‹ Quand j'étais photographeChapitre 13 sur 17 · LE 10 AOUST · texte numérisé non relu

LE 10 AOUST

puis ici, celles des combats de la place de grève,

DE L’HOTEL DE VILLE, DE L’HOTEL DE BRIENNE ET DE LA RUE MESLAY, LES 28 ET 29 AOUST 1788 — et là, celles du combat a la manufacture de réveillon, le 28 aoust 1789.

Cette autre inscription est plus saisissante encore dans sa concision lapidaire :

ii et m Septmbr.

MDGGXGII

Une pierre tombale, la seule que nous trouvions ici recueillie parmi tant de milliers d’autres de plus gros intérêt, se dresse encore pour nous apprendre en prose et en vers qu’elle couvrit le corps de Françoise Gellain, femme Legros, qui aida l’évasion de Latude.

Voici le sarcophage dit Tombeau de Gilbert, où Gilbert manque. Mais il ne saurait être bien loin.

Et l’autel provisoire où au moins une fois l’an, je suppose, une messe réglementaire doit être dite pour tant de trépassés, catholiques, huguenots, juifs ou même mahométans, en attendant toujours la chapelle spéciale que ne cessait de réclamer le cidevant pamphlétaire Timon de Cormenin, jadis funeste aux lapins de l’ancienne liste civile.

Ici la voie est barrée. Cet énorme amas d’ossements, éboulement dont le sommet perce la voûte, provient du puits de la rue de la Tombe-Issoire ( — ou tout simplement Tombissoire? — ) Par ce puits sont au fur et à mesure * déchargés tous les débris humains mis à jour dans les cimetières supprimés et les déblais pratiqués pour la création des voies nouvelles, puisque la mort elle-même ne peut nous garantir contre l’expropriation. Les hommes de l’ossuaire les entassent dans chacun de ces deux tombereaux qu’ils poussent une fois pleins devant eux vers les voussures vides encore qui attendent leur « bourrage ».

A côté du monceau, une petite bière toute fraîche neuve. Une carte récemment clouée, suscrite à la main, nous apprend que les restes qu’elle contient ont été désignés et réservés pour être ailleurs ensevelis. La décomposition par le tombeau n’a pas laissé grand’chose à garder, car c’est un vrai cercueil d’enfant.

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Mais quoi ! parmi tant d’êtres, autrefois si chers, un seul évoqué ! Notre piété de la famille s’éteint-elle donc, elle aussi? Et devant l’abandon conclusif et universel, n’y avait-il pas lieu pour les ordonnateurs de cette nécropole où tout vient s’évanouir jusqu’au souvenir des pères dans la mémoire des fils, de remplacer un des distiques de leurs Chenedollés d’élection par le cri déchirant qui s’échappe comme un sanglot de la poitrine du psalmiste :

« O vous qui fûtes mes amis, ayez pitié de moi ! »

Et encore des ossements etdes inscriptions encore, toujours triées dans le répertoire des minores et minimi académiques... — N’en avez-vous pas assez, madame? Le pittoresque s’épuise vite ici, les aspects ne sont pas variés, et nous tournerions toujours sur nous que nous n’en verrions pas davantage. Ce mot mystérieux — ■ Catacombes — excite par lui seul une curiosité qui, datant de loin, a bien pris son temps de couver. Tout le monde n’a pas le loisir, l’occasion ou la pensée de descendre ici, — et c’était là raisons suffisantes pour y venir. Mais vous avez déjà trouvé comme moi que quelques pas dans ces souterrains et la curiosité est tôt satisfaite. C’est un de ces lieux où tout le monde veut être allé et où personne ne retournera.

Grimpons donc cet escalier qui semble à notre impatience plus interminable encore qu’à la descente, — et voici l’air suave du dehors, voici la lumière, le soleil, la Vie, qui chassent derrière nous comme un rêve pénible, pis encore, ennuyeux, le souvenir de cette excursion funèbre.

Nous, maintenant, redescendons pour travailler.

Nous allons demander à notre objectif de se passer de la lumière diurne pour nous « rendre » ce qu’avec nous « il voit » : nous allons tenter le jiremier essai souterrain de la photographie aux lumières artificielles qui nous ont déjà si bien suppléé la lumière solaire dans notre atelier de portraits.

Mais, à cette place, ceci demande quelque explication.

La plupart de ces opérations que nous exécutons aujourd’hui couramment, en toute aisance, semblèrent, avant le premier essai, des impossibilités, parfois des défis au bon sens.

Comme dans ma tentative de photographie aérostatique, alors si vivement combattue et déniée par les plus compétents, je rencontrai plus d’un contradic-

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teur lorsque je m’occupai de suppléer la lumière diurne par les éclairages artificiels tout indiqués pourtant dans la multitude de cas où la lumière solaire fait défaut ou se trouve insuffisante. L’idée conçue, je me mis aux préparatifs.

L’électricité se présentait d’abord pour les opérations suivies et le magnésium en certaines conditions. Mais à cette époque (1858) l’électricité était encore bien loin des simplifications pratiques vers lesquelles elle allait tout à l’heure marcher à pas de géant. Nous n’avions pas les précieux accumulateurs portatifs, ni les générateurs intermédiaires de Gaulard, ni toutes les autres facilités présentes, et nous étions réduits à toutes les encombrantes incommodités de la pile Bunsen. Pas de choix.

Je fis donc installer par un électricien expérimenté, sur une partie pleine de ma terrasse du boulevard des Capucines, cinquante éléments moyens que j’espérais et qui se trouvèrent suffisants à me fournir la lumière requise. Je passe sur les embarras et difficultés de l’installation et des manipulations, tout véniels en comparaison des empêchements que je devais rencontrer plus tard, — à l’exportation.

Ma première application appartenait de droit au portrait avant de me lancer dans les expéditions à l’extérieur projetées.

Je commençai naturellement l’expérience in animâ vili, sur ma simple personne et sur mon personnel de laboratoire.

Si médiocres et même détestables que fussent ces premiers clichés, le bruit de la tentative s’était répandu dans notre microcosme photographique où chacun tenait l’œil ouvert sur le voisin et j’étais aussitôt invité à donner une séance au Cercle et journal la Presse scientifique , alors installés rue Richelieu, à côté de la fontaine de Pradier — le sculpteur agréable mais inintégral dont Préault disait : « — Il part tous les matins pour Athènes et il rentre tous les soirs place Bréda. »

Immédiatement transporté rue Richelieu tout mon encombrant matériel, j’obtins divers négatifs, — entre autres le groupe du Président et de ses deux assesseurs à leur bureau, — clichés dont je tirai séance tenante les positifs avec mon foyer électrique.

Ces premiers clichés ressortaient durs, avec des effets heurtés, les noirs opaques, découpés sans détails dans chaque visage. Les prunelles ou éteintes par excès de clarté ou brutalement piquées, comme deux clous.

Pour parfaire, il fallait un second foyer de lumière adoucie, fouillant les parties ombrées. J’essayai les

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flambées de magnésium ; mais nous n’avions pas encore les lampes si propice inventées depuis et l’usage du magnésium, sans parler de la fumée, présentait nombre d’inconvénients.

Je tentai de tamiser ma lumière en plaçant une glace dépolie entre l’objectif et le modèle, ce qui ne pouvait m’amener à grand’chose ; puis plus pratiquement je disposai des réflecteurs en coutil blanc, et enfin un double jeu de grands miroirs répercutant par intermittences le foyer lumineux sur les parties ombrées. J’arrivai ainsi à ramener mon temps de pose à la moyenne diurne et finalement je pus obtenir des clichés à rapidité égale et de valeur tout à fait équivalente à celle des clichés exécutés quotidiennement dans mon atelier.

Je ne m’arrêterais pas sur ces essais et la gradation de tâtonnements élémentairement indiqués par le moindre sens pratique si nous n’avions vu, il y a peu d’années, deux photographes, dont l’un très connu, s’entre-disputer à outrance devant les tribunaux la priorité de procédés appliqués et divulgués nombre d’années avant leur prise d’armes.

La permanence, à chaque tombée du jour, de cette lumière alors peu usitée arrêtait la foule sur le boulevard et, attirés comme phalènes à la lueur, nombre de curieux, amis ou indifférents, ne pouvaient ré-

sister à monter l’escalier pour connaître de ce qui se passait là.

Ces visiteurs de toutes classes, dont quelquesuns connus ou même célèbres, étaient au mieux accueillis, nous fournissant gratuitement un stock de modèles tout disposés à la nouvelle expérience.

C’est ainsi que je photographiai entre autres par ces soirées Niepce de Saint-Victor, G. de La Landelle, Gustave Doré, Albéric Second, Henri Delaage, Branicki, les financiers E. Pereire, Mirés, Halphen, etc., etc., et enfin mon voisin d’en face et ami, le professeur Trousseau.

La possibilité de la photographie aux lumières1 artificielles se trouvait donc désormais acquise; il ne s’agissait plus que de passer à l’application rêvée.

Le monde souterrain ouvrait un champ infini d’opérations non moins intéressant que la surface tellurique. Nous allions pénétrer, révéler les arcanes des cavernes les plus profondes, les plus secrètes.

Mais sans aller d’abord si loin et pour commencer par le commencement, une besogne première se présentait sous nos pieds mêmes : les Catacombes de Paris, sans avoir dans leurs souvenirs la solennité d’enseignements des Catacombes Romaines, ont leurs confidences à nous faire, et, surtout, nous

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avions à reconnaître l’admirable travail humain accompli dans le réseau de nos Égouts Parisiens.

Nous avons passé par les Catacombes, n’indiquant jusqu’ici que tout sommairement notre procédure opérative dont les vraies difficultés vont surtout apparaître dans l’émonctoire métropolitain.

Pour bon ordre, poussons d’abord une reconnaissance dans la place et essayons de relever l’état des lieux.

A la lueur des lanternes et, de temps à autre, au jour vague qui tombe par les « regards » démasqués au dehors tout exprès pour les visites des excursionnistes, nous distinguons une galerie sans fin, ciment et rouge meulière. On dirait que l’humidité rouille la pierre.

Un trottoir étroit borde de gauche et de droite une canalisation plus profonde que large : cette éclusée d’un liquide impur, à épiderme épais, est ourlée de chaque côté d'une marge de rails sur lesquels circulent les petits wagons voyageurs destinés au service et aux visiteurs. Sous la direction de l’employé chargé défaire les honneurs du lieu, quatre convoyeurs chaussés des hautes bottes réglemen-

taires, deux de ci deux de là, vont faire pour nous office de locomotive, la main déjà tendue sur les barres d’appui du wagonnet.

A remarquer l’irréprochable politesse de ces ouvriers résignés sous nous aux plus humbles travaux et dont la convenance en remontrerait parfois utilement à messieurs les commis, petits ou gros, de nos administrations publiques.

A peine avons-nous pris place sur le wagonnet qu’un long coup de trompe résonne sous les voûtes en signal de marche, pour être répété de loin en loin devant nous, à mesure que nous avançons, par d’autres sonneurs à leurs postes. Nos quatre coureurs nous ont déjà poussés en avant — et nods voilà partis sur nos rails de toute la vitesse de ces huit jambes, avec un roulement de tonnerre qui ne nous empêche pourtant d’entendre ni le grondement sourd des voitures qui circulent au-dessus de nos têtes, ni le fracas des plaques qui retombent derrière nous l’une après l’autre sur les « regards » à peine dépassés. — Par toute la ligne que nous avons à parcourir, dessus comme dessous, sur nous la consigne veille.

Il n’est que temps de nous apercevoir qu’il fut sage de nous précautionner d’un vêtement supplémentaire. L’atmosphère moite que nous traversons

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à toute lancée s’est bientôt faite glaciale : elle pourrait devenir meurtrière.

Si vite roulons-nous qu’à peine avons-nous le temps de distinguer aux écritures émaillées du Municipe, lettres blanches sur fond bleu, les noms répétés des voies publiques sous lesquelles nous glissons.

Un énorme tuyau de fonte d’un mètre de diamètre, soutenu par de substantielles potences et encore agrafé par des crampons solidement scellés, nous tient compagnie suivie tout le long du mur. C’est la conduite principale des Eaux de la Ville. — Une simple fissure, heureusement impossible, à cette conduite et par le déchirement subit sous la pression, nous serions sans rémission engloutis.

De temps à autre une cascade immonde tombe à notre gauche ou à notre droite par un chenal ménagé : un groupe d’égoutiers au labeur se range contre la muraille à notre approche, et, muet, nous regarde passer. De droite et de gauche nous laissons derrière nous nombre de galeries transversales, artères et artérioles de cette vaste circulation dont tous les vaisseaux réunis ne mesurent pas moins de soixante lieues.

Ici nous traversons une buée épaisse par laquelle s'abscurcissent la lampe à réflecteur placée à l’avant de notre wagon et la lanterne que porte notre premier équipier : cela signifie qu’au-dess.us de nos têtes un établissement de lavoir liquide ses opérations de la matinée. — Plus loin une odeur nous

envahit, qui pourrait être agréable si elle n’était autant violente : nous passons sous le laboratoire d’un parfumeur. Cette odeur, un souvenir de jasmin gâté par du patchouli (l’un des pseudonymes de l’horrible musc artificiel dont l’Allemand tire de la houille les puanteurs), sera la seule qu’il nous aura été donné de constater dans tout notre trajet par cet exutoire des infinies putridités d’une grande capitale, grâce à la ventilation parfaite et au système de vannes mobiles, wagons ou bateaux, qui entretiennent dans ces cloaques une évolution permanente : le « circulus » de la boue. Pourtant il ne faudrait pas trop s’y fier; le poison, pour être latent, n’en demeure pas moins le poison. Le microbe ici tient ses États, règne et gouverne.

Mais loin, bien loin devant nous, un point lumineux apparaît, qui s’avance avec un fracas de typhon : de là le signal des trompes retentit. C’est un autre convoi qui vient sur nous et la voie n’est pas double. Par la collision, un déraillement dans ces ignominies serait horrible ! Heureusement, à notre contre-appel, l’ennemi ralentit sa marche. Nous nous trouvons justement, par les dispositions prises, arrivés sur un angle de dérive : notre wagon oblique à droite par une plaque tournante, et nous reprenons à toute vitesse notre itinéraire.

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Pas un rat; — je veux seulement dire que nous n'en aperçûmes point. Je veux croire que la sollicitude administrative les invite à se remiser lors de ces visites publiques pour ménager la susceptibilité des personnes nerveuses.

A quelques carrefours notre voie s’élargit inopinément en vastes coupoles. Comme ces amphithéâtres, un peu démesurés, ne me paraissent pas précisément destinés à des conférences ou concerts, il ne paraît pas téméraire d’admettre ici l’hypothèse de certaines prévisions stratégiques. Assurément chacun de ces Colysées clandestins offrirait des points fort utilisables pour des concentrations de forces en quelques éventualités, de même que l’infini du réseau souterrain ouvre une mine toute prête en ses mille galeries sous tous les points de la capitale...

Cette conception de l’Empire, le coup de foudre qui anéantit l’Empire ne lui laissa pas le temps de la réaliser ; on s’explique moins que les chefs de la Commune aux abois, réduits, déterminés à tout, n’aient pas utilisé ce formidable moyen de destruction au fur et à mesure de l’entrée des troupes, comme plusieurs s’y attendaient, convaincus *.

Mais toutes nos destinées ne sont pas accomplies. . .

* Lettre de N... {Paris), à Louis Blanc {Versailles), ... mai

Cependant, nous roulons toujours et la voûte, dont la sueur glacée tombe gouttes à gouttes plus fréquentes, s’écrase sur nous de plus en plus et les parois serrées se resserrent encore. Par instants, nous devons — avisés par le cri de nos conducteurs — courber nos têtes, surtout sous les gros étançons transversaux dont le fer visqueux et mangé pleure des larmes de rouille. Les hautes bottes de nos coureurs clapotent dans le liquide affreux, sur les trottoirs submergés. Le chemin descend, descend encore : l’inondation monte ; et ils enfoncent audessus des genoux, jusqu’à la ceinture tout à l’heure, courant toujours, et tout autour de nous ruisselle, flaque, découle, dégoutte, suinte. Le lieu est devenu tout à fait sinistre : par les miasmes épais qui flottent, nos lampes pâlissantes semblent défaillir, prêtes à s’éteindre. Au malaise succède le frisson, au frisson tout à l’heure l’angoisse : nous sommes à une des croix les plus lugubres de l’hypogée, dans les vieux égouts, là où nul improfessionnel, il y a soixante ans à peine, n'eût osé pénétrer. Ce n’est autour de nous qu'évents, goulottes, pilotis, siphons, gargouilles, un enchevêtrement difforme de sentines et boyaux à défier l’imagination de Piranèse :

C’est le noir rendez-vous de l’immense néant...

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Il y a des niveaux différents, étages dans la fange fluide. Le clapier a sa superbe et ses préséances. Ce qui reste d’espace étranglé entre pierre et eau s’obstrue encore de choses innommées, inquiétantes, et dispute la place à la bruine. Des chaînes énormes, toutes rongées, tirent sur une partie plus élevée du cintre, semblant se faire plus lourdes pour hâter l’écroulemeut; ces poulies soudées par l’oxydation ne furent-elles pas disposées par un tortionnaire mystérieux pour quelque question terrible? Entre les piliers cagneux, le mur infiltré, lépreux, et ces ferrailles monstrueuses, notre wagon maléficié ne saurait plus avancer d’une ligne : reculer, le pourrat-il ?... C’est le Barathrum. Et toujours, dessous, dessus, devant, derrière, partout, beau, cette eau sanieuse, infâme, avec toutes ses voix, — mugissements, hoquets, éclaboussements, crachements, borborygmes...

Nous reculons enfin ; l’horreur a fui, et, dégagés de ces épouvantes, nous roulons par une série nouvelle de voies tantôt droites, tantôt courbes. — Au tournant d’une tangente, on nous arrête.

Nous sommes descendus de notre chariot et, en quelques pas, nous nous trouvons sous l’arc d’une voûte majeure, au bord d’une large canalisation. C’est le fleuve final qui rallie tous ces affluents, la

suprême synthèse de toute notre vie parisienne, — le Grand Collecteur.

Un bachot massif, carré de forme, nous reçoit, et un dernier relais de coureurs, — ceux-là ne pourront plus que marcher, vu la pesanteur de leur convoi — nous haie lourdement sur le flux sordide. Nous traçons dans ces épaisseurs un large sillon en même temps que, par notre poussée, l’action de notre van mobile chasse à l’avant de notre bac les bourbes du fond vers la Seine empestiférée.

Dans l’histoire des égoûts, écrite avec la plume géniale du poète et du philosophe, après cette description qu'il a su rendre plus émouvante qu’un drame, Hugo raconte qu’en Chine il n’est pas un paysan revenant de vendre ses légumes à la ville qui n’en rapporte la lourde charge d’un double seau rempli de ces précieux ferments. Le livre si intéressant et documenté de M. Simon, qui habita la Chine pendant de longues années, énonce ce fait coutumier que l’auteur me confirma lui-même.

Nous, nous envoyons au Pérou des navires pour nous rapporter à grands frais ce que nous jetons dédaigneusement ici, tout en hâte de nous en débarrasser, tandis que Barrai, dans sa Trilogie agricole, évalue à quarante millions d’hectolitres de blé ce que notre agriculture perd annuellement d’engrais naturels. Tous nos économistes agraires, tous les hommes spéciaux, les Boussingault, les Liebig, les

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Grandeau, ne cessent de protester chaque jour contre une aussi incompréhensible démence. Mais de les écouter on n’a garde, de les entendre encore moins et notre insondable bêtise humaine s’obstine à perdre, dans Paris seul, des centaines de millions chaque année pour empoisonner nos poissons...

Il est dit et redit qu’en tous ordres de choses nous persisterons à marcher sur la tête, ce qui n’est pas le bon moyen pour être à notre aise.

Mais revenons, pour en finir, à notre action sous le sol engagée.

D’après les tâtonnements de nos premiers essais en l’atelier, un praticien aura d’abord pressenti les difficultés qui nous attendaient par des localités nullement disposées pour nous recevoir.

Le premier de nos impedimenta était Pencombrant bagage de nos piles successivement distribuées sur un ou deux chariots. Toutes les combinaisons essayées, épuisées, arrivèrent finalement à échouer devant l’étroitesse de quelques-unes de ces voies souterraines, étranglées à certaines places comme des taupinières...

Il fallut se résoudre à laisser cette partie de notre matériel au dehors, sur la voie publique, d’où il

126 QUAND j’ÉTAIS PHOTOGRAPHE

communiquerait avec nous par quelqu’un des petits cratères municipaux, puits de Catacombes ou regards d’Égouts. On le roulerait d’un de ces orifices à l’autre au fur et à mesure de nos opérations souterraines.

La surveillance d’un personnel attentif n’arrivait pas toujours à préserver suffisamment l’attirail contre la curosité, l’indiscrétion des passants agglomérés. La foule est partout incommode, importune, et si la badauderie Parisienne n’a pas volé sa réputation, ce n’est pourtant pas qu’elle soit là plus puérile que partout ailleurs ( — nous l’avons retrouvée d’une nigauderie au moins égale en toutes villes et bourgades de tous les pays sans exception — ), c’est parce que Paris lui fournit un public plus touffu.

L’éloignement du foyer générateur ne facilitait pas notre opération. A chaque instant on achoppait aux lenteurs des arrangements ou modifications, aux entretemps forcés de la manipulation ou à quelque fortuité imprévisible. Nombre de fois, de nos terriers où le temps était déjà bien long — « on se fait vieux ici ! » disait un aide. — il nous fallut dépêcher un messager par des chemins peu sommaires pour nous renseigner sur quelque arrêt subit qui nous forçait à recommencer péniblement une opération déjà mal commode, juste au moment où elle touchait à sa fin.

À certains points, l’espacement des bouches de

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communication nous imposait un développement exagéré des fils conducteurs, et, sans parler de tous autres inconvénients ou difficultés, il nous fallait à chaque déplacement tâter empiriquement nos temps de pose ; or, il est tel de ces clichés qui se trouva exiger jusqu’à dix-huit minutes. — Se rappeler que nous en étions encore au collodion, moins pressé que les plaques Lumière.

J’avais jugé bon d’animer d’un personnage quelques-uns de ces aspects, moins au point de vue pittoresque que pour indiquer l’échelle de proportions, précaution trop souvent négligée par les explorateurs et dont l’oubli parfois nous déconcerte. Pour des dix-huit minutes de pose, il m’eût été difficile d’obtenir d’un être humain l’immobilité absolue, inorganique. Je tâchai de tourner la difficulté avec des mannequins que j’habillai en manœuvres et disposai au moins mal dans la mise en scène ; ce détail ne compliqua pas nos besognes.

Mais je ne saurais dire combien de fois notre travail se trouva interrompu, arrêté, par une cause ou par une autre. Tantôt les acides affaiblis n’étaient pas suffisamment renouvelés et nous devions rester l’arme au pied dans ces séjours peu agréables, suspendant toute opération. Par deux fois, je dus changer le manipulateur qui avait affermé la fourniture de notre lumière. Faut-il raconter encore notre déception, notre colère, lorsqu’après plusieurs tentatives sur un point difficile, au moment où

toutes précautions prises, tous obstacles supprimés ou tournés, notre opération décisive touchant à sa fin, — tout à coup, à nos dernières secondes de pose, un nuage s’élevant de la canalisation venait voiler notre cliché — et quelles imprécations alors contre la belle dame ou le bon monsieur au-dessus de nous qui, sans nous soupçonner, choisissait juste ce moment-là pour renouveler l’eau de sa baignoire I

11 faut compter que ce méchant métier, par égouts ou catacombes, n’avait pas duré pour nous moins de quelque trois mois consécutifs. A mon plus ferme ennemi, si j’en ai un, je ne souhaiterais pas ce trimestre d’une telle villégiature. J’avais donné là au delà de ma résignation et j’étais arrivé au fond de sac de ma patience. Je m’arrêtai — avec un regret pourtant, car l’œuvre n’était pas encore tout à fait complète comme je l’aurais rêvé. Mais énervement à part, j’étais rappelé à l’atelier de par d’autres nécessités d’autant plus urgentes après absence aussi longue.

En somme, je rapportais cent clichés, bons en majeure partie, quelques-uns aussi parfaits réellement que s’ils eussent été accomplis sub Jove , sub sole. Ils me coûtaient cher, de toutes façons, mais je ne regrettais rien.

Je me hâtai d’offrir les cent premières épreuves

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aux collections de la Ville de Paris par les mains de l’éminent ingénieur de nos constructions souterraines, M. Belgrand : notre travail attestait sa gloire. Quelques mois plus tard, il me fit l’honneur de me demander une seconde collection dont j’eus de nouveau le plaisir de lui faire hommage.

CLIENTES ET CLIENTS

Un couple, homme et femme, — de n’importe quel étiage social, — vient voir ses épreuves d’essai.

Neuf fois, j’allais dire onze fois sur dix, vous constaterez que la femme s’absorbe sur les portraits du mari pendant que le mari, non moins hypnotisé mais sur sa propre image, semble à cent lieues de seulement penser à l’image de sa moitié.

L’observation s’est trop de fois renouvelée, et à coup sûr, pour ne pas mériter place en tête de ces notes.

Si bonne est l’opinion de chacun sur ses mérites physiques que la première impression de tout modèle devant les épreuves de son portrait est presque

inévitablement désappointement et recul : ( — il va sans dire que nous ne parlons ici que d’épreuves parfaites).

Quelques-uns ont l’hypocrite pudeur de dissimuler le coup sous une indifférente apparence, mais n’en croyez rien. Ils étaient entrés défiants, hargneux dès la porte et beaucoup sortiront furibonds.

Ce mal est très difficile à conjurer ; le photographe amateur en souffrira tout comme le professionnel, même plus encore, le malheureux ! voué d’avance à toutes les acerbités, et d’autant qu’il a l’infériorité de ne point payer patente. Qu’il s’apprête donc tout comme l’autre et médite les avis de l’expérience.

Prophylactiquement, c’est-à-dire avant l’accès, faites entrevoir l’éventualité du « refait ». L’espoir de ce bienfaisant « refait » apaisera tout, tout le monde y gagnera, — car, vous-même, êtes-vous donc si certain que vous ne pouvez obtenir mieux encore que ce premier cliché ?

Surtout, quand deux modèles vous sont venus ensemble, ne manquez pas de vous arranger pour qu’ensemble ils reviennent à l’acceptation.

Ne manquez jamais alors de soumettre les épreuves de l’un à l’autre et celles de l’autre à l’un : ce qu’on appelle au billard « prendre par la bande », — et, pour un instant, fuyez!

CLIENTES ET CLIENTS

Infailliblement l’un trouvera l’autre très réussi et l’autre appréciera l’un parfait. — Sur la contreexpérience, encore laissez-les se débattre ensemble.

L’inévitable premier choc ainsi rompu et amorti en simple effet de retour, vous pouvez alors vous approcher pour causer sans crainte d’être mordu.

Trois fois heureux l’opérateur qui tombe sur un client semblable à mon brave Philippe Gille (sans s!) — ce mandarin lettré, toujours de si belle humeur.

A peine ai-je eu le temps de lui soumettre sa première épreuve que, même sans regarder la seconde, l’excellent homme s’écrie :

— Parfait ! Et comme tu as bien rendu mon bon regard , — doux , — loyal — et intelligent ! ! !

Nous avons fait aux femmes une réputation de coquetterie, — qu’entre nous elles auraient le plus grand tort de ne pas mériter ; — mais cette sollicitude constante de l’effet déterminé par notre aspect physique, cette coquetterie est bien autrement reprochable à l’homme lui-même. — Ceci, je l’ai trop de fois vu, et de la bonne place où l’on peut le mieux voir.

Rien chez la femme ne peut donner idée de l’infatuation de certains hommes et du souci permanent de leur « paraître » chez la majorité d’entre eux.

Ceux qui affecteront ici de sembler les plus détachés sont précisément les plus malades'.

J’ai trouvé chez des hommes réputés graves entre tous, chez les personnages les plus éminents, l’inquiétude, l’agitation extrême, presque l’angoisse à propos du plus insignifiant détail de leur tenue ou d’une « nuance dans leur « expression ». — C’en était attristant, parfois même répugnant.

Il m’en retomba un une fois, dès le grand matin du lendemain de sa visite d’épreuves, tout endérouté par un cheveu, — je dis un cheveu — qui se trouvait dépasser la ligne et qu’il tenait absolument à voir rentrer dans le rang. « — Mais y aura-t-il moyen, monsieur Nadar?Etne vaudrait-il pas mieux recommencer?... » C’est ce que cet homme solennel venait me demander dès l’aube, toute affaire cessante.

De la nuit entière, il n’en avait pu fermer l’œil, — et en pleine candeur il me l’avouait.

Mais veut-on contempler l’infatuation masculine poussée jusqu’à la folie? Quelle démonstration plus explicite, cette inexpliquable inconscience de certains candidats, politiciens professionnels qui ont

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imaginé, comme suprême, décisif moyen d’entraînement, d’adresser à leurs électeurs leur photographie, leur propre image de marchands de paroles ? Quelle vertu d’attraction ces gens-là peuvent-ils donc supposer en leurs visages honteux, où toutes les bassesses, toutes les laideurs humaines s’arborent, où suent la bassesse, l’ignominieux mensonge, et toutes les dénonciations physiognostiques de la duplicité, de la convoitise, du péculat, de la déprédation ?

N’est-elle pas le comble de la monomanie égotique cette hallucination qui ne doute pas d’enlever le suffrage de tous les cœurs par la présentation de pareils museaux?

Et s’il eût prévu le dernier coup de pied de cette application, Niepce n’en eût-il pas reculé?

Il est indiqué que certaines professions sembleront devoir développer plus que d’autres chez l’individu le culte de soi-même et l’infatuation. — Naturellement le comédien arrive ici en tête, et il n’est ni à s’en étonner ni à le reprocher : c’est une conséquence professionnelle.

Immédiatement après l’acteur, je suis bien forcé de dire que se présente l’officier.

La stricticité méticuleuse de l’ordonnance qui impose l’incessante surveillance des moindres détails de la tenue ne serait-elle pas là pour grosse part?

J’ai été à même, pendant quelque quarante ans et plus, de suivre ces observations, chaque jour, du matin au soir, et il me faut reconnaître qu’à côté de maintiens parfaitement dignes, dans l’orthodoxe et viril insouci de leur image, il m’est arrivé de rencontrer chez certains de nos militaires des afféteries, des mièvreries déconcertantes.

Mais j’ai également portraituré bon nombre d’officiers étrangers, Italiens et de toutes nations, et je reconnais bien vite que ces porte-fer exotiques ont dans leur procédure de toilette et de mines des fa • çons et allures oùles nôtres auraient encore bien à apprendre.

Mais où s’est montrée à moi dans son paroxysme la démence de coquetterie chez le mâle, c’est, — dussé-je contrister quelques consciences — chez deux... pasteurs anglicans !

Jamais — jamais ! je ne rencontrai chez créatures femelles pareille science d’accommodements et de stratégie cosméticale : un écœurement...

Comment pourrais-je oublier celui-là surtout qui m’apparut une fois dans tout l’éclat emprunté de ma mère Jézabel, si outrageusement rosé que je ne pus résister à la tentation du constat?

Sous prétexte de détacher de sa joue un atome de

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suie, je prends mon mouchoir, j’appuie, et j’amène — du carmin !

Mon prédicant déteignait...

D’autre part, si nombre de modèles ont le tort de se laisser aller à des exagérations de prétentions et d’apprêts, d'autres tout au contraire témoignentd’une telle indifférence, d’un dégagement d'eux-mêmes tellement sidéral, qu’ils arrivent à déconcerter tout sentiment des probabilités.

Tel celui que j’aperçus un tantôt dans notre « hall » à l’heure où les épreuves d’essai sont soumises à la clientèle, sensiblement exacte à ce rendez-vous quotidien. Par les petits groupes tout absorbés sur leurs épreuves respectives, j’allais de l’un à l’autre, donnant ma consultation. — A celui-ci arrivé :

— Et vous, monsieur, voulez-vous que je vienne vous aidera être sévère? — D’abord, comment vous trouvez-vous ?

— Mais pas mal, monsieur. Je suis content.

— Permettez-moi de voir...

Je regarde les deux épreuves, — je relève les yeux sur le modèle...

C’était l’épreuve d’un autre qu’il tenait en main — ■ et dont il était « satisfait »...

Eh bien, j’ai trouvé plus fort : — une autre fois j’ai fait coup double !

Mais il faut avant tout garder présent devant soi que la sonde n’a jamais donné, qu’elle ne donnera jamais le fond de — comment dire?... — de la naïveté humaine.

Par exemple, tous ceux qui ont tenu une plume dans un journal ont été dès leur début mis au courant de la fameuse légende de l’ancien abonné dont la vue baisse et qui écrit à la direction pour demander qu’on lui tire son numéro en caractères « un peu plus gros ». Sa demande ne pouvant être que très exceptionnelle, il compte bien qu’on ne la refusera pas à un des plus vieux abonnés du journal...

Et ne pas croire que cette demande saugrenue ait été unique : elle se reproduit de temps à autre et je l’ai moi-même décachetée dans les bureaux du premier journal où je me suis trouvé assis devant un pupitre.

J’ai, personnellement, eu affaire à la bonne dame qui recommande « surtout » qu’on tire les portraits sur « du bon papier », et c’est à moi-même que s’adressa le bon monsieur qui s’offrait de lui-même à payer « quelque chose de plus » pour son image

CLIENTES ET CLIENTS

peinte à la condition qu’on le peindrait avec « des couleurs fines ».

Le Poète, lui, n’a pas mâché le mot. Il a dit : « La bêtise est à l’homme. »

Alors donc, deux messieurs, départementaux, sont venus poser de compagnie et ils reviennent de compagnie voir leurs épreuves.

Selon le rite invariable, l’employé a remis à l’un les épreuves de l’autre, à l’autre les épreuves de l’un.

Ils sont l’un et l’autre depuis un bon moment silencieusement braqués, chacun de son côté, sur ces images...

J’interviens :

— Eh bien, messieurs, êtes-vous satisfaits? Avezvous choisi?

Tous deux à l’égal se disent contents.

— ... seulement, — me fait observer l’un, tout timidement, — il me semblait que... que je n’avais pas de moustaches?...

Je regarde l’image, je regarde l’homme, je regarde son ami...

Chacun des deux tenait le portrait de l’autre — et s’y reconnaissait ! ! !

L’ordre des choses rétabli, les voici pourtant, l’un et l’autre, un peu plus à l’aise, — et celui qui jusque-là n’avait pas soufflé, me fait timidement :

— Je me disais bien aussi : — il me semble qu’il y a là... quelque chose qui nest pas tout à fait ça...

Vous alliez tirer l’échelle? Une seconde encore...

— mais me croira-t-on?...

Celui-là entre, — (je ne les fais pourtant pas faire exprès !...) — il choisit le genre de portrait qu’il désire, demande à régler immédiatement sa note, paie et : disparu! — On n’a pas eu le temps de se retourner...

Grande agitation, on s’exclame : — mais où est passé ce monsieur? A la seconde, il était là! Courez vite : il n’a pas encore eu le temps d’être au bas de l’escalier !...

On se précipite, on vole, on le rattrape, on le remonte :

— Mais monsieur ? Et votre séance? — Il vous faut poser !

CLIENTES ET CLIENTS

— Ah???... — Comme vous voudrez. — Mais je croyais que ça suffisait...

Mettez une femme au bureau d’une photographie, comme d’ailleurs en terrain neutre de tout autre boutique ou comptoir, et vous n’avez pas d’instrument de précision plus sensible et sûr que cette pierre de touche pour vous constater, dès la porte, si le client qui vient d’entrer est un gventleman ou un homme mal élevé.

Encore est-il à remarquer qu’il y a gentleman et gentleman. Tel des plus corrects, qui aura toujours été tenu pour irréprochable « dans son monde, » pourra représenter, dans un monde autre, un homme fort incivil et même un parfait goujat : celui, par exemple, pour qui la femme qui n’est pas d’un ordre de femmes déterminé, n’est pas une femme. Car c’est là qu’avant tout se distingue le véritable gentleman.

L’affectation de la raideur anglo-saxonne est devenue chez ceux qui donnent chez nous le ton, le parangon du grand air. Dans nos habitudes sont passées les mœurs de la Bourse, pays grossier par excellence, où, par la sauvage bousculade pour l’argent et le mode du couvre-chef vissé sur la tête d’Israël, la brutalité des heurts et chocs n’a jamais

valu le temps d’une excuse. Le niveau du sol y est au-dessous de l’offense.

De par tout cela nos habitudes d’éducation ont changé. Nous sommes loin des temps où, enfants, nous tenions casquette bas dans la plus humble boutique, où on nous faisait découvrir pour porter un sou à un pauvre et quand la maman déclinait le renouvellement sollicité du vieux chapeau, la chose étant indifférente, parce qu’un chapeau «ça se tient à la main. ».

« Petit Bob » ne l’entend plus du tout ainsi.

Quelques familles suprêmes s’efforcent bien encore de garder et transmettre les traditions reçues ; mais tout s’épuise, et bientôt on se demandera ce que pouvait bien être cette Politesse dont l’évocation ne trouvera plus rien qui lui réponde 'dans l’ordre nouveau des choses.

C’est dommage ! La courtoisie, l’aménité, l’affabilité, n’étaient pas autres, en somme, que des façons délicates, des dilutions de l’affectivité, de la Bonté, — et cette Politesse qui semble à jamais perdue n’était pas une des moindres grâces de notre race Française...

Mais retournons vite du côté de nos laboratoires.

CLIENTES ET CLIENTS

Un peu plus souvent que ne vaut la justesse de l’axiome, des impertinents nous répètent qu’un peuple a toujours le gouvernement qu’il mérite, — ce qui serait par trop désobligeant pour plus d’un, sans nous omettre. Il faut pourtant reconnaître que toute maison d’art ou de commerce quelconque sera par ses clients traitée comme elle les aura traités elle-même et réciproquement.

A la vérité, vous n’arriverez jamais à réduire certains monstres, parfois très charmants, dont l’égoïsme naïvement féroce se moque absolument de tout ce qui n’est pas eux ou elles. 11 en e§t qui semblent éprouver à nuire une secrète et intime jouissance, par exemple en dérangeant d’un retard tout l’ordre disposé d’une journée de travail, e4t en renversant toutes les séances les unes sur les autres, comme capucins de cartes.

Contre celles-ci ou ceux-là, le métier lui-même vous fournira plus d’une riposte suffisante, sinon pour amener à bien, tout au moins pour neutraliser leur nuisance. Tenez-vous d’abord, sans vous en départir d’un point, à la rigoureuse ponctualité, et demeurez impitoyable à tous retardataires, quoi qu’il en coûte. Ce que vous pourrez avoir d’un côté perdu sera bientôt regagné de l’autre.

Toute la question se résume pour vous en « bien faire ». Cherchez toujours et encore le mieux, là comme partout ailleurs, et, préoccupé jour et nuit

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de la perfection de votre travail, soyez pour vousmême plus sévère que personne. Que jamais rien ne sorte de chez vous qui ne puisse défier la critique d'un émule.

Chercher l’honneur avant le profit est le plus sûr moyen de trouver le profit avec l’honneur.

C’était tout à mon début de photographe.

Le jour lombait et dans le jardin de la rue Saint- Lazare qui me servait alors d’atelier, — jardin depuis longtemps supprimé par l'alignement municipal, — je mettes déjà en ordre pour le labeur du lendemain les instruments très élémentaires alors dont je m’efforcais de tirer le meilleur parti : l’outillage du débutant était aussi modeste que sa fortune.

On sonne : deux étrangers, de haute taille et de fort bon air, assistés d'une belle dame qui les accompagne, me demandent leur portrait. Ils partent l’un et l’autre demain soir par l’express, — officiers dans l’armée des Indes.

Je refuse : le jour est trop bas ; je ne saurais faire rien de bon. — Demain?

Demain, impossibilité pour eux, toute leur journée étant prise, — et tellement ils insistent que,

CLIENTES ET CLIENTS

pour ne pas les désobliger, je finis par céder, — mais en leur réitérant l’observation que cet essai, dans de pareilles conditions, ne sera pas acceptable.

Les deux poses accomplies :

— Combien?

— Mais ce ne sera pas bon.

— Combien?

— Ce serait deux cents francs; mais...

Quand même ils prétendent payer; ils mettent deux billets sur la table, sans accepter de reçu, — et les voilà partis.

Dès le lendemain matin, j’expose sans conviction aucune les deux clichés au jour, — et je n’obtiens en effet que deux épreuves grises, voilées, — non livrables.

Si encore mes deux entêtés pouvaient revenir dans la journée, je leur enverrais n’importe où d’autres épreuves que celles-ci!...

Mais non. Ce n’est qu’au soir, comme la veille, que je les revois.

— Eh bien, vous allez vous rendre compte que je

ne nous trompais pas, hier. Jugez-en vous-mêmes.

Les deux hommes et la belle dame examinent les épreuves, s’entre-consultent en anglais, — et finalement bien d’accord :

— Mais nous ne trouvons pas cela mal ; c’est même bien.

— Non !

— Si! — et, au surplus, ces portraits nous conviennent. Veuillez nous les faire mettre en état d’être emportés.

— Jamais de ma vie! Je ne livre pas dès choses pareilles. Vous recommencerez...

— Impossible.

— Alors vous ne recommencerez pas ; mais ceci ne sortira jamais de ma maison. — Voici vos deux cents francs !

Et j’ai déjà mis en quatre morceaux les épreuves.

Le trio en fait un bond!!!...

— Excusez-moi, et acceptez tout mon regret de vous désobliger...

L'un de mes deux Anglais estplusque mécontent, et tout autant la dame : il en a même pâli... — Un peu nerveusement, il me dit :

— Mais, monsieur, vous n’aviez pas le droit de disposer de ces épreuves qui étaient payées?

CLIENTES ET CLIENTS

— Pardon : voici votre argent; et d’abord vous avez constaté qu’hier je me refusais à le recevoir. Ne vous ai-je pas d’avance dit et répété que mon travail ne serait pas livrable?

— Mais de ce travail, même mauvais, vous n’aviez pas le droit de disposer seul. Nous en avions notre part de propriété, ayant donné là notre peine et notre temps pour poser.

L’argument, au moins spécieux, ici me touche : je me déraidis sensiblement :

— Ce que vous dites là, monsieur, serait juste dans une limite ; mais considérer vous-même qu’il n’y a pas que vous en cause. — Votre argent est* bon, hors de conteste : le travail que j’ai à vous donner, en échange de cet argent, doit être également bon et, sans conteste, équivaloir, — ou bien la maison où vous êtes entré n’est pas une maison honnête, — et alors ce n’est pas moi qui vous y

reçois. — Je ne puis qu3 vous réitérer mon regret.

Il faut bien qu’ils en prennent leur parti.

Le trio a échangé quelques mots en anglais — et me considère curieusement.

Évidemment, je leur fais l’effet d’un original, d’un fou peut-être. Mais toute animation est tombée, et, en se retirant, mon Anglais me dit :

— Vous êtes un singulier commercant, monsieur,

et vous me semblez avoir pris la méthode qui n’enrichit pas.

— Peut-être; — à moins que, plus loin encore que Calcutta, Madras, et longtemps, le souvenir vous reste d’un commercant, comme vous dites, scrupuleusement loyal, même à ses dépens. Si le cas est assez peu fréquent et vous semble assez curieux pour être cité, alors je n’aurai pas perdu mais gagné. — Mais ce point est secondaire, et il en est un autre qui passe avant tout : — vous avez votre point d’honneur d’officier ; pourquoi le marchand n’aurait-il pas son point d'honneur de marchand ?...

On se quitte, — à peu près bons amis enfin...

Qu’eussent donc alors pensé mes trois Anglais, s’ils avaient pu soupçonner ce que pour moi, ce jour-là, représentaient leurs dix louis répudiés, — à cette heure si difficile de mes pauvres débuts, — quand tout me manquait...

Mais je persiste à croire que c’est ainsi, seulement ainsi, qu "on fait les bonnes maisons ;

— et c’est ce que toujours il faut démontrer.

LE SECRET PROFESSIONNEL

Assurément, celui-là avait été aimé...

Il était étendu, déjà rigide, sous les draps blancs dont le haut du corps émergeait, alignant les deux bras sur le linge reversé.

On l’avait revêtu de sa toilette de gala pour cette unique, suprême réception chez la Mort : le rituel habit noir, lustré neuf, aux plis stricts ; le col blanc, la cravate, le plastron, les gants violets pâle, tout de correction irréprochable : le rasoir venait évidemment de passer une fois dernière sur sa figure de mort. — Par les clartés de la literie, l’empois porcelaineux du linge de corps, la matité de cire du visage, se découpait le noir opaque des pilosités, cheveux drus, moustache fournie, sourcils épais se rejoignant comme une large barre tracée à l’encre au-dessus du nez courbé en rostre.

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