LE PARC AUX CERFS
Le théâtre représente une chambre d’étudiant, dans un hôtel garni, rue des Maçons-Sorbonne, à Paris.
Chambre 4, au second. — En dehors, sur le palier, deux paires de bottes. — La clef est à la serrure.
On entre : à droite une couchette en bois peint, rideaux blancs sur flèche.
Sur la commode, cuvette et pot à eau. La serviette pliée fait chapiteau.
Au-dessus, quatre petits rayons de bibliothèque portative, façon acajou, réunis par des losanges de tresse verte. Ils supportent trois volumes dépareillés, une petite fiole de pharmacie étiquetée, sans bouchon, des pipes de terre.
Deux chaises, une imitation de fauteuil.
Sur la cheminée, entre deux vases de fleurs artificielles, une pendule d’albâtre, ordre corinthien-impérial. Le mouvement a été enlevé.
A la glace, cartes d’étudiant, cartes de visites, une entrée à vie au Prado d’hiver ; un bouquet
artificiel dans son papier dentelé, gagné au jeu de la Rose des Dames.
Maintenant, pour mettre dans ce milieu-là, il nous faut un étudiant, l’étudiant que vous savez, l’ami de Bidois. Il aura quarante et un ans, ç’a été dit : doyen des quatre facultés réunies.
Nous lui donnons des cheveux châtains déjà rares, favoris, barbe et moustaches, lunettes bleuâtres ; ni grand ni petit, large et un peu voûté des épaules, solide d’attaches ; l’allure un peu trop accentuée et victorieuse. Né natif du midi : à la rigueur, du centre ; mais rien de moins. A la mort de ses parents, il s’est constitué, en réunissant son avoir, une rente de quatre mille francs qu’il mange à Paris. Beau joueur de piquet, de seconde force au billard, habitué du café Voltaire, a dû prononcer un discours adressé à Béranger, lequel discours fut interrompu par les coups de cannes.
L’acteur qui représentera ce personnage fera bien de mettre de préférence un habit vert-clair, à boutons de métal ; un gilet cachemire, dessin large, à bandes et voyant , pantalon gris à blouse.
Il s’agit maintenant de lui trouver un nom, un nom en rapport avec son emploi. Pas de nom en chon ni en art , d’abord ils sont réservés pour les comiques Tousez et Arnal : Galochard, Potachon ; — un nom qui ait sa portée, un de ces noms que les vaudevillistes trouvent comiques avec raison, paraîtrait-il, puisqu’ils font rire, et à la recherche desquels ils pâlissent quelquefois quinze jours. Cherchons : Camuset, Peguet, Rabouillot, Chavantré... Chavantré ? Chavantré me paraît réunir toutes les conditions voulues. Chavantré, c’est bien cela... Chavantré !
UN SdENÀRïO DH VAUDEVILLE !§35
Place au théâtre !
11 était onze heures au matin, Chavantré dormait encore lorsqu’il se sentit vertement secoué par les bras.
— Ohé ! Chavantré, ohé ! Réveille-toi !
Chavantré entr’ ouvrit à grand peine les yeux.
A travers les nuages du réveil, il aperçut à peu près Bidois, et d’un bond se mit sur son séant.
— Bidois ! dit-il fort surpris.
— Oui, Bidois ! dit gaîment l’avoué buissonnier ; — Bidois qui vient faire amende honorable et rejoindre les amis.
— Ah çà ! dit Chavantré, et ta femme ? et ton enfant ? et ton étude ?
— Il n’y a plus de femme, d’enfant, ni d’étude, s’écrie Bidois en jetant son chapeau dans un coin. Il n’y a plus qu’un aimable Bidois qui...
— Eh! allons donc! dit Chavantré, je te disais bien que tout ça finirait par t’ennuyer. Nous sommes nés pour le grand air, nous autres. Mais ta femme sait que tu es ici, n’est-ce pas ? ajoutat-il plus sérieusement. Il n’y arien eu entre vous ?
— Est-ce que je viens te demander de la morale? dit Bidois, un moment préoccupé. Non ; tout va bien à la maison. Je me suis échappé, mais j’ai prévenu... à peu près.
— Puisqu’enfin te voilà, répond Chavantré, je ne te fais pas de reproches d’avoir laissé si longtemps mes lettres sans réponse...
— Tu comprends, dit Bidois, un homme marié... les affaires.. .
— Tout est pardonné, n’en parlons plus, et vive la joie ! exclama Chavantré en lançant toutes ses couvertures de côté et en sautant lestement à
terre. Donne-moi une bonne poignée de main et je m’habille.
Les deux vieux étudiants se réunirent comme autrefois par une cordiale étreinte, — et Chavantré se mit à la recherche de ses chaussettes.
— Plus une paire ! dit-il en jurant un peu. Ma blanchisseuse me les vole toutes. Il faut que j’en achète.
— Je me rappelle ça, dit gaîment Bidois. — Es-tu heureux !...
— Nous allons rire, j’espère ! reprit Chavantré qui avait à peu près trouvé ce qu’il cherchait. Il s’agit de te remettre à notre ancien pas.
— Oh ! oui, car je m’ennuyais là-bas, vois-tu...
— Comme une brosse à dents derrière une commode.
— Qu’on a donc d’esprit à Paris ! dit l’avoué. — Mais dis moi, Chavantré, pourquoi te peignestu ? Tu n’as presque plus de cheveux, mon bon ami : moi qui n’ai jamais pu, ce fameuxjour, t’en arracher une pauvre petite poignée seulement, te rappelles-tu ?
— C’est vrai, tout passe.
— Et tes dents ? Toi, qui les avais si belles !
— Regarde, répondit Chavantré en lui montrant le néant de sa bouche : c’est la pipe ! Ah ! ce serait trop beau si on pouvait rester toujours étudiant et ne rien perdre. — Qu’est-ce que tu vas donc dire maintenant, — ajouta-t-il en frottant pendant quelques minutes, son genou gauche avec un morceau de flanelle.
— Des rhumatismes !
— Ce n’est rien. Parlons d’autre chose...
— R... est-il toujours ici ?
— Parti il y a longtemps.
— Et J..., et L...
— J..., chirurgien à l’armée d’Afrique. L... est mort.
— Qui donc reste des anciens ?
— Privât.
— Ah ! dit en riant l’avoué, le grand Privât. Toujours le même, n’est-ce pas ?
— Toujours. — Ah ça ! on ne se rappelle plus ton nom ici seulement. Dans le temps, c’était les deux inséparables : Bidois et Chavantré ; — maintenant, c’est Chavantré tout court. Quoique seul, je tâche néanmoins de soutenir dignement notre vieille raison sociale.
— Est-il heureux ! dit l’avoué, soupirant. Ah ! tu as été le plus sage de nous deux I Mais je veux m’y remettre.
— C’est bien, dit Chavantré, et allons déjeûner.
— Parfait ! je me sens l’envie de casser le cou à quelques fioles ; mais tu vas me prêter un béret.
— Un béret?
— Oui, un béret rouge.
— Tu es fou ! dit Chavantré, regarde donc ton ventre ; d’ailleurs, on ne porte plus de bérets. Nous les avons laissés aux étudiants en ressemelages et aux jeunes tailleurs de la grande Chartreuse.
— Tant pis, c’était commode.
— Si tu veux, dit Chavantré, nous irons chercher pour déjeûner avec nous, un charmant garçon que je te présenterai.
— Etudiant ?
— Parbleu ! Tu verras, c’est moi qui l’ai formé.
— Mais quelle mise ! dit Bidois. Pourquoi faistu de la toilette ? ft>- -, q
— C’est ma tenue habituelle. On se soigne
beaucoup maintenant dans le quartier. Mais toi, ta mise est un peu trop papa... ça sent la province ; il faudra...
On frappa en ce moment à la porte.
— Entrez !
L’aspect du personnage qui se présentait ne parut pas être très agréable à Chavantré. C’était un homme de soixante ans, décoré d’un ordre étranger quelconque qu’il dissimulait dans la rue, chauve et des moustaches grises.
— Je te gêne? dit Bidois en ramassant son chapeau.
— Pas du tout. Assieds-toi donc.
Il causa longuement avec le visiteur. Celui-ci lui fit signer plusieurs papiers et sortit.
A peine avait-il passé la porte, que Bidois, qui avait écouté avec attention, regarda Chavantré avec tous les signes de la plus grande surprise.
— Es-tu fou ? dit-il. Qu’est ce que cela signifie ?
— Mais non, répondit Chavantré. Ce brave homme...
— .... qui me fait l’effet d’un escroc, interrompit Bidois...
— .... a eu l’idée de fonder avec nous un journal spécial pour le quartier latin, l 'Echo des écoles, par actions. J’étais le plus fort actionnaire et rédacteur principal. Le journal est mort. Il y a liquidation, et je perds six mille francs.
— De quoi te mêlais-tu ? et pourquoi vous avisez-vous de faire des journaux ?
— Tu arrives de la province, mon cher, répondit gravement Chavantré. Les idées ont marché depuis que tu es parti. Le quartier latin a une portée sérieuse, et nous avions reconnu depuis
longtemps le besoin d’un organe spécial. J’aurais été très mal vu, si je n’avais pas été le premier à souscrire, moi, Chavantré. Maintenant, s’il s’agit d’argent, c’est une petite leçon pour moi.
— A la bonne heure ! mais six mille francs...
— Et je ne me fourrerai plus dans les journaux nouveaux... à moins qu’on me présente une combinaison, là, sérieuse.
Bidois était fort surpris. — On lui avait gâté son Chavantré.
— C’est égal ! se disait-il, il est bien heureux !
— Partons, dit Chavantré, je suis prêt et il faut filer vite. Mon tailleur doit venir me demander de l’argent à une heure...
— C’est drôle! dit Bidois. Je serais très ennuyé maintenant de ne pas payer mon tailleur.
— La province t’a tué, répondit Chavantré.
Et il descendit en sifflant la descente de la Chaumière, à l’usage du quartier latin.
Dans l’escalier, une femme balayait. Chavantré lui remit sa clef.
— A propos, dit-il à Bidois, tu ne la reconnais pas ?
Bidois regarda la femme. Edentée, mal peignée, le teint poussiéreux, la peau huileuse, vieillesse précoce, le nez pointu et teinté de violet.
— Je n’ai jamais vu Madame.
Chavantré et la femme rirent aux éclats.
— C’est Jules ! dit la femme. Est-il devenu gros !
Gros voulait dire laid.
— Eh ! c’est Annette, dit Chavantré à Bidois, une de tes anciennes.
Bidois s’enfuit.
Chavantré le joignit dans la rue.
— Je pense, dit-il en riant encore, que tu as de la chance d’arriver juste un lundi, jour de Mabille.
— Qu’est-ce que c’est que Mabille ?
— Ah I c’est juste. Ce n’est pas de ton temps. Nous allons maintenant au bal Mabille.
— Et la Chaumière ?
— Toujours un peu aussi ; mais Mabille !...
— J’aimais bien la Chaumière, moi, dit Bidois souriant à ses souvenirs.
— Nous irons à la Chaumière, si tu veux, répondit Bidois, mais tout le monde va à Mabille.
— Comment, toi, Chavantré, tu as abandonné la Chaumière, notre bonne Chaumière, où nous étions si florissants ?...
— Que veux-tu, dit Chavantré sur qui le reproche avait porté. Ils vont à Mabille maintenant.
— Mais nous voici arrivés.
«— Comment, rue Richelieu, un étudiant?
— Oui. Il y en a beaucoup qui habitent de ce côté-ci de l’eau. C’est ici.
— On fait maintenant de bien belles maisons à Paris, dit l’avoué.
Ils montèrent un escalier ciré, garni au milieu, dans toute sa longueur, d’un tapis en cascade : au premier étage, Chavantré sonna. Un domestique les introduisit dans une antichambre, où Chavantré s’assit.
— Il fait toujours attendre un peu son monde, dit-il.
— Mais nous sommes vraiment chez un étudiant ?
— Mais oui, — et en médecine encore !
Une porte s’ouvrit et Chavantré guida Bidois
vers une chambre à coucher, genre riche, comme disent les marchands de meubles.
Un petit jeune homme très élégant les attendait debout.
— Bonjour, mon bon, dit-il à Chavantré.
Et il examina l’avoué à l’aide d’un petit monocle juché sur son œil gauche.
— Bidois, dit Chavantré, — Bidois, dont je t’ai tant de fois parlé, — un vieux de la vieille !...
On se salua.
— Et allons déjeûner, dit Chavantré.
En descendant, Bidois lui dit tout bas :
— Chez qui m’as tu mené ? C’est au moins un fils de duc et pair.
— Fils d’un marchand de bestiaux, tout simplement, et il ne laisse pas passer un mois sans m’emprunter de l’argent. — Mais n’aie pas l’air étonné ; ils sont tous comme ça maintenant.
— Où déjeûnons-nous ? demanda le petit jeune homme qui les rejoignait.
— Chez la mère Pontus, dit Bidois ; qu’en dites-vous ? Je serai content de la revoir.
— Elle est morte, répondit Chavantré.
— Eh bien, dit le petit, tout simplement au calé Voltaire.
On déjeûna gaîment et longuement. C’étaient des plaisanteries, des éclats de rire, des : — t’en souviens-tu ? à n’en plus finir.
— Etes-vous heureux ! disait Bidois, qui avait repris son diapason.
L’étudiant en médecine, pour qui la conversation n’avait pas un caractère aussi intime, écoutait et ordonnait le repas à mesure. On but beaucoup. Bidois qui avait perdu l’habitude des repas de garçon, se lançait graduellement. Chavantré
était un véritable en ton noir : le vi n le traversait sans le troubler ni l’emplir. Le troisième convive buvait sec et paraissait ne pas s’émouvoir facilement.
— Des cigares ! cria-t-il.
Cbavantré tira de sa poche une vieille pipe culottée qu’il alluma avec béatitude.
— Perdez donc cette mauvaise habitude-là, mon cher, dit le jeune marchand de bestiaux, en coupant du bout des dents un gros havane.
— Jamais ! répondit Chavantré avec une certaine énergie. Pas de concessions là-dessus !
— Tu as raison, dit Bidois, et je vous avoue, Monsieur, que, comme Chavantré, j’ai toujours préféré la pipe au cigare. — Garçon !
— Nous n’avons pas de pipes ici, répondit le garçon en massant de la main sa chevelure très frisée.
— Va pour le cigare alors ! dit Bidois.
Mais, depuis longtemps, l’avoué avait encore perdu l’habitude de fumer. Le cigare l’acheva peu à peu, aidé de l’alcool pris sous toutes les formes.
— Que fais-tu ce soir ? demanda Chavantré à l’étudiant en médecine.
— Je vais au Kanelagh.
Il fallut expliquer à Bidois ce que c’était que le Ranelagh.
— Qu’est-ce que tu me disais donc de Mabille ? dit Bidois à Chavantré.
— Nous avons laissé Mabille aux calicots, aux petits messieurs de la Bourse et aux marchands de curiosités, dit le petit.
— Eh bien ! alors, allons tous à la Chaumière ! dit Bidois.
— Comme vous voudrez, dit le petit étudiant ; — - mais je suis sûr de m’y ennuyer.
— • Garçon, du punch I cria Bidois,
UN SCENARIO DE VAUDEVILLE 24fr
— A quoi, Monsieur ?
— Parbleu ! du punch! du punch à l'eau-de-vie.
— On ne boit plus de punch à l’eau-de-vie, mon cher Monsieur, dit dogmatiquement l’étudiant en médecine.
— Ah ça ! il est fièrement bégueule ton jeune ami, dit Bidois en se penchant à l’oreille de Chavantré. Il me fait froid aux tempes.
— C’est un peu vrai, répondit Chavantré ; mais il y en a de pires. Si je t’en avais amené un de la confrérie de*** ...il aurait voulu te convertir. On n’y fait pas attention, voilà tout.
— Confrérie !!!... pensait Bidois.
Le déjeûner avait duré près de cinq heures.
— J’espère que vous ne pensez pas à dîner, vous autres, dit Chavantré. Nous allons rester encore un moment ici, et puis nous irons tout doucement à la Chaumière.
— C’est ça ! buvons ! cria Bidois tout rouge.
On but encore.
L’addition demandée par Bidois montait à 72 francs. Chavantré voulait payer.
— Ça me regarde ! dit Bidois. Je recommence aujourd’hui mon noviciat.... Mais, pensait-il, c’était bien moins cher autrefois.
Le petit étudiant eut toutes les peines du monde pour l’empêcher de chanter, chemin faisant, dans le Luxembourg, la ronde classique : « Messieurs les étudiants... » Bidois était mécontent de l’ami de Chavantré.
Arrivé à la Chaumière, Bidois eut comme un éblouissement. Il ne reconnaissait plus rien. Ce n’était plus la grande Chaumière, la Chaumière
qu’il avait connue. Maintenant, des ûeurs, du gaz, des fresques, des toilettes... tout le monde brossé et ganté à blanc .
Le père Lahire lui-même lui parut changé. Il ôta poliment son chapeau lorsque Bidois alla renouer connaissance.
— Le père Lahire me salue ! dit Bidois avec chagrin dans le gilet de Chavantré. Autrefois, avec lui, c’étaient des poignées de main ou des coups de poing. — Ah ! notre pauvre quartier latin est mort, Chavantré.
— Buvons ! dit Chavantré, qui voulait réveiller la gaîté de son ami.
— Buvons, soit ! dit Bidois. Buvons à nos cendres !
Chavantré l’amena à une tahle autour de laquelle se pressaient une douzaine de jeunes gens. Il y avait des femmes. Bidois les trouva laides.
— Nos maîtresses étaient mieux, dit-il à son vieil ami.
— Tu penses à Annette, répondit en riant Chavantré.
Bidois était gêné au milieu de ce monde jeune et inconnu. Sa présence, que Chavantré avait assez maladroitement annoncée avec fracas, embarrassait aussi les buveurs. On le regardait avec une certaine curiosité : un peu comme un débris.
L’avoué, pour prendre contenance, se plaça près d’une jeune femme vêtue de satin vert-pâle : on était en juillet. — Il voulut causer.
— Vous devez être contente, lui dit-il, après la semaine, de venir vous amuser ici?
La jeune femme le regarda froidement entre les deux yeux, et changea de place en emportant son tabouret.
— Sophie ne fais donc pas ta trompe ! cria Chavantré qui surveillait tout. — Laisse-là, dit-il à Bidois, et désabuse-toi encore d'une vieille erreur, mon ami : il n’y a plus de grisettes.
— Eh bien, alors, demanda Bidois, que fontelles ?
— Rien ! dit glacialement Chavantré.
L’avoué comprit, et sa tristesse augmenta. Il s’était laissé saisir par cette mélancolie profonde qui vous glace peu à peu lorsqu’on s’isole et qu’on s’avise de réfléchir au milieu d’une foule réunie pour le plaisir.
Cependant , les contredanses se succédaient. Tout le monde se leva pour aller danser.
— Allons, Bidois, des jambes! dit Chavantré en lui faisant prendre la main d’une danseuse. Je ne te reconnais plus.
L’avoué courut danser.
Mais, hélas ! il s’y perdit bientôt. Ce n’étaient plus les quadrilles qu’il avait tant de fois dansés. On avait changé et interposé les figures. Bidois en était resté au cancan primitif, à la danse de 1827. On le regardait, et il était honteux de toutes façons.
Chavantré, lui aussi, faisait faire galerie ; mais c’était autre chose. Il dansait avec une imperturbable crânerie devant la reine de la Chaumière. Il lançait les pas les plus hardis, les poses les plus nouvelles. C’était à éblouir. Quelques fanatiques allaient par moments jusqu’à l’applaudir.
Bidois fut enchanté lorsque la contredanse fut finie. Sa danseuse était aussi d’assez mauvaise humeur. Il allait rejoindre Chavantré, lorsque tout à coup il se fit un grand tumulte : on enten-
dait des cris et des éclats de verres. — Chavantrô partit comme un trait.
On disait autour de Bidois qu’un petit jeune homme, ami de Chavantré, avait une querelle.
Bidois courut après Chavantré.
— Voilà Chavantré ! criait la foule sur le passage du vieil étudiant. Gare ! voilà Chavantré !
Bidois arriva juste à temps pour voir Chavantrô renverser de deux coups de poing mythologiques deux de ses adversaires. Il s’élançait sur lui pour le retenir .
Mais au même instant il reçut lui-même, d’un poing inconnu, un vrai coup sur l’œil, — et deux mains vigoureuses l’arrêtêrent par le collet de son habit.
C’étaient les municipaux.
Bidois voulut s’expliquer. Il n’eut pas le temps de dire un mot. En un clin d’œil il fut transporté à la porte, et de là au poste de la rue Sainte- Hyacinthe.
Il était à peu près dégrisé, et commençait à être sérieusement inquiet de sa position, que son âge et son caractère d’avoué aggravaient encore. Il pensait à son chez lui si tranquille. En ce moment, sa femme dormait sans doute, son enfant aussi... — lorsqu’il entendit tout à coup dans le corps-degarde une voix bien connue .
Bidois eut un frisson. — C’était la voix de M. Vauxdoré...
Pendant ce temps-là, Chavantré courait furieux dans le jardin de la Chaumière, cherchant Bidois comme une lionne ses petits.
Et les jeunes étudiants de première année le regardaient avec admiration et envie, et se disaient entre eux :
— C’est Chavantré !...
Troisième acte.