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Ce mort avait à peine eu le temps d’entrevoir sa trente-cinquième année, au plus. Les traits étaient d’une rectangularité classique, antique. Sur sa poitrine, un énorme crucifix étendait ses bras comme pour le préserver, encore et au-delà. Le reste du lit disparaissait sous les monceaux de fleurs frais coupées et la chambre entière était tellement jonchée de fleurs encore, bouquets somptueux et couronnes, que le pied avait peine à trouver place par ces profusions.
Oui, certes, il avait été aimé, adoré de tout ce qui l’entoura; dès l’antichambre, les deux femmes de service qui, en grand deuil, nous reçurent, s’étaient aussitôt enfuies, étouffées par les larmes. — D’autres femmes encore, — une, deux, trois, une famille entière, — toutes uniformément vêtues delongs crêpes, survenaient silencieuses l’une après l’autre, et tous ces yeux sombres, brûlés par les larmes, nous regardaient avec une défiance inquiète, jalouse, haineuse presque, comme si nous étions, nous, pour quelque chose dans cette mort, comme si nous venions leur arracher ce cher mort...
Nous avions eu peine à obtenir dans cette confusion les deux ou trois paroles indispensables, en français : la maison entière était espagnole, ce que nous pûmes au moins supposer à quelques mots
LE SECRET PROFESSIONNEL
étouffés, presque éteints par un pieux respect et sous l’écrasement...
La sœur de charité qui était restée agenouillée au pied du lit se releva enfin et, sans s’être détournée, disparut.
Nous nous mîmes à notre travail...
S’il est un devoir pénible dans la photographie professionnelle, c’est l’obligée soumission à ces appels funéraires — qui ne se remettent pas...
Ce n’est pas seulement de tomber, comme cette fois, au milieu de douleurs contre lesquelles on ne % peut rien, — explosions si cruelles parfois, si déchirantes, que bien qu’étrangères, elles arrivent à se faire vôtres sans que vous vous en puissiez défendre;
— c’est aussi de sentir bientôts’évoquer en soi-même le souvenir des deuils personnels, de retrouver subitement réveillées les anciennes douleurs qui se taisaient, assoupies, — les plaies mal cicatrisées qui se ravivent et se remettent à saigner, lancinantes...
D’autres fois, il est vrai, et combien d’autres fois! n’avons-nous pas, tout à l’opposé, rencontré sous l’apparat des deuils et les regrets officiels, l’indifférence plus glacée que le cadavre lui -même, l’âpre cupidité, seule fervente après la dépouille de celle
ou celui qui vient de tomber, les longues impatiences enfin soulagées, les vils calculs, la fausseté, le bas mensonge si longtemps poursuivis, — dégagés, rénumérés enfin et ayant peine à refouler la joie débordante delà victoire gagnée : — argument saisissant, contre l’héritage.
Mais ici, que nous étions loin de ces boues et comme dans la prostration de ces douleurs, comme dans les moindres détails de ce qui nous entourait, on sentait bien l’atmosphère de tendresse infinie, d’adoration effrénée qui persistait, palpitait chaude encore et plus que jamais autour de cet être idolâtré, glacé pour toujours !...
Que n’avait-il donc pas valu pour être autant aimé, que n’avait il pas donné de tendresse pour qu’on lui rendît tant !
On nous avait priés de hâter le tirage des épreuves.
En effet, le lendemain matin, dès la première heure, une dame en longs voiles de crêpe venait aux nouvelles, celle sans doute parmi les autres qui la veille nous avait parlé.
Lorsque l’employé apporta sur une glace les deux épreuves encore mouillées, la dame releva son voile
LE SECRET PROFESSIONNEL
et les contempla avidement, penchée sur les chères images. De longues larmes coulaient sur ses joues, brouillant ses yeux que le mouchoir ne parvenait à étancher, — jusqu’à ce que suffoquant, nerveuse, affolée, elle s’en détourna enfin, rabattant son voile, pour nous dire que^ telles quelles, elle avait à emporter ces épreuves et qu’on eût à en tirer d’autres immédiatement.
Il n’y avait qu’à s’incliner : la dame partit avec les deux photographies roulées dans le buvard.
Une heure s’était écoulée à peine, que deux autres femmes scrupuleusement en grand deuil comme la première, se présentaient, — demandant à voir les épreuves...
Que voulait dire ceci? — Ces deux personnes n’avaient donc pas eu communication de ce qui avait été livré une heure auparavant?...
Je les examinais : — la plus jeune, visage régulier, long, de la pâleur mate des créoles ou des Madrilènes, les yeux d’un noir de poix, auréolés de bistre- Ces yeux-là avaient évidemment trop pleuré pour
avoir gardé une larme ; ils étaient à jamais secs et durs. Ce qui a trop souffert en une fois défie toute autre souffrance. Assurément il y avait eu là et il restait une passion profonde, absorbante, unique, ce qui ne peut ni ne veut être consolé. Désormais ces yeux d’Érèbe ne devaient plus regarder qu’en dedans, — à jamais fixés sur Celui qu’on ne remplace pas.. .
L’autre, la mère, manifestement: un décalque des traits de la fille, les années en plus. — Mais c’était tout. — La morne gravité, l’abattement attractif du regard de la jeune femme prenaient dans les prunelles d’acier de la mère un caractère mauvais, altier, de combat, singulièrement antipathique.
A côté de la fille, écrasée sous son mal, il eût pourtant fallu la mère, — la mère tendre, qui souffre aussi, qui pleure, qui apaise ce qui ne saurait être apaisé...
Les deux femmes, silencieuses, regardaient les épreuves... — Nous attendions debout, l’employé et moi...
La mère enfin murmura vers la fille, d’un verbe bref, quelques mots dans l’idiome qui nous était étranger, — et, traduisant, la jeune femme me dit :
LE SECRET PROFESSIONNEL 155
— Il est entendu, monsieur, que vous ne remettrez ces épreuves qu’à moi seule...
Elle avait appuyé, interprète obéissante, sur le mot — « seule ».
Je me sentis tressaillir... — Je venais d’entrevoir...
Celle-ci était bien l'épouse, l’épouse légitime, indubitablement.
Mais alors, — l’autre ? — celle qui ce matin s’était levée la première?...
— Un frisson me passa, pressentiment du drame... — Qu’avais-je fait ! ! !...
Subitement, comme un éclair, la vieille en arrêt sur moi braquée, fit un brusque mouvement de tête* d’arrière puis d’avant, les deux en un temps : — le coup de détente de la vipère, — et je l’entendis siffler à l’oreille de sa Fille — ( — oh ! cette fois je la compris bien !...) :
— Il en a déjà donné! !...
— Vous avez déjà remis de ces portraits à quelqu’un?... me demanda la jeune femme haletante, chaque syllabe étranglée ne pouvant sortir. .
Mon employé se jeta au-devant : il était d’un imperturbable aplomb, — un homme fort, mentant de naissance, comme il respirait.
— A personne, madame, à personne ! Pas une épreuve n’est sortie d’ici — puisque voici notre tirage d’essai ! — Au surplus, et d’ailleurs...
Et il parlait, il parlait encore, il parlait trop, — comme parlent toujours ceux qui veulent tromper...
Mais la vieille ne s’était pas laissé dépister : son regard d’enfer sur moi acharné me vrillait ; sous le gant mat de deuil, son long index, sa main maigre, tout elle était sur moi tendu, accusant, dénonçant, mettant au comble mon trouble, — et j’entendais clairement la vipère noire siffler :
— LUI! — A LUI , donc U! — Ne parle donc qu’à LUI!!!
Ce n’était pas une mère, en effet, qui était là : il n’y avait que la marâtre, la belle-mère, l’éternelle, implacable haine, — la seule vipère qui ne répugne pas à la proie non vivante : celle-ci achevait le gendre mort, mâchant des mêmes morsures — et qu’importait à son exécration ! — le cœur de sa propre fille...
La jeune veuve s’était levée, — et, tout contre moi, bien face à face :
— Sur votre honneur, monsieur, — en homme
LE SECRET PROFESSIONNEL
d'honneur, — dites ce qui est la vérité : — oui ou non, a-t-on déjà remis de ces portraits?../
Pourquoi me manqua-t-elle, la force de m’oublier, de me renier, moi, en ne voyant plus que la malheureuse qui était devant moi, attendant son arrêt? — Oserai-je donc proférer ici que je n’avais menti jamais, — et était-ce alors pour sauver? Quelle morale, quel Dieu eussent cette fois réprouvé mon mensonge?
Mais quoi ! mon trouble, ce trouble décelant, incoercible, n’avait-il pas déjà que trop répondu, et comment récuser cette dénonciation de moi-même par moi-même, quand cette vérité dont on me sommait éclatait, aveuglante ? Un arrêt mortel doit-il donc être absolument prononcé deux fois ?
Le sol sous moi achevait de s’effondrer... — Péniblement, je balbutiai :
— Vous avez déjà trop vu, madame, qu’il ne m’est pas possible de vous mentir...
Je crus qu’elle allait tomber : — je me précipitais...
Mais elle s’était déjà redressée, et, sans une parole, emportant le fer cassé dans sa blessure, elle se retirait, suivie de cette mère, son bourreau... — que j’avais aidée...
Depuis, — depuis tant d’années déjà! — combien de fois l’ai-je revue dans notre Paris, celle à qui j’avais fait sans le vouloir tant de mal, un mal que jamais — intolérable pensée! — il ne me sera donné de réparer ! — Tout un monde de souvenirs chers, tout un passé de jeunesse, d’amour, de confiance* effondré : au lieu de la douceur amère mais attendrie au souvenir des beaux jours écoulés côte à côteavec l’être aimé, l’inexorable ressentiment, l’indignation de l’épouse trahie, outragée, — au lieu du respect, de l’amour, la haine, le mépris à jamais...
Combien, combien de fois je l’ai retrouvée, subitement, à un angle de rue, à un autre, partout, arrêtée tout d’un coup sur moi, toujours vivant rappel de l’heure atroce, — immobile et me perçant froidement de ces yeux calcinés — que je vois toujours...
Parmi les lectures essentielles, de plus en plus rares, qui peuvent élever les âmes et affermir les cœurs, peu de pages sont aussi éloquentes dans leur brièveté parfois un peu pompeuse, suivant la mode du temps, que les quelques feuillets du Rapport présenté à la Convention Nationale par Fourcroy, au nom du Comité de Salut Public, — Sur les Arts qui ont déjà servi à la défense de la République et une dernière découverte du citoyen Armand Seguin.
A quelque opinion qu’on appartienne — et pas même besoin d’être Français, — il est impossible de ne pas ressentir une émotion généreuse devant ce document de l’admirable effort d’un peuple décidé à ne pas périr ni reculer sous l’univers conjuré contre lui.
QUAND j’ÉTATS PHOTOGRAPHE
« ... Tout manquait à la fois, hommes, matières et temps. » Il fallait tout créer, «... vaincre à chaque pas la résistance même de la nature, l’inertie de la paresse et de l’insouciance, les obstacles de la malveillance. »
Dans ce rapport, véritable bréviaire patriotique, et rapidement, car il n’a lui-même temps à perdre ni à faire perdre, Fourcroy expose que des fabriques d’armes, immédiatement et par tout le territoire improvisées, ont déjà répondu aux premiers besoins : Paris lui seul a fourni ou mis en état cent cinquante mille fusils.
En neuf mois, douze millions de livres de salpêtre ont été livrées, lorsqu’on en obtenait à peine un million par année moyenne. — Vingt-quatre heures suffisent dorénavant pour la fabrication de trente milliers de salpêtre.
Notre aciérie, jusque-là tributaire des autres peuples, s’émancipe d’un coup et devient nationale. Partout nos ateliers de fabrication se multiplient : on crée les canons en fer de fonte.
Le télégraphe — « ce nouveau courrier révolutionnaire » — inspire et impulse d’un même souffle les mouvements de nos armées éparses, en même temps qu’il nous impose l’étude et la fabrication méthodique du flintglass que nous empruntions à l’ennemi, lequel ne devait lui-même chaque fois sa composition qu’au hasard.
L’école d’aérostation de Meudon construit des bal-
Ions et forme les élèves des compagnies d’aérostatiers ; chaque corps d’armée aura son parc d’aérostation comme il a son parc d’artillerie. Aux plaines de Fleurus, aux remparts de Maubeuge, à Franckenthal, Ehrenbreistein; partout, nos ballons frappent l’ennemi de stupeur et commencent sa défaite.
Le chanvre, le goudron, la potasse, tout ce qui fait défaut, est suppléé : on tresse les cordages avec des végétaux jusque-là négligés, même avec des matières animales.
Mais la fabrication du salpêtre absorbe toute notre potasse et l’on va être réduit à fermer les fabriques de verrerie, savonnerie, blanchiment, etc. : immédiatement la soude vient remplacer la potasse.
Nous avons jusqu’ici payé tribut pour le goudron : désormais notre charbon de terre, notre tourbe purifiée nous le fourniront.
Il n’est pas jusqu’à la mine de plomb qui nous manque, jusqu’alors fournie par la seule Angleterre : — ■ Conté ( — - « toutes les sciences dans la tête, tous les arts dans la main, » disait Monge — ) Conté, de la première rencontrée de nos montagnes, extrait le carbure de fer dont il va composer les crayons que nos écoliers emploient encore aujourd’hui et que l’Angleterre à son tour nous empruntera.
Et cette première, absorbante préoccupation de la guerre, loin d'être l’obstacle, devient au contraire le plus précieux adjuvant des arts de la paix. Les commissions scientifiques militaires accélèrent l’étude
de toutes les productions utiles aux usages domestiques. Une ardente jeunesse se presse aux cours publics ouverts sur toutes les sciences à l’École de Mars, à l’École centrale des Travaux publics, aux trois Écoles de Santé, partout, et le progrès de l’instruction universelle qui doit renouveler et améliorer toutes les conditions économiques de nos existences, se trouve résulter naturellement de la préparation aux combats.
Le fait qui conclut le rapport de Fourcroy est saisissant.
Pour les quatorze armées improvisées que l’on compte à la République — en oubliant d’ordinaire celle de Saint-Domingue, qui ne resta pourtant pas oisive — il fallait des souliers, et tout de suite.
Si l’on ne porte alors qu’à deux paires de souliers la consommation annuelle de chaque citoyen de la République, la dépense est d’un milliard : pour les armées seules, c’est cent quarante millions. A cette heure la dépense est de deux cents millions, représentant environ quinze cent mille peaux de bœufs, douze cent mille peaux de vaches et un million de peaux de veaux : tout cela « — devant passer, dit le Rapport, par la chamoiserie, la corroirie, l’hongrerie, la maroquinerie, la mégisserie, la parcheminerie, la peausserie; encore nombre d’autres « arts » de non moindre importance qui en dérivent
immédiatement. Ces a arts » doivent donc fixer l’attention des législateurs. Comme tous ceux de première nécessité, ils concourent efficacement à la prospérité de la République et peuvent nous donner, dans la balance commerciale des nations, un avantage considérable sur toutes les puissances de l’Europe... »
On voit qu’ici tout est pris de haut et de loin et que les considérations d’économie générale ne perdent pas leur place même devant les si graves préoccupations guerrières du moment.
Pour nous en tenir à l’heure présente et pour la seule cordonnerie, à la rigueur on a le cuir ; mais ce cuir, débourré et gonflé par la chaux, l’orge fermenté ou le tan, le tannage doit le garder deux ans dans ses fosses avant de nous le livrer.
Ce n’est pas en deux ans, c’est en deux semaines, en deux jours qu’il nous faut ce cuir.
On l’aura.
Sur un signe du Comité de Salut Public, Berthollet vieqt aussitôt de présenter le procédé d’Armand Séguin qui, traitant les peaux par l’acide sulfurique mêlé au tan, supprime l’orge, réduit les dépenses au vingtième, le temps à rien, simplifie et vulgarise l’opération à ce point que chaque citoyen pourrait désormais préparer chez lui les cuirs nécessaires à
sa consommation — « plus facilement qu’il ne fait sa lessive ». — Et ce cuir nouveau, donné sur l’heure, sera plus souple, plus solide et durable que le cuir ancien...
Jamais une fois le souvenir de ces pages qu’on ne saurait assez relire, assez redire, — les plus belles que l’âme humaine ait dictées au génie humain, — jamais ce souvenir ne m’est revenu sans que j’aie aussitôt évoqué celui de mon cher Monckhoven, coume toujours ma pensée allant à Monckhoven évoquait le rapport de Fourcroy.
C’est que Yan Monckhoven était lui aussi un de ces savants auxquels on peut commander une découverte .
Il était vraiment digne de naître à cette époque héroïque, et il eût été .l’un des plus brillants dans la pléiade des Condorcet, Lavoisier, Monge, Chaptal, Vauquelin, Lalande, Fourcroy, Bossut, Darcet, Conté, etc., comme il reste l’un des premiers aujourd’hui entre Janssen, vérificateur juré du soleil, les frères Henry qui imposent leur ne varietur (ne bougeons plus !) aux dernières nébuleuses, marquant les sorties et escapades des comètes, et cet invraisemblable Marey qui nous fait, voir l’invisible.
et va bientôt, à son heure, nous faire voler comme l’oiseau.
Monckhoven avait tout pour lui, notions universelles, passion de la recherche, activité physique et intellectuelle sans égale, acuité d’invention et prestesse d’assimilation, sûreté de coup d’œil, sagacité d'observation, ingéniosité d’application, fécondité de moyens et ressources, souplesse devant l’obstacle : ajoutez encore à toute la dextérité de l’expérimentateur la persévérance poussée jusqu’à l’obstination.
Sa science acquise s’accroissait par un travail personnel incessant, — car, dit un des orateurs qui se succédèrent sur sa tombe, « qui le vit se reposer jamais ? A partir de l’âge d’homme' il a, pu compter ses jours par des découvertes ingénieuses et des recherches fécondes. »
Ce producteur était en effet tout le contraire du type trop connu dans un monde où, comme ailleurs, l’empire est d’abord aux impudents ; je veux parler du pseudo-savant, du parasite cryptoramique ou plutôt pédiculaire, fréquentant plus aux antichambres qu’au laboratoire, séparant de toutes plumes qui ne sont pas siennes, important, boursouflé, chamarré, n’ayant autre ressource que monter sur les autres pour hausser sa petitesse et décrocher les merceries de sa boutonnière, voire de son hausse-col : — mouche du coche de tous les comités ou commissions, frelon dont l’existence stérile se passe à bour-
16(i QUAND j’ÉTAIS PHOTOGRAPHE
donner autour du trou des abeilles sans y entrer jamais.
Et si l’œuvre de Van Monkhoven n’avait été brusquement en pleine floraison coupée par la mort, — il avait quarante-huit ans à peine, — que ne pouvions-nous attendre encore de celui qui nous avait déjà tant donné, continuant à arracher à la nature ses secrets et vulgarisateur si passionné qu’il se faisait industriel pour les mieux répandre.
La photographie, née de la veille, l’avait aussitôt happé. Héritier né direct des Niepce, des Talbot, des Poitevin, abordant tout de suite et à fond la pratique dès que la théorie lui est révélée, il ne s’arrêtera plus. Coup sur coup, il nous donne un Nouveau 'procédé 'pour plaques de fer (ces « ferrotypes » qui sont encore à l’heure présente l’existence pour tant d’humbles familles) — la Méthode simplifiée de la Photographie sur papier , — le Traité de la Photographie sur collodion , — Y Histoire du procédé au charbon , — 1 ^Procédé de la pratique du charbon , etc., et il condense toutes ces études initiales dans son précieux Traité de Photographie dont les éditions successives ne s’arrêteront plus : non pas, s'il vous plaît, ces éditions d’invention récente, aux milliers fantastiques, réels principalement sur les couvertures. — A chacune de ces éditions, il ajoute, il remanie, dans son zèle d’honnête homme, dans
sa conscience scientifique toujours inquiète, inassouvie. Je l’ai vu, chaque fois, préoccupé, absorbé, fiévreux, comme à un enfantement nouveau.
Il va toujours, élargissant son cercle sans perdre un instant devuelaphotographie. Il publie les Etudes sur la Nitr o glucose, — les Divers Modes de production de la Lumière, — le Gélatino-Bromure, le Traité de l’optique photographique, où il a si bien exposé toutes les. formes de lentilles adoptées, leurs qualités et leurs défauts, que, dès 1882, le grand opticien Steinheil déclare publiquement — et s’en honore — qu’il doit à l’enseignement, à l’impulsion scientifique de Van Monckhoven, l'inspiration de ses plus importants travaux.
Partout et dans toute science nouvelle, faire est aussi nécessaire que savoir. De l'invention et de la théorie, Van Monckhoven est partout et aussitôt à la pratique, à l’action.
Il avait déjà construit, pour les agrandissements, son appareil dialitique avec héliostat, supérieur aux meilleurs systèmes jusqu’alors connus.
A la première apparition des procédés au charbon, il prend la tête de la fabrication industrielle et ses papiers remplacent tous les autres.
De même pour ses plaques au gélatino-bromure dont il a créé à Gand une industrie considérable, employant à peine installé plus de dix mille kilos de verre par semaine, produisant une moyenne de douze cents douzaines de plaques par jour, —
près de quatre millions et demi de plaques par an.
Chef de famille modèle, adoré autant que vénéré des siens, c’est à rintelligence, à l’activité de ses plus proches, à des mains féminines, qu’il confie la direction de cette usine, large patrimoine improvisé pour ses filles, qui aura été créé pour la famille par la famille.
Mais, laboratoire privé ou manufacture, la photographie ne saurait suffire à la curiosité de ce cerveau universel et insatiable. Indépendamment des sciences participantes qu’il persiste à creuser et de tous les autres problèmes qu’il poursuit, c’est à l’astronomie, sa préférée, qu’il revient sans cesse. — Et là où il se sentait le plus fort, de par l’attraction spéciale et le premier courant de toutes ses études, c’est là que, déplorablement, il ne pourra donner la vraie mesure de sa force. Par une de ces contradictions qui se rencontrent dans plus d’une de nos destinées, c’est là où il est surtout appelé qu’il ne saura aller librement : d’autres attaches, d’autres devoirs l’ont pris au passage et ils le garderont.
Il fallait l’entendre parler de sa passion pour l’astronomie. On eût dit un amant chantant les charmes de « la personne », de la personne adorée, inacces- . cessible, inespérable. Moi-mème, malgré mon irré- j sistible aversion de tout ce qui est chiffre, ma terreur
native de tout ce qui ressemble à l’exécrable chiffre, je ne pouvais me défendre d’être touché à l’accent de cette passion, tellement sincère, émue, pour des affaires d’algèbre : parfois je me sentis enlever moimême avec mon ami par l’éther, emballé vers l’inextricable cosmogonie, dans la contagion d’une poétique inimaginée où nous allions voir tout à l’heure les théorèmes s’arrondissant au rythme des périodes et les mnb2 s'envolant en strophes ailées...
Mais le devoir était là, strict, jaloux. L’astronomie devait lui échapper, et cet hymen tant aspiré, qui eût pu être si fécond, Monckhoven n’eut pas le temps de le réaliser. Son rêve resta rêve.
Pourtant il trouva plus d’une fois à s’échapper pour tirer de ce côté. Son activité surhumaine savait par-ci par-là se réserver de chers loisirs au profit de sa plus fervente attraction.
Il s’était élevé pour lui seul un observatoire où il entassait les instruments qu’une nation seule peut se donner *. Il n’eût su là, moins que partout ailleurs, compter ni marchander. Rien n’était trop cher, et il construisit lui-même des télescopes dont les modèles étaient copiés dans les premiers observatoires du monde.
Et ces dépenses, ces efforts, n’étaient, ne pouvaient être stériles. Lorsque me fut donné le bonheur
* Cet observatoire, acheté par le gouvernement belge après la mort de Van Monckhoven, est aujourd’hui propriété nationale.
de mettre en communion deux de mes meilleures, de mes plus hautes amitiés, en réunissant pour la première — et la dernière fois ! — Monckhoven et Marey, Monckh (comme nous disions) apportait à Mare y pour être présenté à l’Académie un mémoire sur V élargissement çles voies spéciales de V hydrogène et sur la diffusion des rayons solaires.
Au moment de sa mort, il terminait un travail sur les gaz raréfiés et V électricité .
Comment nous étions-nous rencontrés, Monckhoven et moi ?
Je ne l’avais jamais vu, lorsque, par un clair et tiède matin d’il y a quelque trente ans, mon excellent Ghemar me tomba, de son atelier de Bruxelles, dans mon atelier du boulevard des Capucines.
Il était accompagné de deux amis, l’un chimiste français établi à Berlin, l’autre un très jeune homme, de petite taille et blond.
Les premières amitiés échangées entre Ghemar et moi, il me dit, mettant la main sur l’épaule du blond imberbe :
— Je te présente Yan Monckhoven.
— Parent du Traité ?
— Non. Auteur.
Je regardais, surpris, ce tout jeune homme, presque un enfant, d'un blond pâle, butyreux, le
vrai blond belge. — Et comme, le nez en l'air, il tenait sur moi braquées les deux escarboucles de ses lunettes, si luisantes qu’on n’entrevoyait rien au travers, — je lui dis :
— Toi — c’est Toi qui as fait le Traité de Photographie?
~ Oui!
— Tu n’es qu’un petit menteur ; c’est ton grandpère...
Depuis, et sans arrêt jusqu’à sa mort, combien d’années — trop tôt écoulées aujourd’hui! — de gaie, douce, fraternelle amitié, sans que jamais l'ombre d’un nuage ait entre nous passé...
Il avait mérité la belle et joyeuse humeur qui appartient de premier droit aux consciences tranquilles, et il était d’ailleurs de ces sages qui veulent que le rire soit le propre de l’homme bien portant. Toujours allègre, agité et bruissant comme un papillon de ver à soie devant sa ponte — et de fait n’en fut-il pas toujours là? — ce Flamand, ce Gantois avait toute l’exhubérance sympathique du Wallon : Rops, Rops lui-même ne fut jamais plus étincelant, plus vivant de cette belle et bonne vie des honnêtes gens. — Hélas ! de mon pauvre Monck, puis de
mon tant cher Rops, de toutes ces joies, de ces vaillances, que reste-t-il aujourd’hui?...
Il avait la noble indifférence à ce qui se possède, la libéralité, la générosité des grandes âmes, et il eût pu prendre pour son cachet la devise des Ravenswood, une des plus belles que je connaisse :
« — La main ouverte. »
Lorsqu’il construisit ses appareils d’agrandissement avec héliostats, sa première parole fut :
— Je vais t’en envoyer un.
Je déclinai l’offre. Je savais le prix élevé de ces instruments (trois mille francs alors, je crois) et quelque urgent que fût pour moi le besoin de cette acquisition, elle se trouvait à ce moment intempestive. ‘
Gomme il insistait, je finis par lui dire le motif. — Il s’emporta :
— Te moques-tu de moi et crois-tu que je cherche à faire avec toi « une affaire ? »
J’eus beau me débattre : il était à peine reparti que je recevais l'instrument, avec un mot affectueux pour remplacer l’acquit de facture : nous étions, lui et moi, négociants!
Il fallait se soumettre — et attendre l’heure de la vengeance.
Ce fut long, mais elle sonna.
Dans un de ses voyages à Paris ( — il ne manquait point de descendre chez moi, et alors quelle fête pour nous, surtout quand il était avec les siens ! — il me parla de ses intentions d’acheter un moteur à gaz, force d’un cheval, dont il avait besoin.
Justement je me trouvais en posséder un, à ce moment inoccupé. — Il était de deux chevaux, mais la force doublée ne pouvait faire grand obstacle.
Immédiatement et sans dire gare, ia lourde machine est démontée, nettoyée comme orfèvrerie, emballée, pièce par pièce, avec le soin le plus méticuleux et sur Gand eipédiée franco, comme il se doit pour tout présent.
Mon brave Monck, plus accoutumé à donner qu’à recevoir, se montra ébloui de l’envoi, bien au-delà du nécessaire.
— Tu fais des cadeaux de gentilhomme, m’écrit- il.
— Gentilhomme toi-même, c’est toi qui as attaqué.
Il avait oublié son premier présent : « — Bon, reprend-il encore, mais rendre bœuf pour œuf!... »
Gomme s’il n’eût pas connu, lui avant tous, qu’en amitié celui qui reste l’obligé est celui qui donne...
Brave et cher compagnon sitôt parti ! Quelle affec-
tion perdue, quelle fidélité, quelle loyauté ! — Affable, bienveillant à tous, sévère seulement aux tardataires et aux enlisés, dès son début il s’était naturellement trouvé en relations personnelles avec tout ce qu’il y a d’éminent dans le domaine de la science abstraite comme dans la science industrielle. Ces relations, qu’un aussi heureux caractère ne pouvait que resserrer de plus en plus intimement, étaient devenues à jamais inébranlables. J’en retrouve à foison les preuves les plus touchantes dans le volumineux dossier recueilli par la piété de sa veuve aux heures des obsèques, en ce triste mois de septembre 1882. La presse de tous les pays, les lettres, les télégrammes, attestent l’universel respect pour le savant, non moins que l’extrême estime et l’affection pour l’homme.
Esprit libre s’il en fut, âme haute, il a toujours vécu en dehors et bien loin de toutes les attaches officielles, de toutes les conventions, de tous les arbitraires, ne voulant s’en tenir qu’à faire bien. Sa mort a été conforme à toute sa vie d’honnète homme. — Il est du tout petit nombre de ceux qui restent l’Honneur d’une nation.
Oui, le regard était clair assurément et la vue longue chez ce fils de son œuvre, dès l’aube dégagé de tous liens, qui sut voir si nettement l’erreur se faisant vérité et la vérité devenant l'erreur, en deçà ou au delà d'un ruisseau, d'un caillou, d’une mare.
LE DOCTEÜR VAN MONCKHOVEN 175
— et qui, observateur si méticuleux, calculateur si attentif et rigoureusement précis dans les infmitésimalités comme par les espaces, ne craignit pas, à l’heure qui sonne, de proclamer la liberté Humaine et sa propre Foi par cette transcendante affirmation qui le résume :
Ni en sciences, ni en arts, ni en morale, il n’y