‹ Quand j'étais étudiantChapitre 1 sur 9 · NADAR · texte numérisé non relu

NADAR

LÀ MORT DE DUPUYTREN

Dupuytren, dans une science de faits, fut un homme d’action. On eut à admirer chez lui moins le génie de l’invention théorique qu’une prodigieuse faculté d’application. Ses découvertes scientifiques, malgré leur nombre et leur importance, ne permettent pas de le placer même à côté des J.-L. Petit, des Pott, des Desault ; tandis que cette merveilleuse facilité avec laquelle il se jouait des cas les plus graves, cette fécondité de ressources au milieu des complications désespérées, cette admirable promptitude de coup d’œil, cette infaillibilité de jugement et de main, firent de lui le premier praticien dans une science où la pratique marche sur la même ligne que la théorie.

On peut croire que son caractère dut se ressentir de la nature spéciale des travaux auxquels son génie l’avait destiné. L’homme qui avait chaque jour entre ses mains puissantes la vie de tant d’hommes, celui dont les arrêts étaient sans appel, ne pouvait faire grand cas de cette pauvre

et pitoyable humanité qu’il voyait de si près être si peu de chose. Le cœur s’habitue d’ailleurs à voir souffrir. Pour ces hommes d’élite qui prennent leur art de si haut, pour ces maréchaux de la science, les existences isolées ne peuvent être que comme des soldats qu’il faut, dans l’occasion, sacrifier pour gagner quelque grande bataille.

Plus qu’aucun autre peut-être, il faut le dire malgré le respect dû à un si grand nom et à une pareille tombe, Dupuytren se laissa aller à considérer la vie et les choses humaines avec un profond et triste dédain. Son caractère était dur, froid, despotique. Il reportait dans le monde, dans ses relations extérieures, cette rigoureuse et impitoyable inflexibilité qui faisait trembler à son hôpital ses élèves et ses subordonnés. Des exagérations populaires racontent des actes sanglants de ce mépris souverain qu’il avait pour l’humanité, et il nous en coûterait à nous-même de rapporter ici des faits dont notre mémoire n’est que trop remplie. Ses confrères étaient blessés de son orgueil et de ses prétentions à une domination exclusive. La retraite de Pelletan, auquel il devait peut-être plus que des égards, retraite qui fut provoquée par lui, raviva et spécialisa ces antipathies. Au reste, lorsque MM. Orfila, Larrey, Pariset, Bouillaud, Royer-Collard, etc., prononcèrent sur sa toiqbe encore ouverte le plus magnifique éloge du père de la chirurgie moderne, aucun d’eux n’osa aller plus loin et accorder même un de ces éloges banaux, tout formulés d’avance, aux sentiments privés, — vertus du foyer, douces et affectueuses, — de l’homme que la mort venait de frapper. On regrettait Dupuytren : personne ne Je pleura.

LA MORT DE DUPUYTREN

Poussant jusqu’aux dernières limites ses doctrines absolues de positivisme, Dupu ytren s’acharna avec la plus excessive ténacité contre ce qu’il appelait les utopies spéculatives, chaque fois qu’il trouva à les combattre, de quelque côté et sous quelque forme que ce fût. Par degrés son antipathie devint de l’exécration. Dans la pratique professionnelle, sa haute position à la cour de la Restauration lui arracha bien pourtant, il faut bien le dire, quelques concessions à ces principes si irrévocablement arrêtés. On connaît le mot du duc de Maillé. A une messe célébrée à la chapelle du château de Saint-Cloud, Dupuytren laissa tomber avec fracas, au moment de l’élévation, son volumineux livre d’Heures, garni d’épais fermoirs. Madame la duchesse d’Àngoulême dit en levant les yeux :

« — Voici M. Dupuytren qui perd ses Heures. — Mais qui ne perd pas son temps, » répondit le duc de Maillé.

Mais cette dissimulation à laquelle Dupuytren se résignait, sans qu’il parût d’ailleurs beaucoup lui en coûter, ne pouvait qu’irriter et accroître encore sa haine vigoureuse contre des idées qui n’étaient pas les siennes et contre ceux qui défendaient ces idées.

Dupuytren travaillait presque constamment, et peu d’hommes ont eu une existence aussi remplie que la sienne. Été comme hiver, il était levé à cinq heures. A sept heures, il était à l’Hôtel-Dieu, d’oû il sortait à onze heures. Il faisait alors ses visites, et rentrait chez lui pour recevoir les malades en consultation. Bien qu’il les expédiât avec une célérité brutale, ils étaient chaque jour tellement nombreux, que souvent la consultation durait longtemps après la nuit venue.

Un jour que la consultation s’était prolongée encore plus tard que de coutume, Dupuytren, épuisé de fatigue, allait prendre quelque repos, lorsqu’un dernier visiteur en retard se présenta à la porte de son cabinet.

C’était un vieillard de très petite taille dont il eût été difficile de préciser l’âge. Sur cette figure pleine et rosée, évidemment le rasoir n’avait jamais eu besoin de passer. Par un réseau serré de rides légèrement incisées, se dessinaient une petite bouche, un petit nez aquilin. Les mains et les pieds étaient, comme tout le reste de la miniature. Plus jeune, il avait dû rappeler longtemps le type des chérubins bouffis, cravatés de blanches ailes, qui planent autour de la Gloire de Marie. Dans ses yeux bleus, dans sa physionomie, dans ses gestes, il y avait une timidité, une douceur, une bonté exquises. — Il est de ces physionomies heureuses sur lesquelles le regard se repose avec satisfaction. En considérant le visage calme et paisible du petit vieillard, on se serait presque senti meilleur : on était invinciblement attiré vers lui, on éprouvait le besoin de l’aimer.

Il tenait dans sa main droite une canne à corbin, et son petit corps était couvert d’un costume rigoureusement noir. En saluant, il mit à nu une large tonsure : c’était un prêtre.

Le regard de Dupuytren, s’attachait sur lui, morne et glacé.

— Qu’avez-vous ? lui dit-il durement.

— Monsieur le docteur, répondit doucement le prêtre, je vous demanderai la permission de m’asseoir ; mes pauvres jambes sont déjà un peu vieilles... Il y a deux ans, il m’est venu une grosseur

LA MOR* DE DUPUYTREN

au cou. L’officier de santé de mon village, — je suis curé de..., près de Nemours, — m’a dit d’abord que ce n’était pas grand’chose ; mais le mal a augmenté, et, au bout de cinq mois, l’abcès s’est ouvert tout seul. J’ai gardé le lit longtemps sans que cela allât mieux. Et puis, j’étais forcé de me lever, parce que je suis seul pour desservir quatre villages, et...

— Montrez-moi votre cou.

— ... Ce n’est pas, continua le vieillard en obéissant, ce n’est pas que ces braves gens ne m’aient offert de se réunir tous les dimanches à... pour entendre la messe, mais ils ont beaucoup de mal pendant la semaine, et ils n’ont que ce jourlà pour se reposer. Je me suis dit : Il n’est pas juste que tout le monde se dérange pour toi. Et puis, vous savez, il j a les premières communions, le catéchisme... Monseigneur voulait attendre encore pour m’envoyer un confrère qui m’aidât. Alors mes paroissiens m’ont dit de venir à Paris vous consulter. J’ai été longtemps à me décider, parce que les voyages coûtent beaucoup d’argent, et j’ai bien des pauvres gens dans ma commune ; mais il a fallu faire ce qu’ils ont voulu, et j’ai pris la voiture !... — Voilà mon mal, monsieur le docteur, dit-il en tendant son cou.

Dupuytren l’examina longtemps. Le cou du malade présentait un trou de près d’un pouce de diamètre et très profond. C’était un abcès de la glande sous-maxillaire, compliqué d’un anévrisme de l’artère carotide. La plaie était gangrenée en plusieurs endroits. Le cas était tellement grave, que Dupuytren s’étonna que le malade pût se tenir debout devant lui.

Il écarta largement les lèvres de la plaie et en scruta les environs par une pression douloureuse à faire évanouir. Le patient ne tressaillit même pas. Quand son examen fut terminé, Dupuytren lui retourna brusquement la tête, qu’ il tenait entre ses deux mains, et, le regardant fixement, il lui dit dans la figure, avec un sinistre éclat de voix :

— Eh bien ! monsieur l’abbé, avec cela il faut mourir !

L’abbé prit ses linges et enveloppa son cou sans mot dire. Dupuytren avait toujours les yeux fixés sur lui. Quand il eut achevé son pansement, le prêtre tira de sa poche une pièce de cinq francs enveloppée dans du papier, et la déposa sur la cheminée. .

— Je ne suis pas riche, et mes pauvres sont bien pauvres, monsieur le docteur, dit-il avec un sourire timide : pardonnez-moi si je ne puis payer plus cher une consultation du docteur Dupuytren... Je suis heureux d’être venu vous trouver ; au moins je serai tout à fait disposé à ce qui m’attend. — Vous pouviez, ajouta-t-il avec une extrême douceur, m’annoncer cette grande nouvelle sans précaution. J’ai soixante-cinq ans, et à mon âge on tient quelquefois beaucoup à la vie ; mais croyez bien que vous ne m’avez pas surpris ; j’attendais depuis trop longtemps ce moment-là et j’étais déjà prêt. — Adieu, monsieur le docteur, je vais mourir à mon presbytère.

Et il sortit.

Dupuytren resta pensif. Cette âme de fer, ce génie puissant venaient de se briser comme un verre

LA MORT DE DÜPUYTREN

fragile à quelques simples paroles d’un pauvre vieillard qu’il avait tenu chétif et mourant entre ses larges mains. Dans ce corps débile il rencontrait un cœur plus ferme que le sien, une volonté plus énergique que la sienne, une âme plus haute ;

— il avait trouvé plus fort que lui...

Il s’élança tout à coup vers l’escalier; peut-être ne voulait-il pas encore s’avouer vaincu. Le petit prêtre descendait lentement les marches en s’épaulant de la rampe.

— Monsieur l’abbé ! cria-t-il, voulez-vous remonter ?

L’abbé remonta.

— Il y a peut-être moyen de vous sauver, si vous voulez que je vous opère.

— Eh ! bon Dieu ! monsieur le docteur, dit l’abbé en se débarrassant avec quelque vivacité de sa canne et de son chapeau, mais je ne suis venu à Paris que pour cela. Opérez, opérez tout ce que vous voudrez !

— Mais peut-être ferons-nous une tentative inutile, et ce sera long et douloureux.

— Opérez, opérez ! monsieur le docteur. J’endurerai tout ce qu’il faudra. — Mes pauvres paroissiens seraient si contents !...

— Eh bien ! vous allez vous rendre à l’Hôtel- Dieu, salle Sainte- Agnès. Vous serez là parfaitement, et les sœurs ne vous laisseront manquer de rien. Vous vous reposerez bien ce soir et demain,

— et après-demain matin...

— C’est dit, monsieur le docteur, je vous remercie.

Dupuytren traça sur le papier quelques mots qu’il remit au prêtre. Celui-ci se rendit à l’hos-

pice où la communauté presque toute entière vint l’installer dans une petite couchette garnie de draps bien blancs. Chacune le comblait d’oreillers, de sirops. Le petit prêtre ne savait comment les remercier.

Le surlendemain, les cinq à six cents élèves qui suivaient chaque jour les leçons du maître étaient à peine rassemblés, que Dupuytren arriva. Il se dirigea vers le lit du prêtre, suivi de cet imposant cortège, et l’opération commença.

Dupuytren taillait et tranchait avec le couteau et les ciseaux. Ses pinces d’acier sondaient le fond de la plaie et ramenaient des fibres qu’il tordait et qu’il attachait ensuite. Puis la scie enleva en grinçant des fragments cariés du maxillaire inférieur. Les éponges, pressées à chaque instant, rendaient le sang qui coulait à flots. L’opération dura vingt-cinq minutes. L’abbé ne fronça pas le sourcil. Seulement, quand les poitrines qui l’entouraient se dégagèrent toutes ensemble, haletantes d’attention et de crainte, et que Dupuytren lui dit : C’est fini ! — l’abbé était un peu pâle.

Dupuytren le pansa lui-même.

— Je crois que tout ira bien, lui dit-il amicalement. Avez-vous beaucoup souffert ?

— J’ai tâché de penser à autre chose, répondit le prêtre.

Et il s’assoupit...

Dupuytren l’examina un instant dans un profond silence... puis il fit glisser les rideaux blancs de la couchette sur leurs tringles de fer, et la visite continua.

Le prêtre était sauvé.

LA MORT DE DUPUYTREN

Chaque matin, lorsque Dupuytren arrivait, — par une étrange infraction à ses habitudes, il passait les premiers lits, et commençait la visite par son malade favori. Plus tard, lorsque celui-ci put se lever et faire quelques pas, Dupuytren, la clinique achevée, allait à lui, prenait son bras sous le sien, et, harmonisant son pas avec celui du convalescent, faisait avec lui un tour de salle.

Pour qui connaissait l’insouciante dureté avec laquelle Dupuytren traitait habituellement ses malades, ce changement de conduite était inexplicable.

Lorsque l’abbé fut en état de supporter le voyage, il prit congé des sœurs et du docteur, et alla retrouver ses paroissiens.

Quelques mois après, Dupuytren, en arrivant à l’Hôtel-Dieu, vit s’avancer vers lui l’abbé, qui l’attendait dans la salle Sainte-Agnès. L’abbé portait toujours son petit costume noir, mais il était plein de poussière et ses souliers à boucles étaient tout blancs : on eût dit qu’il venait de faire un long chemin à pied. Il avait au bras un grand panier d’osier, bien attaché avec des ficelles et d’où s’échappaient des brins de paille.

Dupuytren lui fit le meilleur accueil, et, après s’être assuré que l’opération n’avait eu aucune suite fâcheuse, il lui demanda ce qu’il venait faire à Paris.

— Monsieur le docteur, répondit le prêtre, c’est aujourd’hui l’anniversaire du jour où vous m’avez opéré ; je n’ai pas voulu laisser passer le 6 mai sans venir vous voir, et j’ai eu l’idée de vous apporter un petit cadeau. J’ai mis dans mon panier deux beaux poulets de mon poulailler et des poires

de mon jardin, comme vous n’en mangez guère à Paris. Il faut que vous me promettiez, — mais là, bien sûr ! — de goûter un peu de tout cela.

Dupuytren lui serra affectueusement la main. Il voulut engager le bon vieillard à dîner avec lui ; mais celui-ci refusa, bien qu’avec peine. Ses instants étaient comptés, et il lui fallait retourner aussitôt à...

Deux années encore, au 6 mai, Dupuytren vit arriver le petit prêtre avec son inévitable panier et ses inévitables poulets. Le docteur recevait ces visites avec une bienveillance qui eût été de l’émotion chez un autre.

Ce fut alors que Dupuytren ressentit les premières atteintes de la maladie devant laquelle sa science, tout immense qu elle fût, devait céder. Il partit pour l’Italie, mais sans espoir d’être sauvé par ce voyage que la Faculté réunie l’avait engagé à entreprendre. Lorsqu’il revint en France, au mois de mars 1834, son état semblait s’être amélioré ; mais cette amélioration n’était qu’apparente, et Dupuytren le sentait bien. Il se voyait mourir ; il avait compté ses instants.

Son caractère devint plus inexpansif encore et plus sombre à mesure qu’il approchait du terme fatal.

Peut-êter à ces dernières et tristes heures, cet isolement moral qu’il s’était d’avance si cruellement préparé lui-même, et qui le laissait bien seul face à face avec la mort, lui donnait-il un suprême avertissement...

LA MORT DE DUPUYTREN

Tout à coup il appelle M..., son fils adoptif, qui veillait dans un cabinet voisin.

— M..., lui dit-il, écrivez :

» A monsieur *'*, curé de la paroisse de *'*, près Nemours ,

(Seine-et-Marne).

y> Mon cher abbé,

» Le docteur a besoin de vous à son tour. Venez vite : peut-être arriverez- vous trop tard.

» Votre ami,

» Dupuytren. »

Le petit curé accourut aussitôt. Il resta longtemps enfermé avec Dupuytren. Nul ne sait ce que tous deux se dirent ; mais quand l’abbé sortit de la chambre du mourant, ses yeux étaient humides et sa physionomie rayonnait d’une douce exaltation.

Le lendemain, Dupuytren appelait auprès de lui l’archevêque de Paris...

C’était le 8 février 1835.

Dupuytren venait de mourir.

Le jour de l’enterrement, le ciel, dès le matin, fut tristement couvert de nuages gris. Une pluie fine et continue, mêlée de neige, glaçait la foule immense et silencieuse qui encombrait la place Saint-Germain-l’Auxerrois et la vaste cour de la maison mortuaire. L’église Saint-Eustache eut peine à contenir le cortège.

Après le service, les élèves portèrent à bras le cercueil jusqu’au cimetière.

Le petit prêtre suivait le convoi en pleurant....

Que ceux qui viennent de lire ces lignes n’y veuillent pas voir une intention dogmatique, et surtout se gardent d’y rechercher la pensée de celui qui les a écrites. Il raconte cette histoire comme on la lui a racontée, sans autre dessein de prouver ou d’instruire, tout simplement parce que c’est une histoire vraie et qu’elle se rattache à un grand nom.

« — . Avant de commencer, dis-je au doc¬

teur, je vous recommanderai encore de bien prendre garde à ce que votre histoire ne choque personne et soit bonne à faire lire à tout le monde et aux petites demoiselles.

» — Convenu.

» — ... Enfin que ce soit... vous m’entbndez bien ?...

» — Moral.

» — C’est cela même, — et je vous écoute. »

Je tendis toute mon attention et ma mémoire pour ne rien perdre, car le digne docteur contait bien; et, si j’avais su sténographier, vous y auriez gagné, certes !

Il se disposait à commencer.

Auparavant :

quand j’étais étudiant

— Et mon titre? lui demandai-je.

— Mettez :

Ce boulanger avait quitté son commerce à peu près vers le temps où il devint mon client, et, bien que là commence l’histoire que je vais vous dire, je crois qu’il n’est pas inutile de remonter un peu plus haut. La vie de cet homme est un exemple assez remarquable de ce que peuvent la patience et la volonté, lors même qu’elles ne sont ni trop favorisées par les circonstances, ni soutenues par cette aide puissante que l’intelligence donne.

Il se nommait Pierre Jouvencel, des Jouvencel, * de la Beauce, une de ces familles de paysans comme il y en a deux ou trois dans tout pays de province : familles fournies et touffues comme la tribu de Judas ou de Lévi, qui accaparent un sol, se le partagent, s’y cramponnent et montrent les dents aux Parisiens qui tenteraient de s’approcher. — Les Parisiens , vous le savez, c’est tout le monde, excepté eux ; et, par là, qui dit Parisien, dit ennemi. Le paysan vole le Parisien, le dépouille, le sang-suce avec impudeur, avec lâcheté, avec audace, le jour comme la nuit, par câlinerie et avec effraction, par escalade et souterrainement : c’est pays conquis.

Cet acharnement général et instinctif du paysan contre l’étranger ne serait-il pas l’exagération du principe saint de la famille et de la commune défense ?...

« — ■ Notre histoire, docteur, notre histoire ! interrompis-je. Les lecteurs n’aiment point les théories. »

Le docteur reprit avec soumission :

— Dans ces pays-là donc, tout le monde est cousin. Ce qui ne les empêche pas entre eux de se chamailler, de s’assigner, de s’entre-déchirer et dévorer pour rien, pour une botte de foin, pour un os. — Il y a trois noms patronymiques pour vingt lieues carrées, et ces trois noms embrassent tout, depuis le plus gros propriétaire de l’endroit, conseiller municipal, voire général, jusqu’au cantonnier à jeun et cuit au soleil, qui casse les cailloux sur la route à coups de martinet. Ces familles produisent, par génération de cinq cents membres,

un député qui, à peine arrivé à Paris, crache sur tout ce cousinage dont il fait moindre cas que d’un fétu, et qui n’en reste pas moins lui-même toute sa vie, avec tous ses grands airs, paysan crasseux et archi-paysan, âpre au gain, habile aux petites ruses honteuses, ignare, entêté, envieux, bas, matois, sournois, madré et fesse-mathieu.

«c — Vous n’aimez pas les paysans ? dis-je au docteur.

» — Je ne hais personne. Je plains, et je me défie. »

La branche des Jouvencel, à laquelle appartenait Pierre, était de celles qui fournissent les cantonniers plutôt que les députés : elle était pauvre. Pierre était l’aîné de cinq frères, dont trois moururent successivement, ainsi que la mère et le père. Pierre Jouvencel restait donc seul, cousins hormis, aveo son frère puîné, Jean, un assez mauvais garnement comme lui.

Car, pour le côté moral de son caractère, je serais assez disposé à vous abandonner mon boulanger qui ne valait pas grand’chose, et ce n’est guère par là qu’il pourrait intéresser. Il n’était pas du bois dont se font les saint Vincent de Paul, et il se serait bien gardé d’aller aux galères pour qui que ce fût, même pour lui. Ses qualités étaient toutes personnelles et négatives : la sobriété, l’économie. Je dois dire encore qu’il avait du courage au travail. Du reste, un cœur de glace, froid, vindicatif et faux bonhomme, comme un vrai paysan qu’il était.

Son frère Jean avait tous ses défauts sans avoir ses [qualités. Il était indiscipliné, dépensier, «e

travaillant que par boutades ou par nécessité : ce que les maîtres d’école appellent un garçon sans suite, et les caporaux, un mauvais soldat. Mais Pierre le faisait marchefi droit ou le plus possible. Pierre, outre son droit d’aînesse, avait, pour se faire entendre, l’autorité d’un poignet admirablement solide.

Pierre et Jean vinrent chercher ensemble fortune à Paris. Ce fut Pierre qui en ouvrit l’avis. Ils n’avaient pas encore vingt ans. Au bout de quelque temps, comme Pierre s’aperçut qu’il travaillait pour deux, Jean ne faisant rien ou pas grand’chose et s’allant trémousser aux barrières, il choisit pour prétexte de querelle la disparition de quelque argent caché par lui dans son coffre, et mit leur société en dissolution.

Là-dessus, il y eut querelle, puis dispute, puis bataille. Jean, qui n’était pas le plus fort, tira son couteau et en porta un coup à Pierre ; mais celui-ci lui prit le bras dans sa vaste main et serra à lui faire demander grâce. Il ne s’arrêta que lorsqu’il crut s’apercevoir que l’os fléchissait.

Jean porta durant deux mois la marque de ce carcan de fer.

En fin de compte, Pierre avait-il bien été volé, et Jean était-il le voleur? Quoi qu’il en fût, Jean s’en alla.

Les deux frères ne se revirent que quelques mois après, lorsque Jean tira à la conscription. Pierre avait été exempté comme aîné d’orphelin. Jean eut un bon numéro ; — et bien lui en prit, car Pierre eût mieux aimé se pendre que de lui offrir ses économies pour acheter un homme, •— et puis, pourquoi Jean aurait-il acheté un homme? Pourquoi Jean ne serait-il pas parti ? Qui est-ce qui

partirait, si les gens comme Jean ne partaient pas ?

« — Docteur ! docteur ! interrompis-je encore, voici des doctrines bien inégalitaires ! Nous allons mécontenter trop de monde.

» — Pourquoi cela ? dit le docteur. Et pourquoi vous chargez-vous d’interpréter ma pensée ? Je suis peut-être plus encore de votre avis que vous-même, monsieur et ami. Vous vous trompez si bien à mon endroit que je voulais, tout au contraire...

» — A la bonne heure ! Mais comprenez aussi qu’il m'était nécessaire de m’éclaircir sur ce pointlà, sans quoi il n’y aurait pas de collaboration possible entre nous.

» — Collaboration ? En voici bien d’une autre ! Qu’appelez-vous collaboration ? Il ne s’agit pas ici de collaboration, vraiment. Je vous raconte ma petite histoire, et c’est tout. — N’allez pas signer mon nom, au moins ! ajouta-t-il.

» — N'ayez pas peur, lui répondis-je en riant, — et veuillez continuer. »

Cet événement accompli, — je parlais du tirage au sort de Jean, — les deux frères continuèrent à vivre chacun de son côté.

Jean était maçon ; compagnon bientôt.

Pierre s’était établi fort à la Halle aux blés. — Il est temps de dessiner son portrait. — Il avait six pieds ou peu s’en fallait, les épaules du minotaure et les mollets de l’hercule Farnèse. 11 aurait exécuté la charge en douze temps avec une pièce de vingt-quatre. Son front était bas ; pas de cou, les cheveux drus et cendrés, implantés dès le dessous de la nuque ; les pommettes larges, le

maxillaire inférieur carré et aussi large que les pommettes ; l’œil gris clair, la nuance des boulangers, avec une singulière expression d’astuce ; le teint terreux et semé de rousseurs ; les mains doublées de semelles.

Un rude gars!

Eh bien ! cet homme-là, si solidement taillé, si ample de poitrine, ce modèle de musculature, cette maçonnerie, ce bœuf, ce taureau, vous le verrez tout à l’heure, après quelques années d’une existence sobre sans abstinence, régulière, normale et tranquille, vous le verrez avec ses membres d’Alcide et sa carcasse d’éléphant, vous le verrez s’éteindre poitrinaire entre mes mains, comme une héritière anglaise, sans que personne en sache le pourquoi, sans accident, sans lésion apparente. Pas de rime ni de raison !... — Éternel problème de la mort et de la vie !...

Mais n’anticipons pas !

Avec cette constitution-là et l’ardeur au travail, Pierre Jouvencel trouvait bien à gagner sa vie dans le rude métier qu’il avait embrassé, faute d’en savoir un autre. Il était jour et nuit sur pied, infatigable, le sac au dos, le bâton à la main, poli avec les maîtres boulangers et les marchands de farine, acceptant tout salaire sans grogner, qu’en dedans, n’y perdant rien pour cela, et sachant se faire bien venir de ceux qui paient. Des autres, il se souciait peu. Il avait eu à éprouver, dans les premiers jours, ses poings contre quelques jaloux, et il s’était posé tout de suite au premier rang parmi les plus fiers joûteurs ; et c’est un beau triomphe à la Halle aux blés ! Personne n’eût osé désormais se fâcher devant lui, même s’il eût consenti à baisser ses prix. Du reste, il n’abu-

sait pas de sa force et ne s’avisait pas de chercher des querelles : il avait bien d’autres affaires en tête, et ne s’amusait pas à perdre son temps en chemin. Malgré cette modération, ses camarades ne l’aimaient pas et s’en tenaient à le craindre.

Cette fausse bonhomie, que ceux qui vivaient avec lui avaient pu pénétrer seuls, le servait dans ses relations de subordonné à maître. 11 possédait une sorte entre-gens grossier, qui plaisait aux commerçants de la Halle, hommes de peu de flair quand il ne s’agit pas d’argent à prendre ou à rendre, et qui réservent toute leur finesse pour les affaires. Pierre séduisait : il avait la satisfaction peinte sur son énorme face quand un de « ces messieurs » daignait lui faire verser un verre de vin ; il s’excusait de « 'prendre tant de liberté »; il poussait, « sauf respect ! » toujours, des sourires à faire tomber les vitres ; il eût cabriolé, la montagne ! pour qu’on dît de lui : — Ce Pierre est un brave garçon !

Puis, les maîtres partis, la comédie était finie. Il éteignait les quinquets de sa gaieté, et retournait, sans perdre un instant, à ses sacs, avec sa figure sérieuse et son pas lourd.

Parmi ceux qui témoignaient le plus d’amitié à Jouvencel, était un boulanger établi dans la rue Hautefeuille. Ce boulanger un peu ivrogne affectionnait la société de Pierre, qu’il traitait tout à fait de pair à égal. Il était petit, maigre et sec, et ne se trouvait bien qu’à côté du géant beauceron : les extrêmes se touchent, dit-on. Il n’aurait pas acheté une livre de farine, si un autre que Pierre eut dû l’apporter.

Pierre fréquentait la maison du boulanger,

qu’habitaient celui-ci d'abord, sa bonne ou gouvernante, qui se dispose à être tout à l’heure un de nos principaux personnages, et un garçon, Piémontais obtus, parlant à peine le français. Cette boulangerie faisait, du reste, d’assez maigres affaires. La boutique était mal située d’abord, et le patron était plus assidu chez les marchands de vin qu’à son comptoir, malgré les cris de sa bonne, qui avait nom Félicité. En outre, des bruits fâcheux couraient dans le quartier : on attribuait à des motifs peu édifiants la position de reine et maîtresse qu’avait su prendre mademoiselle Félicité et la soumission absolue du boulanger.

« — Docteur! Docteur! . dis-je.

» — Ce n’était que des bruits, me répondit le docteur pour sa justification. »

Je n’étais pas encore très satisfait.

Mademoiselle Félicité avait trente-trois ans, et ne s’en cachait pas, sa laideur la mettant au-dessus ou au-dessous de toute vanité. Elle était maigre comme une tringle à rideaux, couperosée, les yeux en vrille, de ces yeux que l’on ne peut regarder sans que l’on sente cuire les siens ; son nez était des plus pointus, son cou labouré : l’acier avait passé par là ; les dents, vicieuses. D’ailleurs, faisant peu de cas de sa personne, et malpropre : un peigne! — Un bonnet lui faisait un an, et elle l'avait fait blanchir deux fois. De plus, méchante, hargneuse, criarde et rapace.

Si les propos des cuisinières du quartier avaient quelque fondement, mademoiselle Félicité avait surtout à cœur de s’en défendre. Elle eût accueilli comme une injure sanglante la plus inofiensive

plaisanterie à ce sujet ; et, pour les écarter d'avance, sa laideur la rendant plus susceptible encore, elle se gendarmait derrière une citadelle de brutale pruderie, s'effarouchant d’un mot et glapissant au moindre signe.

Ces allures presbytériennes couvraient-elle en effet une vertu solide ? Moi, je le crois, et Pierre le crut aussi, ou du moins il agit en tout comme s’il le croyait. Il vit tout de suite à qui il avait affaire, et, par son ton déférent, sa politesse, il parvint à apprivoiser cet infernal dragon. Il approuvait de l’œil et du geste toute parole de la gouvernante, donnant même tort, lorsqu’elle paraissait le désirer, à son ami le boulanger ; car il n’avait pas été longtemps à se dire que, s’il se mettait mal avec la domestique, toute la protection du maître ne l’empêcherait pas de passer la porte. Et Pierre musela la vilaine bête, plus habile en cela que tous ceux qui s’y étaient frottés avant lui. On l’accepta, lui premier, pour commensal d une maison — où il devait y avoir, tôt ou tard, quelque chose à faire....

Vint le choléra. Le mitron piémontais tomba malade, et s’en alla à l’hospice. Pierre rumina làdessus une idée, et s’en fut trouver mademoiselle Félicité. Il lui expliqua comme quoi il désirait, si toutefois cela ne déplaisait point à mademoiselle Félicité, abandonner sa médaille de fort de la Halle pour remplacer le Piémontais. Il gagneraitun peu moins, disait-il, mais il prendrait un métier qui lui convenait davantage, et il serait heureux d’être toujours auprès de mademoiselle Félicité, qui était une si bonne personne ! Quant au métier en luimême, il était au fait, et, en travaillant deux nuits sous les yeux du patron, il répondait de tout.

Mademoiselle Félicité consentit : elle voyait peut-être dans l’avenir — et Pierre fut installé.

Alors il commença à mettre à exécution 1 incroyable projet, depuis longtemps conçu par lui, de donner assaut dans les règles au cœur de la Félicité. Cette épouvantable créature ne lui fit pas peur, et il commença son œuvre lentement, patiemment, gravement.

Mademoiselle Félicité ne tarda pas à s’apercevoir que c’était à elle qu’on en voulait. Elle n’était pas accoutumée à pareille fête, et à la première attaque son petit cœur tressaillit comme une fauvette prise au lit. Pierre était un homme superbe, et ses poursuites ne pouvaient être que flatteuses. Pour mademoiselle Félicité, c’était morceau de duchesse. C’était, de plus, un garçon rangé, qui avait des économies, et dont les façons d’agir étaient parfumées d’un ragoût de respect tout à fait convenable.

Pierre devait avoir l’estomac bon. Je ne puis pourtant m’empêcher de croire qu’il n’eût eu garde, pour lui-même, de manquer à ce respect qui charmait tant mademoiselle Félicité. C’était le miel sur les bords de la coupe.

Que vous dirai-je? Pierre fut agréé, pour le bon motif s’entend. On lui recommanda le mystère, une discrétion absolue ; recommandation d’étrange fatuité. Pierre fut trop heureux de se soumettre à tout.

Dès ce moment la maison devint un enfer pour le pauvre boulanger. Mademoiselle Félicité, qui avait eu des vues conjugales sur lui et qui venait d’y renoncer, le traitait comme un nègre. Connaissant la puissance qu’elle possédait là, elle l’accablait de rebuffades, de mauvaises paroles et de vilains traitements. Quand le pauvre homme ten-

tait de se rebiffer, il était écrasé. Pierre, lui-même, fidèle à sa ligne de conduite, prenait parfois parti contre son ancien ami. Celui-ci ne lui en voulait pas pour cela, et se croyait alors dans son tort. Seulement son cœur en souffrait. Il devait toujours conserver pour Pierre une passion malheureuse. Tracassé, traqué, il allait noyer ses chagrins domestiques dans l’alcool, rentrait ivre, quand il rentrait, — et laissait aller la maison à la grâce du bon Dieu.

Toutes les rares prévenances de mademoiselle Félicité, tous les soins qu’elle donnait auparavant à son maître dans ses quelques bons moments, elle les reportait maintenant sur Pierre. Elle innovait môme en ce genre pour lui. Pierre en était comblé. — Il avait fallu qu’il s’installât aux lieu et place du patron : on lui avait adjugé le vieux fauteuil, passé à son chevet le second oreiller, décerné le verre de cristal coulé, portant en relief l’Empereur peint. Pierre était décidément passé maître ; les pratiques ne connaissaient plus que lui. A peine, quand le véritable propriétaire s'avisait par hasard de vouloir prendre sa place légitime au comptoir, à peine lui permettait-on de s’asseoir à l’extrémité du banc de velours d’Utrecht. Recettes et dépenses, tout se faisait par les mains de Pierre, sous la conduite de mademoiselle Félicité.

Et Dieu sait ce qui en résultait pour les intérêts du patron ! Je n’aime pas à supposer aux gens de mauvaises pensées ; mais je ne puis faire l’effort de croire que, lorsque tout se trouvait si bien à la disposition de ces quatre mains crochues, il n’y soit resté quelque chose. Pierre et mademoiselle Félicité avaient désormais des intérêts communs : danger le plus inexorable qui pût atteindre le maître boulanger.

LE TESTAMENT DU BOULANGER 2t

Ce brave homme cependant, malheureux dans ■on intérieur et trop faible pour y reprendre ses droits, s’abrutissait de plus en plus à boire. Sa santé se dégradait, et il en vint enfin à tomber sérieusement malade. L’épidémie qui avait frappé son mitron venait de le gagner à son tour, après en avoir fait succomber tant d’autres. — Un peu plus, cependant, il y échappait ; car il fut, je crois, à Paris, la dernière victime du choléra.

Dès les premiers symptômes, mademoiselle Félicité et Pierre tinrent un grand conseil. Il s’agissait de s’entendre sur ce cas grave. On s’entendit donc, on s’exposa sans arrière-pensée sa situation mutuelle ; on calcula chacun son avoir. Celui de mademoiselle Félicité montait haut ; les économies de Pierre étaient fort raisonnables. Le boulanger n’avait pu faire autrement que de laisser quelque chose à sa gouvernante et dès longtemps on savait où on allait. On pourrait peut-être voir à acheter le fonds.

Le malade fut soigné tant bien que mal. Il mourut enfin, — et il faut dire que tous les soins du monde n’auraient pu le sauver. Il avait été frappé trop profondément, et il était usé jusqu’à la ficelle.

Lui parti, les deux futurs époux se concertèrent une dernière fois : ils allaient se mettre en campagne pour l’acquisition du fonds.

Us n’eurent même pas cette peine : — le digne boulanger, à peu près sans famille, avait fait de mademoiselle Félicité sa légataire universelle.

— « Eh bien î dis-je au docteur, est-ce que votre histoire est déjà finie ?

— « Non pas.

— « Mais voici le boulanger qui a fait son testament ; — après ?

— « Il ne s’agit ni de ce testament-ci, ni de ce boulanger-là, mais du testament de maître Pierre, qui va devenir boulanger à son tour, si vous me laissez continuer.

— « Très-bien ! répondis-je en préparant au

docteur un verre d’eau sucrée, — et je vous écoute . »

Pierre Jouvencel épousa mademoiselle Félicité, et Jean Jouvencel vint à la noce. — Puisque Jean vint à la noce, je puis bien, en passant, vous donner de ses nouvelles. Il était devenu un peu plus raisonnable, plus homme, et il travaillait plus assidûment à son métier de maçon.

Il dîna une fois ou deux chez son frère ; mais madame Jouvencel lui fit froide mine à la troisième fois, et il ne revint plus.

Pierre ne s’en inquiéta pas davantage.

Pierre avait fait un grand pas ; mais pour lui tout n’était pas fini encore. Son fonds était discrédité, mal achalandé. Une année de plus et l’ancien propriétaire s’y fût tout à fait ruiné. — Il s’agissait de refaire la maison.

M. Pierre Jouvencel commença par faire exécuter dans la boutique quelques réparations urgentes. Les peintres se mirent à la besogne ; on enleva le treillage ventru qui garnissait encore à cette époque presque toutes les devantures des bou-

langeries, et on le remplaça par une montre d’une élégante propreté.

En même temps, M. Pierre Jouvencel s’occupait activement de réformer et d’augmenter sa clientèle. Il donnait toutes ses nuits à ses fournitures, s’appliquant à livrer le pain le plus blanc, le mieux cuit, le plus justement pesé, allant même, pour mieux augmenter son débit, jusqu’à sacrifier tous les premiers bénéfices à la perfection de sa marchandise. Il était toute la nuit au pétrin et au four, le jour à son comptoir, affable avec les bonnes pratiques, dur aux mauvaises et s’avisant bien avant de faire crédit. Il obtint de madame Jouvencel qu’elle s’occupât un peu plus de sa toilette. Madame Jouvencel consentit à arborer le bonnet à rubans et à porter des mouchoirs de cou. Elle s’efforça aussi de prendre à son comptoir un ton moins revêche, de mettre un peu d’eau dans son vinaigre.

Mais elle se rattrapait sur son mari, car il lui fallait à toute îorce tarabuster, persécuter quelqu’un. Elle avait un trop-plein de fiel, une sorte de malerage qui ne pouvait se passer d’aliment. On disait qu’elle avait fait mourir de chagrin son ancien maître ; elle y était bien sans doute pour quelque chose, et lorsque Pierre l’épousa, on le plaignit.

Mais aussi, ce que Pierre avait de plus remarquable, c’était une formidable patience. Il en eut besoin avec sa terrible moitié, et il souffrit, car il aimait sa tranquillité. Quand il eut bien constaté que toute sa force d’homme échouerait toujours contre le naturel indomptable de sa femme, il prit le parti de se tenir coi, de ne jamais répondre et d’agir à sa guise. Il opposa à toute cette

fougue la simple force de l’inertie. — Mais il ne fut pas heureux. La nature la plus épaisse, le cœur le plus insensible ressentent parfois cet impérieux besoin d’épanchement qui fait vivre seul les âmes tendres. Pierre Jouvencel ne s’occupa même pas de chercher comment il se faisait que toute sympathie fût à tout jamais impossible entre lui et l’indécrottable femelle...

« — O docteur I ne pus-je m’empêcher de dire, un peu plus d’égards pour les dames ! reprenez ces deux vilains mots-là. — Si vous saviez le tort qu’ils me peuvent faire !

» — Vous ôtes impatientant ! me répondit le docteur. »

Et il continua sa phrase:

— ... mais il s’en tint à en conserver bonne rancune. — Qui eût pu, d’ailleurs, aimer jamais un tel monstre ? Il est des choses qu’il serait injuste de demander, même à un fort de la halle et Beauceron. Mademoiselle Félicité, de son côté, était une de ces créatures incomplètes, — horribles à mes yeux comme les phénomènes et tout ce qui est exception, — chez lesquelles le sentiment est châtré, et qui peuvent attendre en vain toute la vie la nubilité de leur cœur. Pierre en était, à bien peu près, là ; mais il valait encore un peu mieux qu’elle. Ils n’avaient tous deux, en se mariant, prétendu faire qu’une affaire ; c’était un mariage de convenances, — et toute cette profonde incompatibilité d’humeur n’empêchait pas la boulangerie de bien marcher, la clientèle de s’accroître et la caisse de s’emplir.

Elle s’emplit si bien, qu’au bout de quatre an-

nées, les époux Jouvencel achetèrent l'immeuble même de la boulangerie : une vraie cage à poules en plâtras, mais du terrain ! Le paysan affectionne surtout ce qui est le plus près de lui, le bien de son plus proche voisin : il aime à s’arrondir. Pierre guignait depuis longtemps la maison. Pierre paya partie en écus, le reste à terme. Mais les engagements qu’il prit n’étaient pas au-dessus de ses forces : il n’était pas homme à faire des imprudences en ce genre plus qu’en aucun autre.

Et voilà maître Pierre, qui portait des sacs à la journée, il y a tout à l’heure quatre ans, voilà maître Pierre propriétaire I II faut bien dire que madame Jouvencel lui fit, d’un côté, payer la maison plus cher qu’elle ne valait, par les cris qu’elle poussa à cette occasion, ses querelles et ses aigreurs. Or, notez que ladite dame Jouvencel, en dépit de tout ce qu’elle put dire, était au fond tout à fait du même avis que son mari, et qu’elle convoitait la maison au moins aussi ardemment que lui. Pierre laissa, selon sa coutume, passer l’orage.

Madame Jouvencel, à toutes ces améliorations de sa position, faisait ses efforts pour mettre sa tenue au niveau de sa fortune ; elle avait je ne sais quoi de plus émondé, de mieux lavé. Ce n’était pas tout à fait de la coquetterie, mais c'était de la propreté. Il faut bien faire quelque chose pour le monde. Elle adopta, lors de l’acquisition de l’immeuble, une robe de taffetas puce, qui, avec le tablier noir et le bonnet à rubans pistache, lui conféra une sorte d’apparence tout à fait vénérable. En même temps elle serrait la bride à toutes ses anciennes allures, tâchant à la bouche en cœur et mettant des sourdines aux trompettes de son organe.

L’avenir grandissait avec le présent. Il y avait déjà bien des projets conçus, racontés et discutés le soir, sous la couverture. Pierre pensait à son pays, où il serait si flatteur pour lui de revenir gros bonnet, et de se faire appeler monsieur. Sa pensée faisait déjà prix de certain coin de terre confit dans ses souvenirs ; il achetait encore une métairie, le pré à côté. La femme Jouvencel, qui n’avait pas de pays, — elle n’avait connu pour tous parents que l’hôpital des Enfants-Trouvés, — s’associait à ces rêves agréables, qui, néanmoins, lui fournissait matière à d’interminables querelles. Pourvu que son argent fût bien placé et qu’elle pût disputer, le reste lui était égal.

Mais le rêve était devenu trop beau. Tous deux comptaient sans la maladie, ce terrible réviseur de chiffres, qui vient bouleverser toutes vos notes sans dire gare. Pierre Jouvencel avait à peine payé la dernière échéance qui le mettait en légitime possession de sa maison, qu’il fut atteint de la phthisie pulmonaire que je vous ai annoncée, et le mal fit chez lui les plus rapides progrès que j’ai jamais été à même de constater. La phthisie, qui se manifeste d’ordinaire par des symptômes lents et sourds, était tombée sur lui tout à trac, comme une trombe : les deux poumons étaient pris, et tout croulait à la fois.

On m’appela ; j’étais voisin des Jouvencel. Je dus me prononcer sans hésitation, et je forçai le boulanger à ne plus s’occuper d’un métier qui l’eût tué en un mois. Aucune nouvelle n’eût pu provoquer chez ces gens pareille désolation : la femme Jouvencel surtout se lamentait sur la perte de tout ce qu’ils n’allaient plus gagner ; leurs affaires étaient en si bonne voie ! ils avaient si

bien relevé leur fonds ! Peu s’en fallut qu’elle ne me cherchât noise et qu’elle ne voulût m’apprendre mon état, combattant mes diagnostics, hochant ironiquement la tête à mes paroles d’alarme. Elle eût mieux aimé crever à la tâche, elle et son mari, que de renoncer à un écu de cinq francs. Je crus même m’apercevoir que. mes ordres étaient enfreints, et que le mari, forcé, sans doute, par les obsessions de sa femme, n’avait pas tout à fait abandonné ses occupations.

Je déclarai très fermement alors que, si l’on ne se conformait pas rigoureusement à mes prescriptions, je cesserais mes visites, ne tenant pas du tout à enterrer un malade de plus avant son heure.

On eut peur. Pierre, qui avait en moi, je ne sais pourquoi, beaucoup de confiance, ne demandait pas mieux que de se résigner. Il fallut, bon gré, mal gré, que sa femme en fît autant.

Le fonds fut vendu.

C'était déjà un assez beau résultat pour un paysan mal équarri et une cuisinière de troisième ordre, de se trouver en possession d'une maison qui eût fait envie à plus d’un docteur que je connais.

Quoique l’état de Pierre fût assurément fort grave, le régime auquel je l’avais soumis ne l’assujettissait pas trop. Il se levait, pouvait s’occuper de ses affaires et donner un coup d’œil à la gestion de son successeur.

Je descendais un jour de chez lui, lorsque je fus arrêté par la portière, qui me pria de monter voir un malade qui demeurait dans la maison.

— C’est un bien brave homme, monsieur, médit cette femme ; mais c’est pauvre comme Job. Il est soigné par le médecin du bureau de bienfaisance ;

malheureusement, ces messieurs ont beaucoup de monde à voir, et celui-là ne peut venir que tous les deux jours. Il a fait sa visite hier, et ce matin, le bonhomme de là-haut a eu une crise. On a été chercher le médecin, qui n'était pas chez lui, et qu’on attend encore. Ce serait de la charité.

Je me fis indiquer la porte et je montai.

Il y avait un vieillard dans un lit, et une jeune femme qui pleurait, à côté de lui, assise. Le malade, depuis plusieurs mois alité, avait été frappé d’une congestion pulmonaire aigué qu’il s’agissait avant tout de conjurer. Je marchai au plus pressé par une bonne saignée.

Le bonhomme revint à lui, aux grands transports de la jeune femme. Je passe les remercîments.

— Marthe ! dit à mi-voix le vieillard.

Elle lui tendit à boire.

— Père ! dis-je, il ne faut pas parler du tout, du tout ! — Empêchez-le ! — insistai-je en m’adressant à elle.

— Oh ! monsieur, vous pouvez être tranquille, dit-elle.

Je promenai un regard autour de moi.

Je me trouvais dans un espèce de grenier misérablement garni de quelques meubles boiteux et dépareillés ; mais cela était bien nettoyé, bien balayé, bien essuyé. De la misère, mais rien de repoussant.

J’examinai Marthe, elle baissa les yeux.

— Vous êtes la fille du malade, mademoiselle ? lui demandai-je.

Je fus moi-même surpris de la douceur que j’avais mise en mon accent pour formuler cette simple question. Vous savez comment je parle

d’ordinaire, un peu sèchement. Mais je ne pouvais me défendre de quelque émotion devant ce vieillard dans son lit blanc, cette modeste chambre, cette pauvreté décente, et la chaste physionomie de cette jeune fille. Il y avait dans tout cela une atmosphère d’attendrissement.... — Bref:

— Je suis sa bru , monsieur, me répondit Marthe.

— Ah ! pardon, madame.

Je la croyais trop jeune pour être mariée.

La porte s’ouvrit, et un gamin d’une douzaine d’années, avec la blouse bleue et la calotte de l’apprenti, les mains noircies par les travaux de l’imprimerie, se glissa discrètement sur la pointe des pieds jusqu’à nous.

— Eh bien ? — demanda-t-il à voix basse à Marthe.

— Il va mieux. — Monsieur vient de lui sauver la vie.

L’enfant me regarda avec curiosité et gratitude à la fois. Puis il s’approcha du lit tout doucement, et contempla la figure du vieillard.

— Bonjour, grand-père ! lui dit-il.

— Ne le tourmente pas, dit Marthe.

Il revint vers nous, et il regardait Marthe comme s’il eût eu quelque chose à lui dire.

Elle se leva et le suivit dans l’angle de la porte. J’entr’aperçus l’enfant qui remettait quelque chose à la jeune femme, et j’entendis comme un petit bruit d’argent. Puis il rentra, reprit un paquet d’épreuves qu’il avait déposées sur la table, et embrassa Marthe.

— Adieu, monsieur, me dit-il amicalement.

Il était déjà en bas de l’escalier.

— ...Malade depuis un an... repris-je tout rê-

veur. — Et c’est vous qui l’avez soigné tout ce temps-là ?

— A peu près, monsieur. Mon mari travaille toute la journée, et a besoin de son repos toute la nuit. Et puis c’est plutôt l’affaire d’une femme. Ma belle-sœur me relève de temps en temps, mais pas aussi souvent qu’elle le voudrait ; elle a deux enfants qui n’ont pas dix-huit mois à eux deux. Paul, celui qui sort d’ici, est encore à elle. — Ils viennent pourtant chacun à leur tour, avec le frère de mon mari, quand je suis trop fatiguée. Le dimanche, par exemple, j’aurais ma journée pour dormir, si je voulais. — Tenez, c’est là que je couche, dit-elle en me montrant un lit de sangles sous un rideau qu’elle souleva. — Le jour, je travaille un peu auprès du grand-père, de sorte que mon temps n’est pas entièrement perdu.

Je la regardais toujours. Elle était assurément loin d’être jolie et, vous me connaissez, et il ne vous passera par l’esprit aucune supposition inconvenante, — j’avais envie de l’embrasser bien fort sur ses deux joues amaigries par les veilles.

Ensuite, elle me fit des questions sur le malade : « — Pouvait-on le guérir ? La maladie serait-elle bien longue ?» — Elle n’avait pas trop de confiance dans le médecin qui venait d’habitude ; après cela, elle ne savait pas trop pourquoi, et elle devait se tromper, car il avait beaucoup de réputation dans le quartier ; mais enfin !... « — Et puis, il était un peu brusque. »

( — Ah ! dit le docteur en s’interrompant, si tous les médecins pouvaient savoir combien la brusquerie, affectée souvent, nuit pour l’accomplissement même de leur tâche, et à quel point elle est malad roite ! . . . )

« — ...Pour mieux dire, elle aurait été bien contente si j’avais voulu soigner le père ; il lui semblait qu’avec moi il se rétablirait bien plus vite, etc., etc...»

— Je voudrais parler à votre mari, dis-je.

Je pensais que le malade ne devait plus se relever, et que ces pauvres gens' pouvaient se ruiner à attendre en vain sa convalescence.

— Si vous restiez encore un moment, me répondit-elle, vous le verriez ; car lorsque le père a été si malade, je l’ai envoyé chercher. Il ne peut tarder à arriver, et il sera heureux de vous remercier lui-même de vos bons soins.

Le mari en effet ne se fit pas attendre.

Je me levai pour le saluer.

C’était un ouvrier d’honnête figure.

Après quelques paroles échangées sur l’état de son père :

— Ecoutez-moi, lui dis-je, je vais vous parler sérieusement. La maladie de votre père peut se prolonger longtemps encore, plusieurs mois, un an, deux ans, plus peut-être. Je ne crois pas vous blesser en vous disant que votre position ne me paraît pas vous permettre de bien grands sacrifices, surtout après ceux que vous avez faits déjà. Si on pouvait assigner, avec plus ou moins de certitude, un terme à cette maladie, je ne vous parlerais peut-être pas du conseil que je vais vous donner. Mais je croirais vous rendre un mauvais service en ne vous avertissant pas et en ne vous disant pas toute ma pensée. — A votre place, je crois qu’il serait sage de faire transporter votre père à l’hôpital. Il y recevra les soins que réclame son état, et je pourrai le recommande? utilement.

A la physionomie froide et un peu dure du mari de Marthe, je crus l’avoir froissé. Ces gens-là c’est bon, mais inintelligent parfois.

J’allais insister avec plus de précaution, mais je vis que c’était inutile. Je m’étais trompé.

— Je vous remercie, monsieur, me dit-il, et je vous remercie cordialement. On m’a déjà donné ce conseil, et notre médecin m’a plusieurs fois engagé à le suivre ; mais je n’en ferai rien tant qu’il me sera possible de faire autrement.

— Mais, lui répétai-je, cette maladie peut être sans fin...

— Ça ne fait rien, monsieur. Tant que nous pourrons mieux faire, nous ferons mieux.

— Et si vous vous épuisez inutilement, et qu’après vos efforts, votre dévouement, vous soyez forcé de recourir à ce moyen ?

— Monsieur, me répondit l’ouvrier, nous sommes deux frères. Nous avons été tous les deux malades, bien malades, et longtemps, mon frère aîné surtout : le père n’a jamais voulu nous voir porter à l’hospice. S’il avait agi autrement, il serait peut-être plus riche à l’heure qu’il est. Mon frère et moi, nous nous conduisons avec lui comme il s’est conduit avec nous. Ce n’est que juste, cela, et nos enfants nous le revaudront peut-être un jour. — Je suis tourneur en chaises, pas maladroit, et je gagne à peu près ma pièce de six francs par jour. Mon frère a un état qui n’a pas non plus de morte-saison. Maintenant, mon neveu, qui fini sa seconde année d’apprentissage, apporte ses vingt sous par jour au grand-père, — et c’est toujoursça. L’enfant, lui, n’a besoin de rien chez son maître. Notre devoir, comme vous le voyez, n’est pas encore trop lourd à remplir. —

Il n’y a que cette pauvre Marthe qui se fatigue...

Il prit la main de sa femme et donna dedans une bonne tape.

— S’il arrivait un accident, si mon frère tombait malade ou bien moi, il en resterait toujours un des deux pour le père, et il faut espérer que cela n’arrivera pas.

Je réfléchissais...

— Ah ! reprit Marthe, nous avons pourtant des parents qui pourraient bien...

— Ne parlons pas des parents, Marthe ! dit le mari avec douceur. Ils agissent comme bon leur semble ; et d’ailleurs ils ne nous doivent rien : nous n’avons pas besoin d’eux.

— Si je pouvais vous être bon à quelque chose en ceci ? dis-je à mon tour. Il me serait facile de voir les personnes dont vous parlez, et^si leur position les met à même...

Marthe sourit avec incrédulité.

— Vous perdriez vos peines, monsieur, dit-elle ; ils ne nous donneraient pas un verre d’eau ; quand nous sommes en retard d’un jour seulement pour le terme, ils sont chez nous dès les quatre heures du matin.

— Vous êtes parents de M. Jouvencel ?

— Oui, monsieur, dit l’ouvrier. Mais il faut être juste aussi : quoique parents, ces gens-là ne nous connaissent pour ainsi dire pas. Nous sommes Parisiens, nous autres, plutôt que Beaucerons. Nous étions dans la maison , ici , bien avant M. Pierre. Notre père était tout jeune quand il est arrivé à Paris, et dans notre pays on a eu tout le temps d’oublier le nom de Joseph Jouvencel.

— Ce n’est pas M. Jouvencel qui vaut encore

le moins, reprit Marthe ; mais sa femme est bien la plus méchante...

— Voyons ! voyons ! Marthe !... dit le mari.

Je ramenai la conversation.

— Ainsi, dis-je, vous êtes bien décidés à garder votre père chez vous ?

— Bien décidés, dit le mari.

— Soit ! — Eh bien alors, si mes soins vous sont plus agréables que ceux de mon confrère, je le connais, et je le prierai de me céder son malade. Je tâcherai de venir tous les matins, puisque cela paraît vous faire plaisir : je demeure à côté d’ici. Mais je vous avertis que vous pourrez perdre au change, car votre médecin est un homme de mérite.

Et je m’en allai.

Le mari de Marthe me remerciait, ému. Je vis qu’il avait envie de me serrer la main ; mais il n’osait.

Je secouai les siennes de bon cœur.

— A demain ! dis-je en ajoutant quelques observations pour le malade.

« Voilà, pensais-je en m’en allant, des braves gens qui vous font regretter de n’avoir pas de fortune ! Les riches seraient bien heureux s’ils pouvaient se mettre dans de certains petits coins pour voir et entendre sans être vus l

— « Vous ôtes, parbleu ! vous-même un excellent homme, dis-je au docteur, et ce n’est pas d’aujourd’hui que je le sais. La seconde partie de votre histoire m’a fait encore plus de plaisir que la première, et je vous remercie. »

(Je parle de l’histoire que me racontait le doc-

teur, et non de celle que je vous raconte si mal après lui. N’allez pas vous y tromper d’abord !)

« Docteur, encore quelques lignes, s’il vous plaît ; et nous passerons à notre troisième chapitre. »

— Le lendemain, poursuivit complaisamment le docteur, je vis mes deux malades.

Pour le vieillard du grenier, il n’y avait rien à espérer. Il ne s’agissait que de faire brûler la lampe tant qu’il y resterait une goutte d’huile.

Le propriétaire Jouvencel allait plus mal, beaucoup plus mal. Je l’engageai à ne plus quitter son lit.

Madame Jouvencel avait paru attendre ce moment-là pour manifester quelques craintes. Elle sembla réfléchir sur cette prescription, et, en m’accompagnant jusqu’à la porte, elle me demanda :

— C’est donc sérieux ?

— Très sérieux, lui répondis-je.

Pierre Jouvencel était perdu. En quelques jours, ses forces l’abandonnèrent avec une effrayante rapidité. Sa figure se creusa, s’empreignit de tons verdâtres, ses yeux enfoncés s’auréolèrent d’un cercle bistré et prirent un lugubre éclat. Le mal semblait se presser de jeter à bas ce colosse. Une chose qui contribuait à donner à sa physionomie un caractère plus hideux, c’était ses gros favoris roux cendrés, taillés en côtelettes} — c’est le mot

dont on se sert, je crois, — et qui lui coupaient horizontalement les joues. Il avait toujours eu la manie de tenir à cet étrange ornement.

Je remarquai alors un grand changement dans sa femme. Le spectacle de cette mort prochaine ouvrait sans doute chez elle les sources de la tendresse. Elle devint garde-malade attentive et soumise, se pliant de bonne grâce aux caprices de son mari, allant sans rechigner au-devant de ses moindres volontés. Il m’était difficile de jamais sympathiser tout à fait avec madame Jouvencel ; mais cette métamorphose sur laquelle j’avais droit de ne pas compter me fit plaisir, et je lui en sus gré.

Lorsque j’apportai au grenier la nouvelle de l’état alarmant du propriétaire, Marthe ne put se défendre d’un mouvement involontaire de satisfaction , — mais ce mot de satisfaction est un peu trop fort, — et l’excellente femme s’en accusa aussitôt comme de la plus affreuse pensée qu’elle eût jamais eue. Je m’aperçus bien qu’elle expiait ce remords en faisant tout son possible pour s’intéresser au bulletin que je lui donnais chaque jour de la santé de son cousin.

Il y avait pourtant dans ce digne cœur des souvenirs poignants qu’elle ne pouvait chasser, des plaies que le temps n’avait encore pu guérir. Elle n’aimait pas le boulanger, parce que le boulanger avait été dur pour tout le monde, dur pour elle et pour ceux qui lui étaient chers. Elle s’oubliait parfois à me raconter de véritables cruautés commises par les époux Jouvencel, et qui refluaient de son cœur, quoi qu’elle fît pour les refouler. C’étaient de malheureux locataires en retard de payement, que M. Pierre et sa femme avaient impitoyablement jetés à la porte en retenant leur

misérable mobilier et jusqu’à leur linge. Elle rappelait ensuite de sanglants griefs qui lui étaient personnels, aux siens plutôt qu’à elle ; alors son teint s’animait, et elle haletait d’indignation.

Puis, en se calmant, elle se repentait; et elle eût voulu rattraper, ravaler ce qu’elle venait de me dire.

— Après cela, je suis un peu vive, m’expliquaitelle. J’exagère un peu. Chacun a son caractère, d’ailleurs, et M. Pierre peut ne pas être aussi méchant que je le crois par moments.

Je dois vous avouer que souvent, après certaines histoires, lorsque je descendais du grenier au premier étage, j’étais obligé, pour me décider à entrer, de me rappeler que j’avais, là aussi, un devoir à remplir.

C’était ordinairement madame Jouvencel ellemême qui venait m’ouvrir la porte, bien qu’elle eût une femme à son service.

Un jour, ce fut la domestique qui m’introduisit. Cette petite dérogation aux habitudes était bien peu de chose, et je ne sais pourquoi elle me frappa.

J’entrai dans la chambre du malade, et je vis avec surprise, assis à côté de madame Jouvencel et près du lit, un personnage que je ne connaissais pas encore.

Il paraissait avoir une trentaine d’années, et avait le costume et la tenue d’un ouvrier qui passe sa vie les bras nus. Il portait une de ces redingotes bleu de roi, courte de taille, à basques sans fin et garnie de tout petits boutons. Le pantalon, étriqué, hissé jusqu’au mollet, vomissait deux énormes pieds enserrés dans d’énormes bottes. Une cravate noire, de vieille date et affaissée en corde, entourait la base de son cou. Les oreilles se

détachaient sur la même ligne que les cheveux coupés en brosse au sommet de ce cou long, maigre, hâlé. Ce cou était afreux : un cou de guillotiné.

Je reconnus Jean Jouvencel, le frère de Pierre. Jean était plus petit, et surtout hors de comparaison avec le boulanger, par sa maigreur et la faiblesse de sa constitution. Mais c’était bien les deux frères : c’était bien, au-dessus de ce cou, la même immense mâchoire taillée à pans ; c’était ce même teint poussiéreux, ce regard gris, cruel et gravement rusé. L’œil de Jean était plus faux que celui de son frère ; il ne vous regardait pas en face et semblait fuir le soleil.

— Voilà mon frère qui vient me voir, le brave garçon l me dit Pierre par manière de présentation, en tâchant de grimacer un sourire à son puîné.

Le frère Jean me salua — sans me regarder.

— Ab I ab ! fit Pierre, ce n’est pas un gars taillé dans mon genre, monsieur le docteur I Ma mère n’en faisait plus comme ceux-là I

Et il étendait sur le lit ses deux grands bras, qu’il se mit à contempler.

Mais ces bras avaient perdu leur puissance. L’épiderme flétri s’y plissait à vide. Ses larges mains décharnées ne montraient plus que leur squelette.

On eût dit que Pierre suivait quelque sombre pensée, car il resta un moment rêveur...

Puis il ajouta, comme pour se donner à luimême une consolation :

— Ah ! ces poignes-là valaient mieux autrefois ! Tout s’use! — Te rappelles-tu, Jean ce jour où tu voulais...

— Vous vous fatiguez en parlant, dis-je.

Pierre se tut.

Jean n’avait pas encore parlé.

Je remarquai en ce moment, pour la première fois, madame Jouvencel, que j’avais à peine vue en entrant. Elle était livide et' regardait Jean avec une expression singulière...

Voyant quejel’observais, elle se tourna vers moi:

— Je disais à mon beau-frère quand vous ôtes arrivé, monsieur le docteur, que Pierre pouvait se passer de ses soins qu’il venait lui offrir. Je suis toujours là, moi, et je suis habituée à le soigner. — N’êtes-vous pas de mon avis, monsieur le docteur?

— Mais, ma sœur, répondit Jean d’un ton doucereux, vous vous fatiguez trop, vous finirez par tomber malade, vous aussi, et vous serez bien avancée, alors ! Il est bien juste que vous preniez, à votre tour, un peu de repos. Je le soignerai bien aussi, moi, allez ! Je suis son frère ; — hein, frérot ? — N’est-ce pas, monsieur le docteur ?

Jean me regardait presque, cette fois, en m’adressant sa question ; mais, à l’anxiété avec laquelle madame Jouvencel semblait me demander une réponse favorable à la sienne, je devinai jusqu’au fond de sa pensée, je pénétrai l’ignoble trame.

Ces deux êtres étaient là, attendant une proie ; l’épouse et le frère se disputaient d’avance la dépouille du mort !...

Mademoiselle Félicité allait être forcée de partager la maison acquise et le bien de la communauté avec la famille Jouvencel, à moins de dispositions testamentaires qu’elle n’avait pu encore obtenir du moribond. Et c’était là la source et le but de cette mansuétude si inopinément révélée, que j’avais observée; c’était ce qui la faisait pâlir à la présence du frèrq.

Le frère était là avec les mêmes intérêts en contre-partie. Il fallait empêcher Pierre de tester, ou, — comme chef-d’œuvre ! — le faire tester au détriment de l’épouse, s’il en était temps encore.

Et Jean, quoique averti bien tard, avait vu, — sans regarder, — qu’il était temps encore...

Pour tous deux il s’agissait d’une affaire. — Les affaires, toujours ! — Il fallait éloigner, ne fût-ce qu’un instant, l’ennemi, et accaparer, pendant cet instant-là, maître Pierre, le grand dispensateur des biens !...

Mais tous deux étaient rudement tenaces, et la lutte devait être acharnée.

J’hésitai un moment entre ces fanges.

Vous me demandiez un feuilleton moral, un de ces feuilletons où la vertu triomphe : où la prendre ici, la vertu ?

Je voulais les punir l’un par l’autre en les mettant face à face avec leur mutuelle ignominie, et je prononçai l’arrêt qui m’était demandé, non sans retenir difficilement l'expression d’une horreur profonde et d’un infini dégoût.

— Je pense, madame, dis-je, que monsieur peut rester ici sans inconvénients. ( — Jean ne sourcilla pas. — ) Il vous sera, au contraire, utile.

La Félicité me décocha un regard empoisonné.

Je sortis — heureux de respirer...

A partir de ce moment, le frère et l’épouse ne quittèrent plus le mourant. Il y avait quelque chose de lugubrement risible dans cette comédie qu’ils jouaient l’un vis-à-vis de l’autre et dans le masque réciproque, masque de convention et si inutile, dont chacun s’était affublé par un faux semblant de pudeur.

— Mon frère, disait mielleusement la bellesœur, vous n’êtes pas fort de tempérament ; voilà trois nuits que vous passez : cela vous tue. — N’est-ce pas, docteur? — Jetez-vous sur le lit que je vous ai fait préparer dans la chambre voisine. Croyez-moi, cela vous fera du bien !

— C’est vous, ma sœur, qui avez besoin de repos, répliquait Jean sur la même musique. Vous tomberez malade, je vous l’ai dit ! — N’est-ce pas, docteur?...

Et ils restaient inébranlables sur la brèche, l’un devant l'autre. Quand le sommeil tout à fait invincible les terrassait, ils sommeillaient sur place, au guet, l’oreille tendue, alertes au moindre bruissement .

Le plus odieux spectacle qui puisse frapper les yeux était bien celui de ces deux faces hâves, décomposées par les veilles, plus cadavériques que celle du mourant qu’elles gardaient. On se fût demandé quelle était celle des trois que la mort allait frapper.

J’abrégeais mes visites le plus possible, redoutant de me trouver au milieu de cet épouvantable rivalité. Pierre Jouvencel ne pouvait plus être sauvé.

Je réservais mon temps pour les habitants du grenier, toujours bons, toujours heureux de s’entr’aimer, toujours paisibles dans leur mélancolique gaîté.

En bas, plus le moment fatal approchait, plus les deux joueurs rassemblaient leurs derniers efforts et resserraient leur tactique. Mais c’était combat de corsaires...

Enfin, vint le dernier jour, la dernière heure, l’heure qui allait décider de la partie.

Je trouvai ce matin-là maître Jouvencel moins assoupi, plus animé que de coutume. Il m’accueillit avec un : — Bonjour ! — bien articulé, lui qui ne pouvait plus parler depuis quelque temps.

Les deux corbeaux crurent que le cadavre renaissait, et ils frissonnèrent.

Ils avaient espéré jusque-là trouver un jour le moment attendu : leur proie leur échappait. Maintenant l’agonie avait été trop courte à leur désir.

Mais ils se trompaient : l’heure avait sonné pour Pierre Jouvencel. Ce semblant de résurrection n’était que la dernière lueur plus vive que jette la lumière avant d’expirer.

On se rapprocha du lit.

— Docteur, dit Jouvencel, je m’en vais, je le sens ; je le sens bien. Je ne passerai pas la journée.

Là, des consolations, de faux espoirs, des pleurs hypocrites.

Pierre ne paraissait voir que moi.

— Je suis un homme, et vous pouvez me parler en homme, me dit-il en fixant son regard perçant sur le mien. Combien d’heures ai-je encore à vivre?

Je gardai le silence. Le frère et la sœur comprirent et furent consternés.

— Déjà ! pensèrent-ils tous deux.

— Déjà ! ditaussi Jouvencel. Allons, c’est bien I * Sa respiration bruissait comme un soufilet de forge.

— Alors, nous allons boire le coup du départ, dit-il avec effort ; — femme, va nous chercher une bouteille, du vieux, — tu sais ? dans le coin.

Elle ne bougeait non plus qu’un terme.

— En voie-la chercher, si tu veux, reprit-il ; ça m’est égal.

Je fis un signe de tête. La servante descendit h la cave.

Il n’y avait plus de temps à perdre ; il fallait se précipiter à la curée. La mort pouvait les distancer. Il n’y avait plus ni retenue ni fausse honte. Les insinuations d’abord, puis les demandes directes, les prières instantes assaillirent le mourant.

J’assistais à tout cela, pétrifié.

Jouvencel ne répondait rien...

La bonne remonta, apportant une bouteille et quatre verres.

— Versez !... dit-il.

Sa prononciation s’embarrassait de plus en plus. Il étouffait avec des bruissements affreux dans la gorge ; on eût cru entendre froisser des parchemins.

Chacun prit son verre.

— Vous me parlez... de faire... mon testament? dit Pierre... Docteur ! veuillez... je vous prie... ouvrir mon secrétaire... Tirez à vous... ce tiroir... — Bien !... Maintenant un marteau, Louise, ditil à la domestique... un marteau... Il y a une plaque... Docteur!... derrière ce tiroir. . . Brisez... Docteur, brisez !...

J’obéis.

Jean et Félicité étaient debout, penchés à mes côtés comme deux spectres. Je saisis un papier plié et cacheté.

— Ceci... est... mon testament, Docteur!... Décachetez!... décachetez!... décachetez!!... Vous le lirez... aux intéressés... — Mais tout à l’heure... seulement !... tout à l’heure... quand... vous savez... — Attendez donc un peu... que diable !... dit-il en s’adressant alternativement à sa femme et à son frère ; — attendez !

QUAND j’ÈTAIS ÉTUDIANT

« Et buvons!...

Il se souleva péniblement sur son séant, et fit le signe de trinquer.

On trinqua.

Il porta le verre à ses lèvres.

— A... ta... santé... frère!... dit-il, râlant... Ma... femme... à... ta... santé!... A.. .a.. .dieu... Docteur !

Le verre roula à terre... Maître Pierre était tombé sur son oreiller. Son œil entr’ouvert encore semblait me regarder avec une infernale malice .

Il était mort !

— Lisez ! me dirent-ils.

Et ils dévoraient, avides, les caractères à travers le papier. — Le frère Jean regardait !...

Je lus :

« Moi, Pierre Jouvencel, etc., etc., sain d’esprit en ce moment, sinon de corps, je lègue à ma femme tout ce que la loi m’empêche de ne pas lui laisser ;

» A mon frère Jean, le souvenir de mon affection toute particulière ;

» A tous deux, mes remercîments pour les soins qu’ils ne manqueront pas de me prodiguer jusqu’à mes derniers moments ;

» Je lègue en totalité et en toute propriété le reste de mes biens à Joseph Jouvencel, mon cousin, demeurant rue Hautefeuille, dans la maison habitée par moi, à la charge par lui de régler les quelques comptes que je pourrai laisser après moi. »

Le frère Jean et Félicité sortirent de leur stupeur — et s’entre-regardèrent comme s’ils allaient se déchirer.

Je volai an grenier.

— Tenez! dis-je, vous êtes riches !...

J’étais comme ivre...

— Et c’est fini ! me dit le docteur.

Je le remerciai vivement.

— Mais, cher docteur, lui objectai-je, votre dénoûment n’est pas des plus habiles, je le devinais depuis un bon moment.

— Vous arrangerez cela, vous, me dit-il. c’est votre afiaire.

— Ma foi ! non, dis-je après avoir réfléchi. Je tâcherai de tout simplement raconter, comme vous venez de me le dire, si je puis, l’histoire du Testament d'un Boulanger .

« Et, à propos, achevez donc votre ver.re d’eau sucrée? . »

MADEMOISELLE CRÈTE

« — Bonjour, Crête. Approchez-vous, ma chère, » et faites-moi la révérence. Je suis satisfait de » vous voir. Madame Challamet, prenez la peine

> de vous asseoir.

» Depuis tantôt six ans que je n’avais eu de

> vos nouvelles, Crête, des gens étaient venus me

> dire que vous étiez morte, morte avec vos » soixante-quinze ans et vierge comme au jour » où vous êtes née. Il paraît qu’il n’en est rien,

> et cela me fait plaisir.

» C’est bien vous que je vois, Crête ! toujours » aussi maigre, aussi ridée, et — pourquoi ne le

> dirais-je pas ? je ne vous ai jamais fait decom- » pliments, Crête, vous le savez ; — toujours aussi » malpropre. C’est bien vous, en vérité I Eh l

> quelle autre possède ces énormes sourcils buis-

> sonneux, ces trois immenses dents dorées, et

> vos grandes mains osseuses et nouées comme un » paquet de racines ? Yoici bien, sous cette capote, » jadis rose, dont madame Challamet vous coiffe » aux grands jours, — jours de sortie, deux fois » l’an, — ce vénérable serre-terre de taffetas

> noir, dont l’aspect me fait frémir. Il était tou- » jours en bisbille et en aigreur avec mon estomac

» lorsqu’il apparaissait, malgré la défense, à la » porte de la salle à manger.

» Une chose que je n’ai jamais pu comprendre, » Crête, c’est que vous preniez si peu de soin de » votre personne. Les remontrances, les reproches, » les affronts, les punitions n’ont jamais rien pu » sur vous à cet endroit. Il semble que vous pre- » niez plaisir, un vilain plaisir, à démentir la » réputation de coquetterie de votre sexe. Voyez » plutôt : je suis sûr que madame' Challamet, » comptant vous amener pour me rendre une » visite, n’a fait, depuis ce matin, que s’occuper » de vous ; — eh bien ! les cordons de vos souliers » sont à peine noués, votre robe pend toute d’un » côté, on pourrait ramoner vos mains au lieu de » les laver, et vous avez perdu en route ce qui » vous sert de mouchoir. Il serait bien temps, à » votre âge, ce me semble, de devenir un peu » plus raisonnable. — Qu’en pensez-vous ? »

Pauvre fille ! m’a-t-elle compris seulement ? Je le croirais peut-être, à voir sa moue piteuse, ses yeux braqués avec embarras sur le parquet. Mais, si elle comprend, comment cette leçon de propreté qu’on lui répète chaque jour, chaque heure, depuis tant d’années, ne porte-t-elle pas encore son fruit ? N’est-il pas bien vain de lui redire encore, et qui a tort d’elle ou de moi !

Voilà qu’il me vient un autre souci maintenant.

Quelle idée m’a prise d’aller choisir pour héroïne une pauvre idiote mal lavée et quasi gâteuse ? N’est-ce pas là, ma foi ! un sujet agréable et galamment troussé ?

Décidément, Crête, j’ai bien envie de vous laisser là où je vous ai prise.

MADEMOISELLE CRÊTE

Ma foi, non ! tant pis !

Jamais madame Challamet n’eût consenti à ce que Crête servit à table les élèves de Phôpital de Montpellier, ses pensionnaires, hôtes pourtant faciles, et madame Challamet avait cent fois raison.

On avait eu beaucoup de mal à découvrir une façon d’utiliser Crête.

On l’avait enfin commise au nettoyage des chaussures, — ce qui n’eût pas empêché mademoiselle Crête :

— de vous entretenir, au besoin, en italien, — du milanais pur ou du turinois ;

— de savoir par cœur son Tasse et son Métastase ;

— de soutenir après cela la conversation en anglais, aussi purement qu’on pouvait le désirer et aussi longtemps que cela vous eût plu ;

(Je ne parle pas du français, sa langue maternelle, qu’elle traitait sans peur et sans reproche.)

— et encore, si on eût remis sur pied sa harpe, échevelée dans quelque coin du grenier, de pincer, sans la moindre façon, à votre fantaisie, la prière de Moïse ou l’ouverture des Bardes , à ravir Lesueur et Rossini.

Je ne parle pas de sa voix qu’elle avait perdue. Je m’en tiens à vous dire que Crête avait refusé de remplacer, à l’Opéra, mademoiselle Laguerre, qu’elle eût fait oublier.

Enfin, pour terminer l’esquisse de cet historique sur lequel nous allons revenir, Eulalie Crête était la fille d’un ancien régisseur général du prince de ***. Son père avait été officier ; il portait la croix de Saint-Louis, et il avait été toute sa vie considéré et estimé. .

Et toute la musique d’Eulalie Crête, son anglais, son italien, ses refus de débuts, l’honorabilité de sa famille, n’auraient pu faire qu’Eulalie Crête fût, à l’âge de soixante-douze ans, bonne à autre chose qu’à cirer — mal ! — une paire de bottes dans un hôtel d'étudiants.

Il y a sur les boulevards, à Paris, un petit théâtre où l’on voit de curieuses choses. J’y vais souvent encore, bien que certains réalistes auxquels j’en avais imprudemment montré le chemin, m’aient un peu gâté la place.

C’est d’abord, un homme vêtu de blanc, soit Pierrot, que l’on met sans rime ni raison dans un canon. On bourre le canon, Pierrot dedans ; on met le feu à l’amorce... Pan ! Pierrot va se canongraphiersur le mur de gauche, qui sert de cible.

Mais vous n’avez pas eu le temps de vous retourner, que Pierrot a reparu à la coulisse droite, de l’air le plus naturel du monde.

C’est ensuite un autre homme, un vieux, soit Cassandre. — Je vous recommande aussi celui-là : il se nomme dans sa vie privée M. Laplace, et c’est un excellent acteur 1. — Ce Cassandre poursuivant Pierrot, passe la tête par une lucarne. Pierrot, à l’affût, lui tranche ladite tête avec un grand sabre : le corps avec tombe avec fracas, la tête vient rouler ensanglantée, — vous la voyez, — jusque sur la rampe, 'et recroqueviller ses poils gris à la flamme des quinquets.

Mais Pierrot relève le corps tout debout, remet la tête avec un peu de baume de son cœur y la tourne et retourne comme un ouvrier la clef dans la serrure qu’il vient d’achever. Sur quoi Cassan-

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