V XV
Parti pris.
Il y eut un long silence. — Van Coppenaël, très-rouge, toussait, crachait, se mouchait. Il fallait à la fin cependant répondre, — ce qu'il lit avec de grandes difficultés,en cherchant ses mots, — et souvent en ne les trouvant pas. 1
— Vous comprendrez certaines — choses — que je »
ne pourrai pas vous dire, balbutia-il, n l est-cc pas, mon cher monsieur Qpdoîphe. — D'abord, le bonheur qu'il y aurait — pour moi — à me — rapprocher de vous davaniage — par — les liens de la famille. — G# \ous êtes certainement un — bien gentif, — Jaien — aimable...
— Bon ! bon ! alitez toujours.
— Je dois aussi vou* -*■ témaïf ner — combien je suis honoré et — satisfait; — non, *c£ n'est pas cela ! — cependant si, je suis....
— B en! bien l au fait.
— Vous autres Français, vous comprenez les phrases avant qu'elles soient finies. Je n'ai jamais pu mexpliquer cela. — Voyez-vous, mon cher Rodolphe, — votre cousine ne peut pas m'aimer.
— Mais...
— LnLsez-moi parler, si vous voulez bien ; autrement, je n'en viendrai pas à bout. —Mademoiselle Juliette est une personne bivn — adorable : — Oui, c'est cela, — adonible ; — mais elle est — plus que Française, — elle est Parisienne. — Oh ! je sais bien ce qui me manque» allez î elle ne peut pas m'aimer.
Rodolphe voulut parler.
— INon l dit Van Coppenaël. Je peux bien croire que
sous mon — enveloppe — hollandaise, — sous ma lourdfrie, — elle a vu en moi un homme qui n'est pas méchant — et qui mérite peut-être quelque estime; — mais de là a aimer!...
— Mais elle vous aime! elle vous aime, vous dîs-jel — El e me l'a dit, et je m'y connais peut-être!
— Eli bien ! mon cher Rodolphe, laissez-moi vous dire mon dernier mot. — Mademoiselle votre cousine, qui veut bien aujourd'hui — m'honorer de quelque estime, n'aurait pas plutôt vécu avec moi un an...
— À Ions donc!
— Mettons deux ans, cinq ans, si vous le voulez, — quVIle verrait bien que je n'ai rien de ce qu'il faut pour plaire à une personne aussi — charmante qu'elle. Je n'épouserai pas une femme que je pourrai un jour rendre malheureuse. — Je ne vivrais pas un jour avec cette crainlt'-làl... — Maintenant croyez bien, soyez bien persuadé, mon cher Rodolphe, mon ami, que je voudrais pour tout au monde que — que les choses fussent autrement, — car votre cousine est si... — Ôh I dit-il en s'aniuiant, je l'aurais bien aimée!. ••
Et le digue Hollandais, tout confus de cette grosse indiscret ion, *e tut subitement.
Puis il pnl très-vivement la main de Rodolohe :
— Ohl mon bon ami, dit-il, le regard très-inquiet, n'allez pas m'en vouloir, an moins...
— Vous êtes trop honnête homme, mon cher Coppenaël, dit Rodolphe en lui serrant cordialement la main. Mais je vous avoue que je vois tout autrement que vous et que je renoncerai difficilement à l'idée de ce mariage. — Si Juliette apprend les motifs qui vous font refuser sa main, elle ne vous en aimera que mieux. Sotte commission dont j'ai été me charger là I II faudra que je cherche un prétexte. — Je dirai que vous êtes engagé ailleurs... — Mais, là, voyons : réfléchissez, prenez deux jours...
— Oh ! dit le Hollandais, j'ai bien réfléchi, — je veux partir...
— Allons, puisque vous le voulez 1 — Mais maman Coppenaël?
Ici, Van Coppenaël respira plus difficilement. — Il rougit à plusieurs reprises et fit quelques pas dans sa chambre. — Rodolphe pressentit une confidence d'un accouchement laborieux.
— Coppenaël 1 vous avez quelque chose à me dire ?
Le fia mot.
•Le Hollandais s'arrêta devant lui, — et, croisant ses bras, — qui le gênaient fort :
— Eh bien ! oui, — dit-il, — et si vous n'étiez pas venu ce matin, je serais allé chez vous. Je voulais d'abord vous écrire, — et j'avais même commencé. — Mais cela vaudra mieux.
— Voyons.
— Dans mon pays, on n'emploie qu'un mot pour dire une chose importante. — Je désire que vous me rendiez un grand service.
— Je suis tout à vous, dit Rodolphe, enchanté de pouvoir, pour la première fois, être vraiment utile à son ami.
— Vous allez me trouver bien ridicule, j'en suis sûr, — et pourtant, si vous ne me faites aucune représentation, je vous en saurai gré.
Rodolphe répondit par un geste.
— Il faut que je parle. J'ai écrit pour annoncer mon
retour, et on serait inquiet. D'ailleurs, j'ai arrêté dans mon esprit de ne pas rester plus longtemps ainsi. C'est un terme fatal, — comme tous dites,,.— que je me suis assigné. Je vous ai expliqué les motifs qui m ont fait prendre la résolution de ne pas retourner en Hollande sans être marié. — Eh bien! je veu^ épouser la petite à la robe bleue de la station d'Étampes ; vous rappelezvous? et je vous prie d'aller la demander en mon nom à son père. Je suis éloigné de mon pays et inconnu ici.
— Présenté par vous, il n'y aura pas de difficulté de ce côté-là. — Maintenant, mon ami, tout blâme» toute ob* jeelion venant de vous, ne ferait que me chagriner, sans changer ma détermination — irrévocable!
Rodolphe était ébahi...
— Vous me permettrez au moins une question, ditil sans pouvoir cesser de regarder son bizaire ami. — Pourquoi voulez-vous épouser cette jeune personne plutôt qu'une autre?
— Parce qu'elle me convient mieux. — D'abord , une fille qui garde pendant tiois mois la même petite robe bleue (elle l'avait encore hier), et qui est tou ours propre,
— cette iiile là sera la femme qu'il me faut. — Je la rendrai plus heureuse quelle n'aurait pu I espérer dans sa position, et elle m'en saura saus doute gré. — £u*uite 9
se voulant pas diïkifçr mon départ, je n'ai pas le temps de fuira un autre choix, et lors même que j'aurais le temps, je m'en tiendrais encore à celui-ci.
— M.iis i|iielle<est sa famille ? On ne fait pas un pareil couinlj.' Mt.o pus^savoir £ti inoins à quoi s'en tenir.
— J'ai fait prendre touLcs les in formations nécessaires par Guitlieb, — qujttst très-adroit, répondit Von Coppenaèl sans rire. Les parents ne me conviennent pas trop; Mis je leur ferai venable et je les laisserai en France.- rte. Le père a été employé dans les bi e. 11 est intéressé et
Cue avare. — ! a fortune, il n'en est
plus honnête
— Êtes vous s radra tous donner sa fille? dit Rodolpti . ons; on ne sait pas.- — lit n'a-l-elle pas elle-même quelque inclination ?...
— Ali! répondit Van Coppenuéï en soupirant, celame fâcherait fort I... mais Goltlieb m'a bien assuré... Quant au consentement du père, c'est pour l'obtenir que j'ai be»nin de \ous..— Si cette démarche vous contrarie, je la ferai moi-même, — mais je vous avoue que je craindrais bieu de ne pas réussir, car je suis un peu timide...
— Lui a>cz-vous uarié à — votre future!
— Allons, dit Rodolphe en «garant l'honnête figure du Hollandais, it faut faire ce qqe vous voulez.
— Vous irez? dit celui-ci tout content.
— Oui, — mais vous êtes un sinffilier nomme. Qui diable se sérail aitendir-à «*u» voir, faite df fltfjjage d'inclination! .
Oh ! — dit Van Coppenâel aptes avoir un peu réfléchi, — un mariai rt ft raison I
C'était une po il eût faite dan* sa
vie. — Il en fut
Rodolphe partit dans la journée.
Le Hollandais ne le quitta pas jusqu'au chemin de fer et le satura de recommandations, — et, son ami parti, il fut agité d'appréhensions si terribles que toute son attention concentrée ae put parvenir à déchiffrer une demi-page de sa méthode de flûte. Les cinq portées, les
proches, les noires et les blanches se mêlaient, se fondaient dans un vague nuage...
Il se décida à fermer son cahier.
' Voici la conversion qui *rt lieu entre Rodolphe et le père de la robe d'indienne iftflpe.
— Monsieur , dit Rodolphe lorsqu'ils furent assis tous deux dans un petit cabinet attenant aux bureaux de Ift station, d'après la nature de la démarche dont je me suis chargé aupiés de vous, je dois commencer par vous dire à qui *ô»s avez à faire en ce moment. — Je suis le vicomte- Râttalphe^fc Frenays.
—C'est à tous qu'appartînt la Roche-Cardon, monsieur fc demanda le père.
— C'est à*ia mère, monsieur.
— Belle propriété ! dit le vieil employé aux fourrages, — située entre Beaugency et Valençay. Je la- connais bien. — Vous avez encore le petit Chelut et la moitié du bois d'Ouilles.
— Vous savez tout cela presque mieux que moi, dit Rodolphe assez surpris. * :: ~
— Oh I... quand on habite le môme pays.— Orléans, Étampes, c'est tout un. •
— Je suis charmé, dans ce cas, que vous me connaissiez un peu. — Monsieur, je viens vous demander
la main de mademoiselle votre fille po*r un de me^ amis.
Le père recula sa chaise & cette ouverture inattendue, —et regarda fedetphe. 11 ci^fpil à «iae mystification. — Celui-ci conspua :
— M. Van Goppcmiël, tle Leyde, — la personne dont il s'agit, — <est un honnête homme et de mœurs ireè» prochable*. Je ne pense pas que ce stil la question de fortune qui fera naître des obsédas. Sans me permettre de préjuger la position de «ultfemoisolle voire fille, monsieur Van fttyipeni^P ^U^ta* welie que moi, ' et de ce côté taJemme qu'il jpmeiinK q*#le qu'elle soiï, n'aura non à envier à aucune autre, &a feunille dt mon ami est, pour terminer, l'une des i^emiqpes de la Ilollande. — J'attends votre réponse, monsieur.
L'ex-munitionnaire ne savait que penser de cette -étrange proposition. Était-ce un rêve? Cependant, il passait pour ne guère s'éionner de rien. 11 avait vu bien des choses dans sa vie, et il avait la** la gumre d'Espagne, — dans les bureaux. — Jl Avanbiit loujiuirs ' Bodolphe, celui-ci, grave et îruid, en digne irepiésen- •tanl de Van Coppcnaël.
— Je jïense, mon*iew\ dit-il en tâtonnant, que ce que vous me faites lUioniieur de me du% est *'\iieu*,
et vous comprendra -sans douie que j'en sois étonné. Je n'ai tendais ce -matin aucun prétendant pour ma fille. Vous me p&CHUÉtiez 4e vous demander si monsieur... <
— Van GuppeiméL
— ....* Vau CqppsQiët cotnsit ma Hlle, et comment il la connaît. %• . ' %
— M. Van Cfrppénacl, qui a eu l'occasion de faire récemment plusieurs voyages de Paris à Orléans, a en l'honneur de .remarquer mademoiselle votre fille, — et il l'aime*!
Celte expKcation ne punissait pas satisfaire .complètement le mil employé. Évidemment il se défiait, — et il semblait bien y avoir de quoi.
Ilololplie reprit :
— Je dois ajouter, monsieur, que M. Van€oppenaël, pour des motils que je vais vous expliquer et que vous apprécierez, croit devoir se marier dans un délai donné. Vous comprendrez sans doute que ce qui vous paraît au moins singulier, ainsi qu'à moi, puisse être la couséquence de raisonnements (très-logiques dans les idées d'un étranger.
La cou versaiioa coitiiaut :
— Je ne vous ai pas demaed^ dit Bodolphe, si vons
aviez déjà " lueîqnSjn. C'est la un point
qu'il esl n r. .
— Ma p de stalion et '(ton café me rapporteni mille francs par an. Je n'ai pas eu de i o : il me manquait une année de ser i n'est pas riche et qu'on a une fille qui n'est ni laide ni jolie., ce ne sont pas les futurs qui vous importunent. Je puis en outre vous certifier que ma (Il le n'a jamais eu d'amourettes en tête. C'est moi qui l'ai élevée, et Je la tiens — militairement.
— C'est fort bien, dit Rodetphe.
— Nous allons la consulter, dit le père*n riant, car on ne peut rien faire sans elle. . ,
Et il appela :
— Louise I
La jeune filie parut, —fraîche et nette, —avec son éternelle petite robe bleue.
— Monsieur vient me demander ta main au nom d'un de ses amis; veux-lu te marier î
Elle eut un mouvement de cou d'oiseau effrayé.
— Mon père...
— Voyons, réponds I — Est-il beau, votre ami ? car c'est là en ce moment la grande affaire.
— Je serais assez mauvais juge en pareille mntière, dit Rodolphe. — Mais mademoiselle a peut-être pu remarquer la personne que je représente et qui s'arrête souvent ici. — C'est un Hollandais, grand, — très-grand et blond.
— Sais-tu qui c'est? ,
— Non, papa.
— C'est vrai, ça?
— A moins, répondit Louise un peu confuse — probablement de te façon d<Htf lui parlait son père devant un étranger, — h moins que ce ne soit un grand monsieur avec qui Monsieur s'est arrêté une fois ici? — Vous aviez un p^Jjt enfant avec vous; il y a à peu près deux mois.
— C'est fête même, mademoiselle.
La jeune fille baissa les yeux. Elle se repentait d'avoir montré tant de mémoire. — Maintenant, de Rodolphe ou de Van Coppenaël, lequel des deux l'avait fait se souvenir de l'autre?
— Eh bien, dit le père, c'est un beau parti pour toi; — il faut le prendre.
— M. Van Copenaël serait désolé, dit Rodolphe, que la décision de mademoiselle fût le moins du monde influencée.
JW*.\'
— Ma fille n'a pas d'autre volonté que Ja mienne 4 répondit le père; n'est-ce pas, Lonjfwi? — Monsieur le vicomte» reprit-il ni doonaet une grosse tape daas Ja maiu de Rodolphe^ ^Uac 4&Uj$& vaU^ami qu'il vkjutô.
d* GotàSflk
Rodolphe s'en allait, aussi mécontent que satiMt d'avoir si bien réussi, lorsqu'il aperçut dgjri&e la maijou la large figure de Goitlieh qui lui faisait signe d'approcher.
— Mon malice est ici, dit-il. — Nous sommes parlas presque en même temps que vous par un convoi intermédiaire dé foraefipondance. — Il vous attend, venez vite.
— Voilà rai Hollandais bien pressé! pensa Rodolphe. Van Coppenaël l'attendait blême...
Rodolphe lui raconta en deux mots le résultai de sa
hl
mission. — VanCoppenaëi 9e jeta à son cou et faillit l'étouffer. Il cabriolait, le géant, en frottant ses grandes mains...
Le jour même** présprtatioo officielle eut lien. On parla cftmtfts fe t$ 7 pluie e*feea« temps. Le futur fut J^^ttivenaltaMt reçct. fi avait excité chez Louise de la Curiosité, ce qui est toujours un bon «igné. c- le ne T0H6 dgtâ panes Hnmenses préparatifs de toilette avant reiîlrewe, --^emiltéb en faillit devenir chauve, — son embarras, sa gaucherie. — Il est nécessaire de hâter le dénouaient.
Ayant de retourner te soir à Paris, fl demanda à î*ex- «mnitionrare la permission de dire deux mots en particulier à Louise. Sa figure était de ccHes à qui on no refuse pas ces choses-là.
— Mademoiselle, lui dit-il dans une embrasure de fenêtre, vous savez ce dont il s'agit. — Si vous voulez m'accepter pour mari, je »e erois honnête homme et je tâcherai de vous rendre heureuse. — Mais si vous avez le moindre scrupule, la moindre objection, je vous prie d'avoir assez de confiance en moi pour me le dire.
— Monsieur, répondit Louise, qui «paru* touchée de «es paroles, je crois que je dois être heureuse en obéis-
à la volonté de mou père.
Van Coppenaël ravi lui serra la main.
•En revenant à Paris, Rodolphe dit au Hollandais.
— Le beau-père a voulu causer d'affaires avec moi;
je lui ai donné l'adresse de vgjre correspondant. Comme
ces choses-là vous ennuieraient, je m'en occuperai pour vous. Vous me donnerez demain vos papiers,— et vous n'aurez qu'à faire votre cour.
— Je vous remercie 1 dit Van Coppenaël avec une éloquente pression de m&&
Gottlieb, ivre du bonheup de son maître, marcha trois fois sur le pied de Rodolphe» ..
— Fais donc attention, imbécile I dit le vicomte.. Sur quoi Van Coppenaël se mit dans une grajufe
colère contre Gottlieb, qui marchait sur les pieds de son ami.
Désillusion.
Rodolphe, bien qu'à contre-cœur, s'occupa activement comme il l'avait promis, des intérêts de son ami. Il ne quittait pas Étampes, et allait boire à l'estaminet avec le
beau-père, — ^ce qui lui procura des relations dans le pdys et lui pecmit de bien constater les informations prises par l'adroit Gottlieb.
Enfin le grai>4 jour arriva.
Van Coppenaàl était beau comme un soleil, dès quatre heures du matin, craignant toujours de n'être pàjtprôtdttempft.
Gottlieb reflétait l'éc]gt de son maître. — Jamais il ne s'était vu aussi beau. — A son cou pendait, retenue par une double chaîne comme Tordre de la Toison d'or, la belle montre de Genève de son maître, cadeau de noces reçu la veille.— Gottlieb avait cru, en conséquence, devoir retirer un momentson chapeau — pour le brosser.
On attendait Rodolphe, premier témoin du futur, pour aller chez le notaire. Il était en retard d'un quart d'heure à la montre de M. Gottlieb. — Van Coppenaël était désolé : — si le notaire allait s'impatienter, — et s'en aller 1...
Au moment où on allait forcément se décider à partir sans lui, en se disant qu'on le trouverait à l'étude, on remit en toute hâte à M. Van Coppenaël une lettre apportée par un exprès.
Le Hollandais la lut, — et tout le monde remarqua qu'il pâlissait beaucoup. — Gottlieb, qui se disposait à
se rendre chez le notaire avec la compagnie, regardait son maître avec inquiétude.
Lecture faite, Van Coppenaël mit la leUre dans sa* poche, et on partit.
Le vicomte de Frenays arrivait en ityéme temps chez te notaire.
— Eh bien? dit-il interrogativementa soi^wii. t
— C'est lait! répondit Van Çppftfnaëi, qui venait de signer.
Rodolphe le consulta du regard avant de prendre la plume, — et comme il vit que les yeux de Van Coj>penacl évitaient les siens» il 6e résolut à dessiner iuite- Oftent soin *Mwa.~
— Qui sait?... lui dit tout bas Van CopoenaiiJ en regardant «le cieL
La lettre que Van Goppenaël avait reçue, signée Rodolphe, était ainsi conçue:
« Au nom du ciel, mon ami, ne terminez rien, s'il est » temps encore! Je vienc # de découvrir uu mettre; » lasse Dieu que cette découverte en détruisant dans » sa hase puérile un projet fort légèrement conçu, puisse » vous rappeler à vous-même!
» Louise, votre future, a treize petites robes bleues.
» Son père avait été forcé d'accepter cette pièce d'in- » dienne en payement, d'un débiteur insolvable. » Je serai à neuf heures sonnant chez M e 0.
Il nous faut ajouter, pour la satisfaction de nos lecteurs, que les treize petites robes bleues ne prouvèrent rien, — ni pour, — ni contre.
Van Coppenaël fut très-heureux en ménage.
Là MORT DE DUPUYTEBft,
Dupuytren, dans une science de faits, fut un homme d'action. On eut à admirer chez lui moins le génie de l'invention théorique qu'une prodigieuse faculté d'application. Ses découvertes scientifiques, malgré leur nombre et leur importance, ne permettent pas de le placer même à côté des J. L. Petit, des Pott, des Desault ; tandis que cette merveilleuse facilité avec laquelle il se jouait des cas les plus graves, cette fécondité de ressources au milieu des complications désespérées., celte admirable promptitude de coup d'œil, cette infail libilité de jugement et de main, firent de lui le premier
praticien dans une science où la pratique marche sur la mèaqJkjBp que la théorie.
ûri^Rtat croire que son caractère dut se ressentir de la nature spécialedes travaux auxquels son génie l'avait destiné. L'homme qui ayait chaque jour entre ses
mains puissantes la vie de tant d'hommes, celui dont
les arrêts étaient sans appel, ne pouvait faire grand cas de cette pauvre et pitoyable humanité qu'il voyait de si près être si peu de chose. Le cœur s'habitue d'ailleurs à voir souffrir. Pour ces hommes d'élite qui prennent leur art de si haut, pour ces maréchaux de la science, les existences isolées ne peuvent être que comme des soldats qu'il faut, dans l'occasion, sacrifier pour gagner quelque grande bataille.
Plus qu'aucun autre peut-être, il faut le dire malgré le respect dû à un si grand nom et à une pareille tombe, Dupuytren se laissa aller h considérer la vie et les choses humaines avec un profond et triste dédain. Son caractère était dur, froid, despotique. Il reportait dans le monde, dans ses relations extérieures, cette rigoureuse et impitoyable inflexibilité qui faisait trembler à son hôpital ses élèves et ses subordonnés. Des exagérations populaires racontent des actes sanglants de ce mépris souverain qu'il avait pour l'humanité, et ii nous
en coûterait à nous-même de rapporter ici des faits dont notre mémoire fidèle n'est que trop rempHe.S^€$|Jrères étaient blessés de son orgueil et de ses prétentions à une domination exclusive. La retraite de Pelletan, auquel il devait peut-être plus que des égards, retraite qui fut provoquée par lui, raviva et spécialisa ces antipathies. Au reste, lorsque MM. Orfila, Larrey, Pariset, Bouillaud, Royer-Collard, etc., prononcèrent sur sa tombe encore ouverte le plus magnifique éloge du père de la chirurgie moderne, aucun d eux n'osa aller plus loin et accorder môme un de ces éloges banaux, tout formulés d'avance, aux sentiments privés, — vertus du foyer, douces et affectueuses, — de l'homme que la mort venait de frapper. On regrettait Dupuytren : personne ne le pleura.
Poussant jusqu'aux dernières limites ses doctrines absolues de positivisme, Dupuytren s'acharna avec la plus excessive ténacité contre ce qu'il appelait les utopies spéculatives, chaque fois qu'il trouva à les combattre, sous quelque forme que ce fût. Par degrés son antipathie devint de l'exécration. Sa haute position à la cour de la Restauration lui arracha bien pourtant quelques concessions à ces principes si irrévocablement arrêtés. On connaît le mot du duc de Maillé. A une messe
célébrée h te chapelle tu château de Saint-Cloud, Dupuytren laissa tomber avec fracas, au moment de l'élévation, son. ^volumineux livre d'Heures, garni d'épais fermoirs. Madame la duehessfe d'Angoulôme dit en levant les yeux:
« — Voici M. Dupuytren "^qui perd ses Heures. — Hais qui ne perd pas son temj$, » répondit le duc de Maillé.
Mais cette dissimulation à laquelle Dupuytren se résignait, sans qu'il parût d'ailleurs beaucoup lui en coûter, ne fit qu'irriter et accroître encore sa haine vigoureuse contre des idées qui n'étaient pas les siennes et conti e ceux qui défendaient, ces idées.
Dupuytren travaillait presque constamment, et peu d'hommes ont eu une existence aussi remplie que la sienne Étécoifime hiver, il était levé à cinq heures. A sept heures, il était à l'Hôtel-Dieu, d'où il sortait à onze heures. Il faisait alors ses visites/et rendait chez lui pour recevoir les malades en consultation, ttien qu'il les expédiât avec une célérité presque brutale, ils élaient chaque jour tellement nombreux, que souvent la consultation durait longtemps après la nuit venue.
Un jour que la consultation s'était prolongée encore
plus tard que de coutume^ Hiypuytren, épuisé de fatigue, allait pfepdre quelque repos, lorsqu'un dernier visiteur en relard se présentai la porte de son cabinet.
. C'était un vieillard de très-petite taille/ dont il eût été difficile de deviner Tftge. Sa ligure pleine et rosée, sur laquelle bien évideflfhent le rasoir n'avait jamais eu besoin de passer, avait v quelcftre chose de potelé et de mignon. Plus jeune, il avait dû rappeler longtemps le type des chérubins bouffis, cravatés de bhwches ailes, qui planent autour de la gloire de Marie. Sous un réseau serré de rides nombreuses, mais légèrement incisées, il avait une petite bouche, un petit nez aquilin finement dessiné : ses pieds* et ses mains étaient, comme tout le reste, delà miniature. Dans ses yeux bleus, dans sa physionomie, dans ses gestes, il y avait une timidité, une douceur, une bonté exquises. — Il est de ces physionomies heureuses sur lesquelles le regard se pose avec satisfaction. En considérant le visage calme et paisible du petit vieillard, on se serait presque senti meilleur : on était invinciblement attiré vers lui, on éprou- , vait le besoin de l'aimer.
Il tenait dans sa main droite une canne à corbin, et son petit corps était couvert d'un costume rigoureuse-
ment noir. En saluant, il mit à nu une large tonsure : c'était un prêtre. . "*
Le regardée- Dupuytren s'attachait sur lui, morne et glac* * . .
— Qu'a4ë2-v§us ? lui dit-il darement.
•—Monsieur le docteur, répondit doucement le prêtre,
je vous demanderai la permission de m'asseoir; mes pauvres jambes sont déjà unfteu vieilles... Il y a deux ans, il m'est venu une grosseur au cou. L'officier de santé de mon village, — je suis curé de , près de Ne-
mours, — m'a dit d'abord q#e ce n'était pas grand' chose ; mais le mal a augmenté, et, au bout de cinq mois , l'abcès s'est ou vert tout seul. J'ai gardé le lit longtemps sans que cela allât mieux. Et puis, j'étais forcé de me lever, parce que je suis seul pour desservir quatre villages, et...
— Montrez-moi votre cou.
— .... Ce n'est pas, continua le vieillard en obéissant,
ce n'est pas que ces braves gens ne m'aient offert de se
réunir tous les dimanches à.. . pour entendre la messe,
mais ils ont beaucoup de mal pendant la semaine, et
ils n'ont que ce jour- là pour se reposer. Je me suis dit :
Il n'est pas juste que tout le monde se dérange pour toi.
Et puis, vous savez, il y a les premières communions, le catéchisme... Monseigneur voulait attendre encore pour m'eiivoyer un confrère qui m'aidât: Alors mes paroissiens m'oa^ dit de venir, à Paris vous consulter. J'ai été quelque temps à me d&frler, parce que les voyages coûtent beaucoup d'argent, 'et faï bien des pauvres gens dans ça commune; mais il afattu foire ce qu'ils ont voulu, etfaiprtsla voiture... Voilà mon mal, monsieur le docteur, dit-il en tendant- soti cou.
Dupuytren l'examina longtemps. Le cou du malade présentait un trou de près d'un pouce de diamètre et très-profond; C'était un abcès de la glande sous-maxillaire, compliqué d'un anévrisme de l'artère carotide. La plaie était gangrenée en plusieurs endroits. Le cas était tellement grave, que Dupuytren s'étonna que le malade pûl se tenir debout devant lui.
Il écarta largement les lèvres de la plaie et en scruta les environs par une pression douloureuse à faire évanouir. Le patient ne tressaillit même pas. Quand son examen fut terminé, Dupuytren lui retourna brusquement la tôte, quTT tenait entré ses deux mains, et, le regardant fixement, il lui dit dans la figure, avec un sinistre éclat de voix :
LA MORT DK UL'PUYTREN. 171
—Eh bienl monsieur l'abbé, avec cela il faut mourir 1
L'abbé prit ses linges et enveloppa son cou sans mot dire. Dupuytren avait toujours les yeux fixés sur lui. Quand il eut acbfl|é son pansement, Le prêtre tira de sa poche une pi£ce de cinq francs enveloppée dans du pa pier« et la déposa«urla<pieminée.
—Je ne suis pas riche, et nfes pauvres sont bien pauvres, monsieur le docteur^dit-il avec un ado able sou* rire : pardonnez-moi si je ne puis payer plus cher une «Oûsul talion du docteur Dupuytren... Je suis heureux d'être venu vous trouver; au moins je serai préparé à ce qui maltend. — Peut-être auriez-vous pu, ajoutat— il avec une extrême douceur, in'annoncer cette grande nouvelle avec plus de précaution. J'ai soixante cinq ans, et à mon ûge on tient quelquefois beaucoup à la vie. Hais je ne vous en veux pas; vous ne m'axez pas surpris, j'attendais depuis bien longtemps ce momuit-là. — Adieu, monsieur le docteur, je vais mourir à mon presbytère.
Et il sortit.
Dupuytren resta pensif. Cette âme de for, ce génie puissant se brisaient comme un verre fragile contre
quelques simples paroles d'un pauvre vieillard qu'il avait tenu chétif et malade entre seslarges mains, et dont il avait cru pouvoir se jouer. Dans ce corps faible et souffreteux il avait rencontré un cœur plus ferme que îe sien, une volonté plus énergique que la sietf&e ; il avait trouve plus fort que lui. ^ è
Il s'élança tout à coup vers*rescafler ; peut-être ne voulait-il pas encore s'avouer vaincu. Le petit prêtre descendait lentement les masehes en s'épaulant de la rampe.
— Monsieur l'abbé ! cria-t-il, voulez-vous remonter? L'abbé remonta.
— Il y a peut-être moyen de vous sauver, si vous voulez que je vous opère.
— Eh ! bon Dieu, monsieur le docteur, dit l'abbé en se débarrassant avec quelque vivacité de sa canne et de son chapeau, mais je ne suis venu à Paris que pour cela. Opérez, opérez tout ce que vous voudrez!
— Mais peut-être ferons-nous une tentative inutile, et ce sera long et douloureux.
— Opérez, opérez! monsieur le docteur. J'endurerai tout ce qu'il faudra. Mes pauvres paroissiens seraient si contents I...
— Eh bicnl vous tffltez vous rendre à l'Hôtel-Dieu, salle Sainte-Agnès. Vous serez là parfaitement, et les sœurs ne vous laisseront manquer de rien. Vous vous reposerez bien ce soir et demain, et après-demain matin...
— C'est dit, monsieicie docfleur, je vous remercie. Dupuytren traça sur un papier quelques mots qu'il
remit au prêtre. Celui-ci se rendit à l'hospice, où la communauté presque tout entière vint l'installer dans une petite couchette garnie de draps bien blancs. Chacun le comblait d'oreillers, de sirops. Le petit prêtre ne savait comment les remercier.
Le surlendemain, les cinq à six cents élèves qui suivaient chaque jour la leçon du maître étaient à peine rassemblés, que Dupuytren arriva. Il se dirigea vers le lit du prêtre, suivi de cet imposant cortège, et l'opération commença.
Dupuytren taillait et tranchait avec le couteau et les
ciseaux. Ses pinces d'acier sondaient le fond de la plaie
et ramenaient des fibres qu'il tordait et qu'il attachait
ensuite. Puis la scie enleva en grinçant des fragments
cariés du maxillaire inférieur. Les éponges, pressées
à chaque instant, rendaient le sang qui coulait à flots.
L'opération dura vingt-cinq minces. L'abbé ne fronça pas le sourcil. Seulement, quand les poitriaes qui l'entouraient se dégagèrent toutes ensemble» haletantes <Va lie ni ion et de crainte, et que Dupuytren lui dit : C'est fini! l'abbé était un peu pâle.
Dupuytren le pansa lui-même.
— Je crois que tout ira bien, lui dit-il amicalement. Avez-vous beaucoup souffert?
— J'ai lâché de penser à autre chose, répondit le prêtre.
Et il s'assoupit. Dupuytren l'examina un instant dans un profond silence... puis il fit glisser les rideaux blancs de la couchette sur leurs tringles de fer, et la visite continua.
Le prêtre était sauvé.
Chaque matin, lorsque Dupuytren arrivait, par une étrange infraction à ses habitudes, il passait les premiers lits, et commençait la visite par son malade favori. Plus tard, lorsque celui-ci put se lever et faire quelques pas, Dupuytren, la clinique achevée, allait k lui, prônait sou bras sous le sien, et, harmonisa ni son pas avec celui du convalescent, faisait avec lui un tour de salle.
Powr qui connaissait l'insouciante dureté avec laquelle *%u pu y tren Citait habitytUcfltfnt ses malades, ce cliaagemeniqte Conduite èmû imexftocabte.
Lorsque l'abbé fil eu éfcjt letBpporter le voyage, il çrit con^é <lffc sœurs e***» àpÊjfwr 7 tt sUa retrouver ses paroissiens.
^wiqiies nfttil aprè», *f>irytrcn t en arrivant à l'Hôtel- Dieu, vit s'avancer vers lui l'abbé, qui l'alleu» dait dans la salle SaiWe^Âgnès. L'abbé portail toujours son petit costume noir, ntnte il était plein 4e porasiérç et ses souliers à boucles étaient tout blancs : on eût dit qffi'il venait 4e faire w» tous chemin à pied. H avait au bras un grand panier d'o*ier, bien attache avec des ficelles et d'oô s'échappaient des brins de partie. Oupuy* tren lui lit le meilleur accueil, et, après s'étie assuré qm l'opération n'avait en ancune suite radieuse* il loi demanda ce qu'il venait faire à Paris.
— Monsieur le docteur, répandit le prêtre, c'est aujourd'hui ranoiversaire du jouir où vous m'avez opéré; je n'ai pas voulu laisser passer le 6 mai sans venir voas voir, <l j'ai eu filée de von* a importer un petit cadeau. J'ai mis dans non panier deux beaux pmiieU de mm pouiatlirr et des poires de uieu jardin, comwne vous n'en
mangez guère à Paris. Il faut que vous me promettiez, — mais là, bien sûr, — <fe goûter un peu ^ tout cela. **
Dupuytren lui serra affectueu*ment la mainWl voulut engager le bon vftNtetfl ^ dîner mec lui ; mate celuici refusa, bien qu'avec lytay. 8» faslants Client comptés, et il lui fallait retourner aussitôt à ...
Deux années encore, at*6 m*i v Dupi#tren vitarjtffeer le petit prêtre avec son inévitabtepaçier et ses inévitablés poulets. Le docteur recevait tes visites avec une sorte d'émotion.
Ce fut alors que Dupuytren ressentit les premières atteintes de la maladie devant laquelle sa science, tout immense qu'elle fût, devait céder. Il partit pour l'Italie, mais sans espoir d'être sauvé par ce voyage que la Faculté réunie l'avait engagé à entreprendre. Lorsqu'il revint en France, au mois de mars 1834, son état semblait s'être amélioré; mais cette amélioration n'était qu'apparente, et Dupuytren le sentait bien. Il se voyait mourir; il avait compté ses instants.
Son caractère devint plus inexpansif encore et plus sombre à mesure qu'il approchait du terme fatal.
Peut-être à ces dernières et tristes heures, celte soli-
•, ^^imà^ÊÊm,
tude morale, cet isolement qu'il s'était d'avance si cruellement préparés lui-même, 4 qui ie mettaient face k „face avec ia mori, fcjidonnèrent-ils un solennel avertissement.
« Tout à coup il appelle ivf..., son ûlsadoptif, qui veillait dans un cabinet voisin»
— M..., lui dit-il, écrivez :
« A vmnsimr ***, curé de la paroisse de ***, près .^Jf&nours
(Seine-et-Marne).
» Mon cher abbé* » Le doctet|r :a besoin de vous à son tour. Venez vite;
peut-être atriYjèrefctfpus trop tard.
» Votre ami,
• » Dupuytren. »
> Le petit curé accourut aussitôt. Il resta longtemps
enfermé avec Dupuytren. Nul nç sait ce que tous deux
se dirent; mais quand l'abbé sortit de la chambre du
mourant, ses yeux étaient humides, et sa physionomie
rayonnait d'une douce exaltation.
178 QUAND J'ÉTAIS ETUfrtANT.
Le tend main, Dupuylreft appelait auprès de lui l'ardievéq ne de Paris. . . .;
Celait le 8 février 1835. * .
Dupintren venail de mourir. %
Le jour de l'enterrement, le ciel, dès le jnatin, fut tristiMiieiil couvert de /tustges gris. Une pluie fine et continue, mêlée de neige, glaçait la foule immense et silencieuse qui encombrait la place Saint-Germainl'Auxerrois et la vaste cour de la maison œrluaire. L'église Saint-Eustache eut peine à.eonteniNtfforlége.
Après le .service, les élèves portèrent h bras le cercueil jusqu'au cimetière.
Le petit prêtre suivait le convoi en pleurant.
Que ceux qui viennent de lire ces lignes n'y venfflent pas voir une intention dogmatique, et ne s'occupent pas d'y rechercher la pensée de celui qui les a écrites. Il raconte celte histoire tout simplement comme on la lui a racontée, sans autre dessein de persuader ou if instruire, parce que c'est une histoire vraie et qu'elle se rattache à un grand nom.
fcB TERRE 87H,
II n'était pas encore le grand médecin que vous cour naissez. — IL n'était, dans ce temps-là, ni officie*" de U Légion d'honneur, ni professeur de la faculté de Paris, ni même seulement propriétaire. Pour lui la gloire et la fortune n'avaient pas encore dit tant seulement leur premier mot. Son nom était à peine connu de ses quel» ques compagnons d'études; ses chevaux étaient à Battre, et le hêtre de son landaw verdissait encore.
Il venait de se faire recevoir docteur, — Il habitait tint
— pauvre mansarde, — comme on dit : où ceux qui
disent cela outils tu des mansardes rtëbes? — Et pour
en venir à ce résultat chétif de demeurer chez lui , —
dans une couchette de bois peint, entre une table de
faux noyer, deux chaises mal paillées et ses livres, — que d'efforts il lui avait fallu I ïl était si pauvre 1
Avez-vous connu quelques-uns de ces jeunes travailleurs, nés de famille^ d'artisans, prodiguant à l'aride travail leurs dix, vingt plus belles années, sans désir ni souci des jouissances du moment? stoïques ertfants qui marchent ferme dans leur isolement glorieux vers un but que tous n'atteignent pas, hélas !
Vous avez plaint l'homme du peuple que la faim faisait fléchir au coin de la borne; vous avez pleuré à ce vieux drame, à cette vieille, éternelle histoire qu'on yous raconte tous les jours : — pas si vieille ! elle est toujours fraîche de chaque matin. Vous savez : un grenier, un grabat, une cruche égueulée, des brins de paille à terre. La lithographie sentimentale n'oublie pas la chandelle fichée et figée au goulot de la bouteille. — Voilà tout, quant aux accessoires. — Et puis les personnages : un ouvrier, le père, est en train de mourir à l'hôpital : ses quatre enfants —quatre, toujours ! — ont faim depuis la veille, — et la mère gît en couches : elle va faire le cinquième. N'y a-t-il pas encore là quelque mère-grand, infirme? — Ces pauvres gens choisissent
presque toujours l'hiver, l'hiver rigoureux, avec ses frimas, pour parfaire leur mise en scène.
Oh ! tout cela est bien vrai ! J'y crois comme vous. Mon cœur saigne comme le vôtre aux cris des enfants, aux plaintes du vent sous la porte disjointe, aux sanglots de la mère, à cette larme que la morne aïeule a pu retrouver, après toutes celles versées déjà, au fond de son orbite desséchée.
Mais l'autre misère, l'autre ! que vous ne savez pas, que vous ne saurez jamais : — cette misère toute concentrée et discrète , qui se vêt de drap, — de toile de drap, vernie aux coudes, luisante aux avant-bras et aux omoplates, quand l'encre n'y a pas mis une surteinte ardoisée; — cette misère courageuse qui ne se laisse aller à rien, repousse toute aide, tout secours, même celui du patrimoine fictif constitué par la dette ; — cette misère qui s'habille comme vous, — comme vous seriez habillé avec des vêtements portés dix ans et non taillés pour vous; — cette misère qui n'emprunte rien du mélodrame; si lamentable pourtant qu'elle en est risible, — qui s'arrête le soir, dans les rues sombres, aux barreaux des boulangers ou aux grilles du changeur, et qui s'en va sans que vous l'ayez vue seulement soupirer ! La misé en habit noir, mon Dieu 1 —Et puis elle rentre dans
chambre » — chambre aussi froide que le grenier de tout à l'heure ; — elle se couche, sombre et seule, sans avoir même cette horrible consolation de pleurer» figure contre figure, avec l'épouse malade, de serrer sur sa poitrine l'enfant qui pleure, de faire collaborer sa douleur. Que viendrait faire ici la belle dame de la gravure 1 la dame providence que vous avez vue chez l'autre dans le grenier, qui entr'ouvre la porte, au fond, dans la pénombre, et ne manque pas d'avoir une grande plume sur la tête et la montre qui passe sous la ceinture, — avec le domestique en grande livrée, chargé de provisions et de paquets? Qu'est-ce que «Tous voulez, madame? qui vous a dit de venir.? Nous sommes riche I Si nous étions pauvre, ne vendrions-nous pas nos livres, tous ces livres qui sont à nous? — Nous n'avons besoin de rien ; allez-vous-en !
Et cette misère-là a commencé par l'aisance de la famille bourgeoise, les petits soins de la mère, les étrennes au jour de l'an, sans compter les surprises à l'anniversaire; le grand dîner des jeudis, — trois invités chaque fois. —Je me rappelle l'ami de la maison, un bon vieil homme qui chantait au dessert ;
Dn (fia rieax d'un bâte ùmaUfi Jlïaut boire à petite coup*
O» répétait *n chœur trois fois. —Le vieil ami delà maison est mort,— et la maison s'en est allée.— Et .puis, il y a eu réd»ca4i<wa au collège, à côté du fils du premier ptit^e France venu, avec les mômes habits tous demi, les mêmes livres, les mêmes semaérm On était queltjuekà* premier et il notait pas dans les dix. Et puis trot cela est parti peu à peu, on ne sait comment ni pouiqnoi, — -des malheurs l~.
fit il n'est resté à l'enfant devenu homme que Je sou- •enir de te passé et le nom de son père :— <ieux choses qui l'empécheromt au moins de se fourvoyer, et qui le ferra* rester honnête.
Le jeune docteur, dont je tous parlais, s'«était installé à un cinquiène étage de la rue historique du Cloître Saint-Méry, quartier pauvre, déshérité, triste comme lui. Où aurait-il été, je vous prie, avec son mobilier tooiteux ? Partout ailleurs «'eût-il pas déeiiœpiré ta cobfianceJ B se sentait phis à l'aise, d'ailleurs, mieux disposé, au milieu de ses frères<en malheur. C'était à eux* avant lout, pensak-il, qu'il devait ses secours. Il était donc là depuis quelques mois à peine, attendant la fartera,— «on pas dans en fit, par exemple, poursuivant la science jusqu'au bouï, continuant .à tracer Jaborieu-
sèment son sillon et semant le travail pour récolter la gloire.
Sa vie était si retirée, si modeste, si silencieuse, qu'à peine était-il connu dans la maison, bien qu'il eût dit le jour de son arrivée à l'espèce de eoncierge-propriétaire : « — Madame, je suis médecin; si quelqu'une besoin de moi, je vous serai obligé de m'avertir. »' — Et c'avait été tout. Voilà la part pour les annonces, les réclames, la publicité du nouveau docteur ! Pas même une petite plaque avec sonnette à la porte de la rue, pour apprendre au passant qu'il était là. — Personne autre que la portière ne savait dans la maison — la couleur de ses paroles, — comme on disait sur le carré.
Et pourtant il devait être célèbre un jour.
Puisque nous parlons de ce carré, il faut dire qu'il était habité, comme tout bon carré du cinquième, par trois ou quatre commères , autant filles d'Eve les unes que les autres : gent bavarde, rapace, curieuse et méchante. Gomme ces dames n'avaient rien pu apprendre ni commenter sur le compte du nouveau venu , comme sa porte était toujours strictement fermée, comme nul regard n'avait pu s'infiltrer à travers sa serrure, — elles avaient fini par donner trêve à leurs recherches. On sa-
vaitque là demeurait un médecin, — dont on avait même oublié le nom, — et on l'appelait tout simplement le Médecin.
Le médecin ; — aussi bien faudra-t-il, vous aussi, vous contenter de ce nom-là, — si vous ne voulez pas à vous seul trouver l'autre.
Un soir, le médecin donc, — puisque médecin il y a, —entend un bruit inaccoutumé sur le carré. Les portes se fermaient, on marchait, on allait, on venait. Etvoilà qu'on frappe chez lui : — c'est bien chez lui ; on a frappé de nouveau.
— Attendez !
11 s'habille bien vite. — Qu'y a-t-il? Serait-ce un malade, ce premier malade que nous attendons si impatiemment?
Il entr'ouvre — et trois têtes de vieilles se présentent, échelonnées, l'œil béant, sondant le mystère de la chambre du docteur.
— La Quintin va mourir, monsieur le médecin. Venez vite !
Enfin ! —
Elles n'ont pas eu le temps de voir— qu'il n'y a rien
à voir. Monsieur le médecin a déjà refermé sa porte et traversé le carré* — Il est au lit de la Quintin.
Cette Quintin n'était pas aimée dans la maison,— peut-être parce qu'elle était parvenue ^trouver le moyen d'être plus vieille encore, plus décrépite, plus atare, plus sordide r p!us squalide, plus odieuse que ses compagnes. Elle avait été femme de chambre de bonne maison et avait fini par prendre sa retraite, — il y avait déjà longtemps. En femme qui a pratiqué le grand monde, elle conservait son quant à soi, ne se jetait pas à la tête des gens, ne faisait pas part de ses affaires et tenait ces dames à distance. Aussi n'était-U espionnage auquel elle ne fût soumise, mauvais bruit qu'on ne fît courir sur elle. Elle avait empoisonné au moins son dernier maître, et à coup sûr elle l'avait volé. On vous eût au besoin offert les preuves. Elle avait un trésor dans sa paillasse et elle se laissait mourir de faim à côté de son trésor : — a Elle ne mangeait pas de peur de boire. »
Propos de sycopbantes : — la misère de mademoiselle Quintin, — la Comtesse, — comme on l'appelait dérisoirement, cette misère était complète. Quintin était avare, oui, et elle avait besoin de l'être pour subsister avec la
modique petite rente viagère qu'elle s'était péniblement amassée. Le délabrement de sa tenue et de son chez elle constatait son dénûment, — dénûment si entier, si pitoyable, que le jeune docteur lui-même, lui sf bien rompu à toutes les angoisses,— eut le cœur serré en jetant un coup d* œff autour de lui. La pauvre Comtesse vivait,— est-ce vivre ?•— comme tant de vieilles femmes pauvres, avec un sou de lait pour sa journée, deux liards de café, un morceau de sucre, une croûte de pain, des débris de légumes, des choses sans nom. — Au demeurant, comme nous n'avons mil motif de prendre parti poyr Quintin, — et que là vérité est encore plus qu'elle notre amie, — nous dievons ajouter qu'elle était méchante, égoïste, rogue, haineuse, hostile à tout le monde, à ses voisines et à leurs chats, — sans pitié commp ceux qui ont beaucoup souffert : — une vilaine personne.
EHe était étendue, sans mouvement, sur son lit. — On était venu à son aide moins par humanité peutêtre que dans l'espoir de faire quelque découverte dans son taudis qu'elle ne pouvait plus défendre. Sa chemise entrouverte laissait voir sa poitrine desséchée : on eût dit que les clavicules allaient crever sa peau ra-
cornie. Elle râlait et geignait à la fois. Ses yeux étaient grand ouverts, injectés ; ses pupilles, dilatées et fixées obstinément au pied de son lit. Les autres vieilles l'entouraient, attentives et penchées sur cette compagne de leur âge que la mort allait frapper la première, comme pour les avertir elles-mêmes de se tenir prêtes au prochain départ. L'une tenait la chandelle qui éclairait ce funèbre tableau : la flamme dansait par secousses précipitées autour des champignons de la mèche, comme prête à s'en détacher et à prendre son élan pour s'envoler avec le dernier souffle de Quintin...
Le docteur voulut toucher le pouls de la Comtesse. Elle tenait dans sa main gauche un petit paquet enveloppé d'un lambeau de mouchoir sale, sur lequel ses doigts s'étaient crispés dans une étreinte nerveuse. Il essaya de lui retirer ce paquet pour faciliter la saignée, mais il ne put y parvenir; les doigts osseux de Quintin résistaient à l'effort et s'ancraient dans le paquet comme des serres.
— C'est le magot! dit à mi-voix une des vieilles. Et elle voulait aider le docteur.
— Laissez la, dit-il, je saignerai l'autre bras.
Le premier jet de sang parut soulager la Comtesse.
Elle fit un léger mouvement et remua les lèvres. Ses yeux étaient toujours fixés sur le pied de son lit, comme s'il y eût eu là quelqu'un dont elle ne pouvait détourner sa vue.
— Elle parle ! — dit la vieille qui tenait le flambeau. — Bah! bah !... marmottait la Quintin s'adrea-
sant à la figure au pied du lit... vous mentez encore... comme toujours... j'en ai assez.
— Chut!... dirent les trois vieilles.
Elles se penchèrent plus près, — à l'affût. — On eût entendu une souris trotter.
— Encore d'autres!... disait confusément Quintin... je n'en veux plus... plus du tout... vous me buvez mon sang... le plus pur de mon sang... vous me ruinez !
Le sang coulait toujours dans la palette qui s'emplissait. — Le jeune docteur, droit et immobile, scrutant du regard la figure de la moribonde, dirigeait et maintenait la saignée. Les trois vieilles étaient courbées, attendant quelques révélations... Quintin continuait de prononcer des paroles sans suite, mais plus distinctes d'instant en instant. Elle était agitée et paraissait refuser obstinément quelque chose au fantôme qu'elle croyait entendre.
f90 QUAND TETAIS ÉTUDIANT.
— ... C'est bien décidé...— Non.— Non, je ne vmx pas, je vous dis !... Pour ta dernière fois, n'est-ce pas? Ouï, comme les. antres t.. . Je vous connais... (Test toujours la même chose... Comment voulez-vous qtre je tous croie ?. . .Vous m'avez tant de fois trompée !. . . — 4e dernier écu ?. . . — Ah ! ah ! vous saviez qu'il était là ?.. . Non, il serait perdu... je le garde.
Le médecin voulut la calmer. — Elle ne l'entendait pas et parlait toujours. — À la fin, elle parut céder aux instances de-son interlocuteur.
— ... Eh bien! voyons! — dit-elle, —cette fois enc core l... mais ce sera la dernière !..«
Elle se tut. — Les voisines étaient désappointées. Eltes n'avaient ni appris ni compris.
Le médecin arrêta la saignée.
L'état de la Comtesse était des plus graves. Elle avait été surprise par une congestion cérébrale. La saignée, copieuse, avait paré aux accidents du moment, mais les suites étaient menaçantes. — Le jeune médecin écrivait sa prescription, — ta première !
Pendant qu'il écrivait, la Quintin parut subitement
revenir à elle, son œil était encore égaré néanmoins. —
■ Elle se leva sur son séant, parut fort surprise de voir
LE TERNE SE G. f 9i
sod domicile* envahi, et demanda à ses voisines ce «qu'elles faisaient là*
— Qu'est-ce que voue ne voulez? criait-elle. Qui vous a appelées ?
tes mégères allaient répondre. — Le médecin leur imposa silence-
— Allez chez le pharmacien* demander cette potion, dit-il.
La Comtesse se saisit brusquement du papier.
— Potion !... je ne veux pas de potion! — Je ne suis pas malade. — Estce que vous croyez que j'ai de l'argent pour payer toutes vos drogues ? — Allez-vous-en, — tous !
Elle froissait le papier et allait le jeter à terre.— Hais ses regards semblèrent tout à coup s'arrêter de nouveau sur le personnage imaginaire qu'elle voyait toujours au bout de son lit, — et qu'elle parut écouter.
Il se fit un moment de sifence. La Quintin était penr chée en avant, le cou tendu, attentive.
— Bien! répondit-elle avec un- signe de tète.
Elle déplia l'ordonnance, lia kit, et regarda le docteur avec une vive curiosité mêlée de surprise.
Puis elle développa lentement le petit paquet qu'elle
avait conservé dans sa main. Les vieilles avancèrent la tête...— Il ne contenait que quelques pièces de mon* naie. Un pauvre trésor, ma foi! Les voisines s'entreregardèrent ; — on ne saurait rien.
—Combien cela coûtera-t-il? dit avec défiance Quintin au médecin , qu'elle examinait toujours. Sa voix s'était singulièrement radoucie.
Elle donna le prix de la potion, regarda encore le docteur,— et se retourna vers la ruelle.
— Elle va dormir, dit à vp>x basse le médecin. Vous réveillerez pour la faire boire; ne la quittez pas, et s'il y a du nouveau, appelez-moi.
Il le tenait donc enfin, ce premier client tant souhaité ! Il avait son malade , ce premier malade qui rompt le sort et montre le chemin aux autres ! ce premier malade que Ton choie, que l'on caresse, auquel Ton sert de garde autant que de médecin. Là, pas de diagnostics incertains, pas de retards dans les visites, pas d'ordonnances par à peu près. S'il meurt, celui-là, c'est bien sa faute 1
Le jeune docteur se dévoua corps et âme à mademoiselle Quintin. Selon toute apparence, les honoraires qu'il en tirerait ne seraient pas bien brillants ; la
cure, quelque grave que fût la maladie, ne lui ferait pas grand honneur. — Il ne s'agissait pas de cela ! Il fallait sauver la Quintin, voilà tout. Il l'aimait, cette si peu aimable Quintin! Il rassembla pour elle le ban et l'arrière-ban de la science en grand appareil, passa en revue tous ses auteurs, s'arma de pied en cap pour la défendre.
Quintin s'en souciait peu. Elle recevait tous ses soins en rechignant. Bien que le mal la clouât sur son lit, elle avait, comme quelques vieilles gens, une répugnance invincible contre la médecine, dont elle ne voulait pas à toute force avoir besoin; elle niait son mal. Eu fait de maladie, elle eût nié que la terre tourne. La peur de mourir donne souvent aux vieillards une certaine confiance désespérée en eux-mêmes qui va jusqu'à l'impudence.
Aussi à peine avait-elle pu émettre une volonté, qu'elle avait chassé de sa chambre les voisines qui la soignaient. Elle les avait chassées brutalement, comme des corsaires, à tout jamais, sans retard ni remise. — Elles voulaient la tuer pour la voler; disait-elle. — Bonté du ciel! quoi voler? Elle accueillait plus hostilement chaque fois le médecin qui lui prodiguait ses visites; mais il s'en inquiétait peu; il l'eût plutôt guérie de
force. Il luttai! avec impassibilité centre la mauvaise humeur, les rebuffades, les exigences et l'avarice de la vieille fille, se doublant pour elle, ordonnant à la fois, préparant et administrant ses prescriptions, sans lassitude ni dégoût.
Chaque fois qu'un médf cament nouveau était nécessaire, la Quintin grognait, se plaignait, disputait le prix du remède et se le faisait demander trois fois. Le trésor de Quintin s'épuisait; il était même épuisé.
— Voilà bien longtemps que cela dure, ditalle an jour au médecin. Vous oie traînez. „ H faut pourtant que je sorte aujourd'hui !
— Ne vous tourmentez donc pas toujours ainsi, répondit-il.
— Que je ne me tourmente pas ainsi, reprit la Quintin avec aigreur... ça vous est facile à dire ! — Au lieu de toutes vos tisanes, donnez-moi donc plutôt quelque chose qui me rende un peu de force— «tique je puisse me lever. — 11 faut que je sorte d'abord -je suis en état dte me lever... je ne suis pas malade de oœwr.
He docteur leva les yeux an ciel à cette théorie. — Oui, je» veux me lever, continua la Quintin. résolument. D'abord, je n'ai plu» d'argent... et ce ne sera
LE TERNE SEC. m
jamais une femme comme moi qui ira à l'hôpital.
— Gardez-TOtt^en bienT dit le jeune docteur.
B tremblait déjà de se vtir enlever sa malade-. •—Mais je tous dis que je n'aipkis un sou! glapissait
Il Comtesse en secouant sur le lit son mouchoir vide... plu» un sou 1 — et il faut que je sorte !
Le médecin réfléchit un instant.
— Écoutez-moi, lui dit-il, restez encore quelque» jours atilit..
Quintin soubresauts (frmpafience.
— H est impossible que vorô vous leviez, et surtout pour sortir de votre chambre-. Vous exposeriez votre vie.
— Je veux sortir î il faut que je sorte!
— Quatre jours encore, dit le médecin, seulement quatre jours... Donnez-moi seulement quatre jours : je me chargerai de payer vos remèdes.
— Vousl dit Quintin stupéfaite.
— Sans doute; vous me rendrez cela plus tard, quand vous voudrez.
— Vous!
— Pourquoi pas, moi ?
— Mais vous n'avez pas seulement de quoi manger t
— Qui dit cela? demanda le docteur en pâlissant.
— Toute la maison, donc!
Le front du docteur se perla d'une sueur froide.
— Propos de misérables et de menteurs! — dit-il après un moment de silence. — Voyons, voulez-vous accepter ce que je vous offre ? reprit-il avec un sentiment de fierté révoltée. — Si je promets, c'est que je puis tenir.
La vieille le regarda avec surprise.
— Eh bien ! oui, dit-elle enfin. Je veux bien prendre vos remèdes... Je vous rendrai cela, au moins !... bientôt I — Mais je me lèverai aujourd'hui.
Il fallut discuter ce point-là pendant longtemps. Le docteur s'offrait pour faire les courses de Quintin ; elle refusa. Il finit par lui arracher la promesse de ne point quitter le lit; mais elle promit de mauvaise grâce.
Le jeune docteur courut dans sa chambre , dont il ferma la porte plus scrupuleusement encore que d'habitude ; puis il se croisa les bras, et, regardant autour de lui :
— Qu'est-ce qu'on pourrait vendre ici? dit-iL
Il chercha bien, et trouva. Ce qu'il trouva, je ne vous le dirai point; d'ailleurs, qu'importe? — Toujours estil qu'il rapporta à Quintin, avec les médicaments de la journée, une somme suffisante pour la tranquilliser sur les besoins des jours suivants.
La Comtesse accepta sans se faire prier, comptant bien rendre au premier jour. Elle remercia à peine le jeune docteur. Néanmoins, il était évident que le généreux procédé de celui-ci l'avait quelque peu touchée. Lorsqu'il se retira chez lui, elle tâcha de grimacer un adieu amical.
Le dévouement du médecin lui coûtait cher. La moindre partie distraite de son -maigre avoir y faisait une épouvantable trouée, une brèche irréparable. Il avait fait pour sa cliente ce qu'il n'eût jamais songé à faire pour lui-même dans les moments les plus rigoureux. Ce n'était pourtant pas là ce qui l'inquiétait le plus. Il était bien plutôt préoccupé de cette pensée qu'autour de lui on avait pénétré sa pauvreté. On savait donc ce qu'il avait caché avec tant de soin ; ses voisins étaient
au fait de sa vie tout entière, de sa vie artificielle, vie de luttes, de patience désespérée. On se disait dans la maison que tel jour il s'était couché avec la faim... On le plaignait pent-élre! — Et pourquoi s'occuper de lui?... Les plus pauvres eux-mêmes sont donc méchants et inexorables comme les autres? Les paroles brutales de la Quintin retentissaient encore dans son cerveau* Il lui semblait les entendre répéter, à la fois, en ce moment, dans chaque chambre de la maison. — Des regards perçaient ses murs et violaient sa misère. Il marchait à grands pas, et s'arrêtait tout à coup, honteux comme s'il était observé, promenant un œil défiant autour de lui. C'était la plus profonde blessure qu'il pût recevoir, de sentir les plaies de son intérieur ainsi exposées brutalement au grand air. Son visage s'empourprait d'une pudeur fiévreuse : ses artères battaient ses tempes.
Il descendit pour se calmer : il avait besoin de respirer un air libre. Arrivé dans la rue, il fit quelques pas au hasard, puis il se dirigea vers le quai*
Le soir était venu* On était aux premiers jours d'octobre ; la nuit était belle et fratehe. Le jeune docteur marchait la tête nue. Au loin se déroulait devant lui le
raste pamurama des- quais et des pools» panorama cir- CMscrit par les derniers pointa lumineux, reflétés dana l'on en rayons tremUottants» La grande ville s'étendait «tes deux eûtes, s'agitant encore comme pour mieux » préparer au repos, perdue dans L'ombre, fondu* dam L'immensité sombre.
La pensée du docteur n'était plus resserrée- entrç le» (paire étroites murailles de sa mansarde. EUe subissait par degrés l'influence du spectacle nouveau. Elle s'agrandissait peu à peu. — Il y avait là, derrière toutes ces tapières, a» milieu de ces bruits lointains et confus du saur, il y avait* pensait-il, tout un monde soumis à cette poîssante^attresse dont il était l'un des* serviteurs les phi» fervents : la science. Il y avait des douleur* qu'il pouvait calmer» des larmes qu'il pouvait sécher. Ce inonde tout entier lui appartenait. — Qu'étaient* auprès de cette tâche de l'avenir, se&souffraneesàlui? Chagrina du moment, faiblesses honteuses* puérils désespoirs» distractions indignes. S'il rougissait encore, c'était d'avoir pu être un instant troublé par quelques paroles d'une vieille femme mourante. Il était consolé déjà et glorieux ; il eûterié sa misère aux passante. Un espoir vivifiant, sans bornes,, s'épanouissait en lui. Il marchait, non. plus, comme tout à l'heure, courbé sous sa pau-
vreté, mais la poitrine large, la tête haute, dévoré par une seule pensée désormais, — l'ardente soif du travail. Il prit le chemin de sa demeure, calme et rassuré contre lui-même; se rappelant les grands exemples des maîtres qui avaient débuté comme lui; se disant que si le but lui était plus difficile à atteindre, le succès n'en serait que plus éclatant. Il ne voyait plus dans son indigence que la barrière dont l'aspect ranime le cheval généreux.
Cependant les heures avaient passé. Paris dormait déjà. Les dernières boutiques s'étaient éteintes et fermées. Le médecin était arrivé chez lui. Il pressa un ressort connu des habitants retardataires de la maison, et la porte s'ouvrit. Il montait lentement et à tâtons l'escalier délabré, lorsqu'il sentit devant lui un obstacle.,. Il se pencha. : — c'était une femme étendue sur les marcheà. Le docteur fut traversé d'un soupçon subit.. .
Il ne se trompait pas : c'était la Quintin.— Il s'élança pour chercher de la lumière.
Quintin gisait, à peu près privée de sentiment, raidie par le froid. Lorsque la lumière frappa son visage, ses petits yeux gris et ridés clignotèrent comme l'œil d'une
chauve-souris exposée subitement au grand jour. Ce qui lui restait de dents s'entre-choquaient. — Le docteur l'enleva, la transporta chez lui, — au risque des interprétations du voisinage, — lui lit prendre un cordial et rappela la chaleur dans ses membres engourdis. La Comtesse commença à se ranimer et à donner signe de vie. Mais son regard, qu'elle promenait curieusement autour d'elle, conservait une sorte d'hébétitude.
— Vous êtes bien mal logé ! — murmura-t-elle.
Le docteur n'en put guère tirer autre chose. Il eut beau la gronder très-sévèrement d'être sortie malgré la défense absolue. Elle écoutait, comme un enfant, sans répondre.
Lorsqu'elle fut en état de gagner son lit, il la soutint jusque chez elle. Avant de sortir de la mansarde du jeune homme, elle retourna la tête avec un dernier regard et répéta :
— Vous êtes bien mal logé.
Il ne rentra chez lui qu'après l'avoir bien installée dans son lit et avoir pris toutes précautions nécessaires. Il voulait même passer la nuit près d'elle, mais jamais elle ne. voulut y consentir. Il se retira fort inquiet sur les suites de l'imprudence de la vieille fille, avec moins
Wt QUAND J'ÉTAIS ÉTUDIANT.
de regret de son généreux sacrifice «et de tant de soins, peut-être inutiles maintenant, que de crainte pour cette vie qui lui était si précieuse.
Mais le lendemain, — et je *mb assure que sa viole lut matinale,— lorsqu'il se présenta chee te ÇwMrt», fiilë était sur pied, en tenue de ménagère, balayant tf mettant en ordTe sa demeure* Le médecin ftit stupéfait La secousse de la veille n'ait pas «branlé te malade. On eut dit qu'elle ne s'en portait que mieux* Bile était toute ragaillardie.
— Vous voulez donc vous tuer ! dtt-41.
— Jamais je ne me suis mieux trouvée, répondit-elle au jeune homme avec un agréable accueil.
— Ne vous y fiez pas, reprit-il, et soyez prudente. Il f«ut que vous restiez encore quelque lemps au lit; et maintenant je vous surveillerai, je vous avertis.
— Oh ! répondit-elle, maintenant je ferai ceque vous voudrez; mais hier j'étais forcée de sortir. Il le fallait absolument.
Le docteur secoua te tête :
—Rien n'est plus important que te vie, «MI, «t vous av<3z bien imprudemment exposé la «vôtre. Aujourd'hui vous resterez couchée, demain aussi...
La Comtesse consentit sans regimber. Le changement survenu dans les manières de la malade, cette soumis- ,' sion inhabituelle, cetle douceur surprenaient le docteur. Il eût été presque tenté de voir là un syi^ptAme alarmant.
A partir de ce moment la santé de mademoiselle Quintm nç fit que se raffermir. Ses relations avec le jeune médecin devenaient de plus en plus amicales. Ce naturel revêche et coriace de la Quintin était dompté, muselé.
— Quand vous serez un graiffl médecin, bien célèbre, bien riche, disait-elle, vous me prendrez pour gouvernante.
Elle voulait aussi qu'il lui permît dès lors, en attendant, de tenir son petit ménage de garçon. Cela ne la gênait en rien : une heure, le matin, pendant qu'il était à quelqu'un de ces cours qu'il suivait encore. Elle lui devait bien cela. Et puis elle savait faire la cuisine, dHe savait raccommoder. . . — Le docteur repoussait avec frayeur chacune de ses offres. Quel autre que lui eût ' pu rajuster ses vêtements en lambeaux? Quel autre eût pu accomplir chaque jour ces miracles de l'aiguille? — Et la cuisine! faire la cuisine chez lui? dans quoi? sur quoi? avec quoi?
Quintin avait beau insister ; c'était peine perdue. Jamais le jeune docteur ne voulait lui permettre seulement de mettre le pied chez lui. Il couvait sa pauvreté, n'oa laissant approcher personne.
Quelques jours après la catastrophe qui avait failli être si funeste à la Quintin, la portière remit une lettre du docteur.
Il regarda la suscription de cette lettre à deux fois, étonné qu'il était de la recevoir. Nul au monde ne savait son adresse. Il lui restait à peine quelques parents, éloignés de toutes les manières, qui ne pouvaient rien avoir à lui écrire. En outre il avait suspendu absolument toutes ses peu nombreuses relations d'école, pour se donner sans partage à ses travaux.
La lettre cependant s'adressait bien à lui. Elle était sous enveloppe et lourde, évidemment chargée; semblable du reste à toutes les lettres et constellées du timbre de Paris.— Le port était paye.
Il remonta dans sa chambre, presque inquiet, craignant que cette lettre si inattendue lui apportât quelque souci nouveau. Il s'assit et déchira l'enveloppe ; puis il se leva d'un bond hagard de surprise
La lettre renfermait quinze billets de la banque de
France (ne criez point au conte des fées; ceci est de l'histoire), quinze bon billets, non pas de cinq cents francs, iritfe, tout rond, de mille francs, gravés par Gall, contre-signes Garât.
Et sur la seconde enveloppe qui les contenait, on avait écrit :
— « Ce trésor vous appartient en toute propriété. Servez-vous-en sans scrupule : la main qui vous l'envoie ne fait qu'accomplir une légime restitution.
» Puissent les dons de la fortune vous conduire au Temple du Bonheur ! »
Pas de signature.
— Voilà un rêve étrange! disait le jeune médecin» Est-ce que je deviens fou ?
Mais non; ils étaient bien là, devant lui, sur sa petite table, ces quinze miraculeux chiffons de papier, fiévreux à la main. Il avait beau tourner un moment la léte pour tenter le génie invisible qu'il devinait être près de lui, occupé à l'observer d'un œil malicieux; quand il ramenait son regard sur la petite table noire, ils ne s'étaient point envolés : il les revoyait, disposés dans le même ordre que tout à l'heure, immobiles, sans
queia moindre langue follette de flamme bleu-de-punch vtot les lécher tous ff un seul coup pour n&laisser à la place qu'un peu ûe cendre impalpable, aWi que cela se pratique d'ordinaire dans ces cas de sortilège.
11 relisait, surlisait et contredisait les lignes accouplées au précieux paquet, lignes écrites posément, d'une écriture coulée, la plus belle du monde. Ses yeux interrogeaient de nouveau cet Envoi tout parfumé de la fine fleur académique, relevé de délicatesses mythologiques; paroles mystérieuses et rituelles, sentant leur magie dT une Reue, telles qu'elles descendent des frises, au théâtre, sur un cartel entouré de nuages en détrempe. On eût cru qu'elles sortaient du gobelet enchanté ou de la table au tapis vert de M. Comte,— cAemdéer ée 4a légion cfhermeur et physicien ordinaire du roi, ainsi qu'il l'imprimait sur ses affiches.
Pourtant, il y avait un signe, mi indice, qui déroutaient sensiblement toutes les suppositions cabalistiques du jeune docteur. C'était, su bas de page, sous cette telle écriture, un gjras pâté d'encre que le travail soutenu du grattoir et une libérale application ée sandaraque s'avaient fait que rendre plus évident. Or, 3 est inouï qu'un génie, quel qu'il fûtyComminMqflantpOT écrk ses volontés aux mortels, se sait jamais laissé afler
à les timbrer d'un pâté d'encre.. Assurément cette singu- \
lière épître ne venait pas d'en haut.
Je vous laisse à juger l'agitation et les émotions du jeune docteur. Il tournait et retournait la lettre dans sa main, se desséchant le crâne à deviner d'où pouvait provenir cette aubaine. Nous avons dit qu'il ne connaissait, pour ainsi dire, personne au monde. Il se demanda, — oh ! le bon et naïf garçon! — si quelque arrière -camarade de collège, instruit par hasard de sa position, ne se serait pas plu à lui faire cette surprise anonyme. Et il cherchait toujours, et il cherchait encore, courant dans sa chambre, autant qu'il y pouvait courir, revenant à ces billets qu'il n'osait presque toucher de peur de se brûler la main, haletant devant cette fortune tombée du ciel au milieu de son incommensurable misère, faisant un choix parmi les suppositions les plus folles, et les repoussant toutes après examen pour y revenir encore. Tout à coup il s'arrête, se frappant le front, comme pour donner place à une idée qui venait de l'illuminer; puis il faisait un pas et s'arrête encore :
— Bah ! se disait-il tout haut, parlant à sa personne, c'est absurde!.... Pourtant?...
En une seconde, il était à la porte de la Quintin. Il
resta un instant sans frapper, comprimant son cœur avec sa main. i
— Décidément, ce ne peut être qu'elle l dit-il.
Une crainte inexprimable l'empêchait d'entrer. II lui semblait qu'il allait se réveiller. Il alla s'appuyer à l'étroite fenêtre qui éclairait le carré.
De cette fenêtre on apercevait de plain-pied celle de la Quintin, laquelle fenêtre était ouverte et le rideau soulevé, ce qui arrivait peu souvent, la Comtesse faisant le plus rarement possible appel à l'air extérieur. Le médecin, caché par l'angle du mur, l'aperçut, cette somptueuse Comtesse, soupçonnée d'envoyer comme cela des billets de banque, comme si les billets de banque ne coûtaient rien.
Elle était occupée devant un misérable fourneau de terre, tout rafistolé, s'efforçant de réchauffer avec un soufflet étique quelques brins de charbon qui s'isolaient les uns des autres, comme se défiant du contact. Sur ces charbons se penchait, mal assis, un vase contenant une manière d'affreux brouet liquide. C'était le déjeuner — dîner de la vieille fille. Plus déplorablement encore ajustée que de coutume, plus poussiéreuse, plus mal peignée, Quintin soufflait de son instrument
et de tous ses vieux poumons avec une sorte de désespoir... — Quand le feu parut se décider à prendre par une sorte de condescendance généreuse aux instances de la Comtesse, elle se leva et alla vers une petite terrine où elle se prodigua avec ardeur au savonnage de deux ou trois lambeaux de linge.
Le jeune docteur soupira. Quintin pouvait être une fée, ayant l'âge requis pour l'emploi, mais elle n'avait pas , & coup sûr, les moyens d'être fée bienfaisante.
Il voulut néanmoins avoir le cœur bien net de tout soupçon à l'endroit de Quintin. Il entra.
Elle lui fit l'accueil ordinaire, ni plus ni moins. Il voulut la sonder, adroitement, car il tenait encore à son idée. Mais c'eût été folie de n'y pas renoncer. La Quintin lui parla, comme d'habitude, de ses anciens maîtres, du pain renchéri, d'une nouvelle méchanceté de ses voisines.
Lorsqu'il se leva :
— Je ne puis pas encore vous rendre ce que vous m'avez avancé pour mes remèdes, lui dit-elle avec l'embarras d'un débiteur honnête devant son créancier. Vous en avez peut-être bien besoin?.... Ne vous fâchez
2iO QUAND J'ÉTAIS ÉTUDIANT.
pas de ce que je vous dis là. : oa a toujours besoin de son pauvre argent. Dans Quelques joprs je tâcherai de vous donner au moins un petit à-compte.
— Ma foi! se dit le docteur lorsqu'il fut seul, au diable les recherches! j'en ai assez! De quelque part que cette fortune me vienne, ptofitona-sa sans scrupule, puisqu'on m'y invite.
Et il se laissa aller tout entier aux transports* si doux de la possession, transports si nouveaux pour lui IL se décida à accepter sans arrière-pensée ce bienfait d'une main inconnue. Bien qu'il fût modfiste, il ne pouvait ne pas redire qu'après tout cette fortune eût pu tomber moins bien en d'autres mains qu'en les siennes, se promettant de la ménager discrètement et de la considérer comme un dépôt, espérant bien d'ailleurs être en mesure au jour de la restitution. Il allait poursuivre ses travaux, sans être arrêté désormais par les besoins du jour, les préoccupations du lendemain. Il se mit gaiement en campagne pour chercher un logement en rapport avec sa nouvelle position.
Au bout de quelques jours, il fut installé dans un petit appartement, convenablement meublé. Sa biblio-
thèque s'était enrichie : ce fut en cela seulement qu'il se permit quelques folies. Le tailleur, le chapelier avaient déjà livré leurs modestes commandes. Le jeune docteur était radieux. Il ne quitta pas le quartier qui l'avait vu si pauvre : sa nonelle lenue était trop simple pour que personne y trouvât sujet à commentaires.
Quand il eut fait enlever ses aunciens meubles, témoins de taitf de soufinaoces, et qu'il se trouva seul dans la mansarde vide, il lui donna avec attendrissement un dernier adieu et fit en lui-même le religieux serment de payer sar dette de reconnaissance à son mystérieux protecteur en dévouant sa vie au soulagement du pauvre. — Il a teuu cette promesse»
Il alla prendre congé de la Quintin».
— Ma chère demoiselle, lui dit-il, je viens vous dire non pas adieu, mais au revoir. J'ai reçu quelque argent, mais je n'en ai pas assez pour être dispensé de me servir quelque temps encore moi-même. Dés que ma position sera améliorée, si vous êtesdaras tes mêmes dispositions; je n'oublierai jamais que vous avez été ma première cliente, et nous nous entendrons fort bien ensemble, je n'en doute pas.
La Comtesse se confondit en salutations et en remerciments anticipés.
A partir de ce jour, tout alla de mieux en mieux pour le jeune docteur. Les biens comme les maux sont frères. Ainsi qu'il arrive généralement, la première difficulté vaincue, tout lui réussit à souhait. Il ne s'agit que de sortir de l'ornière : c'est le premier tour de roue qui coûte le plus. Peu à peu, il se constitua un petit noyau de clientèle qui s'augmentait nécessairement chaque jour. Il en était venu à ces commencements du succès qui sont si doux à celui qui les a laborieusement préparés. Déjà son nom se répandait. Il avait laissé dans son ancienne maison une réputation de jeune homme sérieux et travailleur. La guérison de la Quintin lui avait valu d'autres malades à traiter. Disons en passant que mademoiselle Quintin était venue elle-même, en grande tenue, lui faire une visite de remerclment pour les soins qu'il lui.avait donnés.
Il y avait quelques mois à peine qu'il avait quitté la rue du Cloître-Saint-Méry, et dans ce quartier indigent,
tout en n'exigeant rien d'aucun client, il était parvenu déjà à pouvoir subsister uniquement de son état. Il est juste de dire qu'il avait aussi quelques malades dans des quartiers éloignés.
Comme la plupart des médecins, il avait partagé ses journées, donnant le matin à ses courses, et dans l'après-midi attendant chez lui les visiteurs.
Il rentrait un jour un peu avant son heure habituelle, lorsque dans une rue qu'il traversait, la rue Neuve-des- Petits-Champs , il aperçut' un rassemblement nombreux.
Le docteur s'avança. Peut-être un accident venait-il d'avoir lieu , et son ministère pouvait être utile. Mais en pénétrant à travers la foule, il n'aperçut rien que des gens qui causaient par groupes. Cette assemblée avait néanmoins un caractère singulier. Ces gens appartenaient pour la plupart aux classes inférieures, comme il était facile de le reconnaître à leurs costumes, à leurs gestes, à leurs attitudes. Les femmes formaient la 'majorité : hommes et femmes étaient généralement d'âges assez mûrs et de physionomies hétéroclites. Il se trouvait là bon nombre de ces types illustrés par Pigal et les autres caricaturistes de la Restauration. Une cer-
taine agitation régnait dans cette foule : des hommes allaient d'un groupe à l'autre échangeant au passage quelques paroles. Tous paraissaient être dans l'attenta d'un événement prévu et annoncé.
Le docteur* qui ne se faisait pas de loisir» allait s'éloigner, lorsqu'il se fit un grand mouvement autour de lui. Il se sentit entraîné,, poussé dans un étroit couloir où tout le monde s'était précipité. Il eût été difficile, en ce moment, pour ne pas dire impossible, de rétrograder* Le docteur se laissa aller au courant et arriva assez péniblement dans une cour peu spacieuse, déjà, remplie par ceux qui s'y étaient précipités les premiers,,
L'un des côtés de cette cour présentait un fronton* servant de couronnement à une grande porte de style grec* Le tympan du fronton renfermait un -encadrement, vide pour le moment, sur lequel se portaient, presque tous les regards. Le docteur, moitié poussé r moitié porté,, dépassa cette porté et se trouva dans une vaste salle remplie d'uie foule plus compacte encore que dans la cour. Autour de lui, se croisaient des conversations étranges avec des mots inconnus :
— 45! disait une espèce de bonne d'enfants & ua
I homme qui portait la livrée de velours de commissionnaire. — Belle besogne I auprès du 77 qui compte 118 tirages de vieillesse.
— ... Tous comprenez, disait un vieux homme à un personnage qui se mouchait à grand bruit, vous comprenez que ma martingale se trouvait dérangée. Alors qu'est-ce que je fis? Je pris.....
Et puis, à côté :
— ... Je vous dis que c'était une magnifique série....
— - Oui, mais les intermittences ?
— ..... Lyon arrive avant Strasbourg...
— Figurez-vous, monsieur, qu'ils attachaient
des numéros au cou des pigeons pour arriver avant la malle...
Au milieu de tout ce bruit, il ne manquait pas de se trouver quelques filous épiant l'occasion de voir l'heure à la montre de leur prochain, si le prochain avait une montre.
Un grand mouvement de fluctuation se fit bientôt lans la salle. Deux domestiques en livrée parurent et furent accueillis par des acclamations. Ils ouvrirent une grande porte qui masquait une espèce de théâtre.
A chaque côté de l'estrade étaient placées deux roue*
de dimensions considérables et vilrées. A chaque côté de ces deux roues étaient un homme et un enfant; Thomme en habit noir, à tournure d'huissier appariteur; l'enfant vêtu d'une tunique bleue, avec une large ceinture rouge, les yeux bandés et les cheveux frisés : frisure, bandeau et costume avaient les allures allégoriques et mythologiques de l'époque.
Entre les deux roues apparaissait le maire ceint de son écharpe blanche, et quelques personnagesen grande tenue.
— Si je perds ici une heure de mon temps, dit le docteur pour se consoler, je pourrai dire au moins que j'ai vu tirer la loterie.
L'enfant placé à droite prit un à un les quatre-vingtdix numéros déposés dans la roue. Il se fit un grand silence. Chaque numéro était déplié par l'enfant, annoncé à haute voix par l'homme en habit noir, et déposé par l'autre enfant dans l'autre roue, après avoir été roulé dans un étui de carton.
L'appel préliminaire de ces quatre-vingt-dix numéros durait depuis longtemps. Le docteur, qui commençait . às'impatienter, examinait les physionomies qui se trouvaient autour de lui, lorsqu'en portant ses yeux sur l'estrade, il aperçut derrière le maire et ses adjoints
parmi quelques personnes privilégiées, un visage qu'il fut bien surpris de trouver là.
C'était tout simplement mademoiselle Quintin, gravement assise au milieu des oracles du sort, coiffée d'un vieux chapeau violet de forme bizarre, tout pleurard et tout dégonflé, tenant de ses deux mains sur ses genoux son sac. Tels, ou à peu de chose près, les vieux sphinx des hiéroglyphes. Elle se penchait de temps en temps vers un personnage à cheveux gris et d'encolure assez • commune, qui paraissait lui tenir lieu de chevalier servant.
Le docteur n'eut pas le temps de s'étonner. Le silence devint tout d'un coup général et absolu. Le tirage commençait.
L'enfant placé à gauche plongea sa main dans la roue que l'homme noir venait de tourner plusieurs fois avec rapidité. 11 en tira un numéro qui fut déplié et crié à haute voix. Tous les regards étaient fixés sur un seul point, tous les cous tendus. Le numéro crié fut répété au même instant et comme par magie à l'autre extrémité de la salle. Il en fut de même pour les numéros suivants. A chaque numéro proclamé, il se faisait dans
la foule un murmure, un bruissement où Ton distin-
guait deux parties comme dans un chœur d'opéra; celle de l'espoir déçu, dans le genre chromatique, et celle de l'espoir réalisé, sur un mode vif et brillant. Au cinquième numéro, un cri surhumain partit d'un des coins de la salle, et Ton vit bondir en Pair, au-dessus des autres têtes, un homme qui hurlait, riant et pleurant à la fois.
Cet homme venait de gagner le qui ne, une fortune, quelque minime que fût sa mise. Seulement il y avait un malheur : c'est qu'il venait au môme instant d'être frappé de folie. On l'emporta.
La foule s'écoula. Toutes les physionomies, tout k l'heure animées par l'espoir, étaient abattues et mornes. Il ne manquait certes pas là de gens qui avaient risqué et perdu leur pain de la journée.
Le docteur s'éloigna profondément attristé par tout ce qu'il venait de voir et d'entendre, et se rnppelant le mot de Roscommon :
« There shoutd be no endeazour where ts no reasonable hope. »
(Il né devrait pas y avoir d'efforts là où il n'y a pas d'espoir raisonnable.)
U refléchissait à tout cela en hâtant le pas. Sa pensée
LE ÎEKNE SEC. 219
vmt à se reporter sur la Quintin. Qu'est-ce quela Quintin venait faire là? elle jouait donc à la loterie, elle aussi? — Et sur cette donnée, il revint insensiblement à cette idée à laquelle il avait autrefois si difficilement fenoncé, que c'était à la Quintin qu'il devait sa fortune. De cette façon, en effet, tout pouvait s'expliquer. La Quintin avait fait quelque gain énorme; elle avait voulu récompenser les soins et le généreux dévouement de son médecin. Il se rappelait avec émotion l'exclamation de la Quintin sur la pauvreté de sa mansarde, la nuit où il l'avait transportée et secourue chez lui. Si la vieille fille n'avait pas changé sa misérable façon de vivre, c'est qu'elle tenait à d'indéracinables habitudes d'avarice.
Le docteur était vivement agité par toutes ces réflexions. En même temps qu'il se sentait pénétré d'un sentiment de profonde gratitude pour la Comtesse, il était heureux de se dire que l'heure attendue par lui de la restitution était venue. S'il ne se trompait pas cette fois , l'accomplissement de ce devoir n'aurait même pas pour lui le mérite d'un sacrifice, et il le regrettait presque, car il pouvait facilement aujourd'hui y satisfaire. Grâce aux éléments fournis par la Quintin, sa position était assurée.
Il résolut aussitôt d'aller le soir même, après sa con-
sultation, remercier son ancienne malade, se promettant bien de tout faire avec une invincible adresse pour obtenir d'elle qu'elle vécût d'une manière plus convenable et qu'elle s'inquiétât un peu plus des soins dus à
son âge.
Les visiteurs furent plus nombreux ce jour-là que de coutume. Le docteur, après avoir examiné le dernier, se disposait à se rendre à la rue du CÏoître-Saint-Merri, lorsqu'un homme d'une soixantaine d'années se présenta dans son cabinet. La nuit commençait à tomber ; la lampe n'était pas allumée encore. Le docteur allait appeler :
— Ne dérangez personne, lui dit le personnage qui venait d'entrer. Je viens simplement vous prier de venir voir mademoiselle Quintin...
— Que lui est-il donc arrivé?.., — J'allais chez elle.
Le messager donna quelques détails tellement alarmants que le docteur le fit monter avec lui dans un cabriolet pour arriver plus tôt. La Comtesse avait été prise en rentrant de douleurs violentes dans la tête, douleurs auxquelles avaient succédé des vertiges...
Le médecin grimpa l'escalier quatre à quatre» laissant derrière lui le vieillard, que son âge empêchait d'aller aussi vite.
Il était trop tard. Lorsque le docteur entra, la Quintin était morte et froide déjà, étendue sur son lit, telle que son messager l'avait laissée, l'œil à demi fermé, les muscles de la face relâchés. La bouche était ouverte, — exposant son néant.
Le docteur s'était assis, le front caché dans ses mains.
— J'aurais dû laisser quelqu'un auprès d'elle, dit le vieillard en se lamentant.
Le docteur releva la tête :
— Cela n'eût pas servi à grand'chose, dit-il. Il eût fallu un miracle pour la sauver cette fois.
Il regardait, silencieux, la figure pâle de Quintin.
— Monsieur, lui dit le vieillard, il n'était guère possible, avec le caractère de mademoiselle Quintin, d'avoir avec elle des relations autres que le commerce indifférent du monde. Pourtant, mademoiselle Quinlin avait pour moi; j'ose le dire, de la considération, et j'avais quelque raison d'espérer qu'elle se déterminerait à m'épouser. Elle me disait encore dernièrement, quand je la pressai à ce sujet, avec tout le respect, s'entend, qu'elle méritait à bon droit : — « Un autre jour nous causerons de cela. » J'avais de l'attachement pour elle,
je le dis encore aujourd'hui qu'elle ne m'entend plus, et j'ai avec cela, heureurement, un caractère palient et facile. En joignant mes petites économies aux siennes, j'aurais pu me reposer, car le moment en est bien venu pour moi; nous nous serions soutenus l'un l'autre, et nous aurions été heureux. Je perds beaucoup à cette mort, monsieur l
Le docteur considérait ce singulier vieillard qui déplorait la perte d'un bien dont si peu de gens eussent fait cas. Il crut le reconnaître pour l'homme qui tenait compagnie à mademoiselle Quintin, sur l'estrade, derrière le maire,
— N'accompagniez-vous pas, monsieur, aujourd'hui, mademoiselle Quintin? demanda-t-il.
— Oui, monsieur, j'ai obtenu pour elle la permission d'assister au tirage de la loterie dans l'enceinte réservée. Elle s'en faisait depuis longtemps une fêle. J'ai l'honneur d'être écrivain public-rédacteur, attaché pour la copie des listes à l'administration de la loterie. Lorsque je suis parti d'ici ce matin avec cette pauvre demoiselle, j'étais loin de penser que ce soir...
— Pardonnez ce que ma question peut avoir d'indiscret et veuillez l'attribuer à un motif sérieux : — Mademoiselle Quintin jouait-elle à la loterie?
L'écrivain public hésita avant de répondre. Il regardait le docteur.
— Oui, monsieur, dit-il enfin; mademoiselle Quintin tentait parfois les caprices du sort.
— Et pourriez* vous m'apprendre* continua le docteur, dont le cœur battait plus vite, si elle n'a pas gagné, il y a un an environ, une somme assez forte?...
Le vieillard répondit après un long silence :
— Non, monsieur* Mademoiselle Quintin n'a jamais gagné* à la loterie.
— Ce n'était pas elle !... murmura le docteur.
Il se leva pour sortir. Mais il s'arrêta : il ne pouvait quitter cette chambre» Il lui semblait laisser derrière lui quelque chose.
— Savez- vous, dit-il, si mademoiselle Quintin a des parents qui puissent s'occuper des dernières démarches...
— Je me chargerai de ce pénible devoir, dit l'écrivain public; car j'ai tout lieu de croire que mademoiselle Quintin ne laisse personne derrière elle. Il y a bien longtemps que je connais toutes ses affaires, car (fautil l'avouer?) son éducation avait été un peu négligée et elle avait besoin de quelqu'un pour sa rente et toutes «es petites affaires. Elle avait bien voulu m'honorer d(
sa confiance. Je n'ai jamais eu grande correspondance à rédiger pour elle.
Le vieillard s'arrêta.
Le docteur n'avait pu s'empêcher de remarquer l'élocution particulière et un peu pompeuse du vieil écrivain public. Ses dernières paroles le frappèrent et formulèrent, pour ainsi dire en lui, un vague rapprochement...
Il prit tout à coup le vieillard par la main, le fit asseoir devant lui, et fixant son regard sur le sien :
— Monsieur, dit-il poussé par une force inexplicable, vous m'avez trompé tout à l'heure.
Et tirant de sa poche un papier qu'il lui présenta :
— C'est vous qui avez écrit ceci?
L'écrivain public rougit.
— C'est le premier mensonge que j'ai fait de ma vie, et je l'ai fait pour tenir sur la tombe de mademoiselle Quintin une promesse jurée.
— Je ne m'étais pas trompé ! dit le docteur en s'approchant du lit de la morte.
— Si j'ai mal fait, monsieur, que le bon Dieu me juge. — Mademoiselle Quintin m'avait fait jurer de ne
LE TftRNE SEC. 225
jamais révéler ce secret. Lorsqu'elle vous fit parvenir par mon ministère la plus grande partie du terne qu'elle eut le bonheur de faire sortir, elle voulut que vous ignorassiez, comme tout le monde, que c'était à vous qu'elle devait ce gain étonnant. Dans ses idées, se disant qu'il faut pour ces jeux du sort agir uniquement d'inspiration, elle craignait sans doute que la sortie réitérée du même terne ne fût influencée, empêchée par la connaissance que vous auriez de ce quelle faisait. — Elle avait peut-être bien raison, hasarda le bonhomme. ■*- Car tous pensez bien qu'elle comptait placer de nouveau sur ce terne. Elle nes'élaitréservé ces trois mille francs, qui complétaient, avec ce que vous avez reçu, la somme de son premier gain que pour nourrir encore les mêmes numéros jusqu'à ce qu'ils sortissent de nouveau, et je vous le jure, je jure devant elle, monsieur, qu'elle vous aurait fait fidèlement parvenir votre part des bénéfices sur lesquels elle comptait.
Il s'interrompit pour aller prendre derrière un petit miroir, appei\du au-dessus de la cheminée, un papier gras et froissé.
— Au reste, monsieur, continua-t-il, voici les papiers qui certifient la mise de la première sortie. — Voici le certificat du bureau central constatant que mademoi-
selle Barbe Quintin a touché 18,000 francs pour produit d'un terne sec, sorti le 1S novembre 1826, sur la mise de trois francs. C'était un petit écu, que j'ai porté moi-même, je me le rappelle.— Dieu est témoin qu'elle a employé les trois mille livres restant, aaull'écu qu'elle avait avancé en votre nom, uniquement à nourrir ce terne, et qu'elle fût morte de faim à côté de cet argent!
U y avait dans toutes ce» révélations, on point ia*~ portant que le vieillard omettait. Il s'en aperçut
— Voyez les numéros, monsieur, s'il vous plaît, reprit-il. — 60 — 30 — - 8. — Voici maintenant la prescription que voua lui avez ordonnée, laquelle prescris tion porte, en eâet, pour quantités j^divers remède», les trois numéros révélés.— Ceci elwrfrous, monsieur» et vous seul avez le droit d'en disposer.
Le docteur prit machinalement les papiers que l'écrivain mettait dans sa main* A peine s'expliquait-il encore les résultats d'un aussi étrange coup du basard. — Il n'en pouvait douter cependant : c'était bien lui, c'était bien son ordonnance qui avait été la cause du gain de la Quintin. Les trois bien heureux numéros se détarchaient— identiques — sur l'ordonnance et sur le récé-
} pissé de la loterie. Le docteur se leva, abasourdi pas tout ce qu'il venait d'entendre, et pria l'écrivain de
wr le voir le lendemain sans faute* Il avait besoin de réfléchir avant de prendre une décision sur l'emploi des- fond» de feu Quinti&.— Il fui en outre convenu que le vieillard se chargerait pour le moment des démarches de l'inhumation*
Lorsqu'il arriva le lendemain chez le docteur à l'heurt convenue, celui-ci lui dit :
—Vous avez été l'ami, monsieur, de celle qui m'a fait {peu importent les motifs qui l'ont guidée), qui m'a fait ce que je suis et ce que je pourrai devenir. Vous me permettrez donc d'agir en son nom en cette circonstance»
Le vieillard salua.
— Voici les quinze mille francs que vous m'avez fait parvenir d'après ses instructions. Je n'ai jamais considéré cet argent que comme un prêt. Il a fructifié entre mes mains, et cette restitution n'embarrasse aujourd'hui en aucune façon mes affaires. — Cet argent vous appartient, monsieur, à vous que mademoiselle Quiatin honorait de son amitié et de sa confiance; à vous qui avez été pour quelque chose aussi dans l'heureux changement survenu dans ma position. Avec cette
somme je pense que vous pouvez réaliser le désir que vous formiez de prendre votre modeste retraite. Dam tous les cas, je serai toujours heureux de me mettre à
la disposition d'un honnête homme tel que vous. — Prenez ces billets, monsieur.
Le vieil ami de la Comtesse, ému, incertain, voulait refuser.
— Vous m'avez promis toutàl'heure de m'obéir, lui dit le docteur, à moi qui vous parle en son nom. Elle n'avait plus de parents : à qui cet argent reviendra-t-il, si vous refusez? — Vous m'offenseriez en me remerciant : c'est un devoir que j'accomplis, je vous le répète. — Vous me permettrez seulement, ajouta le docteur, qui craignait quelque faiblesse du vieillard, vous me permettrez de vous demander la promesse dâfi| pas donner à cet argent un placement... incertain^et surtout de ne pas tenter le sort sur les numéros 8, 30 et 60?
— Oh I monsieur! répondit le vieillard un peu blessé dans ses délicatesses de joueur, ces numéros sont votre propriété !
— Vous me permettrez alors de la conserver exclusive. — Il est entendu aussi, ajouta-t-il en terminant, que vous me laisserez seul acquitter les frais des services, convoi et enterrement de mademoiselle Barbe Qu'ntin.
—Pauvre Comtesse! dit le vieil écrivain public en essuyant ses yeux.
L'APPAIBIL U FftACTVM.
Il faut bien le dire, et commencer par là :
J. -Nicolas M.... , le grand médecin que vous savez , avait si fort déjeuné ce matin -là, que le soir il était gris.
N'allez pas cependant, là-dessus, le juger avec trop de sévérité. — M.... avait passé ce même matin son quatrième examen, toutes boules blanches ; il ne lui restait plus qu'un pas à faire pour être docteur, et, dans une semblable occurrence, on peut être excusable d'inviter trois ou quatre amis à un banquet d'alleluia, et de ne pas vouloir, en qualité d'amphitryon, rester en arrière d'appétit et de gaieté.
Notez aussi que pareille chose lui arrivait rarement ;
car Nicolas M.... menait bien l'existence la plus sobre et la plus sévère qui fût au monde. Trois mots suffiront pour nous faire comprendre et croire : — M.... était élève interne à l'Hétel-Dieu.
Vous vous les rappelez, ô vous qui avez passé par ces choses! — ô vous par qui ces choses ont passé! — vous vous rappelez les tristes repas des élèves des hôpitaux : — le bouillon dans lequel notre spirituel Ricord plantait un jour un bâton charitable, parce que, disait-il, il faut aider un aveugler — fe bouilli filandreux conduisant inexorablement la marche de chaque jour ; — les haricots qui s'écorchaient si difficilement sous la fourchette, alternés par tes lentilles que les pucerons déflorèrent; — pub, — en bouquet, — le quartier durci et «stuaut de gruyère, rectouté des mouches elles-mêmes.
Et les repas maigres des vendredis et vigiles : l'œuf aous toutes ses formes, — l'œuf frit, — l'œuf surnageant sur des bas-fonds d'épinards, — l'œuf à la coqu* 9 *jui avait de» os et des plume», — les omelettes artificielles, cuites sans beurre. —Et la raie, l'étemelle raie, jetant aux vents ses senteurs eu dépit du vinaigre; Ht ^uel vinaigre! il aurait brûlé te bois dont il sortait.
Et au milieu de tout cela, sur la serviette vineuse et happée qui jouait la nappe, la demi-bouteille quoti-
«tienne de chacun, passée parles mystérieuses épreuves de l'infirmier de service.
Ah! pardonnez à J .-Nicolas M.... de s'être grisé t» jour de son quatrième examen I
Et maintenant que^DOU s croyons «voir excusé l'interne M.... auprès du lecteur, que le grand médecin M.... nous excuse à son tour d'aller emprunter un de nos souvenirs à sa vie de jeune homme. — Qu'il ne nous en veuille pas plus que nous ne le méritons. D'abord f bien qu'il s'agisse pour nous de raconter une escapade bien innocente, nous nous ferions scrupule d'écrire les lettres de son nom, si célèbre aujourd'hui Qu'il daigne reconnaître ensuite que, — de trois anecdotes que nous conservons sur lui, — nous avons laissé décote, — en bonnes gens que nous sommes, — l'origine du surnom de Ferox, et l'histoire de la fameuse culotte de peau.
Donc M.... s'était mis ce jour-là dans un état singulièrement improper. — Ce qui fut surtout remarquable lorsqu'il rentra le soir.
Où M.... avait-il passé sa journée? Nul, pas même lui peut-être, ne Ta su. Quoi qu'il en fût, lorsqu'il revint à l'hôpital vers les quatre heures, le portier, devant le-
quel il avait le matin passé d'une démarche ferme et accentuée, le portier, qui ne s'était alors douté de rien, malgré ses yeux de portier, ne put s'empêcher, le soir, en regardant le regard allumé de M...., de sourire d'une façon significative.
Et pour le coup, le brave homme ne se trompait pas; — M...., qui était sorti gai, rentrait ivre. Il monta les marches de l'escalier les jambes raides, le ventre tendu» les épaules en arrière, la tête haute, s'avançant dans toutes les majestés de la digestion et de l'ivresse.
Cette merveilleuse dignité de mouvements ne fut que légèrement contrariée en haut de l'escalier, lorsqu'une marche remontée à l'improviste fit rudement trébucher Nicolas M
Il ne s'en émut pas davantage, tourna brusquement le bouton de la porte de la salle, et, sans essuyer ses pieds au paillasson, se dirigea vers une armoire dans laquelle son ami l'interne A. ... déposait d'habitude son tablier de service, — duquel tablier M.... se revêtit.
Nous devons à la vérité de dire qu'il employa bien près de dix minutes à réunir derrière lui les cordons de son tablier et à constituer une boucle, — dont il ne put venir à bout que par un nœud.
La sœur de la salle l'examinait, et, voyant son teint
fort animé, moitié par l'impatience, moitié par les fumées du vin, elle lui demanda s'il n'était pas malade?
M.... entendit confusément, et, — comme il avait un peu conscience de sa position, et qu'il craignait de répondre à côté de la question, — il s'en tint à ne pas répondre et à regarder la sœur avec des yeux tout ronds.
Ce qui rendit la sœur toute honteuse.
Après quoi M.... commença gravement sa visite du
soir.
Je crois avoir oublié de dire qu'un imprudent interne, A...., avait prié M.... de le remplacer ce jour-là et de faire la visite de sa salle. Cette complaisance, dans le principe, ne devait nullement déranger M...., qui n'avait pas de service. Depuis les cinq jours qui venaient de s'écouler, consacrés à son examen, M.... s'était acquitté de son ministère le matin, à jeun, très-convenablement, et il tenait accomplir sa tâche. — Ajoutons tout de suite que cette salle était de chirurgie et non de médecine, et qu'elle ne contenait, en conséquence, que des blessés ou des opérés.
Au premier lit, M.... prit le bras du malade, et, les yeux doctoralement fermés, lui toucha longuement le pouls.
234 ^UAND J'ÉTAIS ÉTUDIANT.
Le pauvre diable le regardait avec anxiété.
— Vojus avez de la fièvre ce soir, mon brave, dit résolument M —Ma sœur, un bassin, s'il vous plaît
El il pratiqua une copieuse saignée.
— Cela vous fera du bien, dit-il en passant au second lit
Là, encore, il trouva une forte fièvre. — Nouvelle saignée.
Au troisième lit, à peine eut-il scruté les pulsations de l'artère, qu'il secoua la tête d'un air de mécontentement et de défiance
Il appela la sœur et l'infirmier.
— On a donné à manger h ces malades 1 dil-iL Ils ont tous une fièvre de cheval.
La sœur attesta qu'on n'avait pas dépassé l'ordonnance.
— Alors c'est vousl dit M... à l'infirmier.
Jean se défendit d'avoir eu la moindre complaisance.
— Taisez- vous, dit sévèrement M..'.. ; si vous ne leur avez pas donné à manger, vous leur avez donné — à boire!...
Et il prononça ces derniers mots avec un tel accent de colère, que le malheureux infirmier, — bien innocent, — en fut attéré et ne sut aue répondre.
Le fait est qu'il n'était en rien de la faute de Jean si M,... avait trop déjeuné le matin, et s'il se trompait le soir, — en prenant les pulsations de son propre pouls pour celles des pouls de ses malades, et en trouvant aux autres la fièvre que lui seul avait.
Ce qui ne l'empêcha pas de sermonner tout le monde.
— C'est «ne abomination, disait-il malgré les dénégations des malades, de la soeur et de l'iQûruiier, c'est une abomination d'abuser ainsi des malades qui se portaient si bien ce matin i
Et il allait toujours saignant et resaignant, trouvant la fièvre d'autant plus forte, que son mécontentement et sa colère augmentaient et activaient sa circulation.
Si bien qu'an dixième malade saigné, la sœur, ne sachant que penser de tout cela, — inquiète et craignant que M...., une fois la lancette aux doigts, ne s'arrêtât plu** prit le parti de s'éclipser et d'aller en toute hâte chercher un autre interne» auquel elle communiqua ses craintes.
Instement A.... Tenait de rentrer. Il venait d'apprendre les petits événements de la journée, et se repentait déjà du choix de son remplaçant.
Il accourut aussitôt.
Heureusement, aucune des saignées pratiquées ne pouvait avoir de conséquences fâcheuses; — mais il était temps que M. . . . s'arrêtât.
JJ reçut imperturbablement les remerciements de son confrère, qui lui proposa d'achever le service à sa place.
— Ma foi, je ne demande pas mieux, lui répondit
M dans l'oreille, entre deux éructations, car j'ai
une féroce envie de dormir >
Dix minutes après la visite du soir terminée, A. . . .
ouvrant la chambre de M , le vit^tendu par terre
à côté de son lit, sur lequel il n'avait pu monter, «t ronflant comme feu le maréchal de Saxe.
Il appela un autre interne, et ils parvinrent à déshabiller M. . . . et à le coucher.
— Tu m'as procuré pour demain matin un rude sermon de M. Desault, disait A. . . . entre ses dents; mais je le ferai bien payer à la première occasion 1
Au milieu de la nuit M. . . . s'éveille, la tête lourde, les idées confuses, la langue épaisse, embarrassée. Sa chambre, — contre l'ordinaire, — est éclairée d'une fai-
ble lueur, et il entend à côté de son lit la respiration d'une personne endormie.
Les rideaux, qu'il a l'habitude hygiénique de ne jamais fermer, sont soigneusement tirés.
Il veut étendru son bras appesanti pour les entrouvrir : — une douleur assez vive l'en empêche ; son bras est enveloppé d'une bande de toile. . .
— Que veux dire ceci? se demande M. . . . , — que lui est-il arrivé ? on Ta donc saigné?. . .
Les rideaux s'entr'ouvrent tout à coup, et une figure mal éveillée se penche sur la sienne.
— Qu'est-ce que tu fais là, Jean? demanda M. . . .
— Et quelle heure est-il?
Jean répond qu'il est trois heures du matin, qu'il a
été chargé de passer la nuit auprès de M
Et en lui offrant une tasse de tisane, il lui demande,
— comment il se trouve?
— Est-ce que j'ai été. . . est-ce que je suis malade ? dit M avec anxiété.
— Il faut espérer que ça ira mieux, monsieur, répond l'infirmier, avec du repos et des soins ... Au reste, vous savez mieux que moi ce qu'il faut dans ces cas-là.
— Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que j'ai donc? s'écrie
M . . . . avec impatience et en voulant se mettre sur son séant.
Mais sa jambe droite est immobile et engourdie. Il y porte sa main et demeure la bouche ouverte, le regard désolé...
Un appareil de fracture entoure sa jambe, . . sa jambe est cassée I. ..
M.... tombe dans un grand accablement à cette fatale découverte. Il se désespérait, malgré les philosophiques consolations que Jean essayait de lui faire goûter.
— Eh I laisse-moi tranquille, imbécile! lui dit M...., et réponds-moi ! — Comment cela m'est-il arrivé? Je suis donc tombé T
— Ma foil monsieur, je n'étais pas là et je ne saurais rien vous dire. On m'a appelé à huit heures, aussitôt après l'accident. Vous étiez étendu sur le lit. M. A. . . . et M. J vous ont mis l'appareil, et m'ont recommandé de ne pas vous quitter un instant.-
— Va tout de suite chercher J et À Il
faut que je sache...
— M. J n'est pas de service, et il n'a pas couché
cette nuit à l'hôpital. M. A. . . . est sorti à neuf heures» Si vous voulez, je vais éveiller. . .
— N*éveille personne, j'attendrai.
Et M, . . . resta livré à ses amères réflexions.
L'accident qui lai était arrivé pouvait avoir les suites les plus graves. M.... tenait à ses os plus que tout autre. Peut-être partageait-il encore cette petite superstition commune à plusieurs médecins, qui croient peut-être que le mal s'acharne plus particulièrement dans l'occasion sur eux, dont l'état est d'être ennemis du mal. Si, comme M.... n'en pouvait douter d'après fa nature de l'appareil apposé, il s'agissait d'une fracture, le moindre inconvénient qui pût en résulter était de lui faire garder une quarantaine de jours la position horizontale, et M.... était homme à exagérer encore les précautions dans un cas personnel. — II pensait avec désespoir que la veille il avait arrêté pour la semaine suivante son départ en vacances, grâce à un congé qu'il avait obtenu à grand'peine. Il se disait qu'il ne pourrait apprendre lui-même ses succès â sa famille, qu'ilallait plonger dans l'inquiétude, — et tout cela pour un événement qu'il rougirait de raconter. — Si encore cette jambe avrit été cassée en courant après la croix d'honneur, — ou tout simplement même par un accident naturel 1... mais non. — Et puis quel était le degré de gravité de cette blessure
qu'il ne lui était pas permis d'interroger? Était-ce une fracture simple — ou compliquée?...
Le matin lui parut bien long à venir.
Lorsqu'au petit jour, la porte de sa chambre s'ouvrit et qu'il vit paraître ses amis, — malgré l'effort qu'il fit sur lui-même, sa physionomie prit l'expression de la plus vive anxiété.
— Eh bien! lui dit A...., comment vas-tu, mon pauvre ami ?
— Pas trop bien, répondit M. .. . affaibli par la saignée et dévoré par la fièvre de l'inquiétude.
Et il demanda des renseignements sur son état.
On lui apprit qu'il avait une fracture oblique près du col du fémur, fracture de la plus dangereuse espèce; que M. Desault avec le père L.... étaient venus le voir, et qu'ils avaient été satisfaits des premiers soins donnés. « L'appareil est parfait; il n'y a rien à changer jusqu'à nouvel ordre, » avait dit le père L.... en s'en allant.
A ces fâcheuses nouvelles, M.... s'évanouit...
Lorsqu'il revint à lui, il resla plongé dans un morne abattement. Mieux que personne, il pouvait comprendre la gravité de sa blessure, qu'il devait à son intempé-
rance, et en apprécier les suites. Dès ce moment le rire disparut de ses lèvres. M.... se laissa aller à un accablement dont ses camarades ne purent venir à bout de le tirer. Son désespoir était complet. — Il ne trouvait quelque distraction à ses chagrins qu'en disposant — avec une sollicitude toute particulière — ces minutieuses précautions dont les médecins gardent à peu près pour leur usage particulier le secret, — les remèdes et médicaments nécessaires à son état.
Ses amis se succédaient dans sa chambre, et venaient rappeler son courage abattu.
Au bout de huit jours pa/tés par M.... dans une immobilité parfaite, — ses I ftis A. . . . et J .... , en-, trant un matin dans sa chambre, lui annoncèrent qu'un élève de la maison, dont l'internat était terminé, et qui venait d'être reçu docteur, les avait invités à dîner.
— Nous regrettons bien que tu ne puisses pas être des nôtres, lui dit A....; mais nous viendrons tous te voir ce soir.
M. . . . soupira. — C'était bien moins un bon dîner qu'il regrettait, — quoiqu'il sût que le nouveau docteur ferait bien les choses, — que son départ fixé pour ce soir là-môme et sa place retenue dix jours auparavant,
par une précaution nécessaire au temps des vacances. Il parvint à s'endormir, après avoir lutté contre ses pensées. . .
Tout à roup il est réveillé en sursaut. La porte s'est ouverte avec fracas. . . ses deux chaises et sa table sont
renversées et une dizaine d'élèves se précipitent
dans sa chambre, J et "A à leur tète, bouteilles et verres en main, chancelant, vociférant. . . Ils s'élancent vers M. . . ., qui commence à s'inquiéter, et font voler en Pair ses couvertures. . .
M. . . ., voyant qu'il a affaire à des gens qui sortent d'un repas de corps, tâche de s'en débarrasser par la douceur et en se plaignant de souffrir beaucoup.
— Eh bien I comment vas-tu ? lui crie J dans
les oreilles.
A. . . . s'est déjà emparé de son bras, et scrute les pulsations du pouls.
— De la fièvre? dit-il. — J , une bande h saignée, un bassin, vite 1
Et il tire de son gousset une lancette que ses mafns tremblantes ne pouvaient pas ouvrir.
— Que me veux-tu? dit M.... dans la plus vive agitation.
— ? Deux palettes seulement, répond A Si ça ne
te fait pas de mal, ça ne peut pas te faire de bien. . . C'est-à-dire, non ! si. . . enfin, c'est égal l
— Vous ne me saignerez pas 1 s'écrie M . . . . avec énergie; vous ne me saignerez pas I vous êtes ivres ! . . . — Peut-on se mêler de saigner un malade, ajoute-t-il indigné, quand on est dans un pareil état?. . . Laissezmoi ! laissez-moi! ou je crie. . .
— Ah l tu ne veux pas être saigné 1 dit A. . . • ,
— Tu repousses la Faculté ! dit J .... .
— Ah ! nous sommes ivres l . . .
— Ah î tu veux crier ! . . .
Et J , d'un seul bond, s'élance sur lui ; M. . . .
pousse un cri de terreur
Au même instant A.... le prend par un bras, le jette en bas du lit, et toute la bande se précipite sur lui dans une lutte générale et acharnée.
M jette des cris affreux. . . Il sent sa jambe en
vingt morceaux.. . il se débat, pâle comme la mort, pour échapper à ces furieux. . .
— Encore 1 encore! s'écrie A. . . • tout essoufflé, au milieu des coups d'oreillers et de traversin.
Et il arrache frénétiquement l'appareil de la fracture.
24i QUAND J'ÉTAIS ÉTUDUNT.
— Veux-tu donc nie tuer? dit M.... d'une voix étranglée par la peur.
— Allons donc I répond J , est-ce que lu es malade ? tu n'as jamais eu plus de fracture que moi, mon cher. Vois plutôt. — C'était une simple plaisanterie. . .
— Que tu trouveras un peu forte , peut-être , dit J à son tour; mais je suis persuadé que mes malades que tu as saignés ne seront pas de ton avis.
M doutait encore. Il considérait dans une sorte
de stupeur et examinait avec la plus vive attention sa cuisse mise à nu . . .
Quand il se fut bien assuré que tout était normal, ses joues reprirent leurs couleurs, et il respira largement. Il était trop heureux pour en vouloir à personne, — et il regarda ses amis en souriant.
L'un d'eux lui tendit un verre plein.
— Non pas, s'il vous plaît, dit M. . . . en le repoussant. — Pour aujourd'hui, du moins, ajouta-t-il en riant.
Et comme il recueillait avec un certain soin les pièces de son appareil :
— Qu'est-ce que tu veux donc faire de cela? lui demanda J
— Je veux, répondit M. . . ., le conserver toute ma vie dans ma salle à manger.
— Quand tu en auras une, reprit A
Le docteur M , depuis longtemps, a sa salle à
manger : mais nous devons dire qu'on n'y voit pas le moindre appareil de fracture.
Probablement pour ne pas effrayer l'estomac et le» jambes de ses convives.
Il faisait très-chaud. La côte était presque & pic, sablonneuse, cuite au soleil. — Pas même un brin de genêt aux gousses jaunes sur le bord du chemin. —.Au loin, çà et là, sur la montagne galeuse, quelques maigres touffes de bruyère.
Un petit âne, tout calleux, sec & prendre feu sous le bâton, hissait péniblement un tonneau.
Une vieille, ployée en deux par la fatigue et par l'âge, tirait sur la bride pour avoir sa part du fardeau.
— Hil criait-elle, et le roussin tendait les jarrets.
Lesdeux roues mal graissées grinçaient, et au-dessus, le tonneau, cahin-caha, chancelait comme ivre.
Nous gravissions, Paul et moi, la côte derrière l'équipage depuis plus d'une demi-heure, depuis la Fontained*8~Prêtres t haletants, lui comme moi, et muets de fatigue et de chaleur. Nos petites jambes nous soutenaient à peine»
Tout à coup je me mis à rire à une fantaisie qui me traversait la cervelle*
— Paul, lui dis-je tout bas, si nous lâchions le robinet?
Paul me regarda de son oeil éveillé. — Paul n'était plus las»
Il rejeta résolument en arrière ses cheveux blonds, courut à pas de loup jusque derrière le tonneau, et mit la main sur le bouchon qui servait de bonde.
A ce moment, il se retournait pour me regarder : je lui fis un signe... — L'eau jaillit en colonne de cristal i n sur la poussière du chemin... !
Paul était déjà près de moi ; le pied levé pour la fuite, \ nous regardions la vieille. Mais elle ne se détourna pas. ; fille était sourde...
j ' QUAND J'ÉTAIS ÉTUDIANT.
Un fomrire nous prit, et, d'accord sans nous consulter, nous continuâmes à marcher derrière la vieille et son tonneau pour voir.... — Seulement nous nous to- / nions à distance prudente.
L'eau coulait toujours.
Peu à peu, le pas du petit âne devint plus assuré, moins lent. Le tonneau, moins lourd, dansait gaiement au moindre accident du chemin, entre les roues allégées qui ne geignaient plus. — Arriva enfin le moment où, au lieu que la vieille conduisît l'âne, ce fut l'âne qui traîna la vieille : le chemin avait bu tout ce que le tonneau avait pu verser, — C'était la péripétie.
La vieille s'aperçut qu'il se passait quelque chose d'extraordinaire. Alors elle s'arrêta, laissant avancer l'âne, pour voir ce dont il s'agissait. — Nous nous étions arrêtés aussi.
— Sauvons-nous! me dit Paul.
— Bah ! répondis-je.
— Hue oh ! cria la vieille pour que l'âne ne bougeât plus. — Elle venait de voir le trou béant qui bavait encore quelques gouttes.
Ce fut alors qu'elle se retourna et nous aperçut*
Nous ne l'avions encore vue que de dos, avec sa jupe
en cotonnade rayée, le fichu à fleurs de faïence et le mouchoir rouge sur sa tête courbée.
Elle nous observa un instant; sa figure morne et hâlée ne témoignait ni indignation ni surprise. On eût dit ces létes bronzées qui dorment depuis des siècles sous les bandelettes, sous les tombeaux égyptiens.
Sans prononcer une.parole, elle fit péniblement tourner bride au petit âne, et redescendit, du même pas lent et égal, à la fontaine.
Quand elle passa devant nous, elle ne parut même pas nous voir.
Nous nous regardâmes honteux.
Lorsque je rappelai Tannée dernière cette aventure h Paul, qui est aujourd'hui substitut du procureur impérial, il l'avait tout à fait oubliée, et je ne pus l'en faire ressouvenir.
Dirai-je que je lui en voulus un peu?
C'est déjà quelque chose que d'avoir un remords, et n'en a pas qui veut. Eh ! à qui de nous n'est-il pas arrivé de mal faire, de froisser en passant, parfois pour le plus éphémère plaisir, quelque intérêt sérieux peutêtre, ou quelque sentiment digne et profond?
Puisque la perfection nous a été enviée, puisque nous avons tous fait la faute, — gardons-nous au moins cette «mère douceur du repentir. Consolons-nous en lui, — «ans en abuser.
Oui, le remords est une bonne chose et salutaire.
Aussi sus-je bon gré à, mon ami Santaglio de l'émotion qu'il manifesta plus d'une fois en me contant l'anecdote suivante que je vais vous raconter après lui.
Mon ami était Portugais, ainsi que «on nom vous Ta dû faire supposer, — Portugais de Rio-Janiero. Selon l'usage des familles riches des colonies, qui envoient leurs enfants dans quelque métropole, Santaglio était venu dès son jeune âge à Paris pour faire ses classes au collège Henri IV.
Ses classes terminées, après un voyage d'une année consacré à reprendre pied dans sa famille, il était revenu en France dans le but de profiter, officiellement du moins, de l'enseignement des hautes facultés. C'était du droit qu'il s'agissait, étude toute facile et négative, pour peu qu'on le désire, et la plus susceptible, à coup sûr, d'être cultivée officiellement
Santaglio avait élu domicile dans une maison classique du quartier Latin, véritable niche où chaque fenêtre représente un appartement séparé, où chaque cellule recèle à l'état de nymphe un docteur en médecine ou en droit.
Au milieu de cette bonne jeunesse insouciante, amante du plaisir, un* peu criarde, un peu vantarde, bien illettrée, — pépinière toujours verte qui replante à mesure la société d'avocats, de médecins, de généraux, de députés, de pairs de France et, misère I de garçons de bureaux, — la facilité de Santaglio, sa générosité, sa distinction innée à tous ses nationaux, ne pouvaient manquer de faire rechercher son amitié.
A la vérité, Santaglio n'était pas homme h courir après les liaisons, loin de là; mais, soit bonté, soit faiblesse, malgré une certaine raideur de son caractère, il avait pour règle habituelle de n'en répudier aucune, pour peu qu'elle fût convenable par quelque endroit.
Peut-être et probablement éprouvait-il quelque satisfaction chère à dominer, à conduire la petite foule qui se pressait autour de lui, très-heureuse de l'accepter tel qu'il était.
Il eut donc bientôt pour ami tout ce qui descendait et mog'ait l'escalier de son hôtel Sa chambre, toujours
ouverte, devint le rendez-vous général, l'endroit où se complotaient les parties.
Et Santaglio trouva ainsi le moyen de dépenser en gale compagnie la pension, opulente dans un quartier d'étudiant, qu'il touchait chez son banquier.
En face de l'hôtel qu'il habitait, se trouvait une maison non moins peuplée, mais aussi différente par sa physionomie que par celle de ses habitants.
C'était une grande maisonnette, à façade irrégulière, terminée par un toit pointu comme le faite d'un château de cartes, et dont chaque étage s'inclinait corn plaisamment sur son inférieur. Sale, malgré un recrépi récent, lézardée, déplâtrée, elle montrait à nu, comme un écorché, son squelette de charpente et sa chair de moellons, suturée en maint endroit, par une grande S en fer.
En voyage vous en avez entrevu de semblables constructions, lorsque la diligence arrêtée vous réveillait en sursaut au milieu de quelque village improvisé par la bande noire.
Au bas, une fruitière étalait ses choux effarouchés, ses paniers de charbon et ses faisceaux de balais honteux.
Les fenêtres du premier étage, — seul étage habitable*
et encore ! — continuellement fermées, rendaient équivoque la supposition d'un locataire.
Tout le reste, de bas en haut, était garni de croisées à guillotine, dont les vitres, en l'absence des rideaux, étaient assez épaisses et assez ternes pour que l'œil ne pût y pénétrer.
Lorsque la nuit venait, ces croisées s'éclairaient une à une, presque à la même heure, et dix minutes après s'éteignaient. On dormait tôt pour s'éveiller tôt.
Cette maison était habitée par des ouvriers.
Toutefois cette masure abjecte, en but jusque-là au dédain et aux projectiles, devint tout h coup fort intéressante pour les étudiants de l'hôtel voisin.
Un beau matin, on aperçut sous une des guillotines levées, une jeune fille nouvellement locataire assurément, qui regardait, accoudée, les passants dans la rue.
Elle passa ainsi une bonne partie de la'matinée. — Le lendemain et les jours suivants ce fut la même chose.
Elle semblait avoir fait de cette contemplation oisive et rêveuse sa principale occupation.
Plaise à penser si les lorgnettes du voisinage faisaient leur jeu.
La jeune fille n'y voyait rien ou n'y voulait rien voir.
Aussi ne restait-il bientôt sur la brèche qu'un ou deux obstinés qui ne se désespérèrent pas.
Santaglio n'avait prêté aucune attention aux cheveux noirs de la nouvelle venue. Il professait généralement un assez fort dédain pour les amours de grisettes.
Ce fut sans doute à sa majestueuse indifférence qu'il dut son succès. Il lui fut impossible à, la fin de ne pas s'apercevoir que les regards de la voisine lui faisaient compagnie soutenue.
Il daigna y répondre.
Indolent au superlatif, en sa double qualité de colon et de Portugais, Santaglio passait ses journées couché sur son balcon, recevait ses visites de la main gauche, télégraphiant delà droite. — Dans les moments d'intervalle, il employait Tune et l'autre à la confection du cigarero national.
Qu'était cette jeune fille?
Lorsqu'ils se virent pour la première fois, Santa* glio apprit qu'elle se nommait Hortense. Elle était ouvrière, lui dit-elle, .— et arrivée depuis peu de son pays.
Santaglio n'était pas homme à s'occuper des détails vulgaires et des besoins de la vie. La* vie, pour lui, avait toujours été toute faite à l'avance, et l'argent qu'il dépensait était un argent facile et venu tout seul. Il se contentait de porter un peu d'intérêt, — assez faible, — à la jeune fille, en faveur de ses grands yeux et de ses beaux cheveux noirs, et s'en tenait là.
Il y avait cependant un point dont l'éclaircissement eût sans doute inquiété autre que lui. — Comment Hortense, qui ne pouvait avoir, selon foute apparence, d'autre ressource que son travail, passait-elle ses journées entières inoccupées ?
Le garçon de l'hôtel donna un jour à Santaglio, qui ne les demandait pas, des détails circonstanciés. Hortense devait épouser un ouvrier tailleur qui passait pour honnête garçon. Cet ouvrier était du même pays qu'elle, ils avaient été élevés ensemble, il l'aimait beaucoup, disait-on, et il subvenait à ses besoins en attendant le mariage. C'était lui qui l'avait fait venir à Paris et qui lui avait retenu un logement
Il occupait, la nuit, une mansarde située sur le derrière, dans la même maison d'en face. Le jour il travaillait à son atelier.
Entre Hortense et lui n'existaient que les relations les plus scrupuleuses de futur et fiancée.
Tout cela était indifférent & Santaglio, et il n'eût même pas pensé à en parler & Hortense.
Ce fut elle qui, la première, fit quelques allusions à son mariage prochain, se plaisantant elle-même à ce propos. Si un froncement significatif des sourcils de Santaglio ne l'eût arrêtée à temps, peut-être fût-elle allée plus loin, et n'eût-elle pas épargné son prétendu.
Hortense n'était pourtant pas une fille dépravée, du moins à ce que dit Santaglio, qu'on ne pouvait guère, en cette rencontre, soupçonner de partialité, mais la vertu avait chez elle affaire à rudes parties : — la fainéantise d'abord, — peut-être un peu l'amour du plaisir, — et surtout la bêtise ; — mais une bêtise amère et complète, cette bêtise qui tient à une conformation imparfaite du cerveau, qui se manifeste par l'inintelligence absolue des nécessités du devoir, des sentiments vrais ou faux au milieu desquels chacun existe, quelquefois par une sotte vanité de vices artificiels et par la malheureuse imprévoyance du lendemain. Cette bêtise innée, cet animal stupide qu'elles ont en elles et qui les conduit h son gré, privées qu'elles sont, pour la plupart, des
conseils et des bons exemples de la famille, est ce qui perd presque toutes ces pauvres créatures.
Ainsi d'Hortense. — Élevée par d'honnêtes parents un peu éclairés, dans une fortune un peu meilleure, elle eût peut-être été une mère de famille respectable.
Il faut dire pourtant qu'elle gardait quelques ménagements. Certaines précautions dont elle ne s'écartait pas, la ponctualité avec laquelle elle se retirait à certaines heures marquées, témoignaient que, malgré le peu de cas qu'elle semblait faire de sa position prochaine, elle réservait sur ce chapitre quelque chose.
Il eût été en effet tout à fait inexplicable, avec ses instincts de fainéantise , qu'à défaut d'affection ou de reconnaissance, elle n'eût pas au moins quelque désir d'assurer son existence et son avenir sur le travail du pauvre diable assez sot pour l'accepter.
Tout allait donc pour le mieux dans ce meilleur des mondes.
Un matin, — de bonne heure, — Santaglio dormait* — C'était son habitude de commencer la journée le plus tard possible.
Mais, ce matin-là, son sommeil était plus profond
que d'ordinaire. La raison en était que Santaglio rentrait à, peine du bal et venait de se coucher. Il s'agissait de réparer doublement le temps perdu; car Santaglio
était très-fatigué, et il fallait être levé à onze heures pour quelque promenade à l'île Saint-Germain ou ailleurs. — Hortense devait être de la partie.
Un coup fut discrètement frappé à la porte : Santaglio n'entendait pas. — Deux autres coups :
— Entrez ! cria-t-il d'assez mauvaise humeur.
Un pas qui lui était inconnu retentit sur le parquet.
— Qui est là ? dit brusquement Santaglio sans se retourner.
— C'est... c'est moi, monsieur, répondit une voix qu'il ne connaissait pas davantage.
Alors Santaglio se retourna.
Il demeura quelque temps comme ébahi, à la vue du singulier visiteur qui lui arrivait.
Dire que ce visiteur était bossu, ce ne serait pas assez : — assez sans doute pour vous faire deviner un sternum enfoncé, poitrine de cordonnier, et de longs bras pendant presque à terre; — mais comment me servir -d'un mot , quel terme trouverais-je dans le vocabulaire des infirmités humaines pour vous peindre ces
jambes contournées, s'enchevêtrant aux genoux comme les pieds d'un tabouret de cour, cette tète maladive^ osseuse et grimée , quoique jeune encore , ce front chauve, ce visage souffreteux, non moins dévasté par la misère qu'altéré par la difformité ?
Et néanmoins, dans ce regard timide et défiant qui sortait de sous cette arcade contractée, on démêlait je ne sais quelle fermeté intelligente qui arrêtait le sarcasme et vous faisait deviner une âme d'homme sous cette architecture de zoophyte ; on sentait que si celui que la nature avait si cruellement traité était encore embarrassé pour faire accepter aux autres ses monstruosités, lui, du moins, avait depuis longtemps accepté son malheur. Il avait passé par-dessus la résignation.
Je me rappelle un mot de Santaglio, qui me parut le peindre : — Son regard, me dit-il, était digne à force d'humilité.
Après eela, je n'ai que faire de vous décrire le costume : la redingote, la redingote décrépite, aux basques comme mouillées, le gilet piteux, le pantalon étriqué, tout cela tourmenté, dénaturé, presque changé de nom par le moule bizarre qui en était revêtu.
H se tenait là, immobile, à distance respectueuse du lit, tournant entre ses mains un chapeau informe.
Santaglio ne savait que penser de cette étrange visite. Il ne pouvait admettre l'idée de relations quelconques entré lui et l'original qu'il avait devant les yeux. — C'est quelque créancier honteux qui se trompe d'étage, pensait-il.
J'ai dit que Santaglio était généreux. Pourtant sa fierté native et peut-être aussi d'anciennes habitudes de sa vie despotique des colonies, lui suggéraient un ton passablement brusque toutes les fois qu'il s'adressait à un inférieur. — Vous vous rappelez aussi son
sommeil troublé.
— Qu'est-ce que vous voulez î demanda-t-il brièvement.
Le petit bossu se décida à parler, mais il était visible que cet accueil augmentait encore son embarras :
— Pardon, monsieur, —dit-il en cherchant ses mots et d'une voix émue, — c'est & — monsieur Santaglio que j'ai l'honneur de parler 7
— Après? oui, c'est moi.
— Pardon, monsieur, répéta l'incube de plus en plus décontenancé; — je ne voudrais pas que vous prissiez mal ce que je vais vous dire ; —je comprends bien que
je vous dérange... excusez-moi, — mais il s'agit pour moi d'une chose si... importante..*
Et il s'arrêta, attendant un regard encourageant, qui ne vint pas, je dois le dire.
Il reprit avec effort.
— On m'a dit, monsieur. .. Est-ce que vous connaissez mademoiselle Hortense ? — C'est une ouvrière qui loge dans la maison en face, ajouta-t-il après avoir attendu un instant la réponse de Santaglio.
— Qu'est-ce que cela vous fait? dit celui-ci, que cette êuriosité iucafcfjtiquée irrita comme un manque de respect.
Les yeux de l'inconnu, de timides qu'ils étaient, devinrent suppliants. Si Santaglio n'eût pas été prêt h se mettre sérieusement en colère, il eût pu voir qu'ils étaient humides.
— Monsieur, — je vois que je vous fâche, et j'en suis bien chagrin; — mais, comme je vous le disais, monsieur, il s'agit pour moi d'une chose si grave !... — Peut-être ne connaissez-vous pas cette demoiselle.... Hais, voyez-vops, monsieur, c'est qu'il court sur elle des bruits — bien extraordinaires , — et je dois l'épouser.
Santagiio, jusque-là, n'avait vu que deux choses : son sommeil interrompu et un importun assez impertinent. A la dernière parole du nain, sa colère tomba tout d'un coup, et il se demanda pourquoi il n'éclatait pas de rire. Il voyait cet avorton ridicule , cette caricature vivante à côté d'Hortense.
Un peu de pitié faillit lui suggérer wn mensonge, mais il lui répugnait d'abuser un homme qui s'adressait aussi directement à sa loyauté.
— Oui, répondit-fl, je la connais. — Et maintenant laissez-moi tranquille et épousez le diable si vous voulez ! *
— Mais, insista le bossu tremblant, connaître... — Voulez- vous me permettre de vous demander si elte est venue chez vous... hier?...
— Hier et avant-hier et tous les jours. Laissez-moi dormir!
Le bossu frémit de tout son corps. II fat obligé de s'appuyer contre un meuble pour ne pas tomber. Il se remit néanmoins, se tratna plutôt qu'il ne s'avança au f milieu de la chambre, et vint se placer en face de San- ' taglio.
— Regardez-moi , monsieur, dit-il — (et en même temps il semblait se complaire à exagérer sa difformité»
fléchissait Tune sur l'antre ses jambes tortues, ravalait sa poitrine étique, et laissait pendre de toute leur longueur, à ses côtés, ses bras démesurés ; il faisait luxe, en quelque sorte, de sa laideur). — Je suis pauvre, je gagne péniblement ma vie ; je ne la gagne pas toujours! — Mon mariage avec mademoiselle Hortense était le seul bonheur que je pusse espérer an monde... — Adieu, monsieur.
Et il se retira.
Le petit tailleur était au bas de l'escalier que Santaglio se demandait encore ce qu'il devait penser de cette sortie. Il comprit pourtant qu'il venait de heurter quelque ehose de sérieux et de respectable, qu'il avait été dur, qu'il avait quelque ehose à réparer...
— Hé ! monsieur? cria-t-il de son lit.
Hais le petit tailleur était déjà loin.
— Il est foui se dit Santagîfo en se rendormant d'un sommeil de plomb.
À onze heures arrivèrent Htrtense et quelques amis. Santaglio avait ma! à la fête : il avait dormi si profondément que l'événement de !a matinée avait à peine laissé quelques traces dans son souvenir. Il en vint
presque à croire qu'il avait fait un rêve, — un vilain rêve, par exemple I
On partit. La journée se passa joyeusement, et Santaglio ne se souvint plus de rien.
Hortense était d'une gaieté folle.
A l'heure du retour, elle ne voulait plus reprendre le chemin de Paris. Il fallut partir cependant. Tout le long de la route ce ne furent que jeux, éclats def rire.
Le lendemain, quand le garçon d'hôtel entra dans la chambre de Santaglio, celui-ci lui trouva une physionomie tout bizarre. On eût dit que ce garçon apportait une grande nouvelle. — Dans ces cas-là, ces sortes de gens prennent des figures de circonstance, toutes mystérieuses et contenues, qui amorcent la question.
— Qu'est-ce que tu as? lui demanda Santaglio.
— Rien, monsieur, répondit le garçon. Mais il s'est passé cette nuit, sans que personne s'en doutât, — une drôle de chose.
— Quoi!
— Ce petit tailleur qui demeure en face, — qui etf venu vous parler hier matin, vous savez, on l'a laissé monter. — fih bien I il s'est pendu celte nuit.
Santaglio tressaillit.
— Pendu ! dit-il.
— Oh ! mon Dieu, oui, dit le garçon. Il était froid comme un glaçon quand le commissaire est venu ce
matin chez lui.
Le garçon ne demandait pas mieux que d'entrer dans
de plus amples détails.
— Assez, lui dit Santaglio qui rêvait.
Hortense entrait.
Rien n'est changé en elle.
Elle s'informa des nouvelles de Santaglio, s'assit, se leva, joua avec la chaîne et la montre disposées sur la table de nuit
Santaglio la suivait de son œil sombre.
— À propos 1 dit-elle, vous ne savez pas ce qui est arrivé ?
— Eh bien? dit-il d'un ton évidemment hostile. — Mais elle était fille à ne jamais rien voir.
— Eh bien! mon prétendu s'est pendu cette nuit. Il a écrit qu'il me laissait ses meubles.
Elle souriait presque.
Santaglio se leva d'un bond» et étendit, en signe, le bras vers la porte.*
Hortense s'était levée aussi, le regardant avec inquiétude et ne comprenant pas.
Mais au regard terrible de Santaglio elle vit qu'il fallait se hâter d'obéir.
— Quelquefois, dans mes moments de tristesse, me dit en finissant Santaglio, il m'arrive de penser à ce misérable que j'ai tué !
— Allons ! allons ! dis-je en lui prenant la main.
— Ou que j'ai laissé mourir. N'est-ce pas un peu la même chose?
Cette nouvelle et la suivante ont été faites en collaboration avec mon bon et spirituel ami Charles Asselineau, auquel le meilleur en appartient, et que je sois heure» de remercia? ici 4e son aide, désirant vivement qu'un jour ou l'autre il me juge digne de lui rendre la pareille si je puis.
ÏIÀDAR.
LE MORT GtJtM
On a parlé ces jours derniers d'un mort magnétisé : - M. Janin s'était chargé de vous en conter la spirituelle histoire. Vous avez lu la Morte amoureuse, et vous avez des Morts fiancés par-dessus la tête.
Je vais vous parler, moi, d'un Mort qui guérit, et je vous dirai le nom de son médecin pour répondre d'avance aux incrédules !
— Il y avait donc une fois un mort Du moins se regardait-il comme tel.
De fait, ce personnage que, pour la commodité du récit, j'appellerai R... (il existe encore), R..., après une
assez longue maladie, s'était un beau matin fiché dans la tête qu'il était passé de vie à trépas, — et rien ne l'en eût pu faire démordre.
R..., en aucun temps, n'avait eu la tête bien saine. C'était un esprit faible, inquiet, défiant. — En outre, peu solide de construction physique, s'entourant de mille petites précautions sanitaires, et faisant volontiers sa lecture de quelque bouquin médical. Dieu sait les biscornuités qu'il y péchait !
En général, il arrangeait sa vie de façon, croyait-il, à ménager son économie animale, à dépenser le moins possible, à limiter ses mouvements, afin de faire organes qui durent. Il avait étudié et combiné strictement sa respiration, ne lui donnant que bien juste le nécessaire. Il ne se promenait pas, de peur de s'user. <•
Des théories I...
Ajoutons tout de suite que R... était assez riche, qu'il avait cinquante ans, et qu'il n'avait jamais voulu se marier. — Nécessairement.
Arriva le jour où ses supputations, calculs et combi- " - naisons lui démontrèrent, clair comme le jour, qu'il ne ,' devait plus avoir d'huile dans sa lampe. Le terme était venu. R... s'y résigna avec grande complaisance.
Il faut bien faire une fin.
C'est de ce Jour-là que date la petite histoire que j'ai à vous conter.
La parenté, convoquée par ban et par arrière-ban, avait en vain épuisé sa logique.
Le médecin ordinaire de R..., désarçonné par son inflexible obstination, blessé même — il y a des médecins que leurs malades peuvent blesser I— avait cédé la place.
R... était mort; c'était fini, il ne voulait pas entendre parler d'autre chose. Tout ce qu'il demandait, c'était qu'on lui* jetât le drap sur la tête et qu'on s'occupât de son convoi. Il ne pouvait pas tout faire.
Et comme les parents stupéfaits s'entre-regardaient sans prendre un parti, R... avait procédé de lui-même aux premières dispositions. Il avait pris le costume de son emploi en se mettant nu comme la main, — ainsi que disent les gens qui ne portent pas de gants. — Et il s'efforçait de disposer le drap fatal, selon le rite.
- La famille l'entourait, consternée, écoutant ses doléances d'outre-tombe, ses supplications et ses colères.
— Avait-on jamais vu un mort si mal servi 1 — Seulement, R..., se répétant nécessairement dans ses formules, on commençait à se blaser un peu.
Et le malade de se lamenter.
— Eh I les cruelles gens que vous êtes! disait-il. Estil permis, est-il charitable de laisser un pauvre chrétien sans sépulture I Ensevelissez-moi, ensevelissez-moi, vous dis-je ! Depuis deux jours, — deux jours entiers, grand Dieu 1 — que je suis mort, ne sentez-vous pas autour de moi une odeur cadavérique t Si vous ne mettez point ordre à ceci promptement, vous en serez punis tous les premiers en attrapant une bonne fièvre typhoïde, — que je vous souhaite! — Voyons, monsieur Bernard, vous qui êtes à me regarder sans rien faire, — vous, maître Coupier?...
Maître Coupier ne bougeait non plus que M. Bernard.
Alors R... entra dans une grande fureur, et ^adressant k un jeune homme, son plus proche héritier, qui se tenaitattéré au pied du lit :
— Vous, mon neveu, — vous ! — je vous somme d'aller faire votre déclaration sur-le-champ, afin de procéder sans délai à l'inhumation, — sinon je vous déshérite : voilà mon dernier motl
Le jeune homme secoua l'oreille à cette menace, et il se fit un mouvement parmi les assistants. Le défunt avait résolument enfoncé son bonnet jusqu'au menton, et s'était laissé retomber sur son oreiller.
Le neveu, assez décontenancé, et sur qui tous les yeux
étaient portés, parut hésiter un instant, puis il prit son chapeau et sortit.
Dans la pièce voisine, il trouva deux collatéraux, — l'un mâle, l'autre femelle. — Ils lui demandèrent des nouvelles. Le jeune homme leur apprit ce qui venait de se passer.
Les deux collatéraux se regardèrent avec un sourire singulier, — - ce qui indisposa fort le neveu.
— Je ne vois pas, disait-il, ce qu'il y aurait de si plaisant pour moi h perdre la succession de mon oncle.
Il les quitta préoccupé et mécontent. La question était grave, en effet, et Tonde entêté.
Une fois dans la rue, il mit ses mains dans ses poches, s'arrétant pour se consulter et donnant de bon cœur à tous les diables la folie de son oncle.
A deux pas se trouvait la boutique du pharmacien qui avait fourni les drogues durant sa maladie. Le jeune bomme entra et demanda conseil au pharmacien.
Le pharmacien lui fit des calembours.
De rage, le désolé neveu alluma un cigare et s'en fut faire un tour sur le boulevard.
— Pendant mon absence, pensait-il, mon oncle guérira peut-être de sa mort
En passant devant les bains Chinois, il se heurta contre un de ses amis qui se curait les dents au soleil.
L'ami, qui avait bien déjeuné, — était d'humeur folâtre et en veine de conversation. Il parla avec volubilité de son prochain mariage, de l'argent qu'il avait gagné en jouant la veille, et de l'estime profonde qu'il avait su inspirer en un quart d'heure , dans la rue, à une jeune dame qu'il voyait pour la première fois de sa vie.
Le neveu l'interrompit pour lui conter sa disgrâce.
L'ami s'en égaya d'abord ; puis, touché de son embarras, il essaya de le conseiller.
Mais conseiller, — quoi ?
Au bout d'une demi-heure de conversation, ils n'étaient pas plus avancés.
— Eh I mais, dit tout à coup l'ami, que ne vas-tu voir Âlibert ? C'est un homme d'esprit !
— Que veux-tu qu'il me dise? répondit le neveu avec désespoir.
— Il n'en coûte rien d'essayer.
Le neveu réfléchit.
— Au fait!... dit-il.
Et il se dirigea vers la demeure du docteur Alibert, médecin ordinaire de Sa Majesté Louis XVIII, si vous vous en souvenez bien.
Au récit du jeune homme, l'auteur de la Physiologie des Passions ne put s'empêcher de rire. La figure piteuse du neveu racontant l'original caprice de son oncle eût produit partout le même effet. Le docteur écoutait cette bizarre histoire, l'interrompant de temps en temps
pour s'informer de l'âge du mort imaginaire, de la façon
dont il avait été traité antécédemment, de la durée de sa maladie, etc., etc.
— Et son médecin s'est retiré hier, dit en terminant le jeune homme; il ne veut plus revenir.
— Depuis combien de temps votre oncle a-t-il cessé de manger ? demanda Alibert.
— La semaine dernière, nous parvenions encore, bien difficilement, à lui faire prendre quelque nourriture. Mais depuis deux jours qu'il s'imagine élre mort, il a solennellement défendu qu'on fit entrer une assiette dans sa chambre. Depuis quarante-huit heures, il est complètement à jeun.
— Eh bien ! monsieur, dit Alibert après un instant de réflexion, nous allons voir; je vous suis.
Durant la route, le jeune homme, un peu rassuré par la présence du célèbre médecin, lui donna de nouveaux détails et lui fit un tableau assez comique de sa situation de neveu à demi exhérédé. — Àlibert souriait.
— Monsieur, dit gaiement le jeune homme en mettant sa main sur sa clef, — vous avez en vos mains César et sa fortune.
Ce neveu s'appelait César.
Cependant l'oncle défunt, rassuré par le départ de son neveu, avait repris un calme plus convenable à sa situation.
— Je serai enterré I je serai enterré 1 chantonnait-il entre ses dents, — ou mon gredin de neveu dira pourquoi!...
— Pouah î — fit le docteur en entrant, — il y a une bien mauvaise odeur ici !
Ce mot fit bondir comme par ressort le mort sur son séant
— Enfin I cria-t-il en tendant les bras vers le nouveau venu, — enfin voilà un homme 1 un homme qui... — Vous trouvez qu'il y a une mauvaise odeur ici, monsieur ? Je le crois bien, c'est une infection ! Pensez donc, monsieur, que je suis mort depuis deux jours ! Je dois être en putréfaction, cela est sûr*
—A la bonne heure, dit le médecin.
— Et ces gueux-là, monsieur, poursuivit IL.*, ce& \ gueux-là me refusent la sépulture. Dans quel intérêt, je vous le demande un peu I Ils se sont entendus avec mon médecin pour se moquer de moi. — Heureusement, monsieur, que votre honnêteté me rassure et qu'elle va me faire raison de cette canaille.
Alîbert s'approcha du lit»
— Vous êtes mort, monsieur?
— Depuis quarante...
— Huit heures, c'est bien. — Cela se voit de
reste.
Ravissement de l'oncle.
Âlibert fit un tour de chambre et vint se placer, comme on dirait, au premier plan , à la gauche du spectateur, afin de dominer la scène. Puis il dit gravement :
— Nous allons tout k l'heure procéder à l'ensevelissement !
R... tressaillit d'aise et devint immobile.
Alibert lui tira le drap sur le nez.
— Veuillez, dit-il à l'assistance, veuillez faire placer deux bougies allumées sur cette table, près du lit ; — entrouvrez la fenêtre, — bien.
Vous savez, monsieur, poursuivit-il en s'adressant au neveu, ce qu'il vous reste à faire. — Je vous prierai seulement de me faire apporter une aile de poulet et une bouteille de vin de Bordeaux. Je n'ai pas déjeuné» et il convient qu'en votre absence quelqu'un demeure auprès du corps.
R... se raidit comme une barre de fer.
Cela dit, Alibert s'installa dans un fauteuil, étendit les jambes et s'appuya sur le bras gauche, dans l'attitude du recueillement.
Puis, sur un signe, tout le monde se retira.
— Monsieur, dit le docteur, après une pause, mon devoir m'oblige à vous adresser certaines questions.
— Faites, monsieur I répondit le défunt sous sa couverture. — Ah! le brave homme! ajoutait-il en a parte; ah 1 le brave homme!
— J'imagine, monsieur, que dans la prévision de l'événement qui vous frappe, vous n'avez pas été sans penser...
Un mouvement convulsif fit onduler le drap. Le mort risqua un œil : — cet œil était étincelant.
— Permettez, monsieur ! je vous dirai que j'ai à cet égard les principes les plus arrêtés. J'ai vécu philosophe...
— Ce n'est pas de cela , monsieur , que je voulais vous parler, interrompit le docteur; je sais respecter les convictions des... personnes ; mais je viens de voir que vous avez une famille. Vous avez songé sans doute h faire vos dispositions?...
— Eh ! depuis longtemps, monsieurl
— De sorte que votre testament....
— Best là, monsieur, s'écria le mort en mettant hors un bras nu qu'il étendit vers le secrétaire.
— Et... vous n'avez rien à changer à ces dispositions?...
— Absolument rien .
Et, se ravisant :
— Le seul changement que j'ai envie d'y faire, c'est de brûler mon testament pour punir ce scélérat de neveu qui me refuse la sépulture !
Ici les interlocuteurs furent interrompus par le domestique qui apportait le déjeuner.
Alibert fit placer la table près du lit mortuaire et sa mit & jouer bruyamment du couteau et de la fourchette.
— Vous n'avez jamais été marié, monsieur?
— Ah! monsieur, Dieu m'en préserve !
—Eh ! eh I —Le mariage a bien aussi ses agréments. Une femme aimable, jolie... etc., etc.
Là, une conversation d'un quart d'heure sur les femmes. Le docteur fit quelques portaits. — Il y en avait de blondes, il y en avait de brunes, à la poitrine large, aux belles épaules. Le mort ne s'allumait guère : cependant il répondait; et pour cela, comme le parler en sourdine commençait à le fatiguer, il rabattit le drap au rez de sa bouche.
— Pardon) vint à lui demander tout simplement le docteur, vous ne voudriez pas goûter un peu à ce poulet
— Moi? fit R... abasourdi.
— Il est exquis. — Voyez comme ceci est doré!..*
— Moi!
— Eh bien?
— Sans doute.'
— Dans ma position, y pensez-vous? il y a deux jours que je suis mort.
— Qu'est-ce que cela fait?
— Vous plaisantez?
— Pas le moins du monde. — Puisque vous parlez vous pouvez bien manger?
— Ah?... fit le mort, qui parut surpris de la déduction.
Et le docteur, sans insister, déboucha violemmen la bouteille, remplit son verre copieusement, le vida, puis
fit claquer sa langue deux ou trois fois avec salis faction, — comme les dégustateurs-experts.
—Excellent I dit-il.— Vous avez..,— vous aviez une cave bien montée?
— Hais oui. — Du vin de Bordeaux surtout.
— Pas de Bourgogne ?
— Peu. — Je n'en buvais pas, moi, — et comme je recevais peu de monde...
— C'est tin tort, je crois. Le vin de Bourgogne a bien son prix; il a une chaleur qui manque à l'autre.
— Oui, répondit le mort, mais le vin de Bordeaux a un bouquet... — Aspirez-moi celui-là, je vous prie. Comme cela, tenez !
Et il huma l'air avec ses lèvres froncées en bourse.
— ... Hein?
— Il est délicieux, dit le docteur après avoir obéi. Et il renouvela l'essai.
— Si je ne croyais pas être indiscret , ajouta-t-il, je vous prierais de m'en céder un ou deux paniers.
— Cela me serait impossible, et je le regrette, dit le mort attaqué dans son vif; il m'en reste très-peu, et...
— Puisque vous êtes mort, que vous importe? vous n'en boirez plus.
R... parut contrarié. — Le docteur n'insista pas» Et la conversation continua.
Au bout d'un quart d'heure» le défunt était presque sur son séant.
Que vous dirai-je? — A la. troisième reprise, R..., émoustillé par l'appétit du docteur, mâchonnait sans trop de répugnance quelques brias de poulet, et buvait goutte à goutte un verre de son fameux vin de Bordeaux. ,
Il y prit goût, — et il fallut qu'Alibert se fâchât pour l'empêcher d'en trop prendre.
Chez les estomacs fatigués» — qu'ib le soient par l'excès ou par l'abstinence, la digestion s'opèrelaborieusement
R. .. ne tarda pas à tomber dans urne somnolence que
le docteur favorisa du mieux qu'il put, en hii racontant
un feuilleton en vingt volumes R... s'endormit.
Je ne vous expliquerai pas comment le sommeil assoupit peu à peu l'excitation des nerfs, et comment la
réaction de l'estomac neutralisa Faction du cerveau, affaibli par les diètes précédentes*
Au réveil, le défunt ne voulut voir personne, pas même son neveu, et le docteur, quoi qu'il fît, ne put lui faire desserrer les dents que pour lui faire avaler une nouvelle ration de poulet et de vm de Bordeaux, après l'absorption desquels SI s'assoupit de nouveau.
Bref,—
A huit jours delà, feu R... lisait son journal au soleil, le neveu était rentré en grâce, et les collatéraux repartis pour le Mans ou telle autre ville qu'il vous plaira choisir.
C'est ainsi qu'Alibert fit un miracle et guérit un mort.
Du moins me l'a-t-on raconté.