Théâtre des Funambules
MADEMOISELLE CRÊTE
dre et Pierrot se mettent à rire de toutes leurs for“ ces, hi ! hi ! hi ! et exécutent un pas de caractère.
Il est juste de dire que, sans perdre un instant, arrive, clopin-clopant, un invalide, — pourquoi ? — que Pierrot fait tomber tout de son long sur le nez, et qui s’enfuit pour ne jamais plus reparaître.
Il y a bien encore un certain Arlequin, mais je ne vous en parle pas, que l’on moud, — oui, monsieur, on le moud dans un moulin à café, et il en sort, comme d’une filière, en forme de latte bariolée, longue à n’en plus finir.
Ce n’est qu’à ce théâtre que vous trouverez l’imprévu, ce divin Imprévu que Beyle cherchait partout.
Cet imprévu, c’est la vie absolue, positive, réelle, sans parce que , qui ne se déduit pas, ne se motive, ne s’explique ni ne se raisonne. Le mot — surprise — ne se trouve que dans le vocabulaire des imbéciles.
Et on a dit cela bien avant moi et encore avant le souper de Candide et des six rois à Venise. Qui est-ce qui a écrit : Nil admirari ?
A qui n’est-il arrivé,
— Dix fois, de devenir président du conseil des ministres, quoique simple fils d’un petit apothicaire ruiné ;
— Vingt fois, d’emprunter de l’argent à un créancier de mauvaise humeur, qu’on allait être forcé de payer ;
— Cent fois, de se noyer dans la mer, à Passy, en se mettant à table pour célébrer le jour de son mariage ?
Hé ! monsieur qui me lisez, peut-être ne trouverez-vous pas un jour des bottes à cirer, ainsi que mademoiselle Crête en trouva.
On m’a dit que jamais on n’avait vu au monde enfant plus charmant, plus joli, plus adorable que la petite Eulalie Crête,
Il ne s’agit plus — je ne m’en charge pas — que de retrouver sur cette tête chauve, dans ce regard inerte et éteint, parmi ce râtelier désert, au milieu de cette figure hâve et décharnée, vrillée par la petite vérole, — les fraîches couleurs de l’enfance, coquelicots noyés dans une jatte de lait, la chevelure soyeuse, les petites dents en perles, les grands yeux de velours noir...
Eulalie avait eu un frère et une sœur. Elle était l’aînée.
Je vous ai dit comment on l’éleva. Avec les promesses éclatantes de sa beauté, son éducation, et par la position aisée de son père, elle devait s’attendre à des jours heureux. Ses désirs ne s’élevaient pas bien haut, d’ailleurs : elle avait un caractère timide et doux, un cœur excellent. Pas de fougues à craindre à aucun âge, pas d’écarts, rien de toutes ces choses qui préoccupent les insomnies des mères. Elle n’avait qu’une passion : la musique. Le père aperçut de bonne heure cette aptitude instinctive de l’enfant. Il lui donna aussitôt un maître, et Eulalie lut couramment son solfège , lorsqu’elle ne faisait encore qu’épeler l’alphabet.
Il fallut aller plus loin : il était temps de choisir un instrument. On lui donna la harpe, c’était de mode alors, une harpe de Nadermann.
Eulalie ne perdit pas une minute. A dix ans, elle jouait sans hésiter les exercices les plus difficiles de Gode-Charles,
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Lorsque Eulalie eut douze ans, sa maîtresse de harpe déclara à M. Crête que ses soins étaient désormais inutiles : Eulalie en savait autant qu’elle.
On chercha un professeur, un professeur célèbre. On présenta Tentant à Nadermann luimême, qui, après l’avoir écoutée, refusa tout émolument. — « Il eût payé, dit-il, la gloire de parfaire par ses conseils cette petite merveille. »
Eulalie poursuivit ses études avec une nouvelle ardeur. On fit bien quelques observations au père : — il était peut-être dangereux de laisser se développer à telle outrance un goût qui était devenu une véritable passion ; Eulalie avait une constitution nerveuse et délicate : on pouvait craindre que ce travail acharné, fiévreux, compromît sa santé.
M. Crête laissa aller la volonté de sa fille. C’était un homme froid et silencieux, quoique le meilleur qu’on pût trouver, et Eulalie avait sur lui un empire absolu, Elle n’en abusait pas non plus ; car son art chéri, ses goûts studieux l’absorbaient.
La sœur d’Eulalie grandissait, et grandissait aussi en elle comme chez sa sœur, ce même amour extraordinaire de la musique. Eulalie lui donna les premières leçons.
Mais, s’il y avait chez toutes deux, au même degré, la même ardeur innée, la même soif de mélodie, — les dispositions naturelles, l’instrument, étaient inégaux.
La cadette ne devait toujours qu’aspirer de loin à e s hauteurs étourdissantes où l’aînée s’élevait d’essor.
Je n’ai pas eu de grands détails sur le frère, et
je ne sais pas s’il eut une vocation quelconque pour quelque chose.
On m’a dit seulement qu’il était, comme son père, d’un caractère rêveur et taciturne.
M. Crête avait perdu sa femme depuis longues années, et cette perte avait augmenté sa mélancolie native. Une femme de confiance, âgée, avait élevé les enfants, et elle conduisait la maison. Le jour arriva où cette femme, pour un motif quelconque, dut se séparer de la famille.
M. Crête resta donc seul, avec ses trois enfants. Le fils fut placé dans une pension, les filles restèrent auprès du père, et ce fut à Eulalie qu’échut la mission de représenter la mère absente.
Elle s’en acquitta avec conscience et dévouement. L’ordre présida plus que jamais au ménage. La jeune sœur et le frère enfant furent surveillés et guidés par la sollicitude tendre à la fois et énergique de leur aînée.
Eulalie se reposait de ses fatigues et de ses soins avec sa musique aimée.
Était-ce à cause de cette distribution de la famille, anormale et précaire peut-être, était-ce à la pensée alarmante d’un avenir que chaque lendemain pouvait faire noir, que la physionomie sérieuse du vieil officier s’assombrissait chaque jour davantage ?
L’affection de ses enfants, leurs caresses enjouées, les douces prévenances d’Eulalie ne pou* vaient plus dérider son front ; il semblait se concentrer de plus en plus.
Avec quel chagrin inconnu, quelle douleur secrète allait-il donc causer face à face, pendant ces
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longues heures qu’il passait seul, enfermé dans le silence de son cabinet ?...
Il se révéla, dans ce temps-là, chez Eulalie, un don nouveau qu’on n’avait pu jusque-là qu’espérer.
Sa voix confuse, indécise jusqu’à la puberté, se développa presque subitement avec un magnifique éclat. C’était une pleine voix de contralto, complète, étendue, forte, possédant surtout une admi* rable puissance d’expression. Elle avait des notes saisissantes qui vous pénétraient, une sorte de clavier de frissons. Aux accents douloureux de cette voix magique, les quelques invités qui assistaient de fondation aux petites soirées de la famille, frémissaient, émus...
Eulalie avait pleuré la première fois qu’elle s’était entendue chanter...
Au bout de quelques mois employés à perfectionner sa méthode, Eulalie, dans cette maison retirée d’une petite rue déserte, sans que personne au monde s’en doutât, sauf les rares et anciens commensaux de son père, Eulalie avait la plus belle voix qu’on eût jamais entendue sur les premiers théâtres de l’Europe.
M. Crête n’avait d’autre fortune que quelques faibles sommes placées, à peine suffisantes à l’existence de la famille, si la position qu’il occupait chez le prince de *** ne lui eût permis de la soutenir honorablement.
Tout à coup il renonça à cette position, sans fournir ni motif ni prétexte. Sa démission, mise de nouveau à sa disposition, entre ses mains, par la bonté du prince, fut de nouveau envoyée par lui.
On ne put pénétrer les raisons qui avaient dict$
sa conduite. Eulalie ne se permit pas d’interroger son père sur cette résolution si inattendue. Elle avait seulement remarqué que les accès de tristesse et de solitude étaient chez lui plus fréquents qu’ils ne l’avaient jamais été ; elle surprit plusieurs fois son regard attaché sur elle avec une indéfinissable expression de douleur et de désespoir. — Elle eut peur, comme à la veille de quelque désastre...
La famille se retira dans une petite ville aux euvirons de Paris. On eût dit que M. Crête voulait se dérober tout à fait au monde. Le fils fut laissé au collège, où il ne faisait pas grand’chose. Eulalie resserra dans sa main les rênes : les dépenses furent restreintes, plus d’étrangers dans la famille, plus de petites fêtes, on se replia sur soimême ; l’économie la plus stricte présida aux dépenses. Eulalie avait passé déjà l’âge où un sentiment nouveau vient raviver au cœur la source d’affection un peu épuisée par la famille, et il semblait qu’au contraire, chez elle, les premières tendresses devinssent plus vives, plus infinies, plus prévoyantes : elle se décupla pour faire face au présent et à l’avenir, qui se présentait sombre.
Plus sombre que jamais ! — car le pressentiment d’Eulalie ne l’avait point trompée, et le malheur était entré dans la maison : — six mois après le départ de Paris, M. Crête devint fou.
Bientôt Eulalie reconnut l’inanité des soins qu’elle prodiguait à son père. Le vieillard était atteint d’un mal incurable. Il fallut se séparer de lui.
La pension d’un aliéné dans une maison de santé est coûteuse. Il s’agissait encore de ne pas rester
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en arrière pour les trimestres du jeune frère. Eulalie prit le parti de retourner à Paris. Elle chercherait des élèves.
La veille du jour fixé pour le nouveau déménagement, la sœur était partie d’avance pour aller préparer, à Paris, le modeste logement.
Eulalie fit monter son père dans une voiture fermée, où elle se plaça en face de lui. Le temps était affreux, la pluie fouettait les vitres. La voiture s’embourba deux fois dans des chemins impraticables, aux jurements du cocher. Le vieux Crête, l’œil fixe, seul avec sa pensée absente, ricanait par moment. Eulalie le regardait épouvantée. A chaque cahot, il poussait des cris lamentables, qui ne cessèrent plus à l’approche de la nuit. Il se laissait aller aux secousses de la voiture. Eulalie le retenait étreint dans ses bras ; il se fût brisé le crâne.
La nuit vint : il y avait encore quatre heures de chemin à faire...
Le père a été placé dans la maison de santé, le frère est toujours au collège. La jeune sœur s’occupe laborieusement de ses études musicales ; son état est là, à elle aussi.
Eulalie a deux ou trois élèves.
Mais ses ressources étaient insuffisantes. Eulalie se résigna à chanter dans quelques concerts.
Je ne vous dirai pas ce qu elle souffrit, élevée dans les modesties delà famille, lorsqu’il lui fallut, devant le public inconnu, faire le sacrifice de ses saintes répugnances. — Elle n’en a pas encore fini avec toutes les douleurs.
Je ne vous parlerai pas de son triomphe, de ce triomphe qu’elle pleura de ses larmes de joie, de
douleur et de honte. Paris entier voulut l’entendre.
Elle put se dire que son père mourrait, — j’allais dire « tranquille, » ô mon Dieu ! — dans l’asile qu’elle lui avait choisi, et que le frère terminerait ses études pour se créer ensuite une carrière.
Son succès alla croissant.
Au milieu de ce bonheur empoisonné, la sœur tomba malade de la petite vérole. On voulut en vain éloigner Eulalie, dans la crainte de la contagion.
Elle ne quitta plus sa sœur, lui prodiguant les soins, les caresses, — oui, les caresses, — serrant contre son sein cette tête pestiférée, baisant le venin sur ses lèvres.
Un de ces jours-là, un homme se présenta chez Eulalie Crête. C’était le directeur de l’Académie royale de Musique, M. Berton, surintendant de la musique du roi.
Il offrait à Eulalie, pour le soir même, le rôle que, par un caprice subit, mademoiselle Laguerre venait de laisser. Les conditions étaient inouïes, surtout pour ce temps-là, où un chanteur ne gagnait pas cent mille francs par an.
Elle refusa : elle ne se résoudrait jamais à confier sa sœur à des mains étrangères.
— « Mais dans l’intérêt même de votre sœur, » acceptez ! lui dit-on, vous la faites riche. »
Elle refusa toujours.
Sa sœur mourut le lendemain. — Et deux mois après, Eulalie quittait le même lit, défigurée par l’horrible mal qui l’avait frappée à son tour.
Elle recula en se regardant au miroir.
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Ce qui la désola surtout, ce fut de penser que le monde la repousserait peut-être maintenant.
Car il faut plaire au monde quand on a besoin de lui, et il y avait encore deux êtres dont Eulalie était le seul soutien.
Mais, enfin, il lui restait toujours sa voix, — * c’est-à-dire sa puissance, la vie pour eux !
Elle voulut chanter :
Sa voix était morte comme sa beauté !
Les leçons, dernier recours, furent reprises ; mais les élèves étaient peu nombreux : Eulalie effrayait...
Pourtant le frère n’avait pas quitté le collège...
Au bout de quelque temps, Eulalie en vint à remarquer en elle-même un grand changement : elle perdait son activité. Elle avait, pendant ses leçons, des distractions inaccoutumées ; elle éprouvait une sorte de lassitude, de dégoût général. Il lui arrivait d’oublier les heures de ses cours ; elle ressentait dans sa tête des pesanteurs invincibles, des somnolences ; symptôme plus grave encore, la musique même n’avait plus d’attrait pour elle.
Cet état s’aggravait chaque jour. Elle restait parfois, des heures entières, immobile. On eût dit qu’elle attendait. — Qu’attendait-elle ?
Oui, vous l’avez deviné ! c’est la folie qui commence, c’est la maladie de son père, c’est la maladie du père de son père ! Venez, messieurs les docteurs, messieurs les professeurs de la faculté, guérissez-nous ceci : - une folie héréditaire !
J’ai vu à la maison de santé du docteur R#* une femme idiote, traitée depuis trois ans dans la maison. Depuis trois ans on n’avait pu obtenir
cTelle une parole. Elle se promenait toute la journée dans la même allée du jardin. Son fils venait la voir une fois ou deux par semaine. Il ne lui parlait pas : qu'eût-il pu lui dire ? Il faisait, à côté d’elle, cinq ou six tours d’allée.
Ce fils était le portrait vivant de sa mère. Il avait trente ans, l’œil bombé, d’ordinaire baissé, les narines larges, le teint terreux ; sa tenue était celle d’un petit huissier de province. Comme sa mère, il était atteint au cerveau — et il attendait.
Six mois après, je le revis. Le moment n’était pas encore tout à fait venu cependant, mais peu s’en fallait. Il venait passer ses journées, toutes ! à se promener côte à côte avec sa mère, muets tous deux. Il partait chaque soir, pour revenir le lendemain recommencer la morne promenade.
Il entra dans sa cellule le mois suivant...
Qui pourra les pénétrer ces impénétrables mystères de la raison humaine? Voilà toute une génération marquée au front par le doigt fatal. La mère qui enfante a conservé jusque-là sa raison pour se bien dire que son enfant sera fou, fou comme elle sera folle elle-même lorsque, dans quelques jours, .l’heur' aura sonné pour elle. Elle l’embrasse, ce pre^ier-né qui vient de déchirer ses entrailles, — mieux eût valu qu’il y trouvât son tombeau, — cet enfant qu’elle dévore de ses baisers pour toute la douleur qu’il vient de lui causer, pour l’épouvantable pensée qu’il lui rappelle. Car elle a beau l’embrasser, — il sera fou ! La loi est impitoyable.
Vous lavez compris tout à l’heure, ce père, qui attendait son heure, lui, qui la voyait accourir ?
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Vous l’avez compris lorsqu’il regardait ses filles, la chair de sa chair, le sang de son sang !...
Pour en finir avec le père d’Eulalie, il n’avait résigné ses fonctions chez le prince de "* qu’au dernier moment, quand il n’avait plus eu la force de résister, quand il s’était dit qu’il était temps.
Le vieux soldat eût voulu cacher à l’univers sa honte ; — la folie est une honte ! — et il allait le plus loin possible creuser sa fosse.
On n’a jamais su ce qu’était devenue Eulalie Crête pendant plusieurs années, jusqu’au jour où elle fut recueillie sur une route, près de Montpellier, déguenillée, à demi-morte de faim et amenée chez madame Challamet. Toutes les recherches aboutirent seulement à faire connaître ce que je viens de raconter.
On sollicita pour Crête ; — et pour qui solliciterait-on ? — On obtint de la reine, je pense, un secours mensuel, petite pension alimentaire désormais assurée : la charité de madame Challamet fit le reste.
Crête n’était pas trop folle , comme disait cette bonne madame Challamet ; c'était plutôt de l’idiotisme. On la laissait quelquefois, tout au plus, traverser la rue pour quelque approvisionnement de ménage.
J’ai parlé déjà, trop peut-être, de son incurie profonde pour tout ce qui tient à la propreté. Crête avait encore un autre défaut capital : une gourmandise d’enfant, eflrénée, insatiable. Elle dépensait en affreuses sucreries, en pain d’épice avarié, les sous que les pensionnaires lui donnaient de temps en temps.
Les jeunes habitués de la maison Challamet se plaisaient souvent — cet âge est sans pitié ! — à tourmenter la pauvre Crête par des plaisanteries, bien inoffensives d’ailleurs, sur les prétendues amours qu’on lui supposait. Crête alors devenait rouge comme si elle eût eu seize ans, et se sauvait.
Un jour, quelqu’un d’entre nous, celui que Crête redoutait comme son plus grand ennemi, l’amena solennellement devant nous, tirée par la main, et lança contre elle une écrasante accusation : — Crête, qui ne connaissait, pensait-on, âme qui vive, avait été surprise causant dans la rue avec un pauvre diable portant la lévite de bure grise, livrée de l’hôpital !...
Crête devint plus rouge encore cette fois que les autres. Elle ne put même pas balbutier quelques paroles pour se défendre.
Le lendemain, car madame Challamet avait cru devoir s’inquiéter un peu, on apprit que l’individu en redingote grise était un malheureux idiot, très doux, à qui le portier de l’hôpital permettait quelquefois de sortir.
Cet idiot était Hippolyte Crête, frère d’Eulalie; et Eulalie Crête remettait à son frère, pour acheter du tabac, sa friandise à lui, la menue monnaie qu’elle avait recueillie près de nous, monnaie qui lui servait autrefois à acheter ces fameux sucres d’orge et cette excellente pâte de réglisse!.,. Le cœur de l’idiote avait conservé sa raison.
Maintenant, par quelles circonstances étranges ces deux pauvres créatures s’étaient-elles retrouvées, juste à point, dans la même ville, au bout
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de tant d’années, pour que l’une se dépouillât encore pour l’autre ?...
C’est ce qu’à eux deux ils n’eussent pas été en état de vous expliquer.
— « Tenez, Crête, voici du sucre et des raisins » secs. Dites-moi merci ! — Bien. — Il ne faut » pas manger tout à la fois. Voici encore deux » petites pièces d’argent que vous pourrez donner » à votre frère, si cela vous fait plaisir. La pre- » mière fois que vous voudrez me voir, je vous en » donnerai autant. Adieu, ma bonne, portez-vous » bien et tâchez... de vous laver un peu plus les » mains.
» Madame Challamet, je suis bien votre ser- » viteur. »
Ces quelques lignes — signées d'un nom aussi obscur que le sien, — voilà tout ce qui reste de la mémoire de cet homme qui eût pu prétendre à de grandes destinées.
Je vais tâcher de raconter comment son intelligence puissante, soutenue par une robuste organisation physique, s’éteignit peu à peu aux attaques d’un mal qui ne pardonne pas. Je montrerai, dans la brève histoire de cet homme extraordinaire, à quelles extrémités peuvent conduire les qualités les plus brillantes, le cœur le plus haut, l’esprit le plus distingué, lorsqu’ils sont dirigés dans la voie mauvaise. J’en appelle à la génération jeune encore qui a connu Lequeux. Qu’elle dise s’il fut jamais un plus saisissant exemple d’un généreux esprit réduit à l’existence la plus misérable, dégradé et avili, pour avoir failli à la lutte et reculé toujours le jour du grand combat.
Lequeux était étudiant en droit à cette époque fiévreuse qui suivit la révolution de juillet, et il
fut assurément l’une des physionomies les plus originales de ce temps-là.
Tout alors était mis en question, vous vous le rappelez, comme si le monde eût été de la veille. On ne pouvait faire un pas sans se heurter contre une religion nouvelle. Le Phalanstère cherchait où jeter ses fondations, tandis qu’à Ménilmontant les sauvages de la banlieue, idiots aussi lâches que féroces, écrasaient les Saint-Simoniens à coups de pierre. — Puis, à côté des essais de quelques hommes sérieux, les choses risibles et ridicules, les parodies; l’abbé Châtel lançait ses mandements et modulait ses bulles sur l’air des Trois Couleurs .
— Un peu plus loin, la police pénétrait dans une salle de la cour des Miracles, et tombait au milieu d’une procession d’hommes et de femmes, en costume* blancs et fanés loués à deux francs la séance chez le fripier du coin : Jacques Molay était mort ; vive Jacques Molay ! C’était les Templiers qui venaient de ressusciter. Les dames portaient sur leur poing ganté des manières de faucons empaillés, et les chevaliers, aux barbes taillées selon le rite, marchaient gravement à leur côté, en faisant retentir contre leur cuisse gauche le fourreau de cuivre doré. Hormis une ou deux figures de gredins — comme il y en a partout où il en faut, — en vous approchant, vous reconnaissiez tous ces gens-là : votre barbier, votre épicier, votre tailleur, — votre tailleur surtout,
— voire votre propriétaire. Au demeurant, les meilleures gens du monde.
Et la police les invitait à aller s’amuser ailleurs, et tous mes braves se retiraient en paix, et la police s’en allait aussi, derrière eux, en mettant tout bonnement les clefs dans sa poche.
Et le lendemain, l’écriteau, en lettres au pinceau, l’écriteau dansait, gouailleur, au-dessus de la porte :