RETOUR DE L’AVOUÉ PRODIGUE
— Eh bien ! mon gendre?.... dit M. Yauxdorê en apercevant Bidois.
Bidois, tout déconfit, les cheveux brouillés, la tête basse, les vêtements en désordre, ne savait que répondre. — Son œil lui faisait en outre grand mal.
— Eb bien ? répéta le père Yauxdoré, assez embarrassé lui-même pour entrer en conversation.
— Écoutez, beau-père, répondit Bidois avec contrition, je me suis dit déjà tout ce que vous allez me dire. Tous les reproches que vous pouvez me faire n’égaleront pas, je vous assure, ceux que je me suis adressés moi-même. Je n'ai qu’une chose à vous dire, j’ai fait une faute ; au nom du ciel, n’en parlons plus, et faites-moi sortir tout de suite de ce vilain lieu-ci. Si vous êtes mécontent du gendre, ayez au moins quelque commisération pour l’avoué.
— Eb ! comment voulez- vous que je vous fasse sortir d’ici, malheureux ! Croyez -vous que je n’aie pas déjà tout tenté pour cela ? Je me suis offert
pour caution ; j’ai même été jusqu’à vous nommer : impossible. Il faut attendre jusqu’à demain matin. — Vous comparaîtrez devant le commissaire de police de ce quartier, Bidois ; — il vous interrogera, monsieur l’avoué ; — vous m’entendez, mon gendre !
— Je ne vous entends que trop, répondit douloureusement Bidois.
— Tout ce que j’ai pu obtenir, ça été de passer la nuit ici avec vous, et encore!... car nous avons besoin de causer un peu, n’est-ce pas?
— C’est déplorable ! murmura Bidois consterné.
— Et moi... suis-je sur un lit de roses ?... être obligé de courir après vous jusqu’à Paris, laisser là toute la maison, — le jeune Arthur, — et, à mon âge, passer la nuit sur la paillasse des cachots !... Ah ! mon gendre !... mon gendre !...
— Voyons, beau-père, dit Bidois avec l’accent conciliateur, ne m’accablez pas ! n’usez pas trop contre moi des armes que je vous ai données moimême. Je suis bien assez malheureux comme cela.
— Ne l’avez-vous pas voulu ? Et ma pauvre Louise qui vous aime tant... votre enfant... le „ tort que cette équipée peut vous faire dans le pays, si le bruit vient à s’en répandre... — Il n’y a pas jusqu’à ce petit drôle d’Arthur, dont la présence là-bas ne m’inquiète...
— Vous pensez qu’on me laissera libre demain matin, n’est-ce pas, beau-père ? demanda Bidois, qui n’avait qu’une préoccupation.
— Je ne pense rien du tout. Vous devez savoir mieux que moi ce qui arrive dans ces cas-là. — Mais ce petit Arthur. . .
Bidois était comme abruti. La honte qu’il ressentait en faisant son examen de conscience, cette
honte que rendait plus sensible encore la présence de son beau-père, le regret de s’être à ce point compromis pour un espoir si cruellement trompé, ses remords en pensant à sa femme, à sod enfant, les inquiétudes sur les suites que cette affaire pouvait avoir, tout cela se confondant dans les pesantes et douloureuses divagations de l’ivresse qui finit, tout cela, joint à la douleur qu’il ressentait à l’œil, était suffisant pour démonter un gaillard plus solide que l’avoué Bidois.
Le bonhomme Yauxdoré en avait pitié, quoi qu’il en pût. Mais il dissimulait. Ce n’était pas encore le moment de compatir et de calmer.
— Vous avez l'œil dans un vilain état, Bidois, dit-il en examinant plus attentivement la figure de son gendre. Si vous ne prenez dès maintenant le soin de le bassiner avec de l’eau, il sera noir demain. — Arthur ne manquera pas de s’en apercevoir, lui...
(Tout ce qui a trait à Arthur est dit en aparté, de telle sorte que l’interlocuteur entende.)
Là dessus, M. Yauxdoré appela. On leur fit passer par le guichet de l’eau, du sel gris et un linge. Bidois, assisté de son digne beau-père, s’occupa de son pansement.
La sensation du froid sur sa figure rétablit peu à peu une certaine logique dans ses idées.
— Mais comment êtes-vous ici ? demanda-t-il tout à coup.
Le beau-père expliqua le hasard qui avait fait tomber entre ses mains la lettre de Chavantré, au moment précis où il en avait — ainsi que notre vaudeyille — un si pressant besoin.
— C’est le Ciel qui me V envoie J me suis-je dit. Votre ami vous donnait son adresse. Je suis parti par la malle et je suis arrivé presqu’en même temps que vous. Chez votre ami, en m’informant, j’ai appris que vous deviez être ce soir dans ce bal où je suis allé vous chercher. Je suis arrivé au moment où la force armée vous expulsait.
— Mon bon monsieur Vauxdoré ! dit Bidois en lui prenant les mains, comment pourrez-vous me pardonner jamais de vous avoir mêlé à tous ces scandales !
— Ce n’est pas vis-à-vis de moi que vous avez le plus à vous reprocher, répondit le beau-père en voulant débarrasser ses mains de l’étreinte.
— Que voulez-vous ! J’étais poursuivi par une idée fixe : cela tournait à la folie. Vous aviez dû remarquer depuis longtemps mes préoccupations, mes rêveries, mes tristesses. J’étais malheureux. Je croyais que ce malaise, au milieu de tout ce qui aurait fait cent fois le bonheur d’un autre homme, tenait à ma situation d’esprit. Je ne me disais qu’une chose j’ai été marié trop jeune; la vie de jeune homme n’a pas assez longtemps duré pour moi. — Je vous dis toute la vérité, beau-père : c’est ma confession, j’ai lutté longtemps; mais est venu le jour où je n’ai pu résister. — Eh bien ! ces plaisirs, ces joies qui de loin me tournaient la tête et faisaient bouillonner mon sang, ils m’ont paru de près nauséabonds et repoussants. La désillusion est arrivée bien vite. J’étais malade, beaupère, mais je suis guéri, oh ! bien guéri maintenant, et pour toujours. La faute que j’ai commise est, je crois, suffisamment rachetée, et, si je suis trop heureux de rentrer dans mon intérieur, près de ma femme et de mon enfant que j’aime plus que
jamais, il me reste, d’autre part, un remords, qui me durera longtemps, d’avoir été chercher si loin le bonheur que j’avais chez moi.
— Bassinez-donc votre œil, dit le beau-père qu’il allait s’attendrir.
— Monsieur Vauxdoré, ajouta Bidois en obéissant, pardonnez-moi et donnez-moi la main.
Il n’y avait guère moyen de résister plus longtemps. Bidois avait accepté les reproches avec tant de soumission, il y avait dans sa voix un tel accent de contrition et de vérité, il était d’ailleurs si bien puni, que le digne M. Vauxdoré lui serra cordialement la main.
— Vous me faites plaisir, beau-père ! dit l’avoué ému ; cela me raccommode un peu avec moi-même. Pourvu maintenant que Louise ne se doute de rien. Vous ne lui avez rien dit, au moins ?
— Allons donc!... Mais il y a près d’elle ce petit Arthur.
Nous avons fait tous nos efforts jusqu’ici, on en a peut-être tenu compte, pour constater que M. Vauxdoré a quelques inquiétudes au sujet du petit cousin Arthur.
Le beau-père , en homme sage et de bon conseil, s’était toujours défié du tempérament généralement impressionnable et sentimental des petits cousins. M. Vauxdoré ne savait peut-être pas au juste ce qu’il craignait, mais à coup sûr il craignait quelque chose.
C’est avec regret que M. Vauxdoré avait laissé Arthur près de sa fille. Sa femme avait élevé Louise sous ses yeux, et il était certainement bien tranquille de ce côté, mais...
Si nous osions, — et, au bout du compte, il ne s’agit ici que d’un vaudeville, — nous emploierions pour expliquer mieux encore les appréhensions de M. Yauxdoré, le moyen d’une nouvelle lettre, — ce qui en porterait le chiffre à trois, — laquelle lettre signée d’Arthur et adressée à sa cousine, aurait été surprise, sans qu’ils s’en doutassent ni l’un ni l’autre, par M. Yauxdoré. — Décidément, oui.
M. Yauxdoré avait donc surpris cette lettre que Louise n’avait pas eu le temps de recevoir, et dans laquelle le collégien annonçait qu’il attendrait une réponse, respectueusement et sans autre démonstration jusque-là. M. Yauxdoré, nous le répétons, ne doutait pas de sa fille, mais il craignait tout d’Arthur. Son départ précipité l’avait contrarié d’autant plus, et il avait hâte de revenir surveiller son monde.
. — Mais il y a près d’elle le petit Arthur...
dit-il donc...
— Yous ne me parlez que d’Arthur, dit Bidois. Il ne s’agit en rien de lui. Quand même il saurait...
M. Yauxdoré hocha la tête.
— Eh bien ? demanda Bidois.
— Eh bien ! mon gendre, sans désapprouver cette belle confiance, je la voudrais moins absolue. Il s’agit moins de Louise que de ce jeune homme. A votre place, je n’aimerais voir que moi à côté de ma femme.
— Allons donc ! dit Bidois en riant. — Arthur !...
— Arthur ou tout autre.
— C’est une plaisanterie.
— Qui est fort sérieuse.
Bidois se mit à rire tout à fait.
— Est-ce qu’il ferait la cour à ma femme ?
— Peut-être, dit le beau-père piqué.
Bidois ne fit que rire de plus belle.
— Yous avez tort de rire, mon gendre, dit très gravement M. Yauxdoré. Arthur, pour vous, pour moi, pour tout le monde, n’est qu’un enfant, mais c’est un motif de plus pour le surveiller et empêcher quelque imprudence de sa part... Enfin, j’ai des motifs... des motifs sérieux pour vous parler ainsi.
— Par exemple! dit Bidois un peu inquiet. Qu’est-ce donc?...
— Inutile de vous le dire.
— Est-ce que Louise...
— Mon gendre, vous vous oubliez ! dit le beaupère en se redressant. Louise est votre femme et ma fille !
— Ne vous fâchez pas, mon cher monsieur Yauxdoré, mais permettez-moi de ne pas croire...
— C’est trop fort ! s’écria M. Yauxdoré, lisez donc ceci !
L’avoué lut la lettre. Lorsqu’il la rendit à son beau-père, le papier tremblait dans sa main.
— Le petit serpent ! dit-il. Qui s’en serait douté. Beau-père, il faut partir tout de suite.
— Tout de suite ? dit M. Yauxdoré en regardant autour de lui.
— Yous avez raison, c’est impossible ! reprit Bidois avec impatience en se promenant dans son étroit espace. A-t-on jamais vu un petit drôle de cette force-là ! — C’est ma femme, n’est-ce pas, qui vous a remis cette lettre ?
— Non. Je l’ai surprise au passage.
— C’est une première lettre : jusqu’ici il n’y a pas grand mal. Mais...
— Ah çà ! dit le beau-père, je me repens presque maintenant de vous l’avoir fait lire, d’autant plus qu’en cela j’ai un peu cédé à un petit sentiment personnel... Bidois, vous n’allez pas vous emporter contre cet enfant, au moins ?...
— Non, répondit l’avoué, ce serait trop ridicule. Mais donnez-moi cette lettre.
Le beau-père hésitait.
— Vous ne voulez pas ?
— Je vous l’aurais remise déjà si nous n’étions pas l’un et l’autre ici, mais votre voyage à Paris m’a donné à réfléchir. — Moi qui me reposais si bien sur votre raison...
— Que craignez-vous ? dit Bidois. Je bornerai ma vengeance à lui remettre moi-même sa lettre, et il partira aussitôt. Son père ne peut manquer d’approuver ce que nous aurons fait.
— Voici la lettre. — Bidois, j’ai confiance en vous, vous voyez ! ajouta le père Vauxdoré avec demi-solennité.
— Le jour ne viendra donc pas ! dit l’avoué.
— Si bien, répondit le beau-père en regardant à sa montre ; mais vous n’avez pas remarqué que nous sommes absolument privés de fenêtres ici. Il est sept heures.
Au même moment, deux gardes municipaux vinrent les chercher. Ils les accompagnèrent, à distance, chez le commissaire de police.
Là, il y eut un interrogatoire. Bidois devait boire toutes les hontes. Mais lorsque le digne commissaire eut inscrit les noms et pris connaissance des faits, son étonnement fut tel qu’il ne
put même prendre sur lui de faire quelque remontrance. — Un avoué départemental, ivre et rossé à la grande Chaumière !...
Le beau-père expliqua l’algarade de Bidois par un de ces hasards singuliers et malheureux qui, etc., etc.
— Vous êtes libre, monsieur, fut-il dit à Bidois.
— Monsieur le commissaire, dit à mi-voix M. Yauxdoré, peut-on espérer que cette sotte affaire ne sera pas ébruitée ?
— Monsieur ! répondit le commissaire en se drapant de toute sa dignité comme d’une écharpe, c’est un confessionnal ici !
Ce qui n’était pas vrai du tout.
Mais M. Vauxdoré fut plus tranquille.
— Enfin ! dit Bidois lorsqu’il fut dehors. Partons bien vite, beau-père. J’ai hâte d’arriver !
Les voilà en route.
En route, Bidois, peu attentif aux discours de son beau-père, lut trois fois la lettre d’Arthur. Puis il regardait la route au loin, et de l’œil dévorait l’espace.
— Pourvu qu’il ne fasse pas d’éclat, se disait le beau-père très inquiet et marri d’avoir remis la lettre.
Cependant on approchait.
— Ah ça ! décidément, qu’allez-vous faire ? demanda M. Vauxdor&.
— Ce que je vous ai dit et ce qui est convenu : Je vais d’abord aller chez ma femme, lui montrer cette lettre, l’interroger, et apprendre d’elle si ce
petit . Arthur n’a pas fait depuis hier quelque
nouvelle inconséquence. Je raconterai franchement à Louise mon voyage à Paris. Je lui dirai...
UN SCENARIO i)E VAUDEVILLE 257
— Qu’allez-vous faire, malheureux ! vous gâteriez tout. Est-ce qu’on dit jamais de ces choses-là à sa femme ?
— Mais, sans doute, répondit Bidois. Je me sens assez coupable pour avoir besoin d’être pardonné.
— Il ne s’agit pas de cela, mon gendre ; en ménage il ne faut jamais rien avouer. Ceux qui aiment croient tout. N’allez pas faire cette folie-là !
— Mais, beau-père...
— Il n’y a pas de mais. Qui pourrait vous accuser? Yous êtes assez heureux pour que votre œil soit guéri, et c’était un témoignage embarrassant. Maintenant, soyez donc sage et ne gâtez rien. S’il vous coûte de faire un petit mensonge nécessaire, eh bien ! ce sera une punition de plus. Acceptez-la.
— Allons ! dit l’avoué, comme vous voudrez.
— Et puis, il est de toute inutilité de lui parler d’Arthur. Yoilà encore de ces choses qui ne se disent pas.
— Ah çà ! beau-père, vous êtes d’une diplomatie .
— Croyez-vous que je n’aie pas fait mes classes avec madame Vauxdoré? dit le beau-père en riant.
Le brave homme eut aussitôt un remords d’avoir mêlé le nom de feu sa femme à une plaisanterie de ce sous ordre.
On était arrivé.
Bidois courut chercher sa femme. Elle était assise dans le jardin avec son enfant. L’avoué les embrassa avec tant d’effusion que sa femme en fut un peu étonnée. M. Yauxdoré était inquiet. Il avait donné à sa fille avant son départ une expli-
cation si naturelle de leur voyage, que Louise n’avait pas eu le moindre soupçon.
— Ma bonne petite femme ! disait l’avoué.
— C’est bon I c’est bon ! dit le beau-père.
Ce mot rappela Bidois à lui-même et à ce qu’il avait encore à faire.
— Où est donc M. Arthur ? demanda-t-il.
— Il m’a laissée dîner seule hier au soir, répondit Louise, et ce matin il est sorti de bonne heure avec son fusil. Il n’est pas encore rentré.
Le beau-père et le gendre échangèrent un regard victorieux. Bidois était tout réconforté.
— Eh ! le voici ! dit M. Yauxdoré, qui, avec son œil de beau-père, avait le premier aperçu l’ennemi.
Bidois alla vers le jeune chasseur.
Le beau-père, agité, sans qu’il en parut rien, ne crut pas pouvoir suivre son gendre. Il les vit se perdre au détour d’une allée.
— Arthur! dit l’avoué, j’ai écrit à votre père.
Arthur, ne sachant pas ce dont il s’agissait, se sentit mal à l’aise. L’avoué se vengeait en jouissant de son embarras.
Il y eut un moment de silence.
— Eh bien... Monsieur? demanda enfin Arthur.
— Pourquoi donc m’appelez-vous monsieur? dit l’avoué narquois. — J’ai réfléchi, continua-t-il, à notre dernière conversation, et il convient en effet que vous partiez à Paris.
Arthur le regarda avec de grands yeux. Il n’osait encore croire à tant de bonheur.
— Je vous remettrai une lettre pour un de mes anciens amis, M. Chavantré, un bon garçon qui Tous mettra au fait des habitudes du quartier
latin. A votre âge, il faut commencer à connaître un peu la vie par soi-même. Amusez-vous, mais rien de trop !
— Soyez tranquille ! répondit Arthur dont le cœur bondissait de joie, et qui n’avait plus qu’une pensée. — Ah ! mon cousin, ajouta-t-il en lui prenant les mains, que je vous remercie !
— A propos ! dit l’avoué, voici un papier que ma femme m’a dit de vous remettre. Il est décacheté, je crois ; mais, reprit-il en souriant le plus naturellement possible, c’était une commission : je ne me serais pas permis de lire.
Arthur prit la lettre en regardant son cousin.
— Il ne se doute de rien, pensa-t-il, mais on me repousse, c’est clair !
Et, sans plus se désoler de son insuccès, qu’il avait déjà oublié, il courut en sautant faire ses préparatifs de départ.
— Tête folle ! se dit l’avoué. Et j’ai été comme cela !...
— Eh bien? demanda M. Vauxdoré, qui arrivait.
— Eh bien, il part, il croit que je ne sais rien. Il est si heureux d’aller là-bas, qu’il a oublié tout le reste.
— Parbleu ! dit le beau-père tranquillisé, tout est au mieux donc, mon gendre. Il est inutile maintenant qu’il voie Louise avant son départ, n’est-ce pas ? J’arrangerai cela et je me chargerai de ses adieux.
— Très bien ! dit l’avoué. Vous pensez à tout.
— En même temps, disait à part lui le beaupère, j’ai mon petit sermon à lui faire...
Et Bidois alla écrire dans son cabinet à Cha*
vantré une lettre qu’emporta le jeune Arthur à Paris :
« . Je suis décidément trop vieux pour la vie
« de jeune homme, écrivait l’avoué à son vieil « ami. J’ai trouvé tout changé là- bas et je n’ai « rien reconnu : c’est moi qui avais changé le « plus et que je ne retrouvais plus. Toi, c’est « autre chose, tu as trouvé le moyen de rester € toujours au pair et d’être heureux. — Mainte- « nant, mon bon Chavantré, — es-tu vraiment « heureux?...
« . Il y a toujours folie à vouloir transposer
« les âges. T’ai essayé, et je suis guéri. Mais ce « malheureux essai m’a été bien utile en me fai- « sant comprendre et apprécier le bonheur que « j’ai sous la main. Je suis décidé aujourd’hui à « vivre en homme de quarante ans, — jusqu’à ce « que j’en aie cinquante, s’entend, — en citoyen € marié, garde national et avoué de province. — « Moque-toi si tu veux .
« . Je t’envoie un petit jeune homme que je
« te confie. C’est un de nos parents, et il me paraît « avoir les meilleures dispositions pour profiter « des leçons d’un maître tel que toi. Ménage-le « néanmoins et guide-le. Tu me rendras service. « Je suis tranquille.
« Il sera inutile de lui dire que tu m’as vu « dans ces temps ci, et de lui parler beaucoup de « moi; tu comprends ? Ma vieille réputation d’étu-
< diant s’est heureusement oubliée, et il n’en
< saura pas plus qu’il ne faut.
« Adieu, mon vieil ami et camarade, je te serre 4L cordialement la main. Si tes idées changent un « jour, et que tu ne veuilles pas mourir dans la
« Grande-Chaumière finale, viens chez nous.
« Jules Bidois. »
Quand nous aurons ajouté que Bidois fut très heureux avec sa femme, et que notre dénouement a fait la satisfaction générale de tous nos personnages, — y compris le beau-père et le jeune Arthur, notre feuilleton sera fini.
Il nous reste encore beaucoup à faire maintenant pour notre vaudeville.
Il faudra d’abord, comme de raison, respecter la règle de l'unité de lieu pour chaque acte, faire nos couplets, mettre en dialogue nos conversations et narrations, ce qu’il ne nous a pas été permis de faire, un acte de vaudeville étant trop long pour entrer de plein pied en six colonnes de feuilleton.
Il sera aussi de toute nécessité de faire venir Louise à Paris au second acte ; de la poser avec un caractère un peu moins effacé ; d’exagérer encore les inquiétudes de l’avoué au troisième acte, en appuyant sjir la contre-partie ; de charger beaucoup plus le petit étudiant, ami de Chavantré, lequel Chavantré devra aussi assister au dénoûment; enfin, règle générale, d’étoufler les nuances et de brutaliser les effets.
On nous blâmera peut-être de nous être quatre fois servi de l’uniqne moyen de la lettre. — Cela fera compensation avec le non-emploi des autres parties constituantes d’un sain vaudeville, que nous avons laissé de côté, — comme ;
— une table couverte d’un tapis vert, sous laquelle quelqu’un se cachera, ce qui est d’un effet
assuré sur le parterre, — mais ce qui n'est jamais arrivé dans la vie privée et réelle, parce que ces tables vertes n’existent qu'au théâtre et dans les bureaux meublés à neuf des sociétés en commandite, — ee qui rentre encore dans le théâtre.
— un œil de bœuf, — par lequel le mari passe la tête à un moment donné : — puissante ressource de gaîté ;
— faire entrer le mari au moment où le petit cousin est aux genoux de sa femme ;
Etc., etc., etc.
Toutes choses que notre inexpérience en la matière nous a fait omettre.
Il nous reste à dire maintenant, — pour écarter les intrigants, — et très sérieusement, que notre vaudeville est fait, reçu, et que les rôles sont distribués.
Il sera peut-être joué.
LES GANTS VERT-PALE
Vers la fin de mai 184., toute la population de Genève se pressait un beau matin sur le pont des Berghes et le quai du Rhône, pour assister au premier départ de VHelvétie. Deux orchestres jouaient dans l’île Rousseau, et toutes les barques du lac nageaient autour du steamer, pavoisées et chargées de musiciens.
A dix heures, un coup de couleuvrine répondit de VHelvétie au coup de canon tiré sur le rempart : le drapeau fédéral fut hissé à Barrière, et la croix d’argent étincela sur son fonds de gueules , au milieu d’un nuage de fumée éclairé par le soleil. En un clin d’œil les ponts volants furent enlevés : VHelvétie se balança quelques secondes sur ses ancres dérapées et partit aux acclamations de la foule.
Comme le temps était fort beau, les passagers
encombraient le pont. Il y avait là toutes sortes de gens : des peintres de l’Ecole de Rome, des paysans du Tessin portant chacun une douzaine de souricières, des princes moldaves, des fumistes piémontais, des Nîmois étudiants en théologie, des contrebandiers du Jura, et bien d’autres encore. Là un savant de Bavière qui venait de passer un mois à Chamouneix pour y apprendre le français, racontait les magnificences du Walhala à deux Génevois silencieux ; les gentlemen anglais lissaient leurs favoris rouges ou essayaient des paires de gants ; les Suisses buvaient ; des carlistes espagnols, roulés dans des couvertures, posaient gravement devant les rapins français ; un officier Sarde rajustait ses énormes épaulettes et se promenait en capitan, la main appuyée sur la poignée de son grand sabre ; et deux Polonais, fièrement boutonnés, regardaient d’un air sombre des jeunes gens élégants qu’à la pureté de leur prononciation française on reconnaissait d’ailleurs facilement pour Russes.
La musique de VHelvétie se composait d’une quinzaine de mineurs de Silésie, en redingotes blanches à collet vert-pâle. Le plus grand n’avait pas cinq pieds. Ils portaient tous de grandes moustaches jaunes et jouaient, très mal et sans reprendre haleine, de jolies valses Viennoises. — L’ensemble de ce tableau était trop gai pour qu’un bal improvisé ne vînt pas le compléter. Ce fut un étudiant de Strasbourg qui se chargea de cette belle besogne.
Il faisait, avec une galanterie fort bruyante, les honneurs du bateau à une soubrette parisienne. La soubrette s’appelait Marine, comme dans une
LES GANTS VERT-PALE
comédie de Dancourt ; l’étudiant Oscar Servan. L’étudiant était un grand drôle, taillé en Hercule, portant haut sa tête et jurant à tout propos. Il avait le geste brusque, la voix forte et impérieuse : aussi Marine lui trouvait l’air militaire. Quoiqu’il n’eût guère plus de trente ans, sa grande barbe carrée commençait à grisonner, et il était presque entièrement chauve : mais Marine soutenait qu’il était coiffé à la mal-content . — Son costume faisait une sorte de transaction entre les écoles de France et d’Allemagne : s’il était resté fidèle à la cravate rouge et au gilet Robespierre de 1832, sa casquette plate à visière étroite avait été Rachetée à Tubingen, et ses pantalons de matelot venaient de Hambourg. Son habit de velours gris n’avait pas de patrie.
Oscar ouvrit le bal avec mademoiselle Marine. Il avait pour lieutenants les rapins et les théologiens qu’il dépêchait coup sur coup pour inviter des danseuses. Mais les Bernoises refusaient de crainte de froisser leurs manches gauffrées ; les Yalaisannes, pour ne pas déranger leur petit chapeau Louis XV ; les Génevoises parce qu’elles avaient de vilains pieds. — Enlevons les Sabines ! crièrent les rapins. — Grisons-les ! dit Oscar. A moi, carabiniers d’Argovie ! — Et les étudiants, et les carabiniers, et les rapins descendirent en courant dans l’entrepont et remontèrent avec des brocs de vin blanc. Les Suissesses ne trouvèrent plus de prétexte pour refuser : le vin était bon et portait à rire, et quand les Espagnols prirent leurs castagnettes, tout le monde se mit en danse autour d’Oscar et de mademoiselle Marine.
Un mômier s’était aventuré au milieu de cette
foule joyeuse pour distribuer des brochures méthodistes. Il s’aperçut bientôt qu’il s’était fourvoyé, et il commençait à battre prudemment en retraite, lorsque Servan lui barra le passage.
— Convertissez-moi ! criait-il en faisant des moulinets avec sa canne plombée ; convertissez-moi, monsieur le prédicant, où je vous enlève vos lunettes vertes avec le bout de ma badine !
Le mômier lui offrit une brochure :
— Pas de livres ! cria l’étudiant : je ne sais plus lire et je ne comprends pas le français suisse, mais je crois aux miracles de la parole. Allons, parlez-moi et sans retard !
Le mômier, effrayé, regardait autour de lui : personne ne venant à son aide, il allait commencer son discours, quand une fantaisie nouvelle vint heureusement à passer par la cervelle d’Oscar. — Lï Helvétie était arrivée en vue du château de Coppet et de la villa Déodati.
— Enfants ! la Marseillaise !... s’écria Servan, saluons Childe-Harold et Corinne I La France adopte toutes les gloires ! — M’avez-vous entendu, têtes carrées ? reprit-il en s’approchant des Silésiens qui jouaient toujours imperturbablement leurs Viennoises.
Le chef d’orchestre tendit sa casquette : Oscar la fit voler d’un coup de canne, prit un cornet et joua la première phrase de la Marseillaise , que les musiciens finirent par exécuter tant bien que mal avec des variations de leur façon. De leur côté, rapins et étudiants entonnèrent à tuetête. Servan courait des uns aux autres : il voulait faire chanter tout le monde. On vidait et on remplissait toujours de nouveaux brocs de vin, — et les carabiniers chantèrent. — Libéria ! liber -
LES GANTS VERT-PALE
ta ! disait Oscar aux Italiens. — Viva la Espana / criait-il aux Espagnols ; et, se tournant vers les Yaudois : — Rappelez- vous que c’est la France qui a chassé de vos collines Fours de Berne ! — Et deux cents voix répétaient en chœur l’hymne des Marseillais.
Pendant tout ce tumulte, les aristocrates , comme les appelait Servan, s’étaient réfugiés à l’arrière sous leur tente bariolée : quelques-uns, les plus curieux, s’étaient avancés près des tambours, derrière les bagages, et lorgnaient le populaire.
Une jeune femme était assise à l’éoart sur un petit banc, la tête tournée du côté du lac. Sa mante de voyage nouée négligemment laissait deviner une taille élégante, et ses mains étaient cachées par de larges manches tombantes. Elle feuilletait un album, et de temps en temps une main fine soulevait la soie des manches, le vent gonflait le voile, et l’on entrevoyait vaguement un profil coquet.
Un peu en avant du groupe des curieux, un jeune homme était venu s’appuyer au bastingage et il se penchait à chaque instant en dehors du bateau, surtout dès que le vent venait à soulever le voile de la dame aux longues manches. On eût dit qu’il voulait la reconnaître. — Oscar, qui faisait sa ronde, vint à passer par là, et le frappa sur l’épaule, puis il se nomma et lui dit :
— Monsieur le vicomte Henry d’Hervey est Français ?
— Oui, monsieur, répondit Henry en s’inclinant.
— Pourrais-je vous demander pourquoi vous ne chantez pas la Marseillaise ?
— L’air est très beau, dit Henry, mais je ne suis pas venu en Suisse précisément pour l’entendre ou le chanter. Ici, j’aimerais mieux \eRanz des vaches.
— Vous ne trouveriez pas sur le bateau un Suisse qui sût le Ranz des vaches. Venez donc avec nous, monsieur le comte : c’est à l’étranger surtout qu’on aime les chants de la patrie.
En toute autre circonstance, Henry se serait débarrassé brusquement d’un tel interlocuteur ; mais comme il voulait rester à son poste d’observation sans être remarqué, la présence d’Oscar pouvait être utile, ne fût-ce que pour contenance. Il l’accueillit donc assez familièrement malgré sa réserve habituelle. La conversation s’engagea : Servan parla beaucoup. Henry prit sur lui de l’écouter avec un sourire de bienveillance, et il garda même tout son sérieux lorsque l’étudiant lui proposa d’aller offrir un cartel aux Anglais qui lorgnaient les danseuses.
Il y eut un moment pourtant où d’Hervey ne prêta plus qu’une attention de politesse à la conversation : la belle inconnue venait de se retourner en écartant son voile. Le mômier était à côté d’elle et lui présentait des brochures. Henry se leva, serra la main de l’étudiant et courut à l’arrière :
— Où descendez-vous ? dit Oscar en le poursuivant.
— Près de Villeneuve, à l’hôtel Byron.
— J’y serai 1 répondit Oscar.
LES GANTS VERT-PALE
— « Ma sœur », disait le mômier, vous vous êtes retirée loin de la foule pour méditer. C’est un bel exemple que vous donnez : permettez-moi de vous en féliciter.
— Vous vous trompez, monsieur, répondit-elle en souriant. Je regardais tout simplement des gravures. Tenez, voilà Saint-Pierre de Rome. Je trouve cela très beau, bien qu’on nous soutienne que c’est déjà de la décadence. Qu’en pensez-vous ?
— Madame, dit le mômier, en prenant gauchement l’album, je ne puis sans douleur arrêter mes regards sur ces monuments de l’idolâtrie. Rome est un triste témoignage de ce que peut l'orgueil de l’homme.
— Voilà tout ce que vous voyez à Rome ?
— Je n’ai pas vu Babylone et je n’y mettrai les pieds que lorsqu’elle sera détruite. Ce jour n’est pas éloigné...
— Et Raphaël ? et Michel-Ange ?. . .
— Ce jour n’est pas éloigné, poursuivit le mômier ; les textes sont précis. Je le prouve dans une brochure que je vais avoir l’honneur de vous offrir. Voici le titre : Du papisme ; ses crimes et ses préjugés ; sa ruine prochaine...
La lecture de ce titre, qui tenait une page entière fut interrompue par l’arrivée de d’Hervey.
— Madame de Neuville, dit Henry, voudraitelle accepter mon bras pour venir à l’avant ? J’ai découvert deux costumes pittoresques, ce qui devient assez rare en Suisse pour mériter d’être vu .
— Vos galanteries se font attendre, répondit madame de Neuville. Voilà deux heures que nous sommes sur le lac et vous n’êtes pas même venu me saluer.
— Je vous jure que je ne vous avais pas reconnue. Je suis resté plus d’une heure penché sur le bastingage sans que vous ayez voulu vous laisser découvrir.
— Henry, Henry, vous serez donc toujours menteur ! Moi je vous ai très bien vu, et je sais parfaitement que vous n’avez pas une seule fois tourné les yeux de mon côté. Votre ami ne vous en aurait pas laissé le temps ; vous étiez tout entier à lui. Je ne vous connaissais pas de si jolies relations. Il paraît fort bien, ce jeune homme : Marine, ma femme de chambre, lui trouve des manières très distinguées ; elle n’a voulu danser qu’avec lui. Comptez-vous me le présenter ?
— Mais c’est la première fois que je le vois et ce sera probablement la dernière.
— Direz-vous que vous ne m’avez pas rencontrée à Genève ? Ne saviez-vous pas en quittant Paris que je devais partir pour la Suisse ?
— Je le savais puisque me voici, mais je n’osais pas l’espérer. On craint toujours de ne pas voir arriver ce qu’on désire trop vivement.
— Votre ami l’étudiant ne dirait pas mieux ; mais il faut bien vous pardonner ces fadeurs. Nous sommes dans le pays des pastorales.
— Madame se trompe, dit le mômier qui était resté là sans qu’on prit garde à lui. Nous sommes dans le pays de la liberté, dans la patrie de Zwingle et de Calvin.
— Vous allez voir, madame, ditplus bas Henry, qu’il est bon d’avoir des amis partout...
D’un signe de main, il appela Servan qui se tenait debout sur une pyramide de bagages, les
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mains derrière le dos, comme un général qui passe en revue son armée.
L’étudiant arriva, sa canne sous le bras, et salua militairement.
— Mon cher Monsieur Oscar, dit d’Hervey, pourriez-vous me rendre un léger service ?
— Volontiers, répondit l’étudiant ; mais je vous prierai de m’appeler Servan tout court. J’ai eu tort de vous faire connaître ce ridicule prénom d’Ocar qui me fait dater de l’empire et d’Ossian. Maintenant, je suis à vos ordres : de quoi s’agit-il ?
— D’une chose bien simple, monsieur Servan. Monsieur (en montrant le mômier) désirerait aller prêcher ces mauvais sujets de l’avant. Auriez-vous la bonté de l’accompagner ?
Servan prit le mômier par le bras, l’entraîna à l’avant malgré sa résistance et le jeta dans les bras de mademoiselle Marine. Jusqu’à Ouchy, on le fit danser, boire et chanter : on l’aurait ainsi mené jusqu’à Villeneuve sans l’intervention du capitaine.
Le bal n’en continua pas moins jusqu’à la fin de la traversée, avec des cris, des chants et des éclats de rire. Les brocs se vidaient et se remplissaient comme par enchantement, les mains serraient les mains ; tous les pieds battaient la mesure ; les cuivres sonnaient des fanfares : des acclamations enthousiastes saluaient Servan, — et Servan traversait les danses, le verre à la main, répondant vaillamment à tous les toasts et recevant avec un sourire triomphant tous les témoignages de la gaîté franche et facile qu’il avait allumée autour de lui.
VRelvétie s’arrêta à Villeneuve. — Au moment de descendre, madame de Neuville et Henry furent tout étonnés devoir leurs bagages déjà placés au fond d’une barque qu’Oscar fit ranger contre l’escalier. Il offrit la main à madame de Neuville, jeta un tapis sous ses pieds, des coussins sous ses bras ; puis sans répondre aux questions qu’on lui adressait, il reprit les rames, s’éloigna du rivage, et cédant bientôt sa place au marinier auquel il prit la sienne, il tourna la barre dans la direction de l’hôtel Byron dont on apercevait la façade blanche au milieu des arbres.
Madame de Neuville attendait beaucoup de monde à l’hôtel Byron, mais elle ne vit arriver au rendez-vous qu’une famille Savoisienne qui lui était alliée. Les troubles de quelques cantons, exagérés, comme toujours, par les journaux écartaient de la Suisse intérieure les étrangers. Des corps francs s’organisaient dans le canton de Vaud, le Valais était en armes. On se croyait à la veille d’une guerre civile, et les touristes s’arrêtaient à Genève ou prenaient la route de Turin.
Quelques familles suisses et allemandes arrivaient bien de temps en temps à l’hôtel Byron, mais elles n’y faisaient jamais qu’un séjour de quelques jours. Le grand salon était désert ou à
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peu près, et Ton ne pouvait qu’à grand’peine former une contredanse. Encore fallait-il pour cela faire bien des concessions. On convoquait le ban et l’arrière-ban. La petite compagnie de madame de Neuville se réunissaft alors à la société d’un riche marchand de rubans de Saint-Etienne, qui s’était emparée du piano. Mais l’union n’était jamais franche, et le lendemain d’une soirée, on se saluait à peine : au salon, on se séparait en deux groupes, et des deux côtés, il n'était petite taquinerie qu’on n’inventât pour protester contre cette réunion forcée.
Le marchand de Saint-Etienne avait dans son entourage une douzaine de dames et de messieurs du commerce de Lyon et de Givors. Il s’appelait Lambert, portait de belles breloques en cornaline et se piquait de littérature. Madame Lambert attachait à son écharpe, en guise de camée, le portrait de son mari au daguerréotype, encadré dans un feuillage d’or émaillé. Oscar faisait tous les jours une nouvelle plaisanterie monstrueuse sur ce malheureux portrait. La première fois qu’il dansait avec madame Lambert, il alla décrocher dans l’antichambre une grande lithographie qu’il pendit au nœud de sa cravate. D’Hervey eut toutes les peines du monde à l'en séparer. M. Lambert hasarda quelques observations : Oscar lui proposa un duel à bout portant. Le marchand fit des excuses.
Cette première faiblesse fut fatale à M. Lambert. Servan s’amusa à lui faire des peurs mortelles. Il ne lui parlait que duels, coups de stylet ou conjurations ; puis venaient les confidences perfides, les propositions incendiaires : l’étudiant
quand j’étais étudiant
communiquait au négociant des listes imaginaires, des règlements de sociétés secrètes ; il voulait inscrire M. Lambert en lui faisant espérer un commandement de section. — M. Lambert se mit à redouter sérieusement Oscar : il dissimula avec le plus grand soin ses opinions plus que gouvernementales devant l’étudiant irascible, sur lequel il se promettait peut-être bien in petto de donner quelques indications au procureur du roi de Saint-Etienne. Mais ce silence forcé fut un grand sacrifice, car M. Lambert se plaisait à réciter le premier-Paris de son journal. — Oscar eut alors l’idée de faire renoncer ainsi successivement M. Lambert à ses habitudes de conversation les plus chères, et voici comment il expliquait sa théorie à d’Hervey.
« — V esprit de M. Lambert, disait-il, se meut sur une manière d’échiquier : il y a à sa disposition une quinzaine de cases que je connais très bien. Si je lui interdis ces quinze sujets de conversation — ai-je dit quinze ? — je le rends muet. Je veux donc le chasser de toutes ces cases, et ne lui laisser que le petit carré du commerce : ce qui ne peut manquer de le chagriner beaucoup comme tout homme qui a vendu quelque chose. Pour en venir à bout, je ne veux prendre qu’une semaine. Je suis déjà maître de la grande ligne : la politique. »
Oscar tint parole. M. Lambert parlait-il de ses fermes de Bresse, l’étudiant se penchait à son oreille : « — Soyez prudent ! nous allons abolir la propriété ! » — Racontait-il une histoire gaillarde, Oscar tordait sa moustache et le regardait d’une
façon terrible, en lui montrant madame de Neuville. M. Lambert se rejetait alors sur une autre case et appelait à son aide madame Lambert pour célébrer Picciola et les autres livres de M. Saintine,et Servan entonnait d’une voix énorme quelque strophe d’Auguste Barbier. Art, voyages, littérature, agriculture, architecture, tout était impitoyablement arrêté : bref, Servan mena si rapidement sa partie, qu’au bout de cinq jours M. Lambert était prisonnier dans la case du commerce.
— Prisonnier sur parole ! disait en riant Servan à d’Hervey. Que vous avais-je prédit ?
Servan, dès le premier jour, s’était mis à son aise à l’hôtel Byron, comme s’il eût été dans une taverne de Strasbourg, comme chez lui, comme partout. Il ne quittait pas sa grosse pipe hollandaise, lutinait les servantes, grondait M. Wersmann le maître d’hôtel, prenait la taille de madame Wersmann, cravachait les chiens et tutoyait les domestiques. A table, il découpait, dégustait les vins, ordonnait le service et faisait régulièrement appeler au dessert le chef et les aides pour leur annoncer que tout était détestable.
On peut croire que madame de Neuville avait eu quelque peine à s’habituer aux manières de Servan, mais tout en trouvant ses plaisanteries de fort mauvais goût, elle en riait éperduement. Il avait, au moins, la haine du bourgeois invétérée et on trouvait en lui un auxiliaire très utile dans cette petite guerre engagée contre le monde de madame Lambert ; on n’avouait pas ses services, mais on en profitait. Il est certain que, sans 1$
présence d'Oscar, M. Lambert aurait été insolent et se serait vengé par une bonne grossièreté des coups d’épingle qu’il recevait tous les jours.
Oscar était d’ailleurs d’une complaisance à toute épreuve. Rameur infatigable sur le lac, dans les montagnes guide intrépide, il dirigeait toutes les excursions avec une activité toujours nouvelle. On se fût difficilement passé de lui, car il se chargeait toujours de ce qu’il y avait de plus ennuyeux dans les préparatifs d’une excursion, soit qu’il s’agît de louer des chevaux ou des guides, de réduire les prix, de ranger les bagages ou d’improviser à dîner dans une auberge. Il portait à lui seul les piques, le télescope, les crocs et les échelles : fallait-il passer un torrent, il trouvait le premier un gué, roulait en travers de grosses pierres et des arbres cassés, se jetait dans l’eau jusqu’à la ceinture, offrait la main aux dames et leur faisait ainsi traverser ce pont tremblant. Puis il allait reconnaître les passages, revenait encourant, escaladait les pics ou se laissait rouler dans les ravines pour cueillir une fleur des Alpes qu’il offrait à madame de Neuville ; — et tout cela sans la moindre affectation de galanterie, quelquefois même avec un certain air de rudesse. Un remerciement le mettait de mauvaise humeur. Madame de Neuville prenait plaisir à étudier ce mélange d’audace et de bonté naturelles cachées sous des formes si vulgaires et elle demandait souvent à Henry si cela tenait à une ignorance complète ou à un mépris systématique des usages du monde.
Henry ne s’inquiétait pas trop de l’attention que donnait madame de Neuville à ce type singulier, attention que l’excentricité du personnage semblait commander, et dont madame de Neuville
se détournait d’ailleurs bientôt, Elle et Henry se connaissaient depuis longtemps : l’hiver précédent, à Florence, elle l’avait accepté pour cavalière sirvante ; mais soit que des obstacles imprévus les eussent toujours séparés, soit qu’ils eussent trouvé ces obstacles en eux-mêmes, ils avaient obstinément gardé dans leurs relations une certaine réserve, quelque affectueuse qu’elle fût.
Cependant, comme dans tel cas donné, il arrive qu’en une semaine on se trouve faire plus de chemin qu’en deux années, la solitude de l’hôtel Byron, les longues promenades en tête-à-tête, les besoins de distraction, quelques velléités coquettes, mille causes enfin, une seule peut-être, vinrent favoriser subitement d’Hervey. Ou avait commencé comme toujours par éclaircir, obscurcir plutôt, des difficultés de métaphysique amoureuse : paradoxes contre paradoxes, c’était un fonds inépuisable. Ce ne furent que jeux d’esprit ét brillantes évolutions de sophismes, combats vifs et courtois qui rappelaient les plus belles joûtes des cours d’Avignon et de Romanin. Ces subtilités font la grâce des amours artificiels. — En abordant ces points délicats, Henry et madame de Neuville avaient grand soin de se mettre en dehors de • toutes leurs théories ; mais comme il y a toujours un reste de crédulité au fond des cœurs les plus aguerris, nos deux beaux diseurs se laissaient parfois prendre à ce qu’ils disaient. Pour être factices, ces impressions n’en avaient pas moins un grand charme et périlleux, car l’amour arrivait par la porte même qu’on lui fermait. Et quand d’Hervey et madame de Neuville ne pouvaient plus s’arrêter sur cette pente fleurie qu’ils descen- ! daient en riant et les joues un peu ardentes, ils
fermaient les yeux et s’aimaient — je prends ce mot à défaut d’autre — pendant un jour, une heure, le sourire sur les lèvres, avec mille réserves spirituelles.
Oscar, souvent, venait tomber au milieu des plus belles discussions avec son gros rire et sa gaîté obstinée. Il donnait de grands coups de boutoir dans toutes ces fleurs et soufflait rudement sur les théories les plus frêles et les plus gracieuses. A l’aide de ses arguments gaulois, il jetait la confusion dans toute la stratégie délicate et d’un seul mot crû et franc faisait crouler tout un édifice élégant de subtilités, édifice de cendres. Il mettait surtout une grande verve d’ironie vulgaire à dégager le sens matérialiste caché sous les axiomes les plus hypocrites, et semblait s’être donné pour tâche de montrer l’amour dans sa nudité primitive, réelle, à ces deux esprits maladifs et légers.
On pourrait s’étonner de ce que madame de Neuville qui, sans être précieuse, tenait singulièrement aux délicatesses du langage, laissât Oscar divaguer si souvent à son aise, au nom du bon sens. Etait-ce par amour des contrastes ou plutôt voulait-elle se dire que Servan la défendait contre elle-même, avec cette vigilance qu’il apportait à vulgariser la poétique de l’amour, à condenser brutalement tout nuage ? Et si jamais au milieu de ce paysage merveilleux, sous les branches vertes, au bord des fontaines, elle devait se laisser entraîner à répéter avec Henry les molles chansons d’une idylle païenne, n’était-elle pas certaine d’entendre Oscar ricaner dans le feuillage, comme le Faune antique ?...
Un soir, en revenant sur le lac du château de Chillon, Servan dirigea la barque du côté du Valais, sans que madame de Neuville s’inquiétât de cette manœuvre. Quand elle s’en aperçut, la barque n’était qu’à un quart de lieue des côtes de Savoie. En lisant le nom de Byron dans la prison de Bonnivard, Henry lui avait récité quelques vers de Lara. Elle les avait écoutés en souriant, et, en cet instant, elle vint à se les rappeler avec une impression de mélancolie. Les eaux étaient calmes et reflétaient les dernières teintes du crépuscule qui dorait la cime des montagnes ; ces clartés mourantes se confondaient insensiblement avec les premières lueurs de la lune. Les voiles blanches des pêcheurs passaient dans le lointain sous un brouillard encore lumineux. Madame de Neuville et Henry gardaient le silence ; ils éprouvaient une sorte de scrupule à continuer leur comédie de salon avec cette mise en scène si pompeuse et si grandiose des Alpes, qui s’étageaient des deux côtés comme un immense amphithéâtre de marbre blanc. Mais en même temps, comme s’ils eussent craint de se laisser surprendre, tous deux se tenaient en garde contre toute impression trop profonde, et ce silence prolongé n’était encore qu’une supercherie dont ils étaient tous deux complices.
Silence d’enivrement. Il vint un moment où madame de Neuville, gagnée par toutes ces langueurs pénétrantes, d’un mouvement qu’elle ne s’expliqua point, s’approcha d’Henry et lui murmura avec une émotion involontaire :
Un soir, t’en souviens-tu, nous voguions en silence ...»
Servan qui ramait l’entendit, et, s’arrêtant tout à coup, il commença à réciter avec une gravité lente toute la méditation de Lamartine. Sa voix, d’abord rauque et voilée s’assouplissait aux molles inflexions ou vibrait avec éclat. — Madame de Neuville et Henry échangèrent un regard de surprise et de curiosité. ■ — Servan s’était levé : appuyé sur sa rame, les bras-nus, dans un demi-jour qui complétait l’illusion, Servan leur parut transformé comme par une magie de cette poésie merveilleuse qu’il déclamait ; l’inspiration du poète passait dans la voix du chanteur et dans son geste. Troublés, ils se demandaient avec une certaine crainte douloureuse si ce n’était pas encore là un jeu de cet étudiant moqueur. Mais Servan récita la dernière strophe avec un tel accent de tristesse et de passion qu’Hervey, ému, lui tendit tout à coup la main.
« — Je comprends votre surprise, madame, dit Servan d’une voix grave : je sais bien que vous vous êtes habituée à ne voir en moi qu’un plaisant de mauvais ton. La parade repose de la comédie et vous ne me devez permettre qu’en riant ce dernier souvenir de poésie. Hélas 1 vous avez raison, madame, et ce n’est pas moi qui devrais à cette heure réciter les vers du poète !
» Oui, il faut avoir vingt ans, reprit-il en cédant à l’entraînement irrésistible, il faut avoir vingt ans, il faut aimer pour répéter ces strophes divines... Que de fois les avons-nous chantées ensemble, sur le lac de Constance, le soir quand le soleil embrasait encore les neiges du Yoralberg ! La débauche n’avait pas encore brisé ma voix et desséché mon cœur ; je laissais pendre les rames et je la regardais à genoux... Le vent frissonnait
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dans ses longs cheveux noirs et Feau baisait sa main pendante, sa main blanche. Oh ! les belles nuits ! La belle poésie I Eh bien ! j’en prends Dieu à témoin, la poésie que nous chantions dans nos cœurs était plus belle encore ; eji devant toutes ces harmonies de nos âmes et de la nature, cette poésie inspirée n’était qu’un écho affaibli, un prélude 1... »
Servan s’était tû... — Il reprit les rames, lentement. Madame de Neuville regardait courir les vagues, les jeux à demi-fermés... Henry lui prit les mains sans qu’elle s’y opposât... et ils restèrent longtemps ainsi. — Mais elle les retira brusquement en apercevant Servan qui la regardait.
« — Restez, restez ainsi !.... cria-t-il avec véhémence. N’hésitez plus à vous aimer ; ne laissez pas s’envoler sans amour les heures propices, les plus belles heures de votre vie ! Préparez-vous de doux souvenirs!... »
Henry et madame de Neuville se regardaient avec embarras dans l’ombre et ils ne répondirent pas. Servan venait de détruire pour toujours les artifices de leurs amours menteurs : par un cri de vérité, il leur avait enfin indiqué la passion, la passion vraie dans laquelle ils craignaient encore de s’engager. Henry surtout éprouvait un malaise indéfini : allait-il laisser entrer dans sa vie quelque chose de nouveau, dans sa vie insouciante et vague !
Servan, absorbé, avait laissé aller les rames.... — Il se redressa tout à coup, secoua la tête comme pour en faire tomber la pensée — et se mit à ramer vigoureusement dans la direction de l’hôtel Byron.
En descendant à terre, madame de Neuville lui dit gracieusement :
<c — Vous ne m’offrez pas votre bras, monsieur Servan !
— Je reste sur le lac, dit Oscar. J’ai découvert à Villeneuve un petit vin clairet que je me suis promis d’étudier au plus tôt. Je vais réveiller le cabaretier. »
« — Que pensez-vous de notre étudiant ? dit Henry à madame de Neuville qu’il reconduisait. Nous serions-nous trompés ?
— Je pense, répondit-elle, qu’il va se griser à Villeneuve. »
A minuit, en sortant du salon , ils rencontrèrent Oscar, qui rentrait en chantant une chanson à boire — Madame de Neuville regarda Henry et lui dit en riant :
« — Nous nous étions effrayés trop vite ; voilà où aura abouti toute la poésie de cette soirée !... »
Le lendemain, lorsque Servan vint au salon, il était d’une gaîté folle, mais jamais sa gaîté n’avait été d’aussi mauvais ton, jamais M. et madame Lambert ne furent plus maltraités. Il semblait vouloir effacer, à force de charges et de calembourgs, la mauvaise impression qu’il avait pu laisser la veille dans l’esprit de ses amis, et il s’y prit si bien que madame de Neuville qui s’était mise à le regarder à quelques reprises en rêvant un peu, put se persuader que cette promenade sur le lac n’avait été qu’un rêve. — Un rêve, cette heure d’amour qu’elle avait passée à côté d’Henry, les mains entrelacées dans les mains, aux clartés
des étoiles ! — Henry, de son côté, feignait de partager cette illusion volontaire ; il évitait presque de se trouver seul avec madame de Neuville et mettait à détourner certains sujets de conversation le même soin qu’il avait apporté dans le commencement à les provoquer. La brusque métamorphose de Servan les avait rendus comme honteux d’eux-mêmes.
Il put s’en apercevoir bientôt, car il les observait, et secouant la tête avec chagrin : « — Us sont incurables!... » se dit-il.
Les longues promenades avaient été interrompues depuis assez longtemps ; personne n’arrivait plus à l’hôtel Byron, et comme le départ prochain de madame de Neuville était à peu près décidé, (elle avait parlé de ce départ à Oscar et à d’Hervey — à Oscar, d’abord, qui n’avait eu mot à dire,) — elle crut pouvoir sans danger satisfaire le désir un peu bien bizarre qu’elle avait toujours eu d’aller relire la Nouvelle Héloïse à Clarens, dans le Bosquet de Julie. — Oscar et d’Hervey l’accompagnèrent.
On partit en bateau. Au-dessous de Montreux, Oscar descendit avec ses passagers : mais quand il leur eut indiqué le chemin de traverse qui passe au pied de la montagne, il repartit en courant, sauta dans sa barque et se mit à ramer du côté de Montreux, en criant qu’il serait dans une heure à la Pierre de Rousseau.
Henry et madame de Neuville ne faisaient plus attention à ces singularités, habitués qu’ils étaient à se voir ménager des tête-à-tête. Dans leur situa-
tion d’esprit réciproque ils n’en surent, cette fois, madame de Neuville surtout, aucun gré à Servan : — et de toutes manières, ils eurent raison, car l’étudiant ne s’était éloigné que dans un dessein tout personnel.
Il fut néanmoins exact au rendez-vous à une heure près. Il était très gai et très animé :
« — Je parie, dit-il à d’Hervey, que vous discutez encore la Nouvelle Héloïse.
— Oui, répondit Henry ; et madame de Neuville trouvait ces belles lettres un peu vieillies. Qu’en dites-vous Servan ?
— Je dis, répartit Oscar, que le vin de la côte de Savoie est excellent. Les pêcheurs Sardes boivent très carrément.
— Je me rétracte, dit madame de Neuville, devenue tout à fait maussade. — Il y a dans Héloïse un chapitre dont l’application est tout à fait de circonstance. Rappelez-vous le titre : — On fait des reproches à Saint Preux qui , s'étant pris de vin y se permit des gestes inconvenants.
— Ma belle dame, dit l’étudiant en s’asseyant gravement, le grand Rousseau n’a jamais rien compris à l’ivresse. Cela m’étonne d’autant plus qu’il avait de grandes tendances à une sorte d’exaltation très matérialiste au fond, quoi qu’en aient dit ses admirateurs. »
Madame de Neuville défendit Rousseau et voulut prouver qu’on avait beaucoup exagéré le côté sensuel d 'Héloïse. Aux citations d’Oscar, elle opposa des citations assez infidèles. La querelle s’engagea vivement. Oscar rectifiait les textes avec un sang-froid impitoyable d’érudit. Tout en redressant le sens de quelques phrases, il récitait des pages entières, et bientôt,, gagné par l’enthousiasmé,
LES GANTS VERT-PALE
il déclama d’une voix passionnée les lettres les plus éloquentes du roman.
« — Quelle mémoire merveilleuse! dit madame de Neuville, qui s’était pourtant promis de ne se plus laisser prendre.
— Débris d’une splendeur éclipsée ! dit Oscar avec un accent de tristesse goguenarde ; je ne vis plus que sur mon passé. Depuis dix ans je n’ai lu que des journaux, et je suis enchanté vraiment d’avoir perdu ma mémoire.
« Non, — ajouta-t-il avec une inflexion tout à fait sérieuse, — je n’ai plus ni mémoire ni rien ! Je suis un homme fini. J’ai bu de quoi mettre à flot deux péniches armées en guerre. Croyez-vous qu’on puisse impunément passer deux mille nuits blanches ?
— Renoncez à cette vie, dit d’Hervey.
Madame de Neuville s’était détournée avec une indifférence glaciale : elle regardait en ce moment les montagnes et était à cent lieues.
« — Pourquoi? répondit Oscar. A chacun sa destinée, et ce n’est pas à mon âge qu’il est temps de revenir en arrière. — Et d’ailleurs qui conserverait la tradition des écoles ? Vous ne savez donc pas que les écoles se meurent ? Quand je pense qu’il y a dix ans, nous aurions fait la plus belle compagnie franche que les Tudesques n’ont jamais rencontrée ! A nous seuls, nous aurions insurgé toute la Prusse Rhénane. Croiriez-vous que dans cette école de Strasbourg, placée en avant-garde à la frontière, nous n’avons pas maintenant vingt étudiants capables de tenir un fleuret ou de bien charger une carabine ? Un duel est aujourd’hui un événement: les salles d’armes sont désertes, les tavernes le seront bientôt. Le doyen
mène son école comme un collège, et il a raison puisqu’on le laisse faire. De mon temps, j’ai prévu tout cela...
— Allez à Paris, dit Henry.
— Je n’irai jamais. Le peu que je connais de cette école m’en a dégoûté pour toujours. Nous avons eu à Strasbourg quelques exilés parisiens qui nous ont appris l’égoïsme. Ces messieurs portaient des gants-paille, parlaient argot et vivaient entre eux avec quelques effrontées qui les avaient suivis. Tout le mal nous vient d’eux. Nos étudiants ont voulu les imiter, et se sont séparés en petites sociétés rivales et jalouses. Plus de fraternité ! La science, je vous le jure, s’en est allée avec le plaisir. — Et voilà pourquoi je voyage. Mais quand je suis en Allemagne, je me sens parfaitement humilié. Je suis alors obligé de cacher la vérité, de mentir comme un ministre pour ne pas rougir de mon nom de Français, au milieu de ces vieilles universités. Malheureusement on ne peut pas toujours voyager ! Au bout de quelques mois, arrivent mes nostalgies. Je pense à ma taverne enfumée, comme le pâtre d’Underwald qui montait la garde à la porte des Tuileries de Charles X pensait à ses montagnes ; je prends mon sac et je retourne dans cette ville de Strasbourg que j’aime et que je déteste à la fois. — Vienne la guerre ! Vienne la guerre et peut-être le cœur de ces jeunes égoïstes battra plus fortement ! Mais si d’ici à deux ans les choses ne vont pas mieux qu’aujourd’hui, je renonce au droit, et je me fais passeur sur le Rhin. »
LES GANTS VERT-PALE
Pendant qu’Oscar faisait ses confidences à d’Hervey, il se passait un grand événement à l’hôtel Byron. Deux voyageuses qu’on avait longtemps attendues y venaient de laire une arrivée d’autant plus inespérée que l’horizon politique de la Suisse se rembrunissait chaque jour de plus en plus, — ainsi que le disait d’un air funeste à Servan M. Lambert. Madame de Pressac et sa fille s’étaient enfin décidées à venir passer un mois à l’hôtel Byron, comme elles en avaient donné parole à madame de Neuville.
M8 Wersmann l’attendait au bord du lac pour lui annoncer cette bonne nouvelle. — Ces dames étaient au grand salon : pendant qu’on s’embrassait, d’Hervey, debout à l’écart, regardait mademoiselle de Pressac.
Servan était resté en dehors. — En passant devant une des fenêtres ouvertes — le salon est au rez-de-chaussée — il ne put s’empêcher de jeter un regard sur cette scène. L’aspect singulier d’Henry le frappa, et il voulut en faire une découverte.
Si Oscar forçait un peu les choses, peut-être faut-il dire qu’il était sur la route du vrai.
Dans l’hiver dernier passé à Florence, Henry avait dansé quelquefois avec Hélène de Pressac,
comme on danse avec une enfant, par politesse. Depuis, près d’une année s’était passée, une année d’Italie, et l’enfant était devenue une jeune fille pleine de grâce et de beauté.
Henry fut frappé de ce changement et le fit remarquer à madame de Neuville : Madame de Neuville voulut alors à toute force qu’Henry fut amoureux d’Hélène. Il n’y pensait guère et madame de Neuville n’en continua pas moins tous les jours contre lui une guerre d’épigrammes. Comme Oscar, elle avait presque deviné en effet, et le hasard leur venait ainsi en aide à elle et à d’Hervey, ces deux amoureux qui tremblaient si fort de s’aimer : il leur traçait, à chacun, un chemin désormais séparé.
Mais quoique l’amour aille vite au milieu d’un pareil paysage, d’Hervey mit à devenir amoureux plus de temps que madame de Neuville, par une sorte de jalousie coquette, ne paraissait le désirer. Si elle ne réussit pas à lui improviser une passion nouvelle, ses taquineries eurent un résultat : Henry compara involontairement le jeu subtil de madame de Neuville à la simplicité d’Hélène. L’enjouement de madame de Neuville avait quelque chose d’insaisissable et d’irritant : le malaise, je ne sais quelle fatigue suivaient ces conversations agaçantes où tous les mots portaient. — Il pensait alors à la sérénité naïve d’Hélène, et en s’arrêtant à cette pensée, il ressentait ce calme et cette douceur qu'on éprouve à rentrer dans la vérité.
Pendant longtemps, Henry répondit en riant, par des galanteries, à toutes les taquineries de madame de Neuville : elle ne lui laissait pas de trêve, donnait un sens à ses moindres actions,
interprétait chacune de ses paroles comme son silence, lui prouvait de mille manières qu’il était amoureux d’Hélène. Près d’un mois s’écoula ainsi. Un jour vint où Henry se défendit : c’était un aveu. — Madame de Neuville alors devina tout ce qu’Henry n’osait se dire à lui-même, et elle en éprouva un secret dépit. Comme toute femme en semblable situation, elle était bien décidée à ne donner aucuns droits à Henry, mais elle voulait en conserver sur lui. Ses jeux de coquetterie étaient dérangés, ses petits plans de domination détruits ; elle ne se résignait pas si vite à perdre une distraction aimable, et son premier mouvement fut de s’opposer à cet amour nouveau qu’elle croyait, avec raison d’un côté, son propre ouvrage.
Ce ne fut qu’à un secônd examen qu’elle vit combien peu elle tenait, combien peu elle avait toujours tenu à l’amour d’Henry, trop pareil au sien pour qu’elle ni lui y trouvassent le bonheur. Sa bonté naturelle put alors reprendre le dessus : tout ce qui s’aviserait de ressembler à une petite vengeance devenait tout de suite indigne d’elle. Elle vit comme subitement un amusement imprévu dans le gracieux patronage qu’elle pouvait exercer en protégeant ces jeunes amours rivales.
Pendant que madame de Neuville s’isolait dans ses combinaisons, au moment même où elle faisait naître d’avance dans son esprit des difficultés qu’elle se donnait le plaisir de vaincre, Oscar était monté ce matin là dans la chambre d’Henry, et il lui disait :
« — Nous avons un nouveau voyageur. M, de
Prilley vient d’arriver : il s’est fait conduire presque aussitôt cliez mesdames de Pressac, qui étaient à peine levées. D’après les renseignements que j’ai pris, je me trompe fort, ou c’est là une figure de prétendu. »
A la pâleur subite d’Henry, Oscar se repentit un peu de la brusquerie de sa nouvelle. — Mais comme Henry, très agité, ne lui disait rien, et qu’Oscar ne s’était jamais soucié de solliciter une confidence, il descendit au bout de quelques instants. « — Qui se serait attendu à cela de la part d’un vicomte aussi blond ! » pensait-il presque tout haut.
Yers onze heures, d’Hervey vint annoncer à madame de Neuville qui n’avait pas quitté sa chambre et n’était pas encore au fait de l’événement de la matinée, son départ pour l’Italie. Il voulut expliquer ce départ d’une manière naturelle, mais il le fit assez maladroitement. Son affectation involontaire n’échappa pas à madame de Neuville : elle se dit que d’Hervey s’éloignait par un sentiment de délicatesse qui ne lui permettait pas d’aimer Hélène devant elle. Elle lui tendit la main et lui dit :
« — Henry, soyons francs ; vous n’avez rien à faire en Italie, et vous mourez d’envie de rester en Suisse. Vous aimez mademoiselle de Pressac : pourquoi me le cacher? Je suis votre vieille amie et j’ai droit à toutes vos confidences. Je vous défends de partir, de songer encore à ce voyage ridicule. Ce soir même, je parlerai à Hélène et à madame de Pressac. »
Henry ne put retenir un mouvement d’impa-
LES GANTS VERT-PALE
tience. Il insista si vivement auprès de madame de Neuville pour qu'elle s’abstînt tout à fait d’agir, que, malgré ses mille précautions oratoires, elle fut blessée. Elle vit seulement qu’Henry repoussait la bienveillante intervention qu’elle lui offrait franchement, et ils se quittèrent avec froideur.
Elle le comprit mieux lorsque M. de Prilley se fit annoncer auprès d’elle, et elle l’excusa. — Elle avait oublié quelques demi-confidences vagues échappées quelques mois auparavant à madame de Pressac, et elle ne croyait pas l’ennemi si proche.
Rien n’était plus vrai : les fiançailles allaient se célébrer à Fribourg.
Le lendemain, Henry ne parut pas au salon : on ne le vit pas les jours suivants. Lorsqu’on demandait à Servan des nouvelles de son ami, il répondait assez brusquement qu’il n’en savait pas. — Pour échapper aux questions qu’on lui faisait sans cesse, l’étudiant prit le parti de passer toutes ses journées à la chasse et de ne rentrer que fort tard.
Le plus inquiet de ces questionneurs était bien maître Wersmann, le maître d’hôtel. Il attendait Servan soir et matin pour lui demander s’il avait reçu quelque lettre d’Henry. La réponse de l’étudiant était toujours la même.
M. Lambert, à l’affût de tous les commérages de l’office, racontait à ses amis que M. Wersmann commençait à devenir furieux et menaçait de faire un éclat : M. le vicomte d’Hervey lui devait énor-
mément d’argent. Il était bien parti pour ne plus revenir. A qui se fier désormais ? et quelles gens était-on exposé à rencontrer tous les jours en voyage !...
On se chuchottait bien d’autres choses à l’oreille dans la société de M. Lambert, et à table, au salon, on commençait à raconter toutes ces belles histoires, à demi-voix, devant madame de Neuville qui ne soupçonnait rien.
M. Wersmann perdit enfin patience. Un soir, vers les sept heures, on le vit entrer au salon, son bonnet de coton sur l’oreille et suivi de deux garçons. Il tenait à la main une petite cassette d’ébène qu’il déposa avec quelque solennité sur le piano.
« — Mesdames, dit-il en saluant avec dignité, je dois vous avertir qu’un jeune homme que vous connaissez vient de se déshonorer. Je ne l’ai reçu qu’à cause de vous, et j’ose espérer que vous voudrez bien me tenir compte de cette confiance. L’année a été très mauvaise, et vous ne voudriez pas me voir frustré du prix de mon travail. Voilà six jours qu'un jeune homme qui se fait appeler le vicomte d’Hervey a quitté mon hôtel sans me payer. Voici sa note qui monte à 513 fr. 60 c. J’ai entendu jusque aujourd’hui, mais toute condescendance a son terme. M. d’Hervey avait laissé dans sa chambre cette cassette : j’ai pensé que j’avais le droit de l’ouvrir, mais j’ai voulu ne l’ouvrir que devant vous. Auparavant, d’ailleurs, j’ai demandé conseil à des personnes honorables qui m’ont approuvé. »
Le marchand de rubans s’inclina.
LES GANTS YERT-PALE
« — Je n’ai plus de doute sur la moralité de M. Henry !... s’écria M. Wersmann qui venait d’ouvrir la cassette et qui en renversait avec colère le contenu sur le piano. — Yoilà tout ce qu’il m’a laissé pour les sommes qu’il me doit !... »
Il n’y avait dans la cassette qu’une fleur desséchée — et une paire de gants longs d’un vert-pâle. . .
Madame de Pressac regarda sa fille qui baissa les yeux, en rougissant : ces gants appartenaient à Hélène. Un jour, en se mettant au piano, elle les avait posés sur un guéridon et ne les avait plus retrouvés ; c’était du moins ce qu’elle avait dit à sa mère....
Le discours de maître Wersmann avait excité l’indignation de toute la société de M. Lambert, et il n’y avait qu’un cri contre Henry. On touchait la cassette, et les dames commentaient la fleur sèche et les gants longs. Un ou deux regards, qui avaient de la mémoire, allèrent même chercher Hélène dans l’angle du salon où elle s’était réfugiée, mourant de honte, sous l’œil irrité de sa mère. Comme Oscar avait tout à fait perdu l’habitude de venir au salon, M. Lambert donnait essor à son éloquence : il parlait très haut, et ses grosses allusions étaient accueillies par des rires bruyants et des applaudissements. Toutes les vanités blessées prenaient leur revanche : le tiers-état triomphait de l’humiliation de l’aristocratie.
Madame de Neuville qui avait à peine pu comprendre jusque-là cette scène ignoble se leva, et
traversant, avec un air de profond mépris, tout ce monde, elle s’était approchée de M. Lambert, — lorsque les deux battants de la porte du salon s’ouvrirent tout d’un coup.
C’était Oscar Servan.
Aussitôt chacun s’éloigna de la cassette : M. Lambert paraissait bien embarrassé.
« — Que signifie tout ce bruit ? demanda Servan de sa voix brève, en regardant autour de lui... Ah ! V Anglais fait des siennes ! Maître Wersmann, votre place n’est pas ici; retournez à vos fourneaux. Hier votre rôti était brûlé. »
Et, s’approchant du piano. Oscar reconnut la cassette d’Henry. — Aussitôt il saisit le bras de Wersmann, qui allait gagner la porte :
« — Est-ce vous qui vous êtes permis d’ouvrir cette cassette ? demanda- t-il d’une voix tonnante... Sans la présence de ces dames, je vous romprais ma canne sur les épaules !... »
Servan était dans une colère violente, et il serrait comme dans un étau le bras de l’hôte.
« — Je ne l’ai fait qu’avec le conseil de M. Lambert ! s’écria le maître d’hôtel effrayé.
M. Lambert devint blême de peur.
« — Cela ne m’étonne pas, dit Oscar. J’étais sûr que ce marchand avait quelque lâcheté sous jeu ! Tout à l’heure je reviendrai à lui. — Maintenant parlons de nous. M. le vicomte d’Hervey m’avait écrit de vous payer cette misère, je l’ai oublié ; vous ne pouvez vous en prendre qu’à moi. Vous allez me suivre dans ma chambre et vous serez payé. — Mais cette affaire n’en restera
LES GANTS VERT-PALE
pas là : je vais écrire au préfet de Vevey pour l’informer de vos façons d’agir. — J’enverrai aussi votre nom, M. Lambert, car cet homme n’est que votre complice dans cet odieux abus de confiance ; et s’il n’y" a pas de lois dans ce pays pour punir les coquins, je sais ce que j’aurai à faire. — En attendant, vous allez sortir devant moi de ce salon !
Du doigt, Servan indiqua la porte. Les amis de M. Lambert murmuraient assez bas, et le marchand surtout avait grand’peur que Servan sortît immédiatement derrière lui. — Mais l’étudiant s’était approché de madame de Neuville et des dames et s’excusait de cette scène désagréable ; M. Lambert profita de cette diversion — et se glissa dehors.
Oscar sortit avec maître Wersmann et rentra au salon peu de temps après. Les attitudes étaient contraintes. — En passant à côté de mademoiselle de Pressac, Oscar put lui dire rapidement à voix basse : « — Trouvez un prétexte pour sortir pendant deux minutes : je vous attendrai sous le péristyle. Il s’agit de la vie de M. d’Hervey !... »
Oscar allait allumer un second cigare — qu’il jeta lorsqu’il vit venir Hélène :
« — Mademoiselle, lui dit-il, veuillez lire cette lettre. J’attends votre réponse. »
C’était une lettre d’Henry, datée de Sion.
« Je ne reviendrai pas à l’hôtel Byron, écri- » vait Henry. Envoyez-moi, mon cher Servan,
QUAND j’ÉTAlS ÈTÜDÎaNT
« uue petite cassette d’ébène que vous trouve- « rez dans ma chambre et à laquelle je tiens « beaucoup. Acquittez pour moi une petite note « que j’ai oubliée. Vous tirerez sur mon ban- « quier à la date qu’il vous plaira, si vous n'ai- « mez mieux venir me rejoindre dans le Valais. « Nous nous sommes battus hier à Entremonts : « l’affaire a été assez vive : on nous promet « pour demain une véritable bataille. La land- « wher des montagnes est en marche, et on « m’annonce que les volontaires Vaudois ont passé « la frontière. »
« — Je n’ai pas de réponse à faire, dit Hélène en rendant le billet. Vous auriez dû me lire cette lettre devant ma mère.
— Mademoiselle , dit Oscar , parlons sans détour : — vous savez à quel point M. d’Hervey vous aime ; l’aimez-vous ?
— Je vois que j’ai eu tort de venir ici, dit Hélène en se rapprochant de la porte ; — je vous remercie de me le rappeler. »
Oscar se plaça à l’entrée du péristyle et reprit imperturbablement :
« — Vous sentez bien, mademoiselle, que, lorsqu’il s’agit de la vie de mon ami, je dois passer par dessus ce que vous appelez les convenances. S’il m’échappe une parole qui ne soit pas d’une politesse rigoureuse, je vous en demande d’avance pardon. — Henry vous aime : quand il a su que vous deviez épouser M. de Prilley, il est parti pour le Valais où l’on se battait. Il se bat sans savoir pour quel parti, pour se faire tuer : c’est une
LES GANTS VËRT-PALË
guerre meurtrière, on ne fait pas de prisonniers. Henry était hier au combat d’Entremonts : demain, ce soir, peut-être, on attaquera Sion, et Henry y sera. — Un mot de vous, je l'arrache à une mort certaine !... »
Le tocsin sonnait du côté de Villeneuve. Le tambour battait sous les fenêtres de l’hôtel. A chaque instant, des volontaires passaient en chantant, la carabine sur l’épaule : de grands feux étaient allumés aux sommets des montagnes et flamboyaient au milieu de la nuit...
« — Hâtez-vous ! dit Oscar gravement. Demain on relèvera bien des morts sur la plaine. — Dans une heure, au plus tard, je serai sur le lac. Je vais attendre ici votre réponse : j’ignore quelle sera votre détermination, mais rappelez-vous que vous tenez dans vos mains la vie d’un homme de cœur. — Maintenant vous pouvez rentrer. »
Oscar alluma un nouveau cigare et se rendit vers la petite anse où sa barque était amarrée. Ensuite il revint, et se promena de long en large sous les fenêtres de l’hôtel.
Il y avait une heure qu’il attendait, Hélène n’arrivait pas. — L’étudiant jeta son cigare et rentra au salon. Hélène était près du piano, les yeux fixés sur la porte. Lorsque Servan fut à côté d’elle, elle laissa tomber son mouchoir : en le ramassant, Oscar trouva un petit billet au crayon.
« — Partez tout de suite, lui dit Hélène ; voilà longtemps que je vous attendais : il m’a été impossible de sortir. »
En moins de quatre heures, Oscar arriva à Martigny : des paysans armés campaient en plein air sur la place. D’Hervey était avec eux.
« — Trouvez-moi vite un cabaret, dit Servan en descendant de cheval. Je suis rompu.
— Remontez à cheval, dit d’Hervey, si votre bête n’est pas trop fatiguée. On bat la générale, nous allons partir. — Avez-vous ma cassette ? »
Oscar sauta sur son cheval, et tendit la main à d’Hervey en lui disant de monter en croupe. D’Hervey était fort las, peu habitué à cette vie martiale ; il accepta l’offre de Servan. Mais il fut très étonné quand il s’aperçut que le cheval, lancé au galop par Servan, s’enfoncait dans un chemin de traverse.
« — Que faites-vous ? Où nous menez-vous ? dit-il.
— A Saint-Gingolph ! répondit Oscar en éperonnant son cheval. — Nous y trouverons une excellente auberge.
— Mais on va se battre à Martigny ?
— Qu’on se batte où on voudra, cela ne vous regarde plus. J’ai juré que vous ne vous seriez pas tué cette nuit. Laissez les vieux Suisses et les jeunes Suisses se tirer des coups de carabine à leur aise et jetez votre fusil dans ce fossé, car j’ai dans ma poche votre destitution de soldat. — Maintenant serrez-vous bien contre moi, n’inclinez pas tant le corps à gauche et ne me faites plus de questions, car je ne vous répondrai pas. J’ai le gosier desséché par une soif horrible. »
En arrivant à Saint-G-ingolph, Servan se fit ouvrir l’auberge de YEcu de Savoie. — Il remit à Hervey le billet d'Hélène et lui dit :
« — Vous avez besoin de repos et de solitude.
LES GANTS VERT-PALE
Demain, ou pour mieux dire, ce matin à dix heures, je viendrai vous prendre ici. Je vais me faire allumer un grand feu chez mes amis les pêcheurs ; le vin de cette auberge, dont j’avais bonne opinion, n’est pas tenable. »
Le lendemain, les deux amis ramaient sur le lac. Au moment de débarquer, Oscar voulait à toute force qu’ Henry mît son bras en écharpe.
« — Puisque vous êtes décidé à manquer votre entrée, lui dit-il, je ne vous accompagne plus. Nous voici arrivés : sautez à terre. Moi je vais à Saint-Gingolph retrouver mes pêcheurs. Ne m’attendez que dans trois jours à l’hôtel Byron. »
Servan revint au bout de trois jours, comme il l’avait promis. Il était à fumer son cigare sur le perron, lorsque madame de Neuville vint à lui et lui dit :
« — Savez-vous la nouvelle ? M. de Prilley a pris hier au soir congé de ces dames et est parti ce matin de très bonne heure. On dit que vous êtes pour quelque chose dans ce départ. — Pourquoi ne m’avoir rien dit de tout cela ? Est-ce que vous dédaignez mon alliance ?
— Dieu m’en garde !... dit Oscar. — Mais puisque tout cela se termine heureusement, comme un vaudeville, continua-t-il légèrement, et qu’au théâtre il est de bon ton de partir un peu avant la fin de la pièce, dans deux heures je serai sur la route de Fribourg.
— Nous ne vous laisserons pas partir ! dit madame de Neuville avec une intonation assez singulière. — Il y avait de la crainte et de la prière.
— Le 15 juillet approche, Madame, dit Servan
en fermant les yeux. J’ai une inscription à prendre. Il faut que dans dix jours je sois sur le pont de Kehl. — D’ailleurs je n’ai plus rien à faire ici : si j’assistais à ce mariage, l’envie me prendrait peut-être de répéter les doléances de mon ami Mascarille, lorsqu’il a marié Yalère à la froide Clélie.
— Eh bien, finissez votre droit cette année. Nous penserons à vous.
— Cette année ? C’est impossible. J’en ai au moins encore pour six ans. Je ne prends que deux inscriptions par an : les 'petites inscriptions de juillet et de novembre. Or, sur trois, j’en perds régulièrement deux ; c’est un compte fait avec le doyen.
— Oscar, dit madame de Neuville, je vous parle sérieusement. Vous savez que nous vous aimons tous : finissez votre droit, et on vous mariera à quelque femme aimable et de bonne volonté qui vous corrigera de tous vos vilains défauts...
— Etes-vous sûre qu’elle me corrigera ?
— J’en réponds ! dit madame de Neuville.
— Alors je ne me marie pas. Mes défauts sont mes seules qualités, et je ne puis vraiment pas y renoncer.
— Je ne vous laisserai pas partir ainsi ! dit madame de Neuville émue et ne cherchant plus à le cacher. — Voulez-vous que nous nous en rapportions à M. d’Hervey ?
Oscar la regarda.... — puis tournant brusquement la tête :
« — Madame, les chevaux sont prêts ! » dit-il.
Et posant entre ses lèvres, à la manière des
LES GANTS VERT-PALE
pâtres, ses deux doigts, il lança un coup de sifflet aigu et prolongé.
Au coup de sifflet, les fenêtres du salon s’ouvrirent, maître Wersmann accourut sur le perron, sa serviette sous le bras, et deux valets d’écurie arrivèrent conduisant en laisse un cheval équipé.
— La valise d’Oscar était attachée derrière la selle, et sa canne plombée pendait à l’arçon comme une carabine. *
Oscar enjamba son cheval et le fit caracoler autour de maître Wersmann.
« — Attendez, attendez! dit maître Wersmann, peu rassuré ; je vais vous servir le coup de l’étrier.
— Quand M. de Bassompierre vint par ici...
— M. de Bassompierre, dit Oscar, remplit treize fois sa botte de sang-suisse, et la vida treize fois à la santé des Cantons libres. Mais nous ne sommes plus à ces époques héroïques, maître Wersmann, et nous avons perdu l’habitude de boire dans nos chaussures. — Vous avez sur la cheminée de votre salon une coupe de marbre de Gênes, d’assez mauvais goût ; allez la prendre et y versez deux bouteilles de vin de Saint-Jacques. Voilà tout ce que je puis faire pour vous. »
Wersmann obéit, et revint en courant, autant que son ventre le lui permettait, la coupe à la main. — Oscar prit la coupe, l’étendit vers les voyageuses de l’hôtel et cria d’une voix forte, en se levant sur ses étriers :
« — A la santé de madame la comtesse Henry d’Hervey!... »
Il vida la coupe en deux traits, et la lança dans le lac.
« — Restez, restez avec nous ! criait-on de toutes les fenêtres ; vous ne partirez que demain !... »
L’étudiant se remit en selle, jeta, pour saluer, sa casquette en l’air, en faisant siffler sa cravache.
Puis il fit dresser son cheval, l’éperonna vivement, et le lança ventre à terre sur la route de Fribourg .