Gottlieb à son maître.

— Fais préparer une chambre, dit Van Coppenaël sans s'émouvoir.

Rodolphe ne s'aperçut pas que Gottlieb venait de sortir, mais il lui sembla voir vaguement — comme à travers la gaze des féeries au théâtre, dans les scènes de miroir magique, — Van Coppenaël qui vidait lentement le restant de la fiole de genièvre dans sa vaste timbale, et qui le dégustait avec majesté. .

Puis Rodolphe s'endormit d'Un sommeil de plomb. Gottlieb l'enleva comme un verre vide — et le mit au lit.

Confidence*.

Rodolphe se leva tard le lendemain. Encore appesanti par son incontinence de la veille, il ouvrit sa fenêtre et fuma un cigarre, les deux coudes sur la barre d'appui.

Cette fenêtre s'ouvrait sur la cour de l'hôtel, et Rodolphe reconnut en face de lui et h l'étage inférieur la chambre de son ami le Hollandais.

Van Goppenaël examinait, immobile, ses canaris. Après quelques minutes de contemplation, il alla lentement s'étendre sur un fauteuil en velours d'Utrecht, et se mit à bâiller démesurément.

Rodolphe descendit auprès de lui et s'excusa d'avoir si brusquement faussé compagnie la veille au soir. — Van Coppenaël ne voulut pas entendre parler d'excuses:

il connaissait son genièvre et trouvait l'accident de Rodolphe tout naturel.

Le tête-à-tête du dîner avait beaucoup fait pour l'intimité des deux nouveaux amis. Rodolphe, enthousiaste dès le premier moment de la charmante bonhomie du Hollandais, l'appréciait mieux à mesure qu'il le connaissait davantage. — Van Coppenaël, de son côté, également jeune de caractère, bien qu'il ne se livrât pas aussi vite, était charmé des manières aisées, de la joyeuse humeur et de l'affabilité de son compagnon. Rodolphe résumait en effet mieux qu'aucun autre le type que les étrangers appellent le type français. — Tous deux étaient donc dans les meilleures dispositions de réciproque sympathie.

— Il est midi, dit Rodolphe, si vous êtes prêt, nous serons arrivés dans une heure chez ma mère.

Van Coppenaël voulut en vain se faire rendre sa parole. Il tremblait d'avance à l'idée de se présenter en habit noir, surtout dans une maison inconnue. Mais il dut s'exécuter, il avait promis.

—Je tiens d'autant plus à vous emmener, dit le vicomte, que vous avez, je crois, besoin de distraction. le vous regardais tout à l'heure de ma fenêtre, vous paraissiez yous ennuyer.

Van Coppenaël fit un mouvement et regarda Rodolphe. — Celui-ci avait mis le doigt sur la plaie.

— Oui, dit le Hollandais, —-je m'ennuie... —Je suis toujours seul, voyez-vous! ajouta-t-il péniblement.

Rodolphe lui prit la main.

— Montons en voiture, dit-il, nous causerons. Lorsqu'ils furent en route, Rodolphe chercha à mettre

le bon Hollandais à l'aise et à amener un épanchement dont celui-ci paraissait avoir besoin.

— Je ne suis pas heureux, dit Van Coppenaël , et je vous le dirai, bien que je vous connaisse à peine, — mais jamais personne ne m'a inspiré plus de confiance. — C'est parce que je n'ai pas de famille, pas d'intérieur. Ma mère elle-même, Dieu me garde de me plaindre d'elle 1 me laisse seul, et... — voyez-vous, monsieur Rodolphe, il faut qu'arrivé à un certain âge, quelque bon fils que Ton soit, une loi d'en haut nous ordonne de chercher le bonheur ailleurs que dans la famille. — Nous avons usé en grandissant tout ce que les parents pouvaient nous donner et il nous faut des aliments nouveaux. Les parents ne comprennent pas cela. — J'étais encore enfant lorsque nous avons perdu mon père. Ma mère est la meilleure des femmes, bien respectable et bien digne d'être aimée; mais le veuvage lui a donné quelque chose

d'entier dans le caractère. A mesure que j'avançais en âge et que j'avais de plus en plus besoin d'être soutenu par une affection bien intime, bien curieuse, bien... confidente, je me suis trouvé chaque jour plus seul. J'ai même cru voir de la méfiance autour de moi. Alors je me suis tout à fait concentré. Ma mère a pris en même temps peu à peu l'habitude de certaines petites exigences que je respecte beaucoup, mais dont il est parfois difficile de s'accommoder. Tenez, par exemple, vous voilà, vous : on vous attend chez votre mère hier, et vous arrivez aujourd'hui. — Eh bien ! ma mère ne m'aurait jamais pardonné cela. — Cependant je n'aurais certainement pas fait plus de mal que vous. Après cela, je me suis dit souvent que c'était peut-être ma faute, que l'ardeur de la jeunesse...

— Vous êtes un excellent garçon, dit Rodolphe affectueusement, — mais en ne ppuvant s'empêcher de rire à l'idée de la fougue de Van Coppenaël; — et il faut avoir un diable de caractère pour ne pas s'accorder avec vous.

Au regard étonné et à la fois mécontent que lui décocha Van Coppenaël, ou plutôt que Van Coppenaël ouvrit sur lui, — Rodolphe comprit que par une parole peu mesurée il venait de blesser chez son ami un endroit de-

licat. Et comme le sentiment auquel il s'était heurté était noble et respectable, il comprit le besoin de s'excuser. Le nuage passa vite, — et Rodolphe se promit de s'observer.

— Mais, dit-il, quel âge avez-vous?

— J'ai vingt-quatre ans, répondit Van Coppenaël. Vous m'auriez donné davantage, n'est-ce pas ? c'est ce que tout le monde me dit Que voulez-vous! je suis comme cela.

Ce disant, Van Coppenaël laissait aller au balancement de la voiture sa carrure et promenait un regard embarrassé sur l'énorme jambe qui lui servait d'arcboutant.

— Permettez, lui dit Rodolphe, je ne sais si c'est la même chose en Hollande, mais en France nous sommes majeurs à vingt et un ans.

— En Hollande aussi, murmura Van Coppenaël.

— Eh bienl alors, qui vous empêche, tout en restant dans les meilleurs termes vis-à-vis de madame votre mère, de vous créer à part elle cet intérieur dont vous avez besoin?

— Laisser ma mère seule ! dit le Hollandais avec une sorte d'effroi, c'est impossible !

Après un moment de silence....

— J'ai essayé un moment, reprit-il ; un oncle qui m'aime beaucoup, et à qui je dis tout, m'a conseillé de voyager, — me disant : En revenant dans six mois, un an, tu seras un autre homme. Ta vie changera donc nécessairement. — J'ai été en Russie, — et, à peine arrivé, — j'ai été forcé de partir une seconde fois. — Je suis venu en France.

—Mais, dit Rodolphe avec une petite pointe de gaieté, vous ne pouvez pourtant pas passer votre vie sur les routes et continuer le Juif errant. II faut vivre aussi un peu chez soi. Ne croyez pas que je traite légèrement vos scrupules, ils sont très -honorables. Hais il est des choses qu'une mère doit comprendre. J'ai vingt-sept ans, moi qui tout à l'heure vous croyais mon aîné, eh bien ! voici quatre ans que j'ai fait l'éducation de ma mère ; votre grand tort, mon ami, est de n'avoir pas commencé celle de la vôtre.

-— Je ne cesserai d'être le fils de ma mère que lorsque je serai marié, dit profondément le Hollandais.

—Au fait, exclama le vicomte, c'est un moyen. Mais diable! à votre âge, — il est violent — A votre place, j'aimerais mieux une bonne et nette explication qui met* trait toutes choses à leur place.

— Un mariage, disait Van Coppenaëlun peu absorbé,

voilà le seul moyen. J'y ai bien réfléchi. — Seulement, c'est-là. .. c'est.. . c'est le difficile l

— Pourquoi difficile?

— Oh!... fit Van Coppenaël avec une sorte de pudeur enfantine.

— Je ne vous comprends pas. — Ce n'est pas moi qui vous engagerai au mariage. Le mariage est une potion qu'il ne faut administrer qu'aux malades à l'extrémité. L'amour sérieux n'est pas mon fait. — Quelqu'un a dit que cet amour-là n'est que le roman du cœur : c'est le plaisir qui en est l'histoire. Cequelqu'un-làa eu raison. A votre place, j'aimerais mieux voyager encore dix ans. Mais , du moment que c'est là votre idée fixe, je ne vois pas où vous trouveriez des difficultés. Vous êtes jeune; — d'après ce que je puis savoir de votre manière de vivre, vous avez de la fortune...

— Je suis riche.

— ... Jeune, riche; — noble?...

Van Coppenaël consentit à cette clause par son si* lence.

— Jeune, riche, noble, poursuivit Rodolphe; mais je veus garantis marié en huit jours quand vous voudrez I

— Oh ! ph ! dit pudiquement Van Coppenaël,

— Mais c'est évident I

— Je me connais bien ; je n'ai pas d'esprit, pas de brillant.

— Vous avez cent fois mieux.

— Je ne suis pas — bien beau !

—Vous avez une taille magnifique. Et puis un homme est toujours assez beau.

— Ce n'est peut-être pas vrai , et ce sont les mamans qui ont des garçons laids qui ont inventé ça pour se consoler... Surtout pour vos Françaises...

— Au fait, pourquoi ne pas vous marier en Hollande?

— En Hollande, répondit tranquillement Van Coppenaël, ma mère connaîtra la femme que j'épouserai, et nous serons deux enfants au lieu d'un. Au lieu que si je me marie en pays étranger, je reviens avec uflfe femme que ma mère ne connaît pas. Ce qu'on ne connaît pas impose toujours. Je suis alors le mari de ma femme. — Vous devez trouver tout cela très-puéril; mais il y a dans ma position une foule de petites nuances que vous ne pouvez pas comprendre et que je puis encore moins vous expliquer.

— Du Machiavel pur, dit le vicomte. — Au reste, il vous est vingt fois plus facile de vous marier ici que dans voire pays.

— Oh 1... fit Van Coppenaël.

— Sans doute.

— Vous plaisantez?

— Je ne plaisante pas.

— Mais la raison?

— Parce que tous êtes étranger.

Van Coppenaël se mit à rire bruyamment.

— C'est fort sérieux, dit Rodolphe. — Et les cartes <le visite! — Àhî mon cher, vous ne savez pas la valeur d'un nom étranger sur l'esprit d'une femme quand il Vagit de mariage et quand ce nom est noble. En France !... — mais il y a en France mille femmes qui ne se soucieraient que très-modestement de s'appeler la vicomtesse de Frenays...

(Ici le Hollandais crut l'occasion favorable pour adresser un compliment à son ami, mais toute sa bonne volonté avorta dans son exclamation habituelle: — ■ Oh !...)

— . . . Oui, mon ami, poursuivit Rodolphe; et cela parce qu'il n'y a nulle différence h s'appeler k vicomtesse de Frenays, la vicomtesse de Marseuilles, ou la vicomtesse de Rastignac; mais s'appeler madame la baronne Van Coppenaël , porter le lîon hollandais dans ses armes, voir son nom inscrit au livre d'or de la grandesse hollandaise, c'est bien autre chose !

Proposition.

...Voulez-vous accepter une proposition? continua Rodolphe. — Notre connaissance est véritablement de trop fraîche date pour que l'offre que je vais vous faire soit acceptable dès à présent; mais que nos relations durent, ce que j'espère bien, jusqu'à l'hiver prochain, je vous présente dans la société de Paris, que vous avez le tort de De pas connaître encore; vous me faites votre fondé de pouvoirs.».

— Non, dit Van CoppenaSl, je pars dans deux mois.

— Pourquoi deux mois ?

— Je ne sais pas ; mais je pars dans deux mois.

— Nous causerons de cette question-là ; mais laissezmoi finir. — Vous me faites connaître le chiffre de votre fortune, l'importance de vos titres et les privilèges qui en relèvent, puisque vous êtes assez heureux là-bas, dit-on, pour avoir des privilèges; — et en moins d'un mois, je vous marie.

— Mais, mon cher, c'est impossible!

— Et puis , est-ce que des jeunes gens comme nous ne se marient pas quand ils veulent ?

— Oh!.;.

— Quoi î

— Quand ils veulent!...

— Sans doute.

' — Pourquoi ?

-* Parce que.

— Ah !.. .

Ici, Van Coppenaël, très -évidemment préoccupé, bourra machinalement sa pipe.

— Je vais vous donner du feu, lui dit Rodolphe. Vous avez le temps de fumer jusqu'au château.

— Non, répondit Van Coppenaël, — c'était sans y penser.

Et il remit l'instrument dans sa poche.

— .Voyons, reprit Rodolphe, acceptez donc ma proposition. Je suis votre ami, que diable! car vous me

convenez beaucoup. Et puis nous aurons ma mère qui nous aidera. — Quelle fortune attendez-vous de votre femme ?

Van Coppenaël ne répondit pas. Il tira de nouveau de sa poche sa pipe et un briquet portatif. — Ce qui le

préoccupait, c'était de dépouiller la question du prestige inouï pour lui dont son ami la colorait, pour la ramener au modeste point de vue où lui , Van Coppenaôl , la plaçait.

Cette mise en scène de blasons, de millions et de robes à queue effarouchait singulièrement sa timidité native.

Après s'être donné le temps de la réflexion en allumant lentement et maladroitement sa pipe :

— Ce n'est pas cela, dit-il ; — je ne pense pas à épouser une femme riche, ni une femme noble. . .

— Comment! dit Rodolphe assez surpris; — mais encore, mon ami, faut-il se marier convenablement, d'une manière conforme à votre rang et à votre fortune.

—Non, monsieur, j'ai réfléchi; — je ne suis pas comme vous, moi, — continua le Hollandais d'une voix évidemment attendrie, — non, ne me parlez pas, j'ai réfléchi. — Je ne me marie pas^ pour m'enrichir, puisque je ne pourrai pas parvenir, moi marié, à dépenser mes revenus ; — quant à la noblesse, je suis assez noble pour ne pas craindre une mésalliance. Mon grand'père, qui était grand du royaume, a épousé une bourgeoise; mon père l'a imité; je ne vois pas pourquoi je ne ferais pas comme eux.

— Mate, 414 Rodolphe un peu à bout d'argumeato, m»ti tous choisisses votre femme dans une classe. . . inférieure, quel accueil recevra-t^lte de madame votre mère?

— Quant à eela , répondit Van Coppenaëi avec une énergie qui surprit Rodolphe» un parti um lois pris, j'ai ma volonté, qu'on respectera. — Et si je me suis trompé, ajouterait plus doucen&ent et non sans quelque amertume, si cette manière de voir tes choses me doit rendre malheureux un jour,, à moi n'en aura pas été la faute.

— Vous êtes un brave garçon! lui dit Rodolphe avec émotion en lui serrant k main* —et je voudrais avoir une sœur pour vous la donner.

Le nouveau Monde.

Van CoppenaS reçut te meilleur accueil che2 madame de Frenays. Chose nouvelle pour lai, — et dont il eut la noire ingratitude de ne pas tenir assez compte à l'intel-

ligeote et habite bonté de la mère de Rodolphe, —il fut à son aise tout de suite. — Il crut que cela était venu tout seul.

A table , il put causer. — Dès que les hommes de cette valeur peuvent parler et se faire comprendre, ils montent à la place qui leur appartient Van «Goppenael parla bien, — et beaucoup 1

Et pourtant il y avait là, autour de lui, sept ou huit visages inconnus, — parmi lesquels deux jeunes pensionnaires à peine émancipées.

L'une de ces deux jeunes personnes était la cousine germaine de Rodolphe, qui l'aimait beaucoup*

Elle était orpheline, riche et sous la tutelle de sa tante madame de Frenays.

Vous pensez déjà à Van Coppenaël, peut*étre, et vous flairez un mariage.

Nous verrons»

Tout le monde lut encore plus «enchanté 4e Van Ceppenaël qu'il ne te Ait lui-même* — Rodolphe avait trouvé un moment pour prendre m mère à part et lui (prier de l'hôte qu'il lui amenait.

Le succès de VanCoppenaël fut tel que Rodolphe, par montent, aurait pn étwe jaloux de son Hollandais.

Dès ce moment Van C&ppenaël fut introduit dans

la famille sur le pied de l'intimité, et les relations devinrent chaque jour plus fréquentes et plus complètes.

Madame de Frenays était enchantée de voir un ami de son Ois dans un homme tel que Van Coppenaël. Juliette, la petite cousine, ne parlait que d'après lui. Les domestiques même subissaient la fascination.

Grâce au talisman de son maître, Gottlieb fut reçu à bras ouverts dans l'antichambre.

Van Coppenaël, par cette maison, eut son entrée dans les salons les mieux posés, lorsque la fin de la saison ramena le monde à Paris. Ainsi que Rodolphe l'avait su prédire, Van Coppenaël fit fureur : on se l'arrachait. — Nous devons dire que le premier moment passé de surprise et de satisfaction, il accepta plutôt qu'il ne sollicita ces. faveurs. Rodolphe, qui avait lié avec lui une amitié solide, voyait avec chagrin qu'il manquait quelque chose au bon Hollandais. Mais, de peur de raviver une plaie passée à l'état chronique, il évitait avec soin tout ce qui pouvait amener la conversation sur ce côté de l'âme de son ami, côté qui restait non éclairé, sombre. Van Coppenaël non plus n'était pas pressé d'exposer ses blessures à l'air.

Le temps se passait. Le délai que Vàn Coppenaël avait fixé pour son départ de Paris, délai que Rodolphe

avait à peu près oublié, parce que Van Coppenaël ne répétait jamais une chose déjà dite, ce délai armait à son terme.

Van Coppenaël menait toujours à peu près la même vie, rendait ses visites à ses canaris d'Orléans à Paris et de Paris à Orléans, allait dans le monde, voyait souvent Rodolphe, — et s'en tenait là.

* Cousin et Cousine.

Un matin Van Coppenaël reçut la visite de Rodolphe.

— Vous êtes bien matinal, il n'est pas huit heures, lui dit en riant le Hollandais, déjà levé depuis deux heures qu'il avait consacrées à sa volière.

—Mon cher Coppenaël, Gottlieb m'a dit hier que vous partiez dans trois semaines, et je voulais vous parler... Mais, avant tout , partez-vous toujours dans trois semaines?

— Oui, répondit le Hollandais.

\\ — Et votre mariage?

Van Coppenaël prit son balancement habituel lorsqu'il était embarrassé.

— Ma foi... je ne sais pas... dit-il.

— Vous m'avez dit que vous étiez bien résolu à ne pas partir sans avoir terminé. Vous avez donc changé d'avis?

— Non.

— Non ? — Ah ça, mon bon ami , vous êtes prodigieux : Non ? — Et si vous partez ?

— Cela ne fait rien.

Rodolphe se mit à rire.

— Qu'on y comprenne quelque chose I dit-il.

Puis il reprit plus sérieusement.

— Pourquoi n'épouseriez-vouspasma cousine?

Van Coppenaël devint rouge comme le feu :

— Oh! oh l fit-il.

— Voulez-vous ? dit Rodolphe*

— Oh l oh l répéta le Hollandais en se dandinant et de plus en plus embarrassé.— Est-ce que mademoiselle de Fargues voudrait un mari comme moi ?

— Pourquoi non ? — Si je me chargeais de tout arranger?...

— Vous voulez plaisanter, mon cher de Frenays.

— Pas le moins du monde.

— Ah ! — dit Van Coppenaël avec un soupir comique, — c'est une bien charmante demoiselle ; — un peu gaie, un peu moqueuse, — mais pleine de qualités et — bien jolie. — ^ Celui qui lui plaira sera bien heureux*

— Qui vous empêche d'être cet homme-là?

— Cela n'est pas possible. — Est-ce que mademoiselle de Fargues pourrait jamais m'aimer? ce serait ridicule.

— Vous êtes trop modeste, Coppenaël. — Dites-moi seulement oui, — et laissez-moi faire...

— Cessons cette plaisanterie, dit gravement Van Coppenaël,

— Vous m'impatientez presque, dit Rodolphe. Estce que je n'ai pas l'air convenablement sérieux ? — Pourquoi refusez-vous la main de ma cousine?

Le Hollandais ne répondit rien.

— Au moins, dit Rodolphe, retardez votre départ.

— Je ne peux pas.

"" — Voyons, reprit Rodolphe, finissons-en* — Co^enaël, vous êtes un loyal et excellent garçon, qu^ j'ai eu le bonheur d'apprécier tout de suite. On peut avec vous parler à cœur ouvert. C'est ce que je vais faire. — Je ne crois pas maintenant avoir besoin de vous dire que je ne

me permettrais en aucun cas de vous tourmenter avec une plaisanterie inconvenante, — C'est ma cousine ellemême qui m'envoie vers vous.

Van Coppenaël se dandina avec une sorte de fureur. On eut dit le tangage d'un vaisseau de première classe par un gros temps. De sa vie il n'avait été aussi mal à son aise.

Rodolphe continua :

— Vous avez eu le temps de connaître Juliette; je ne vous parlerai pas de sa fortune ni de ce qu'on appelle dans le monde ses espérances, vilain mot selon moi. — Elle est un peu moins riche que vous, quoique sans disproportion. Vous m'avez dit, d'ailleurs,- que cette question-là n'était rien pour vous.

— .Oui, dit le Hollandais pour parler.

— Je dois ajouter, pour expliquer en ce moment ma démarche auprès de vous, que ma cousine n'est pas en quête d'un mari.

— Oh ! fît Van Coppenaël avec une sorte d'indignation .

— Elle a refusé déjà de brillants partis, — brillants non-seulement par la position et l'état dans le monde de ceux qui demandaient sa main, mais encore par le côté individuel et personnel des prétendants : — Jules d'Alègre, Ludovic d'Oss, que vous connaissez, sont assuré-

meut de beaux .cavaliers, que toute femme serait fière de présenter pour mari. — Tenez, le baron Laure, que vous avez vu avant-hier chez ma tante, a échoué aussi, et il afcveot pourtant pas encore se retirer.. .

— Je le crois biea ! soupira Van Coppenaël.

— Ma «ousine, poursuivit Rodolphe, sous un air de légèreté et peut-être un peu de coquetterie, cache un cœur excellent et droit. Elle.est profondément intelligente, ce*qui manque» à bien des femmes. C'est dire qu'elle devait vous aimer. — Voulez- vous l'épouser?

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