DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISE DE PHOTOGRAPHIE
Une maison vers le milieu delà rue del’Àncienne- Comédie, numéros pairs, presque en face de ce vieux café Procope familier aux Encyclopédistes du dixhuitième siècle, où Diderot n’avait dû manquer de confesser parfois coudes en table le neveu de Rameau.
On avait à grimper jusqu’aux combles pour gagner le vaste grenier baigné de lumière, promu laboratoire par le jeune et déjà célèbre professeur ; mais arrivé, on ne se repentait de l’ascension, car il y avait là de quoi ne pas s’ennuyer. Ça sentait bon le travail.
Laboratoire, oui, et aussi ménagerie; l’endroit était mémorable. Il est de ces souvenirs tellement gravés à première vue qu’ils se représenteront toujours à vous sur évocation, palpitants, comme une épreuve humide encore de quelque eau-forte frais tirée.
Dans un bel ordre irréprochable, hors lequel tout labeur qui n’a pas de temps à perdre se trouve malaise, parmi les appareils etinstruments scientifiques de toutes sortes, classiques ou imaginés d’hier, — à science neuve outils nouveaux, — des cages, des aquariums, et des êtres pour peupler cela : pigeons, buses, poissons, sauriens, ophidiens, batraciens. Les pigeons roucoulaient; les buses ne soufflaient mot, peut-être par crainte d’être reprises en leur qualité ou réputation de buses. Une grenouille évadée du bocal, par contravention tout exceptionnelle sautait à l’étourdie devant vous pour échapper à la caresse de la semelle. Pleine de gravité, une tortue procédait sans vain empressement mais avec une continuité opiniâtre d’un angle à l’autre par les impedimenta divers, infatigable à sa tâche, comme sous une idée fixe en quête de quelque problème et avec la sécurité que donne une conscience tranquille, assistée d’une carapace à l’épreuve. Sous les mailles du treillis, les couleuvres à collier jaune distendaient énerveusement leurs muscles vertébraux en jouissance de la température tiède, et dans le compartiment voisin le petit œil éveillé d’un lézard gris guettait à tout hasard le passage de quelque imprudent éphémère à peu près pour lui seul visible. — Partout, dans tous les coins, la Vie.
Aux tables d’étude, — devant les organismes des engins compliqués, demandant compte, rectifiant le jeu de quelque engrenage, ou recherchant quelque
formule parmi les textes, des jeunes hommes en essaim, quelques-uns adolescents à peine. Leurs clairs visages sont illuminés de la noble passion curieuse. De cabinets latéraux en tambours contre les parois, alvéoles de la ruche, d’autres jeunes sortent, vont, viennent. Et tous ces regards, tous ces pas convergent au centre, en appel vers l’impeccable chef de l’orchestre silencieux, le maître aimé, encore presque comme eux jeune.
Mais — aspect inoubliable — avant tout, sur tout, m’apparaît, comme nimbée d’une auréole dans le halo particulier qui la suit, et trottinant muette sans troubler ni déranger rien par cette jeunesse qui la révère, — une femme qui a déjà compté avec l’âge mais preste et ayant l’œil à tout, discrète, comme exiguë dans sa solennité, le vêtement resté fidèle à la simplicité du terroir natal : je m’incline devant la créatrice naïve et réelle, inconsciente et vénérée, de tout ce qui se fait là, — la Mère du Maître.
Et hier encore, au bout de ces quelque trente ans, les- derniers en amont, qui lui font ses quatre-vingtdix ans sonnés, j’avais hier la douce émotion de la retrouver même, couvant toujours le fils tant grandi, alerte telle qu’alors, comme éternelle par le bienfait de quelque grâce méritée, lisant sa gazette sans aider ses yeux, indifférente devant l’horloge qui lui compta tant de longues heures et qui reste encore notre débitrice...
Comment la première fois étais-je là venu, particulièrementprofane, pour ne pas prononcer indigne, en ce sanctuaire de l’application, de la science exacte, moi l’inappliqué, le rebelle à toute cogitation, déduction, suite quelconque, rétif né à tout calcul même aux rhabdologies primitives, irrésistiblement fuyard devant tout ce qui n’est pas le payement du premier effort au comptant immédiat? — Voici qu’il me faut répéter une fois encore ce que j’ai eu tant de fois à redire.
Nous sommes en 1863. Je m’étais avisé de demander à l’aérostation des photographies du planisphère. A quelques descentes un peu vives, chocs ou traînages où par le plus petit vent il nous arrivait de casser arbres et murs, j’avais dû conclure que c’était décidément une folie de prétendre diriger contre le vent ce que nous étions impuissants à seulement arrêter sous le vent et qu’en conséquence ce qu’on s’obstine à dénommer la direction des ballons était pure chimère. Mais estimant d’autre part que l’homme a le droit d’aller là-haut puisque l’animal y va, je n’avais pas eu grand besoin de réfléchir pour conclure qu’il fallait, comme les homœopathes visà-vis de l’allopathie, renverser la proposition, c’està-dire, à l’exemple de l’oiseau, de l’insecte, être « plus lourd que l’air », plus dense, si vous voulez,
pour nous imposer, pour commander à l’air. ( — Et dire que pour quelques-uns, ceci, à cette heure, a encore besoin d’être répété !...)
Tout illuminé, transporté de la trouvaille qui m’apparaissait essentielle, j’avais avec un certain fracas sonné la cloche pour carillonner à tous ceux qui en savent plus que moi l’appel sur cette piste dont mes incompétences personnelles m’interdisaient le but.
Mon manifeste souleva un toile général dans la tribu fort peuplée alors des éleveurs de « poissons volants». La clameur en fut assourdissante ; grande surtout l’indignation contre l’ignorant, l’impertinent qui venait fourrer son nez là où il n’avait que faire. Décidément Banville avait eu raison : j’étais né pour être toujours prêt à me mêler de ce qui ne me regarde pas. De là, naturellement, force injures. En plus, ne sachant m’engager à demi ni me marchander une fois parti, comme le fond de ma bourse était du coup entré en danse, y compris même ce qui n’y était pas, on suppose... — non ! on ne pourra supposer jamais quels ennuis cruels et si longs chagrins...
Aujourd’hui qu’il n'est plus sur le globe, pour qui regarde et voit, d’autre Credo que l’Aviation, que l’humble petit clan des premiers apôtres, notre trio des Anabaptistes est devenu légion et que tous les chercheurs sont désormais concentrés sur le pro-
blême de Tunique « plus lourd », il n’est pour personne aucune raison de rappeler ce petit coin individuel de l’historique initial, — si ce n’est ici pour moi .
Au plus fort de la mêlée, par le plus méchant moment des épreuves que je viens d’indiquer, m’était survenu un relèvement bien inattendu : l’honneur d’une visite spontanée de l’académicien Babinet que je voyais pour la première fois. Il venait me dire : « — Vous avez raison! » — J’étais autant que de besoin affermi ; mais la rescousse me fut bonne.
Un autre, tout autant précieux, ne se faisait pas attendre : — celui que je n’avais pas encore rencontré et dont j’ai aujourd’hui la gloire d’être l’ami, le professeur Marey tombait à l’improviste en ma demeure. Chargé au Collège de France d’un Cours sur les mouvements animaux comparés, il n’avait pas, me dit-il, donné place dans son programme au Vol humain. — « ... Mais vous venez de faire un tel tapage en ce coin-là qu’il m’était impossible de n’y pas regarder, et m’y voici avec vous. Qu’avez-vous à m’apprendre ? »
Moi, — à Lui !... — ■ Ah ! si celui-là, celui-là entre tous, le voulait, — s’il pouvait détourner de ses absorbants labeurs quelque peu de lui, comme je serais sûr d’avoir enfin, avant ma dernière heure, l’ineffable joie de voir enfin l’homme sillonnant les airs, en pleine possession de ce dernier domaine — qui lui appartient !
Comment pourrais-je oublier jamais cette venue
de Morcy — si précieuse, si douce par les amertumes d’alors ! — et qui amena ma première visite rendue à la rue de l’Ancienne-Comédie ?
Assurément, par ce très grand siècle scientifique, Marey devait naître à l’heure extraordinaire où le phonographe allait faire passer de l’imaginaire au réel le fantastique chapitre de Rabelais, — cueillant et couchant synoptiquement et synacoustiquement sur le papier, sans besoin du dégel, toutes les pa- j rôles surprises au vol et figées en l’air par la congélation.
Dès le début de ses études médicales, il avait estimé à son aptitude et jugé plus digne de lui comme plus utile aux autres de dévouer son action entière non à la clinique proprement dite, mais à la recherche des phénomènes de la physiologie qui éclaire la route et dicte ses lois à la thérapeutique.
Il se trouvait comme impérativement appelé à ces minutieuses investigations par la soif de connaître, l’esprit de méthode, le besoin de l’absolu dans la certitude, l’acutesse de pénétration, la fertilité de ressources, l'ingéniosité extrême ici doublement servie par le goût de la mécanique et un don tout spécial de dextérité. Réservé, défiant toujours devant même les évidences, obstinément tendu, acharné au contrôle du certain par l’irrécusable, — à la preuve
de la preuve., — Marey était marqué comme le chef futur de l’école a posteriori, l’arche de science du père Chevreul. Comme l’entêté centenaire, quand il aura vu, il voudra revoir. Encore ne s’en tiendra-t-il pas à n’accepter de son œil que tout juste et sous toute réserve ce que sa main aura confirmé et son oreille garanti : en légitime garde contre nos illusions de la vue, du tact, de l’ouïe, sujets à caution trop souvent pris en faute, il ne voudra se fier décidément qu’à l’automatique, indubitable sincérité de l’outil désormais par lui chargé de voir, toucher, entendre pour lui, en même temps que par lui commissionné pour marquer impeccablement du ne varietur ce qui aura été vu, touché, entendu.
Et comme pour ce tant jaloux, ombrageux amant de l’incontestable, l’emploi d’un instrument unique peut toujours laisser fissure à doute ou soupçon, il entend que — là où sa parole, c’est-à-dire son honneur va être engagé, — d’autres instruments à côté du premier contrôleront celui-là, par lui collationnés eux-mêmes en leurs concomitances, s’entre-surveillant et dénonçant, faisant la police et contre-police les uns des autres.
Aussitôt nous voici devant l’inépuisable imaginative, l’interminable, surprenante kyrielle de toutes les machines d’investigations, engins de constats re-
produisant la vie en dehors de la vie, mécanismes enregistreurs, appareils schématiques de l’instantanéité micrographique dans l’organisme animal, tactiles, optiques, acoustiques : le seul olfactif sera toléré à bouder dans son coin. Tout ce qui regarde, tate, écoute, compte, pèse et mesure a été requis, mis sur pied et braqué dans ces parallèles de l’assiégeant, — dynamo graphie, chronographie, densigrapliie, hypsographie, calori graphie, — toutes les graphies. Ce n’est que sondes, ressorts, rouages, boudins, bobines, pédales, détentes, bielles, engrenages, barillets, id est cassement de tête à tout bout : toute grande ouverte la boîte de la Pandore aux migraines ; mais Marey ne s’en chaut. Les instruments qui ne sont pas, il les crée : ceux qui sont faits, il les parfait, de l’un sur l’autre avançant toujours, sourd aux fanfares de ses découvertes, à jamais inassouvi en sa quête du pire que le mieux, par les sphygmoscopes, sphygmomètres, sphygmographes, sphygmophones, quoi encore? — Puis notre surérogatif imagine de résumer tous ces services en un seul, et il crée en manière d’adjudant-major général son polygraphe qui comprend et relève l’ensemble : — le sphygmographe à transmission pour l’exploration des pulsations du cœur et des artères, qui marquera ce que Bouillaud appelait « les faux pas du cœur », — le pneumographe pour recueillir les courbes des mouvements respiratoires, — le chronographe qui cote les durées et intervalles des phénomènes inscrits.
— C’est fini?
Jamais!!! — Sur son polygraphe il en superpose un autre, un nouveau, — de poche, celuilà, — chargé de recontrùler les contrôles du premier. — Et il continue à pousser devant lui, tou jours cherchant, toujours trouvant, moins essoufflé de sa prolification enragée que nous de l’énuméra tion. Mais quand s’arrêtera-t-il? Quand il aura combiné sa manigance suprême, celle qui le fera se tenir enfin tranquille. — Nous n’y sommes pas.
On a vu qu’en homme qui commence par le commencement, il a disposé l’ordre de ses premières recherches vers les phénomènes de la circulation. Nous ne saurions ici le suivre dans ses inquisitions et réquisitions du cœur par les détails de l’organisme, des systèmes artériel et veineux, du foie, des nerfs, de la locomotion, des artères, etc., etc., investigations poursuivies jusque vers les capillaires et encore sur les plus petits animaux, par toutes les idiopathies, de l’hyperémie à l’anémie, de la fébrilité à l’algidité; épiant le cadavre même et en obtenant la révélation de sa finale tombée de calorique.
On ne doute pas que le scrupuleux espion du positif, le si fin chasseur et limier d’absolu n’aura battu tous les buissons, scruté le dernier sillon, à traquer le Secret des choses. — Nous nous en tiendrons dans
la brièveté ici requise à l’indication sommaire du principe, qui est comme le point de départ de sa méthode générale : Un levier mis en mouvement par les battements vitaux inscrit ses oscillations sur le cylindre tournant d’un hymographion. — Ainsi, pour tâter le pouls, l’ampoule de caoutchouc remplace le doigt du médecin pressant la radiale et le sphygmogramme obtenu, homologuant le délinéament envoyé par chaque poussée des ondées sanguines, vient ajouter en une ligne déplus son attestation à la collection sans fin des procès verbaux documentaires.
J’avais examiné avec un vif intérêt, lors de ma première visite à la rue de l’Ancienne-Comédie, ces grandes pages synoptiques, tableaux légèrement encadrés s’ouvrant et tournant au doigt en in-folio colligé sur reliure pivotale portée à hauteur d’œil sur une tige à trépied, de pratique si ingénieusement facile. Je ne les ai pas retrouvées à la charmante Villa Maria, de Posilipo, où — toujours flagrant à son œuvre comme le feu sans arrêt des hauts fourneaux, — le Maître va passer ses hivers, descendant parfois de son laboratoire pour contempler rêveur, mais étudiant encore, la lente progression des oursins grimpant la roche par la profondeur transparente et céruléenne du golfe Napolitain. — Mais nul doute que l’amoncellement de ces fonda-
mentales archives, véritables pièces de caisse de notre science moderne, soit précieusement gardé en un digne retrait, continuant chaque jour à s’enrichir.
Elles sont d’une absorbante attraction, ces feuilles où se déroulent en linéaments blancs sur le noir funéraire des tableaux les variations à l’infini de l’hymne vital, c’est-à-dire la complainte de notre misère. Hommes et femmes, enfant, adulte, vieillard, indemnes et valétudinaires, y ont apporté chacun à son quartier générique leur témoignage autographe sous un serment qui ne se viole point. Ce n’est qu’ondes, courbes, ressauts, trépidations, caprications, saccades, ascensions brusques et tombées subites ou lentes, rebondissements semblables aux sommets déchiquetés de quelque chaîne volcanique. Dans ces diversités symptomatiques des stigmates de notre existence, rythmes de toutes les souffrances humaines , chaque maladie, chaque poison a sa gamme personnelle. Les soubresauts hachés de la colique de plomb ne sont pas les décrochements de la typhoïde, le pas de la belladone se marque autrement que celui du curare. — Le pouls de l’enfant vibre, s’élance, batifole : — du vieillard, la ligne de vie, significativement affaissée, se tasse, s’écrase, comme si, répondant à l’appel, le moribond voulait étreindre, pour s’y enfouir, cette terre qui le siffle....
QUAND j’ÉTAIS PIIQTO GRAPHE
De ces images, la plus pathétique, la plus saisissante m’apparaît celle qui nous donne «à lire d’un regard le dernier souffle, l’ultime température d’un cholérique : — je n’aurai pas rencontré mise en scène, tableau, ni page écrite aussi dramatique que l’unique filament de ce diagramme en sa lugubre simplicité.
Comme plus fulgurante au moment suprême où elle va s’éteindre, la fusée de vie de l’agonisant s’est élancée en un dernier jet, vain effort de résistance désespérée, traçant parle vide noir ses soubresauts en zigzags éperdus, jusqu’à son zénith — d’où, d’un coup, elle tombe oblique comme l’étoile qui file et rentre dans la nuit de l’horizon glacé...
On admire le magicien es arts et métiers quia su confesser ainsi la matière non pensante et nous en tirer de telles éloquences.
Mais il n’est que temps de m’apercevoir qu’une antique, toujourschère attraction gardée de quelques études premières m’a déjà retenu trop longtemps devant le biologiste, quand c’est ici le photographe qui doit nous occuper. — Le nouveau Président de notre Société Française de Photographie ne saurait attendre.
La méthode automatique appliquée par Marey à l’observation des mouvements animaux ne pouvait
manquer de réclamer de la photographie l’un de ses plus précieux adjuvants.
Nous retrouvons dès les pages inaugurales de la collection d e,Paris-Photographe un in téressant exposé où le Maître indique l’application de la photographie à l’analyse de tous les mouvements. Des figures parachèvent l’explication du texte.
Ici c’est la succession des évolutions d’un bâton lancé avec impulsion rotative ; là, les images consécutives, au nombre de sept, d’un homme qui saute, franchit un obstacle, et retombe ; puis celle d’un cheval monté au trot désuni ; puis vingt-quatre images présentant les phases du tir dans l’escrime française, comparativement avec vingt autres de l’escrime espagnole, les vingt-quatre obtenues en deux secondes. — Enfin une série de petits clichés d’une mouche surprise pendant qu’elle court en agitant les ailes.
On n’a pas oublié dans le monde photographique l’émotion causée par les premières épreuves instantanées qui nous arrivèrent de San Francisco. Muybridge envoyait vingt-quatre attitudes successives d’un cheval pendant un temps de galop. Disposés dansun zootrope, père du cinématographe, ces vingtquatre relevés d’une action périodique arrivaient par la giration à donner aux yeux l’illusion du mouvement lui-même. Muybridge gardera cet honneur.
Il faut reconnaître pourtant qu’il restait beaucoup,
presque tout à faire pour arriver de cet empirisme à la création d’une science positive, à la photographie instantanée de précision, s’entend delà rigoureuse, absolue précision imposée pour les constats scientifiques. Marey commença par supprimer le jeu des vingt-qùatre objectifs de Muybridge. Tolérable en certaines conditions pour grands modèles et longues distances, ce système était inadmissible à petites distances et sur petits sujets.
Les vingt-quatre objectifs normalement remplacés par un objectif unique, la Chronophotographie de Marey s’attacha à établir d’abord dans le relevé les indispensables équidistances. Étant abolie la condition primitivement imposée des modèles blancs détachés au plein soleil sur fonds noirs, bientôt il arrivait à obtenir soixante images par seconde, et, sous la préoccupation des études microscopiques, des grossissements de 1 à 1000. — Ce n’était que le commencement.
Nous ne saurions ici exposer la succession des essais par lesquels Marey eut à passer pour en venir à constituer cette science nouvelle de la Photographie documentaire, qui restera sienne. Le praticien trouvera dans sa Méthode graphique * et dans nombre de ses mémoires l'intéressant historique de ses tâtonnements et de ses conquêtes. Premier ana-
188o, 2e édition.
lyste posi/i/* de la mécanique animale, il a traduit par de. véritables épures géométriques les mouvements de la locomotion. Parvenu à l’indéfini dans la division dutemps désormais partagé en millièmes de seconde, jusqu’à dédaigner les inutiles exagérations de vitesse dont son gré dispose, il a surpris des mouvements que l’œil ne pouvait saisir *. Pendant que Mach de Vienne suit et inscrit la balistique de la balle de fusil, Marey démontre optiquement dans la chute des corps la loi d’uniformité de l’accélération, et il arrive même à avoir raison des phénomènes latents quand il surprend les mouvements dans les liquides et les gaz, etc., etc., etc. — Aux etc. pour le passé, ajoutons ici les etc. pour l’avenir, attendus de cet infatigable.
On .a trop souvent regret à ne pas rencontrer chez les hommes hors ligne le caractère à la hauteur de l’Œuvre. Ici la simplicité, la facilité cordiale semblent bien d’accord avec la modestie, j’allais dire l’effacement du rôle par prédilection choisi : rôle apparemment moindre, premier rôle en réalité quand
*'3e Année, n° 3 de Paris-Photographe. — Voir encore dans le numéro suivant le très intéressant compte rendu des résultats similaires obtenus par M. le vicomte Ponton d’Amécourt.
262 QUAND j’étais photographe
le génial marqueur des points est celui qui véritablement conduit la partie et nous la gagne.
Autour de lui le dévouement, l’empressement des aides légitimement fiers de travailler sous un tel maître, répondent à sa bienveillance paternelle à la fois et fraternelle. Poussant au scrupule la loyauté de l’inventeur, c’est avec une profusion nominative presque encombrante qu’il se plaît à l’énumération des sources oit il s’est trouvé puiser, et il est surtout touchant dans l’effusion de ses témoignages envers ses principaux collaborateurs ou élèves, ses amis Chauveau, Lorain, Demény.
Le haut respect où est tenu le professeur Marey dans l’universalité du monde savant témoigne que notre enthousiaste non plus qu’une vieille et chère amitié n’auront ici rien fait exagérer à celui qui n’oublia, qui ne pourrait oublier jamais sa première visite d’il y a trente ans au grenier-laboratoire de la rue de l’Ancienne-Comédie. ..
La Société Française de Photographie a eu pour présidents successifs avant le professeur Marey, élu à l’unanimité, par acclamation, le 1er décembre 1893 :
Fondation 1856 à 1867 : — Régnault ;
1868 à 1876 : — Ballard ;
1876 à 1880 : — Peligot,
et en dernier lieu le grand investigateur qui en 1870 prit glorieusement le chemin des airs au-dessus des lignes allemandes pour aller observer le passage de Vénus, — Janssen, que la limite ordonnée par le nouveau règlement pouvait seule déposséder.
LE DOMPTEUR D’ABEILLES
Sa carte venait de me l’apprendre : il se nommait non seulement «• Maunier » mais encore, s’il vous plaît, — « de Flore », — « M. Maunier de Flore »,
— ce prédestiné agreste...
Et je vis entrer un pur, solide Provençal, de taille un peu au-dessus* de la moyenne, large d’épaules, vaillamment cambré sur son râble, le clair regard bien net dans votre regard, la mine ouverte et de belle humeur ; — je ne passe pas non plus pour engendrer la mélancolie : on pourra s’entendre.
Immédiatement, écourtant les formules, et sur le rythme chantant et sonore qui me charme à jamais,
— qu’il vienne des pays d’Oc, d’Oil, ( — c’est toujours d’ail, — ) il me dit en coup droit :
— Monsieur, connaissez-vous les abeilles?
— Monsieur, oui; mais je les connais — sans les connaître.
— Pas suffisant, pas suffisant, monsieur! Il faut que vous les connaissiez tout à fait, et ça me regarde. On leur a fait une réputation de mauvaises coucheuses qu’elles ne méritent aucunement : des moutons, monsieur, de véritables moutons! — Oui, je sais : il y en a qui prennent des gants pour leur parler, des gants et des masques; ça fait pitié! Jamais de masque, moi, monsieur, jamais de gants, — et je ne vis qu’avec elles! — Et je me charge, moi qui vous parle, je me charge, entendez-moi bien, monsieur Nadar, de vous camper au plein d’un essaim déchaîné — avec moi à coté de vous, monsieur, avec moi ! — Et tous deux ensemble, nous ouvrirons, nous tournerons, retournerons, tripoterons, — sur nos genoux, si vous voulez bien — une ruche en plein travail, sans* que vous ayez à souffrir d’une seule piqûre! — Et photographions ça, raide ! — Si la chose vous va, je suis votre homme : — vous va-t-elle?
Ça vous a toujours et encore quelque chose d’affriolant, ces expéditions-là : il semble que la bagarre vous siffle... — et puis encore une fois, comme disait mon Banville, c’est si amusant, se mêler de ce qui ne vous regarde pas : — et par-dessus le mar-
LE DOMPTEUR D’ABEILLLES 267
ché, enfin, mon tentateur apparaissait là tellement sûr de son affaire, de notre affaire...
Mais cette fois, ne nous emballons pas trop vite! D’ici je les entends déjà gronder — ( elles s’inquiètent de rien !) — et me crier que ce n’est plus de mon âge, les aventures — (comme si j’avais besoin d’elles pour me le rappeler, hélas!...) — Et tout à point encore je me remémore les légendes de tantxie gens mis à mal, au plus mal, en vérité, par ces bestioles-là : pas plus tard qu’avant-hier, dans le journal, l’histoire de ce voiturier assailli, qui ne s’en releva pas...
Et sans aller plus loin, comment ne me reviendrait-il pas à l’esprit celui que nous avions appelé le Monstre , — vous savez, mon voisin de campagne, cet animal de propriétaire si antipathique, tellement ladre qu'il poussait, à écouter Karr, l’avarice jusqu’à la prodigalité, — celui-là qui avait fait installer dans son jardin une ruche « pour utiliser » ses fleurs. Aussi les abeilles, ces braves petites vengeresses, l’eussent plutôt dévoré tout cru que lui permettre de se présenter dans ses propres allées autrement qu’enveloppé de gaze verte de la tête aux pieds, comme les baromètres de’s mairies de campagne. — Ce même « Monstre » que je vois, que j’entends encore, me criant un matin par-dessus notre treillage, en levant ses bras voilés de gaze vers le Ciel, dont les Monstres ne revendiquent pas moins leur
part: — Voisin! MES mouches M’ont mangé MON miel ! ! ! »
Bon ! Mais à moi, à moi, en vérité, m avaient-elles jamais porté ombre de préjudice, les justicières de ce Pharisien? Et Dieu sait pourtant si ces communistes nées se souciaient de notre treillage individualiste et se gênaient pour fourrager et foisonner chez moi tout comme chez elles !
Cependant notre bon M. Maunier — et même de Flore — attendait ma réponse, un point d’interrogation dans chacun de ses deux yeux braqués, — et toujours semblant tellement, mais tellement sûr de lui, de nous !...
11 ne faudrait cependant pas tant se presser de toujours critiquer les autres : voyons, qu’est-ce que vous auriez fait à ma place, vous-même qui me lisez? Et ne dirait-on pas vraiment qu’il s’agit là de lions et de rhinocères! Avant tout, s'il n’était hors de tous risques, ce brave homme m’engagerait-il et s’engagerait-il lui-même à côté de moi dans une telle partie? — Oui, oui, qu’on y va! Mais soyons malin : nous ne soufflerons mot, pour ne pas troubler la famille, puisque ces bonnes gens-là ont toujours peur de tout, — et nous filerons à l’anglaise...
LE DOMPTEUR D’ABEILLES
— Eh bien ! monsieur Nadar?
— Eh bien! monsieur de Flore, quand vous voudrez.
— Avez-vous le temps aujourd’hui?
— Non, mais je vais le prendre.
— Présentement?
— Présentement.
Donc je m’esquive, — et nous sautons dans la voiture qui attend. Le cocher, sur un signe, file.
— Allons-nous loin ?
— Tout près, au Prado.
Il faut vous dire — je l’avais négligé — que nous sommes à Marseille, en ce bouillonnant, étourdissant, éblouissant et tant aimable Marseille qui me grise et que je ne me consolerai jamais d’avoir découvert si tard...
En chemin mon compagnon m'expose au mieux que, par sa position géographique, son ciel pur, son soleil, la Provence est par excellence le pays des fleurs et que, qui le croirait ! c’est précisément là qu’on trouve le moins d’apiculteurs.
— Mais c’est intolérable ! et vous avez cent fois raison. Vite, vite, faisons des ruches!
Ils ne m’ont pas attendu : le Midi, à la fin et devant telles évidences, ne pouvait manquer de bouger,
comme on dit. Le voilà qui bouge, et pas à demir car il vient d’un premier et seul coup de créer : — d’abord la Fédération apicole de Provence, des Alpes et de la vallée du Rhône ; — puis un journal mensuel (voici le premier numéro) des travaux de la Fédération ; — et enfin la première Exposition de la Fédération apicole du Midi, avec Concours, Concours pour tout : — Concours pour abeilles vivantes (?) , Italiennes, Chypriotes, Carnoliennes ; — Concours des miels en rayons, en cadres, en sections, en pots; — Concours de cires, gaufrées, en briques, — des hydromels, liqueurs au miel, bières, vinaigres, conserves au miel, ■ — gaufres, chocolats, opiats, savons, etc., — tout ça au miel! — puis les Concours industriels, puis les Concours agricoles, avec prix et récompenses, à partir de la meilleure ruche fixe ou mobile — pour finir (numéro 46) au meilleur remède — « pour la guérison (aye.l) des piqûres d'abeilles... »
— Hé, hé ! nous y voilà ! — Elles piquent donc?...
— Les maladroits, oui, monsieur, — et elles ont raison !
Le bon de Flore est subitement devenu un peu sec : n’appuyons pas... — Au surplus, nous voici arrivés.
De drapeaux, ce qu’il en faut, — le modeste apparat d’un festival champêtre dont la simplicité tout
LE DOMPTEUR D’ABEILLES 271
d’abord nous gagne. L’endroit est au mieux choisi, et le gai soleil a toute aise pour s’ébaudir dans son ciel clair sur cette vaste place qu'encadrent, avec sa grille de façade, trois corps de grandes galeries.
Saluons : — nous sommes dans la première Exposition de la Fédération apicole du Midi !!!
Tout y est méthodiquement disposé et aménagé dans le meilleur ordre, chaque exposant à l’affût devant,sa chacunière, vous visant de l’œil, prospectus en main, le robinet d’éloquence en joue, prêt à jaillir sur un geste, sur un regard, sur rien ( — faites un pas pour voir!...) — et le visiteur est stupéfié devant tout ce qu’il n’aurait jamais pu supposer de tout ce qui touche à ce monde des abeilles — et de tout ce qui nous en vient.
Rapidement, mon guide, qui me semble l’âme de cette Exposition, m’y fait les honneurs de toutes choses, me fourrant par force de-ci de-là, en poche, llacon, pot ou savon, mais visiblement hâtant notre revue... — Enfin : ^
— A nous, maintenant! dit-il, — et il passe ses mains sous le robinet d’une fontaine, puis les essuie avec un linge bien blanc :
— Monsieur Nadar, trois points essentiels : — n’avoir aucune odeur sur soi, même la plus faible
272 quand j’étais photographe
— jamais, jamais un mouvement brusque, qui puisse effrayer ou inquiéter ; — et enfin, avant tout, avoir confiance, ne craindre ! — Vous ne craignez ?
— Je ne crains.
Il passe devant moi, et, revenus à la grande cour, nous pénétrons dans une enceinte réservée, close d’une barrière à la hauteur d’appui, obstruction indispensable devant le gros du public.
En effet, c’est là que M. Maunier de Flore doit
n’être en rien troublé dans ses démonstrations qui se succèdent tout le jour.
Voici sa ruche, une ruche de son invention, qui ne ressemble en rien aux ruches que nous connaissons, et me paraît tout à l’heure les laisser de bien loin en arrière.
Imaginez une manière de parallélogramme, en bois blanc, d'à peu près mètre sur mètre, angulairement dressé sur un chevalet bas. — A terre, auprès, une assiette contenant un liquide incolore.
Sous l’aplomb du soleil Phocéen, la ruche est en pleine action, au centre de la nuée bourdonnante, du tutti des violoncelles de ces laborieuses qui, sans fin ni trêve, entrent et sortent, chacune toute à son affaire...
LE DOMPTEUR D’ABEILLES 273
Pareillement tout à la sienne, notre apicole, passant devant moi sans plus me regarder que si je n’existais pas, a allumé et ingéré quelque chose qui fume dans un petit soufflet dont il joue légèrement, mais non sans quelque majesté, de droite, de gauche, autour de lui : — tel un magicien impeccable décrit dans l’air les cycles cabalistiquess de l’incantation...
Je lui ai emboîté le pas et me suis installé avec modestie contre la ruche, au-dessous et au-dessus de laquelle il souffle encore deux ou trois petits coups de sa petite affaire : puis — voilà le moment! — doucement, il découvre, en levant la paroi qui fait couvercle...
Du coup, si délicatement aménagé qu’il fût, violent émoi et remous profond dans les foisonnements du personnel ailé ainsi mis à jour, avec rinforzando formidable de la musique.
Toute la garnison est sortie, mais elle sort toujours et ne finit plus de sortir : et des vingt mille miliciens qu’à peu près contient toute ruche, cette fois, quand il n’y en a plus, il y én a encore.
Nous nous trouvons enveloppés, obscurcis, aveuglés, perdus au milieu de ces myriades de porteglaives, titillés de tout nous, faces, cous, mains, par ces effervescences mouvantes, — une immersion
dans un universel frôlement, — comme lorsqu’en ballon on entre au plus épais du nuage et qu'on vient à rencontrer contre ses joues la caresse atone de la buée ou le bris frissonnant des tant fines, invisibles aiguilles de la glace...
Mais les aiguilles présentes n’auraient rien d’aussi rafraîchissant et le fait est — si on vient à y songer un instant — que si une seule de toutes ces petites « histoires naturelles », tout à coup prise du vertigo, venait à s’aviser de se fâcher et de donner le la aux autres... brrr ! ! !...
Et, rêvant à ce que peut en cet instant présenter à l’objectif déjà braqué notre duo nébulosé, effondré par ces prolifications pullulantes, — obstinément me revient un souvenir du vieux Tintamarre de Commerson, ce cliché à tel point criblé de points noirs qu’on n’en distinguait plus qu’en très vague le sujet lamentable : — Famille espagnole grêlée par les punaises »...
Mais voici que du milieu de notre nue vivante, toujours impassible, tel, un dieu Olympien, M. Maunier se tourne vers nous, brandissant d’une main son couvercle, comme pour la démonstration :
— Tiens, tiens, tiens : vous aviez pris une chaise, vous, monsieur Nadar? — Pas bête !
LE DOMPTEUR D’ABEILLES
— Ma foi oui, monsieur Maunier ; mes vieilles jambes n’aiment pas rester debout sur place...
— Et que vous avez bien fait. — Eh bien î vous voyez si j’avais raison et qu’il n’y a pas de danger avec moi. — Maintenant, veuillez remarquer tous les avantages de ma ruche, la disposition si commode, si propice à tout et pour tout, de mes rayons -en feuillets, de ces feuillets qu’en effet je feuillette comme les pages d’un livre, — et comme il m’est facile à toute heure de les consulter recto et verso, tout chargés qu’ils sont de miel, de cire, de couvain et de travailleuses si bien à leur besogne que toutes mes manœuvres ne peuvent leur faire lever le nez de sur l’ouvrage. — Et voyez encore avec quelle facilité je détache à volonté et remets à sa place chacun de mes petits volets, comme avec vos nouvelles reliures mobiles... Suis-je dans la vérité ? Vous en avais-je trop dit? — Rendez-moi témoignage ! *
Je n’avais en effet qu’à reconnaître et proclamer que jamais chose annoncée ne fut plus exactement accomplie, cas rare aujourd’hui que tout programme est devenu aussi menteur qu’une profession de foi. Et je félicitai et je remerciai le digne apicole pour m’avoir initié, — d’autant plus admirant que ce dompteur d’hymenoptères ne fût lui-même, en somme, comme vous et moi, qu'un simple et modeste aptère...
En nous séparant, il sembla me donner à entendre
que, sans parler de la réserve prudente de ses mouvements, inspirée par sa pratique suivie des abeilles, il devrait leur inocuité surtout à la petite assiette où il mettait une pincée de sel dans quelques gouttes d’eau... Finalement il m’annonça que son Exposition de Marseille touchant à sa fin, il se disposait à porter à celle de Bruxelles le curieux enseignement dont il m’avait précieusement gratifié...
Alors maintenant, — puisque le voilà parti, — trahissons !
De vous à moi, — si je l’ai bien compris, — je ne croirais pas trop que l’eau ni le sel de la petite assiette comptent pour grand’chose dans l’affaire, par cette raison que je ne vis pas cette première fois une seule mouche faire visite à la dite assiette. Et que la seconde fois, — car je demandai et obtins de renouveler l’expérience, — l’assiette même était absente, — ce qui n’empêcha en rien les aimables mouches de se comporter en toute parfaite discrétion à notre endroit — et même à notre envers...
Je croirais beaucoup plutôt que c’est le je ne sais quoi qui brûle dans son petit soufflet qui stupéfie les abeilles, — insuffisamment pour interrompre leurs occupations, — assez pour les rendre indifférentes à toute idée de combativité.
LE DOMPTEUR D’ABEILLES
— Mais alors, s’il en est ainsi, pourquoi l’excellent homme ne le dit-il pas?
— Ça, pour le moment, paraîtrait que ça ne regarde que lui...
Je suis né aux approches de ces temps d’innocence où un ministre ne volait pas plus de cent mille francs : encore s’y mettaient-ils à deux, comme pour se faire mieux prendre * et, plus étrange encore condamner. Les mœurs étaient douces, les cœurs simples. Un assassinat nous faisait deux ans : les conversations s’en contentaient. Deux ans pour la Belle Ecaillère de la rue Montorgueil tuée par son pompier, deux ans pour l’assassinat de la Bergère d’Ivry, puisqu’on rencontrait encore à Ivry une bergère ; nous avons changé tout cela. Il y en avait qui criaient ; Vive le Roi ! quand le roi passait ; il y en avait qui ne criaient rien. Les vignes donnaient du raisin avec quoi on faisait du vin. On se mettait en pantalon de toile à Pâques, parce que tous les marchands de coutil ne s’étaient
* Affaire Teste et général Despans-Cubière.
pas encore faits fabricants de calorifères. Les quatre lions en bronze qui gardent l’entrée par où on n’entre pas à l’Institut recevaient avec soumission, à chaque renouveau, leur badigeon vert-chou administratif, — et le bon beurre mi-sel d’Isigny couramment se vendait quatorze sous la livre.
Dans le tome premier de ses Misérables , Hugo — saluons ! — nous peint un magistral tableau de l’année 1817, si vivant, si grouillant, que les personnages y obstruent un peu le fond : l’Esprit s’en prend d’abord aux êtres avant les choses comme la main grand’ ouverte laisse tomber lès glanes. A peine le Maître nous donne-t-il le temps de distinguer : « — une chose qui fumait et clapotait par la » Seine avec le bruit d’un chien qui nage, allant et » venant sous les fenêtres des Tuileries, du pont » Royal au pont Louis XV : c’était une mécanique » bonne à pas grand’ chose, une espèce de joujou, » une rêverie d’inventeur songe-creux, une utopie : » un bateau à vapeur. Les Parisiens regardaient » cette inutilité avec indifférence. »
1817 est déjà loin de ce 1830 où vont se confondre mon enfance et mon adolescence, vers lequel, avec une mélancolique douceur, je me retourne sur les acteurs et le paysage. Un peu avant, un peu après, dans l’indifférent pêle-mêle des faits et des dates
avec lesquelles surtout je suis né brouillé, nettement ils m’apparaissent se détachant par les brumes du lointain...
D’abord nous la tenons, cette vapeur, obéissante étreinte. Stephenson a élagué les crans en saillie, les pattes qu’il avait tout d’abord imaginé d’adapter à ses roues pour les prémunir contre l’envie de patiner sur les rails, l’esprit humain procédant toujours du composé au simple. Le premier chemin de fer des frères Pereire roule déjà sur Saint-Germain à l’heure où M. Thiers à la tribune affirme de tout son haut que « les roues glisseront sans avancer jamais », puis finalement, n’en démordant pas puisqu’il ne peut avoir tort, que ce « mode de traction » ne saurait être utilisé jamais que pour « brèves distances ».
Gomme si d’un enchanteur ou d’un machiniste de théâtre, le premier coup de sifflet de la première locomotive a donné le signal d’éveil, d’envolement à toutes choses. Tout un monde nouveau s’émeut en cet universel avril, se tâte, s’agite, se décoche en essor, quitte à chercher après où on prendra pied : tout est en question mis ou remis, Paris, cœur et cerveau, bout.
On rencontre des religions à chaque coin de rue, emboîtant le pas aux dernières sorties du ptérodactyle et des plésiosaures qui viennent de culbuter
Cuvier et poussent droit à déconcerter les Genèses' malgré rappels et mandements d’évêques. C’est l’heure où absolument on veut croire à n’importe quoi, et c’est encore croire à quelque chose qu’être bien sincère à ne croire à rien. Il y a là de tout et du grotesque avec. — Rue de Bondy, — tout à côté de la maison où notre admirable Taylor va commencer à gagner la statue que Coquelin ne lui donnera pas, — rue de Bondy, au fond de la cour, derrière les voitures du déménageur, l’abbé Châtel, qui ne s’appelle pas encore monsieur Loyson ni même père Hyacinthe, dit la messe en français, le vrai moyen évidemment pour la faire comprendre. — Les Templiers eux-mêmes viennent de ressusciter, — Jacques Molay est mort! Vive Jacques Molay ! — avec pourpoints, maillots, loquets et dague en son fourreau de cuivre doré qui cogne noblement sur la cuisse gauche; les dames (il y a des dames) portent sur le poing des manières de faucons empaillés. Mais* ces bons Templiers ne paient pas leur loyer et il y a encore d’autres petites choses qui ne vont pas comme il faudrait ; la police fait évacuer. Temple à louer. — A Ménilmontant, les aborigènes traitent un peu vif à coups de pierres les Saint-Simoniens par trop coquets, décolletés comme des danseuses, le buste étranglé sous la coupe rituelle de redingotes collantes largement ouvertes à la poitrine, le pantalon étroit sanglé par le sous^pied sur la botte vernie : Enfantin arbore sur le blanc plastron de son thorax
le mot « PERE » en majuscules noires. Fai,re ainsi retourner les passants, des gens si sérieux et qui vont tout à l’heure tout tenir ! — Méconnu comme poète, méconnu comme réformateur * », Charles Fourier cherche où planter les fondations de son phalanstère, Cabet médite de fréter sur Flcarie ses entêtés « retour du Texas. » — 11 y avait encore rue Saint-Louis-en-lTsle, à côté de notre bon Jean Wallon enfant, un autre très brave homme, le Dieu Cheneau, qu’on appelait le Ma-Pa parce que sa religion superposait la Mater au Pater, la femme à l’homme", attendant Girardin à la rescousse du matriarcat. — Dans le tas, pas si fous tout de même, ces deux-là, au fin fond...
On vivait comme dans une buée chaude et l’atmosphère avait de subites poussées d’un air qui brûle. Je n’ai qu’à fermer les yeux pour revoir, du petit pont de l’Hotel-Dieu, aux derniers coups des fusils de Juillet qu’on décharge sur sa victoire joyeusement en l’air, les grands fauteuils dorés du sac de l’archevêché flottant au fil de la Seine au gré - du tourbillon, tête en haut, tête en bas, avec les brocards des chasubles, les blancs des surplis et le lit
* Élie Reclus, Les Primitifs d' Australie .
de plume de Monseigneur de Quélen... — Mais en somme, apparemment, quoi de nouveau ?
Les idéologues d’hier, qui s’appelaient avant-hier les bleus, s’appellent aujourd’hui les républicains, pour s’appeler demain les socialistes, qui s’appelleront ensuite les anarchistes, jusqu’à mieux. — Il n’y a plus aux portes des Tuileries les factionnaires suisses en habits rouges qui empêchaient d’entrer, même de sortir tout paquet, fût-ce un livre sous le bras. Ce fut bon au temps où il était « distingué » chez les petits bourgeois de faire porter aux enfants le deuil du duc de Berry; je le portai. Mais s’il est maintenant conquis de lire dans les jardins publics, il y est défendu de fumer, la liberté, comme on commence à dire, n’étant pas la licence. — On se ferait remarquer à ne pas appeler la Russie « le colosse du Nord » et l’Angleterre est naturellement « la perfide Albion ». De* ces deux-là, on se défie ferme. Las Cases avec son « Memorial de Sainte- Hélène » fait verser bien des pleurs sur le monstre qui tua plus de trois millions d’hommes, et même des poings de douze ans se crispent au nom d’Hudson Lowe, le haut justicier. En revanche, on adore « la douce » Allemagne el le romantisme déjà arrive à point pour achever l'engouement.
— La batellerie bat son plein. Tout vient par eau. Les pommes — que de pommes ! — et le reste se
chargent par tombereaux vers « la Râpée », au quai du Mail qui n’est plus assez large pour accueillir les arrivages ; la bouche de Paris s’ouvre plus grande que ça et il y a beau temps qu’elle réclame : l’administration fait dire qu’elle s’en préoccupe. — Le génie d’Haureau, lequel doux Haureau mourra retour des pontons, sans avoir jamais su pourquoi, sans en vouloir à personne, sans même penser à s’en plaindre, Haureau n’a pas encore créé l’architecture de demain, fer et terre; il n’a déjà donné ni à Paxton les épures du Crystal Palace Sydenham, ni le plan des Halles Centrales à Baltard. Aussi le ventre parisien s’en tient au marché des Innocents, sur l’ancien cimetière non encore exproprié au profit des Catacombes. — Il n’y a pas dans toute la ville une seule boutique de marchand de fleurs : un unique marché une fois par semaine, les samedis, au quai de l’Horloge. — La girafe qu’on vient d’amener pour la première fois en Europe fait fureur au Jardin du Roi, qui s’appelle maintenant le Jardin des Plantes parce qu’on y va voir des animaux. Modes, enseignes, tout est « à la Girafe ». Les « Osages », six à sept Peaux rouges du pays cher à Cooper, lui succèdent non sans quelque gloire, mais ça n’est plus ça. — Succès toujours aux marionnettes du sieur Séraphin, Le Pont cassé », feux pyrriques (?) et arabesques », Galerie Valois, près du café du « Sauvage » et de celui « des Aveugles », deux trous sous l’angle proche du passage Radziwill : ici, un homme
28G QUAND j’étais photographe
habillé en sauvage de la Courtille, maillot chairT plumes multicolores en tête et en ceinture, tape furieusement sur une série de caisses graduées ; làr quatre pauvres diables, aveugles ou pseudo, raclent ou soufflent des airs peu variés. Chacune de ces deux caves a son public enthousiaste. Ces divertissements comptent en tète des distractions parisiennes. — A propos de musique, un chef d’orchestre vient d’imaginer un instrument dont on raffole : le cornet à pistons. — En face du Palais de justice, nouvelle petite place où nous irons bientôt sauter dans la salle du Prado d’hiver, et qui sera plus tard notre boulevard du Palais, une fois par semaine, le jeudi, se dresse à dix pieds environ de hauteur un échafaud grossièrement équarri, avec des poteaux plantés sur la plate-forme. La bonne,, un peu hasardeuse, me fait un jour passer par là et par la foule opaque je parviens à entrevoir trois hommes et une femme, en bras, comme on dit, de chemise, liés à ces poteaux : ce sont les condamnés à « l’exposition » et à « la marque. » Ils échangent à tout gosier d’ignobles lazzis avec la foule. Sur le plateau, deux autres hommes, libres* de liens, ceux-là, tehant l’un un réchaud de charbon flamboyant sur lequel deux outils mystérieux,, à manche de bois, l’autre un seau où flotte une grosse éponge dans l’eau vinaigrée. Ça, c’est pour la marque : TF, travaux forcés à temps, TP, à perpétuité. L’un des deux hommes découvre brusque-
ment l’épaule gauche d’un des attachés et, rapide, y applique le fer rouge. Un cri : la chair a grésillé, odorante jusqu’à nous, pendant que l’homme au vinaigre baignant la plaie vive avec son éponge est déjà passé au second patient. J’ai mis la main sur mes yeux et je m’enfuis, plein d’horreur. L’affreux spectacle me poursuit... — C’est devant lTIôtel-de- Ville, à la place de Grève, qu’on guillotine.
— On se moque fort des quelques « civils » qui se mettent maintenant à porter moustache comme s’ils étaient militaires (— de quoi je me mêle ! — ) et principalement on s’indigne contre les commis de magasin, les « calicots » qui s’y montrent les plus osés. On en fait des pièces de théâtre, et il y a même des bagarres à ce propos ; mais le meilleur moyen est encore de se laisser pousser pleine barbe pour se faire assommer au premier coin de rue comme bousingot. — Il y a une émeute par jour. Les étudiants, fils de bourgeois, y fraternisent avec les ouvriers, et les ouvriers croient que c’est arrivé. On compte sérieusement aussi sur les élèves de l’École polytechnique. Les gardes nationaux avec la ligne répriment : ceux de la banlieue tapent le plus dur. Puteaux, Courbevoie, Saint-Ouen — je dis Saint-Ouen et ses conseillers municipaux en tête — sont particulièrement ' féroces à larder les émeutiers.
— On vient de fermer les maisons de jeu du Palais-
288 QUAND j’étais photographe
Royal et Frascati, au coin du boulevard et de la rue Richelieu, et en même temps on inaugure la nouvelle Rourse près du nouveau passage des Panoramas. Comme cette Rourse et la synagogue n’ont pas encore décrété le mode du chapeau vissé sur la tête, et comme il y a moins que tantôt tout à l’heure de parvenus et de parvenants, la vieille politesse française remarquablement règne encore. C’est à qui cédera le pas ; on se salue dans les escaliers — on remonterait plutôt, sur une distraction, les marches — et on apprend aux petits garçons à tirer leur casquette à gland en entrant dans une boutique. Ça se passerait mal avec maman si je négligeais de me découvrir en portant le sou au pauvre. — Le sou, et même moins, car un sou, c’est déjà beaucoup. Si la pièce d’or est presque une curiosité, les payements se faisant en pièces de cent sous dans les sacs de forte toile grise, on a des pièces de trente sous, de quinze sous, des six liards tout plats et des liards. Or, un sou c’est quatre liards, quatre unités qui peuvent nous représenter chacune une félicité parfaite : au choix, quatre bonshommes en pain d’épices, quatre verres de coco. Sans parler de vingt hannetons, vingt! que débitent des petits qui courent les rues, criant à tue-tête leur marchandise grouillante en un vieux bas : Y’ià d’z’hann’tons,
vingt z’hannetons pour un liard ! Oui, la vie est
douce...
— Aussi personne ne sourcillait quand la vieille
tante Maillet, nous congédiant, me met dans la main un sou, pour nous deux, et nous adresse sa recommandation sacramentelle : « Allez, mes enfants, amusez-vous bien, et ne dépensez pas tout, parce que l’argent coûte cher !» Il a été dit que les goûts sont simples. — On travaille partout, ferme. Les études d’avoués, de notaires, sont ouvertes réglementairement dès huit heures sonnant, et si le patron n’est pas premier déjà dans son cabinet, c’est qu’il est mort ou bien malade. Et on se couche tôt. Tout est clos, sans exception, et dort à minuit.
— Sur le quai de Gesvres, d’aval en amont et d’amon t en aval, les fripiers ont envahi toutes les échoppes comme punaises de bois vieux tilleuls. Devant chaque porte, les marchandes hèlent et harponnent le passant ; elles portent uniformément sur la tête un chapeau d’homme haute forme. C’est atroce. — C’est encore des femmes qui nettoient le jour et allument le soir, tout huileuses, ies réverbères qu’elles descendent et remontent avec une corde remisée sous clé dans la potence pendant le jour, en attendant le gaz qui, depuis des années, flamboie dans les derniers bourgs anglais. A aucun prix, les marchands d’huile et de quinquets ne veulent en entendre parler, et ils ont trouvé tout de suite sous la main deux écrivains recommandables, MM. Charles Nodier et Amédée Pichot — l’académicien Tissot, cette fois, n’est pas dans l’affaire, — pour dénoncer
et développer dans un in-octavo tous les inconvénients et perversités du gaz, y compris le danger de notre subversion totale, par explosion, étant aux mains des malfaiteurs. Mais ça ne fait rien, et nous venons d’attester notre initiative par un premier essai dans la rue de la Paix. Chaque soir, tout Paris s’y porte, admirant.
— En attendant, on ne s’aventurerait pas, le jour une fois tombé, par les ténèbres des Champs-Elysées dont les quinconces poudreux s’arrêtent à la barrière d’octroi, laquelle s’ouvre dans le mur de ronde, juste devant l’Arc-de-Triomphe. — L’avenue Montaigne s’appelle l’Allée des Veuves : elle est occupée d’un bout à l’autre et des deux côtés par des maraîchers. — Il y a aussi des maraîchers dans trois des quatre grands trous qui défoncent asométriquement la place de la Concorde, prémunis chacun du même cordon de balustres en pierre ; le quatrième trou, devant le Garde-Meuble, est tenu par la petite ménagerie, volailles, cochons d’Inde, tourterelles, perroquets, macaques, de « la femme aux singes ». Ça ne sent pas trop bon quand d’en haut on se penche là-dessus. — L’animal, au surplus, règne par la ville : pas de boutique de fruitier ou de charbonnier devant laquelle en toute liberté ne picore la poule, ne chipote le lapin, ne sautille la pie, venant de temps à autre boire un coup à ces bornes-fontaines, que l’édilité a nouvellement installées dans toutes
les rues pour éclabousser le passant à l’heure de midi, et contre lesquelles le distrait se cogne cruellement la crête des tibias. Les porteurs d’eau y viennent remplir leurs deux seaux qu’ils montent à tous étages, conjugués par un cerceau. Chaque voie, deux sous. - C’est du parapet de cette « femme aux singes », qu’assis avec lçs camarades de l’institution de cet excellent M. Augeron, nous verrons tout à l’heure dresser l’Obélisque rapporté hier de Louqsor parle prince de Joinville. On est ému, car des bruits courent qui ne doivent pas rassurer l’ingénieur Le*bas, commis à l’érection : les Anglais, toujours jaloux — et de quoi? — auraient soldé un traître pour scier l’intérieur des câbles : oh! ces Anglais!.., — Aussi, lorsque lentement, lentement, les câbles, soulevant l’énorme aiguille en son maillot de madriers, arrivent à la camper dans la verticale, quel soulagement, quels bravos ! — Bientôt, quand les quatre grands trous seront comblés, nous verrons là sur les glatis de bitume s’essayer les premiers vélocipèdes qui s’appelleront les vélocifères, en bois et sans besoih de pédales, puisque c’est du sol même que les pieds impulsent; puis succédera l’autre inventeur qui démontrera les patins à roulettes, renvoyés à plus tard.
— A la place des magasins du Louvre, et jusque sur
le Carrousel, un inextricable dédale de petites rues coupe-gorge, étranglées, noires et humides, Pierre Lescot, duDoyenné, cénacle des romantiques, jusqu’à la rue de l’Échelle, où l’éditeur imagier Auber fonde la dynastie vaillante des Philipon et Martinet-Hautecœur. — La place du Carrousel est sans pavé. Entre les flaques d’eaux croupies et les monticules de boue foulée, hauts parfois d’une bonne aune, des échoppes en planches où on trouve tout pour rien, bahuts et crédences du seizième, coffres de mariages, Durers et Rembrandts de premiers tirages, armures niellées d’or, et l’un, rarissime, des quatre petits flambeaux en faïence du service d’IIenry II, acheté là pour quelques décimes, et que Strauss payera à l’hôtel, plus tard, quatorze mille francs sur table, en attendant mieux, etc., etc. : des trésors pêle-mêle, à terre, sous la pluie. Avec des pièces de quarante sous, Dusommerard et Sauvageot sont là en train de monter Cluny et Carnavalet. — Tout autour, des marchands de vin à grandes enseignes, militairement peinturlurées, grenadiers aux bonnets à poils majestueux, coquets lanciers aux plastrons jaunes et shapskas amaranthe. De chaque porte de ces débits de vins, à l’affût comme araignées de leur trou, les limiers du remplacement font leur métier de racoleurs, acheteurs et vendeurs d’hommes, allumant le jobard par le tableau des félicités du service, à en pleurer de tendresse.
— On va ferme à pied, bien qu’on rencontre par-ci par-là quelque grand fiacre, peint d’un jaune de chrôme, terrible, et encore un cabriolet à deux roues où on est assis à côté du cocher qui ne laisse pas tomber la conversation. (Un jeune expéditionnaire aux bureaux de la liste civile, Alexandre Dumas, dont on commence à parler, vient de nous tirer de là une bien jolie nouvelle.)' — Mais c’est à la place de la Concorde qu’il faut aller chercher les coucous, jaunes encore, dont les conducteurs s’égosillent à invoquer les amateurs : « Saint-Cloud! Saint-Cloud! » Saint- Cloud, pour lors, c’est Dieppe, c’est Trouville. La voiture va toujours partir à l’instant, tout de suite ; mais on sera une heure à attendre le voyageur suprême qui doit compléter le chargement et s'incrustera entre les deux autres déjà serrés, à côté du conducteur, « en lapin».
— Broussais saigne, toute l’École resaigne, sursaigne, poussant vers la névrose la génération anémiée qui va suivre. — Au bal, pas un bras nu de jeune héritière sans les stigmates des vésicants. Le petit Béraud, d’Antony Béraud le dramaturge? muni comme toute sa dynastie, voit Frédéric Soulié se dénudant pour le bain et, avec stupeur apitoyée, s’écrie : « Tiens, tu n’as pas de cautère! » C'est essentiel, constitutif, un membre. Humeurs peccantes. — L’ail est le fond de la médecine d’opposition : en dépit d’Orfîla, le nom de Ras-
pail y tombe comme de cire pour la rime, et ses helminthes devinés ouvrent l’invisible marche aux microbes de Pasteur, Grancher et Roux. « Abraham genuit Jacob », et Brid’oison a dit qu’on est toujours le fils de quelqu’un. — Dans toutes les boutiques, comme d’uniforme, le comptoir en chêne est agrémenté de pièces fausses en tout métal et de tout format, impitoyablement clouées sur place, comme oiseaux de proie sur porte, gage sans réplique de la scrupuleuse loyauté du marchand. — On fait grand tapage d’un certain marché Gisquet-Perier, un marché de fusils. — Le Nain Jaune appelle finement le préfet de police Delessert le préfet Je-lesserre, mais on s’accorde à reconnaître qu’au moins ce préfet-là est un honnête homme, et ça passe encore pour quelque chose. — Il y a toujours ,une Académie, même des académiciens, ce qui n’empêche pas la préfecture de s’obstiner à placarder à chaque approche de la canicule son « Ordonnance concernant les chiens ET les bouledogues », comme l’article 21 du réglement de la Chambre des députés, pieusement copié par celui de la Chambre des pairs, persiste à stipuler que : « Dans les discussions, les orateurs parlent alternativement pour ET contre. » — Des bouledogues, on n’en voit que trop à la barrière du Combat, où mon germain Randon, qui ne manque pas une représentation, vient de me conduire, vers la montée de Belleville. Ce spectacle fait fureur par les bouchers, garçons bouchers et
« messieurs les amateurs ». C'est à qui amènera son plus terrible chien pour le faire s’entre-déchirer et estropier avec d’autres. La petite affiche bleue, permanente à chaque carrefour, montre le premier sujet de la troupe enlevé à la force des mâchoires sous une couronne de pétards. Mais la célébrité, la vedette, c’est « l’âne Martin » qui, attaché, défie tous les molosses ensemble qu’on veut bien lui amener et, avec une prestesse vertigineuse, leur casse les mandibules à chaque ruade. Je sors de là, écœuré, avec une tristesse!... et je n’ai pas remercié mon cousin. Est-ce qu’on ne devrait pas empêcher cela ?
— L’Anglais Perry vient de nous apporter les plumes de fer, — une révolution qui fait place nette des plumes d’oie et des canifs. — Il n’est pas encore question des allumettes à frottement qui vont apparaître prochainement sous le nom d’allumettes chimiques allemandes, bien qu’elles aient été inventées par un Français ; mais les amis du progrès qui ont renoncé au briquet de silex et à l’amadou trempent des allumettes spéciales dans une petite bouteille d’acide sulfurique avec amiante. L’appareil complet, dans un petit cylindre en carton, rouge, se vend trois sous chez Fumade, — une de ces petites boutiques en hémicycle à coupole ronde qui, comme à Florence, sur l’Arno, surplombent les piles en terre-plein du Pont-Neuf, — juste à côté de l’autre
296 QUAND JÉTAIS PHOTOGRAPHE
demi-rotonde où gazouillent ces beignets aux pommes qui embaument le passant. — Les marchandes à petites voitures crient le « beau chasselas de Fontainebleau, à douze sous le panier ». Il y en a trois livres bien pesées, et du beau en effet, dans les fougères de chaque panier sommaire, bâclé en jonc. — Les œufs, tant qu’on en veut, à « trois de six blancs, les rouges et les blancs ! » Six blancs, c’est six liards : un sou et demi. C’est à ne se priver de rien. — L’hiver, les moins huppés vont au Pont-au- Cliange manger sous la neige les pommes de terre à l’étouffée : un sou la livre, et le marchand vous ajoute le sel, dans un petit papier. En même temps, on se dégourdit les doigts à la buée du fourneau. Tout ça est bon. — On chante surtout trois chansons :
Guernadier ( pour grenadier) que tu m’affliges
En m’appernant ( apprenant ) ton départ, etc.
Tiens, voilà quatre chemises, etc.
Et puis :
Tu n'auras pas ma rose, (ter)
Car tu la flétrirais.
Et, sur le mode vif :
Toi qui connais les hussards de la garde,
N’ connais-tu pas Y trombon’ du régiment?
— Plein enthousiasme pour «le Marquis», unchan-
teur des rues, galamment troussé en marquis d’hier, catogan poudré, à tout jabot et manchettes au vent, jarret bien tendu sous le bas blanc, qui est vraiment sans pareil, unique, lorsqu’après avoir chanté son couplet et rejeté sa pochette sous le bras gauche, il décoche, avec une certitude qui ne rate jamais son coup, un décime enveloppé d’un cahier de chansons ( — le « PLUS LOURD QUE L AIR ! » — ' ’), aux fenêtres des derniers étages où les servantes se pressent, affolées. — Mais lui voici bientôt un riyal, second marquis, non moins poudré à frimas, non moins pimpant, non moins virtuose, non moins impeccablement dextre en sonjet : siècle de concurrence, toutes les carrières encombrées ! — Il n’est pas à nier que « le tour » deM. Villemain a « de l’agrément », mais pour « la profondeur », c’est M. Royer-Collard ; M. de Rémusat peut encore attendre. Celui-là s’appelle « monsieur Charles », comme dans les « Rendez-vous bourgeois ».
— Cafés et débits mettent leurs volets à minuit sonnant; rigoureusement, quoique réglementairemen t, à onze heures juste du soir, il n’y a plus une seule fille errante dans les rues de Paris, même aux galeries du Palais-Royal où l’affiuence est telle, surtout le jour fini, qu’on n’y peut plus circuler et que la foule piétine sur place, par le brouhaha. On juge
si les boutiques y font florès au profit du caissier de la lis te civile. — On vient encore d’arrêter là, galerie Valois, pour tenue plus que négligée, « l’homme à la longue barbe » qui est depuis des années une des curiosités de Paris à ne cesser l’obstinée promenade de ses haillons par ces galeries. On sait maintenant que ce déguenillé et mystérieux péripatéticien est un nommé Chodruc-Duclos, Bordelais, autrefois, dit la légende, très riche et alors intimement lié avec M. de Peyronnet, le ministre actuel. On chuchote qu’en étalant ainsi sa détresse, cét homme entend se venger de l’abandon de son ancien ami. — A propos de toilette, voilà du nouveau aux vitres deslingères : jusqu’ici on y voyait des chemises avec des cols, maintenant on y voit des cols sans chemises. On changeait de chemise quand il était besoin, quitte, à la rigueur, pour se rattraper sur la lessive du Gascon, en retournant sur soi l’objet : maintenant on dissimulera la chemise sale avec un faux-col propre. Pourquoi pas tout à l’heure des faux-devants et des fausses manchettes? Je n’ai pas goût à ces faussetés. — A préférer ce qu’on vient de commencer dans quelques rues et par les boulevards : madame de Staël ne se reconnaîtrait plus dans sa rue du Bac. Les ruisseaux qui s’épandaient un peu libéralement en plein milieu des chaussées et roulaient aux grandes pluies des torrents qu’on ne pouvait plus enjamber, sont maintenant répartis en deux moitiés de ruisseau de chaque côté des voies. Mais ne vaudrait-il pas mieux
encore les canaliser tout de suite sous ces trottoirs qu’on commence à installer partout? — Qn rencontre nombre d’hommes à schapskas dans les rues. Chaque insurrection de cette brave Pologne qui ne veut pas mourir nous amène des Polonais par fournées. On en raffole à. ce point que le gouvernement, malgré sa crainte du czar Nicolas, doit aider d’un subside les réfugiés ; quinze francs par mois pour les soldats ; aux officiers, trente-cinq francs. Pas de quoi vivre, de quoi ne pas mourir, Il y a rue Mignon, près les rues Hautefeuille et Serpente, une table d’hôte polonaise où les réfugiés dînent pour treize sous, pain à discrétion. De vieux officiers supérieurs, dont l’appétit est en avance faute du déjeuner, attendent l’heure de la table, assis sur le, banc de pierre à la porte de l’imprimerie du Moniteur. — On vient d’inventer le mot : moutard (?). — — Il est question de grands projets de construction dans les immenses terrains vagues — la place pour toute une ville — qui s’étendent du haut de la rue de Clichy à une petite localité qui a nom Courcelles, véritables steppes abandonnés à la ronce et à l’ortie, où on va se débarrasser des démolitions, immondices et chiens et chats crevés. — - Il serait en effet peut-être temps de voir un peu de ce côté-là. Vers l’endroit qu’on appelle « la petite Pologne* », dans la
* Aujourd’hui rues d’Amsterdam, de Berlin, de Rome, etc., quartier Malesherbes, église Saint- Augustin, etc.
300 QUAND j’ÉT4IS PHOTOGRAPHE
plaine Monceaux devenue une vraie plaine d’Arbelles, une bataille rangée a encore eu lieu hier, à coups de fronde et de tout, entre les élèves des frères et ceux de la Mutuelle, des deux côtés décidément enragés; plusieurs enfants ont été sérieusement blessés. — A remarquer d’ailleurs la brutalité croissante dans les rixes des rues, coups de poing, coups de pied : en arriverons-nous donc aux coups de couteau de l’Italien ?
— Il y a présentementtrois Dupin àla fois, les frères Dupin. — Contrairement, on va admirer la belle Mme Yéro-Dodat dans sa boutique de charcutière, près du passage, au coin de la rue Montesquieu, et la blonde Mme Véry à son comptoir du Palais-Royal; mais rue Vivienne, M. Gibus, le chapelier, à la fin énervé, vient de prendre le parti de mettre des rideaux verts à ses carreaux pour empêcher la foule d’encombrer le trottoir devant la belle Mme Gibus. Il a pourtant permis de lithographier le portrait de sa femme pour la publication Les belles femmes de Paris , que vient de commencer un jeune homme nommé Arsène Houssaye. — De ces nouvelles, notre collège Bourbon est au courant, comme on pense ; mais il se trouve pour le quart d’heure agité d’un bien autre événement. Le proviseur a eu vent de notre journal La Presse des Ecoles, un vrai journal, imprimé, rédigé par les élèves et fondé par un grand, Ferdinand Dugué, entraîné dès son aube dans le tutti romantique. La Presse des Écoles va expirer à son
1830Jet environs 301
troisième numéro. C’est dommage : il y avait justement dans ce troisième numéro, après un article de fond souverainement dédaigneux de l’Université et des pions maudits, un autre article joliment senti qui avait recueilli tous nos suffrages : l’histoire de l’auteur lui-même (il est en troisième), s’efforçant vainement de ramener à bien une de ces Créatures cubiculaires qui en veulent à notre tempérament. L’article avait pour titre, simplement : — « Et pourtant elle était née vertueuse »... — On va regarder dans une baraque, aux Filles-du-Calvaire, un boulimique infatigable, le polyphage Tarare, qui engloutit séance tenante tout ce qu’on lui apporte, dont des charretées de pommes à cidre. Le Dr Yenette est très fier d’avoir signalé ce cas dans le Dictionnaire des Sciences médicales.
— Les omnibus dont on parlait viennent de faire leur apparition, au vif mécontentement des fiacres, — cochers et voitures, c’est tout un pour le nom : — qui arrêtent les chevaux et rossent les conducteurs. Généralement on doute de la réussite et beaucoup prédisent le fiasco. — Pourtant il vient déjà de se créer une concurrence, « les Dames blanches», qui partent du quai de la Monnaie, devant la rue Guénégaud, la rue des bombeurs de verres, chez Rodot, le marchand de vins. Ces voi-
tures sont entièrement peintes en blanc, et les cochers, vêtus de blanc sous le chapeau verni Diane, jouent avec leur pied sur un soufflet l’air de la Dame blanche : « La Dame blanche vous regarde... » Le public aussi regarde et ne trouve pas cela déplaisant.
— M. de Pontécoulant écrit ses Mémoires. Il encourt une jolie histoire sur le duc de Richelieu. Quand il se présenta pour prendre possession et recevoir le haut personnel du ministère où le roi l’avait appelé,
le directeur des services de la comptabilité lui pré-
senta en toute déférence une enveloppe chargée en expliquant que c’étaient les trente mille francs alloués à tout nouveau ministre pour ses frais de déplacement et installation. Sur quoi le duc, rendant l’enveloppe sans l’ouvrir : « Vous allez payer làdessus les trente sous au commissionnaire qui apporte ma malle et remporterez la monnaie. » Il faut toujours attendre la fin en toute chose ; mais le trait est de bel exemple.
— Présentement on bâtit partout des bâtisses. La main y est, pointle cerveau. Ce règne étaitdécidément # marqué au front pour rompre la glorieuse chaîne des règnes : il n'aura pas mérité d’avoir, comme ses devanciers, son architecture. Piranesi s’y appelle Davioud. — Il y a trois restaurants à la mode : Véry et Véfour au Palais-Royal, plein centre de Paris, cher aux provinces, et « le Veau qui tette », à la place du Châtelet, sans parler de Bonvalet pour les repas de
noces, là-bas, plus loin que le boulevard du Temple, près de ce nouveau café turc où on est assis sur des divans. On va admirer cette innovation. — Les cafés principaux, Tortoni, Lemblin, Procope, viennent d’en tenter une autre. Ils ont écrit sur leurs vitrages : Riz au lait , Riz au gras , appel à la débauche opulente . C’est un succès. Au sortir des théâtres qui finissent tôt, les dissipateurs se dépêchent d’accourir avant la fermeture des volets, — minuit sonnant ou l’amende ! — pour prendre leur tasse, et on pense s’ils sont regardés. — H y a aussi depuis quelque temps une nouvelle façon dans les restaurants, c’est de demander « l’addition », au lieu de la note. Cela fait immanquablement retourner tout le monde.
— Dansles théâtres, c’est M. Scribe qui tient la corde — « la corde avec laquelle Gérard de Nerval s’est pendu », écrira ensuite Méry au bon Audebrand. — La mode est encore que les pièces ainsi que les livres portent un double titre : Victorine ou La Nuit porte conseil , Trente ans ou La vie d’un joueur, Pamélà ou La vertu récompensée. 11 y a des pièces qui vont jusqu’à soixante représentations. On ne se lasse pas des fringants colonels qui trouvent couramment à épouser des jeunes et jolies veuves avec « dix mille livres de rentes ». — Mais, M. Guizot, protestant et austère, s’est proposé de hausser les prix, formulant en un axiome de deux mots le nouveau Credo : Enrichissez-vous ! » Dans un tout autre Évangile, la femme du chancelier de l’Hospital avait dit ;
« Nous n’emportons que ce que nous avons donné. » — Les Italiens sont à l’Odéon, où les gants serin glacés craquent à applaudir la Pasta, Malibran, la Grisi. Toute cantatrice s’appelle «la Diva », et en musique, après Rossini, il n’y a plus rien ; sur ce pointlà, par exemple, tout le monde est bien d’accord, un seul excepté, mais ce n’est qu’un blanc-bec qui veut, sans doute, qu’on s’occupe de lui, un nom comme Berlioz. — C’est à l’Opéra, rue Lepelletier, que la Taglioni tourbillonne, pendant qu’à Naples Nourrit se jette par la fenêtre, au triomphe de son successeur Duprez. — Il y a, au coin de larue Grange-Batelière, un marchand de vins associé avec le petit père David, le chef de claque, qui vous donne pour trente-six sous, les jours où on est riche, une entrée de « solitaire » à l’amphithéâtre. Il faut s’y prendre à l’avance, au moins l’avant-veille, quand « c’est Duprez ». — Autre rayonnement, fascination à la Porte-Saint-Martin : l’incomparable, immense Frédérick, le génie dans un pot de vin bleu. — Aux Funambules du boulevard du Temple, à coté du petit Lazari, la face enfarinée de Debureau le père, francise la pantomime de Pulcinella et Dom Nicolo. Les Variétés ont Vernet, Odry, les deux Lepeintre avec Mlle Ozy; mais le Gymnase a Bouffé, un larmoyeur que dégottera Jules Favre. — On vient d’enterrer Mlle Mars. Calineau, le très authentique Calineau en chair et en os, à qui Fontallard et les camarades proposent de suivre le convoi, a répondu dignement : « Je ne vais qu’à
l’enterrement des gens qui viennent au mien. » — M. Guizot va, dit-on, remplacer M. Thiers au ministère. — Le débit de la Civette, qu’avait octroyé la duchesse de Berry, ne peut plus suffire aux demandes de tabac à fumer, qui est décidément en train de remplacer celui à priser.
— Il est vaguement parlé de la prochaine création, par un certain Emile de Girardin, d’un journal à 40 francs par an au lieu de 80. La chose trouve pas mal d’incrédules et semble en effet peu commode aux calculateurs sérieux et personnes compétentes ; mais il y a des gens qui ne peuvent jamais s’arrêter et en voilà d’autres qui, maintenant, parlent de vendre les journaux au numéro, comme s’il y avait déjà trop d’abonnés! Et puis, alors, il y aura donc des boutiques tout exprès pour ce commerce-là? Bon ! mais les acheteurs, où les prendrez-vous?... Il faut bien raisonner un peu, pourtant ! — A propos de journaux, on dit que la Caricature va cesser de paraître. Charles Philipon, ce grand Lyonnais qui n’a pas froid aux yeux, l’inventeur de la Poire, a obtenu en cette seule année cinquante-deux condamnations à prison et amende pour ses deux journaux la Caricature el le Charivari. — M. Thiers est décidément intarissable et on ne le prendra jamais sans vair. Ce diable de petit homme sait tout, connaît tout, comme le Solitaire de M. d’Arlincourt. Il vient encore de proclamer que la télégraphie élec-
trique, avec laquelle on parle de remplacer les télégraphes optiques de Chappe, « ne pourra jamais être qu’un amusement intéressant pour les personnes curieuses de 'physique ». — Horace Raisson, de la Gazette des Tribunaux , publie le même jour Y Art de mettre sa cravate et Y Art de dîner en ville. Ce tour de force en coup double d’une aussi puissante fécondité ne pouvait manquer de faire sensation.
— Tous les ateliers de peintres sont « cen » dessus dessous, comme Balzac vient de le décréter d’après le Celte, et on tartine des kilomètres de toile pour le musée de Versailles, qui sera la grande pensée du règne. Le roi ne voit que par les yeux du père Pingret, l’enfant gâté qui fait ici la pluie et le beau temps, avec M. Horace Vernet. Il y a encore à l’entour le Père Hess, le Père Heim, le Père Couder, le Père Picot, le Père Ingres — des Pères encore, à cette heure ! — et les frères Scheffer blairottent fraternellement et glaireusement la même peinture pour « les, ] femmes esthétiques qui se vengent de leur leucorrhée ^ en faisant de la musique religieuse * », pendant que le jury se pâme à Delaroche. — Rien n’y chaut: la ; grande roue tourne et avance toujours, là comme | ailleurs. L’essor est dans son plein: pléiades d’é- j toiles partout. Tout le monde n’a pas de talent, j comme il en sera tout à l’heure, mais tout le monde 3 se croirait déshonoré de ne pas viser, pour le moins,
* Ch. Baudelaire. Curiosités artistiques
au génie. Géricault vient de passer sa palette à Delacroix que le jury a beau balayer de la porte à chaque salon : Beyle, Hugo, de Vigny, Balzac, Gautier, sans compter Musset et les autres, nous pondent par jour un chef-d’œuvre qu’on va s’arracher au cabinet de la bonne maman Cardinal, rue des Canettes, à peine déposé par les distributeurs haletants, humide encore comme tout nouveau-né, sentant bon la chair fraîche d’imprimerie : une belle nuit pour notre petit coin !
— Monsieur Comte, « physicien ordinaire — (?...) du Roi » et directeur du Théâtre des jeunes élèves , au passage Choiseul, vient de mourir. — Le nombre de gens que l’on rencontre avec la croix de la Légion d’honneur semble augmenter tous les jours. Ce gage de préexcellence, qui ne pouvait se décerner qu’extraordinairement en quelques cas particuliers et exceptionnels, se débite maintenant par séries et à époques climatériques, comme les inondations à la saison des pluies. C’est ce qu’on appelle des « fournées ».A. ladernière «fournée », Lireùx a dit: « Ils en décorent par-ci par-là quelques-uns qui le méritent parce que c’est par le croisement des espèces que la beauté de la race se perpétue. » — Il y avait quatre bals publics, la Chaumière, le Prado, la Boule-Noire et le Sauvage à la Courtille, sans parler de quelques « musettes » au quartier Saint-Marcel ni du Ranelagh de Passy, au compte Province, et ces bals étaient autorisés seulement les dimanches ; il
fut, ensuite permis qu’ils s’ouvrissent les lundis. Il paraît que la permission va être étendue aux jeudis et que d’autres bals autrement luxueux vont s’ouvrir aux Champs-Elysées. Ça va bien, ça va bien î — Le renom de sagacité de M. Thiers s’accroît encore ; on ne peut entrevoir jusqu’où ça ira. L’éminent homme d’Etat, qui semble avoir la prescience avec l’omniscience, vient encore de prononcer un très remarqué discours, « un discours-ministre », a dit finement le Constitutionnel, où il a irréfutablement démontré l’impossibilité d’un gouvernement républicain qui tomberait au bout de quelques heures dans « l’imbécillité ou dans le sang ». Il n’est pas étonnant qu’un tel homme reprenne toujours la corde ; aussi annonee-t-on que le nouveau cabinet Thiers succède au cabinet Guizot. — Le trop célèbre banquier et banqueroutier munitionnaire Ouvrard vient d’être relaxé de la prison de Clichy ; il va retrouver ses millions misa l’abri et jouir en paix d’une fortune libérée et purifiée désormais par les trois ans réglementaires d’une détention où le détenu n’a manqué de rien pour se distraire, pas même de jours de sortie. — A propos de cette contrainte par corps, la Chambre vient encore de repousser à une très forte majorité une dernière pétition relative à la suppression. Le pétitionnaire s’appuyait en fait sur ce qu’on ne trouvait pas deux négociants réels, deux prêteurs sérieux parmi les centaines d’incarcérateurs, mais uniquement des acheteurs de créances véreux. Mais
le rapporteur a fait bonne et prompte justice de « ce puritanisme de commande ». Il a été vivement félicité en descendant de la tribune et la Chambre a passé immédiatement à l’ordre du jour. — Encore un nouveau mot, « la réclame » ; — fera-t-il fortune ? — Le journal légitimiste La Mode vient encore de passer en jugement, c’est-à-dire d’être condamné ; l’argot synthétique n’a, parait-il, qu’un mot pour les deux choses, mot significatif : être gerbe. 11 y a eu petit incident et gros scandale. A la question adressée au gérant par le président, selon le formulaire : «Coëtlogon, avez-vous déjà subi quelque peine afflictive ou infamante ? » M. de Coëtlogon a répondu: «Non, président. Et vous? » La riposte ne pouvait manquer son effet etM. de Coëtlogon a décroché le maximum du « gerbage » .
— La session vient de finir et, comme d’habitude, M. le président du conseil a donné lecture çlu message du roi qui donne selon l’usage tout apaise ment au pays.
— Cette fois aussi, comme à toutes les séances de clôture précédentes, le député Isambert n’a pas manqué son succès d’hilarité générale (c’est un cas mental décidément), en demandant notre évacuation immédiate de l’Algérie, toujours sous le même prétexte que cette colonie, plus fertile que l’ancienne Égypte et à notre porte, nous coûte régulièrement quelque cent ou deux cents millions par an, depuis des an-
nées que nous l’occupons. Comme si la France n’était pas assez riche pour « payer sa gloire » et [n’avoir pas à marchander sur une question où « notre honneur est engagé »! Et comment ée M. Isambert s’aveugle-t-il contre le sentiment général jusqu'à ne pas tenir compte du bienfait de la civilisation que font pénétrer nos bureaux arabes dans ces populations barbares! Encore l’Algérie n’est-elle pas, comme on l’a dit très heureusement, — toujours M. Thiers, je crois, — la première, la vraie « pépinière » de nos généraux pour notre première guerre sérieuse? Que M Isambert prenne la peine d’attendre : il les verra à l’œuvre!...
— Le carnaval a été très brillant cette année : . tout Paris était déguisé. C’est à qui tiendra le plus longtemps haleine à clamer du plus haut sa tirade en vers des halles, style Vadé. Des crieurs circulent parla foule, vendant: « L’art de s’engueuler en société sans se fâchér ». Affluence inimaginable sur les boulevards, partout, et joie universelle débordante, | bienveillante remarquablement ; mais bien des gosiers enroués ont dû être aphones avant le soir. Les voi- ^ tures de masques entassés foisonnaient, au pas, i avec arrêts forcés à chaque pas. Lord Seymour, très J populaire décidément sous le nom de « Milord l’ Arsouillé », conduisait lui-même en postillon, comme les autres fois, sa calèche à six chevaux, mais cette ^ année, au lieu des dragées ordinaires, c’étaient dans
la voiture de grands sacs pleins des nouvelles pièces de quatre sous toutes neuves que les laquais en grande livrée lançaient à pleines volées par la foule. On a parfaitement reconnu dans l’un des domestiques, malgré son faux nez, le baron Ilope, le célèbre financier ; il s’amusait beaucoup aux bousculades des gamins sous les roues. — Il y a changement de ministère; c’est au tour de M. Guizot de remplacer M. Thiers...
Etc., etc., etc.
— La conclusion?
— TirezHa vous-même...
Pour mon humble part, de ce tohu-bohu d’hommes et de choses, effervescences, bouillonnements, scories où la déraison déconcertante, l’absurde surnagent, je m’en tiendrai à un point qui surtout me frappe : — en rien ni pour rien, il n’y a plus de Respect.
Le Respect est mort et bien mort, avec l’Honneur qui l’engendra. D’en haut, mieux encore que d’en bas^ chacun a fait consciencieusement, sinon consciemment, tout son possible pour achever de le crosser dans la boue, et il est remarquable que ceux qui ont le plus fait pour le tuer, nos Respectés d’hier, sont
ceux-là qui geignent le plus lamentablement à s’en réclamer aujourd’hui.
Et pourtant, malgré tout, on se môntre encore du doigt un coquin rencontré : je crains fort que demain il soit peut-être plus malaisé de se signaler un honnête homme...