A DE FORME LES
Je relisais et lisais encore les pages exquises où Legouvé — un homme, un poète, — encore tout ému et pénétre de reconnaissance, rappelait l’inoubliable bienfait de la Photographie postale aux cruels jours du siège.
Et ce m’était une douleur de penser que nous ne savons même pas à qui nous avons dû ce précieux secours. Nous ignorons jusqu’au nom de celui qui vint apaiser et sustenter enfin tant de « cœurs qui avaient faim et soif depuis tant de longs jours »... Quelqu’autre n’aura-t-il pas osé usurper cette gloire?
Car il en est ainsi : quand ce n’est pas lacune, c’est inexactitude. Aussi en voyant chaque matin le plus indifférent incident de carrefour, qui s’est passé hier sous nos yeux, raconté par nos journaux d’autant de façons diverses et parfois contradictoires.
que pouvons-nous croire de tout ce qui nous a été transmis des siècles antérieurs, — et que vautl’IIistoire ?
Pendant que je suis là encore, au moins puis-je établir l'origine d’un fait aussi intéressant dans les légendes du siège parisien et rendre témoignage à celui dont le désintéressement trop rare nous laissa ignorer un nom que nous n’avions qu'à « admirer , aimer, remercier et bénir »...
Donc, lorsqu'il s’agit de «suppléer dans Paris la poste interceptée par le blocus allemand, le petit matériel aérostatique que nous avions dès le début et de notre initiative privée installé place Saint- Pierre, à Montmartre, se trouvait tout prêt. Est-il besoin de redire qu’en improvisant ce service nous avions d’abord rêvé de reprendre la précieuse tradition des aérostats militaires perdue depuis Coutelle et Conté, mais que nos instances obstinées ne purent jamais arracher cette décision du Gouvernement dit de la Défense Nationale, — bien que chaque jour pendant ces quatre rudes mois nous fussions réclamés d’urgence sur trois points principaux de l’extrême défense de Paris, foudroyés par un ennemi invisible...
Faute d'autres destinées aspirées, j’eus au moins la
satisfaction patriotique d’organiser et d’inaugurer le service de la poste aérienne en lançant par-dessus les lignes allemandes le ‘25 septembre, le premier de nos ballons-poste, le Neptune , monté par Duruof *
D’autres départs de ballons se succédèrent bientôt presque quotidiennement **, emportant par pleins sacs et ballots bondés les chères nouvelles aux familles lointaines. Ce fut pour nos assiégés à la fois un soulagement et un encouragement.
Ce mode de déjouer l’investissement ne fut pas d’autre part du goût des Prussiens qu’il sembla désappointer au delà de ce qu’on eût pu supposer. Leur menace d’assimiler à l’espion et de fusiller sur place chaque aérostier qui tomberait sous leurs mains,
* Un souvenir tout spécial est dû à ce brave garçon, avant tout autre choisi par moi pour ce premier départ qui ne devait être confié qu’à un homme très sûr et expérimenté.
11 s’était une fois déjà à demi noyé au cap Gris-Nez avec ce même Neptune qui nous servait faute d’autre, depuis nombre de jours, pour nos ascensions captives, — tellement ruiné, à jour, et desséché qu’il était devenu friable et qu’à la descente,, selon l’expression de Duruof, les doigts entraient dedans entre chaque maille « comme dans du plaisir ».
Tout fier et joyeux de partir premier, même dans ces périlleuses conditions, Duruof sacrifia à cet honneur, sans une seconde d’hésitation, sa moitié dans les bénéfices de la fabrication des Ballons-Poste dont j’avais conclu le traité l’avantveille avec l’administration, au profit de mes deux aides. Cette moitié de bénéfices était son unique fortune.
II y eut même des doubles départs simultanés ; ainsi le jour où Gambetta se décida enfin à se laisser enlever par nous, — ce jour-là n’étant plus un vendredi .
cette menace, édictée hors de toute mesure et de tout droit des gens, en témoignerait au delà si la méchante humeur qu’ils ressentirent n’avait laissé trace indélébile et vengeresse dans le pamphlet où Wagner nous envoya le dernier coup de pied. C’est en effet bien là que, — sans parler de la générosité de toute âme humaine devant l’ennemi vaincu, — c’est bien dans ce Chant du Scalp que le fiel de leur grand compositeur a génialement concentré en épaisseur toute la délicatesse, toute la grâce attique et la sveltesse, tout l’esprit de sa race, — race déjà reniée par leur « libéré » Heine, dès le temps où le vainqueur se découvrait devant les légions désarmées.
A un point de vue personnel — et puisqu’il faut qu’il y ait toujours « la petite pièce » à côté de la grande, — il y eut pour nous quelque comique dans notre subite importance.
Jamais certes, après avoir touché dans notre existence à bien des besognes diverses, jamais nous n’aurions rêvé notre dernière incarnation sous l’esthétique du chapeau verni à cocarde et avec une boîte de facteur sur le ventre. — Et pourtant, sans aucun autre titre ici que l’unique obstination de notre initiative personnelle, — sans nomination, sans promotion ni qualification officielle d’aucune sorte, — sans émoluments surtout ! ( — première condition intégrante, constitutive de tout fonctionnarisme dans
la cité telle que nous la rêvons... — ), — n'ayant pas même les vivres du soldat qui nous eussent été doux, mais que personne ne pensa à nous ofïrir et que nous ne savions pas demander, — nous nous trouvions, ces premières heures, de fait, en chair et en OS', le réel « Directeur » de la Poste centrale, section des départs, — c’est-à-dire de la Poste tout entière puisqu’il n’y avait pas d’arrivées.
C'était à nous, en effet, — à nous seul, — et à quel autre donc, à cette heure ? — que s’adressaient en toute instance, directement ou sur présentations recherchées, les recommandations de lettres de nos plus hauts personnages, hommes politiques, magistrats, gros financiers, des Rothschild comme des Pereire, et surtout — renversement bizarre et retour des choses d’ici-bas ! — nos directeurs de chemins de fer mis à pied et en grève forcée pour l’instant, — tous nous suppliant de confier leurs missives à la sacoche de l’aérostier par nous désigné pour le départ du jour. J’ai gardé bonne partie de cette correspondance, assez curieuse à revoir aujourd’hui. — Que dire de plus : en tête de ces éminents solliciteurs plus pressé et empressé que tous les autres ensemble, c’était le Directeur des Postes lui-même, le titulaire, l’officiel, le vrai, puisqu’il était, Lui, l’homme aux honoraires, — qui accourait me demander d’insérer ses épîtres de famille dans le portefeuille personnel de mon équipier...
Mais ces souvenirs doivent trouver leur place ailleurs.
Envoyer nouvelles du dedans était déjà quelque chose : il s’agissait maintenant de recevoir nouvelles du dehors.
Nombre de projets affluèrent : messagers piétons, déterminés mais aléatoires ; boules hermétiques de métal abandonnées entre deux eaux au cours de la Seine pour être recueillies par nos filets tendus, etc.
Aucun de ces moyens ne se présentait avec le caractère de certitude, de méthode et de suite indispensables à un service public.
Nous avions bien reçu déjà la proposition d’un bon colombophile de Batignolles qui, présenté par notre vieil ami Lucien Puteaux, mettait son colombier à notre disposition. Chaque ballon emporterait un panier de ces pigeons parisiens qui rapporteraient à tire-d’aile au colombier les messages attendus.
Le principe se trouvait acquis, autant qu'il pouvait l’être. — Mais quel poids peut supporter le vol d’un pigeon, et qu’était cette chétive ressource en présence de tant de besoins ? — Je n’étais bien certainement pas le seul à tourner et retourner dans
LA. photographie obsidionale
mon cerveau cette question de si grande importance...
Nous couchions généralement sur cette place Saint-Pierre, où nous avions pu obtenir finalement de la mairie Clémenceau quelques bottes de paille sous deux tentes-abris. Ce fut immédiatement le rendez-vous de tous les chiens errants de Montmartre qu’on n’avait pas mangés encore et auxquels nous faisions fraternel accueil. Quand il fait froid aux pieds, une h.onne chancelière nature ne peut être acceptée qu’avec tous égards et reconnaissance.
Je tâchais généralement de m’évader pendant une interruption de service, à l’heure où on dîne ( — ?...), pour courir chez moi prendre nouvelles des miens. Mais ce n’était jamais sans l’appréhension de tomber dès l’entrée de ma demeure en pleine litanie d’inventeurs qui résolument m’attendaient sur place, apportant avec la plus louable volonté du monde les projets les plus fous, mais toujours infaillibles, de ballons dirigeables et autres «poissons volants ».
Dans l’une de ces échappées, — et précisément ce soir-là j’étais plus que jamais absorbé dans la préoccupation du grave problème, — se présente un monsieur, du meilleur aspect, qui à premier mot
aborde la Question en me demandant au préalable si on a trouvé quelque chose qui rende sa démarche inutile ? — Sur ma réponse négative, mon visiteur s’explique.
Ingénieur, attaché, si je me rappelle, à un grand établissement d’industrie sucrière, et ne s’étant jamais occupé de photographie, c’est sous toute réserve et avec sa bonne volonté pour excuse s’il se trompe, qu’il m’apporte à tout hasard la théorie qui a traversé son cerveau.
« — La question, dit-il, étant donc de faire transporter par un pigeon la quantité la plus considérable de messages, je suppose que dans tout centre postal important: Lyon, Bordeaux, Tours, Orléans, etc., ou bien encore au besoin en concentrant tous les services sur un seul point, chacun apporte au bureau des départs-sa correspondance, écrite sur recto seulement, adresse du destinataire en tête, et calligraphiée aussi net que possible.
» Un atelier photographique spécial se trouve là installé sous un praticien expérimenté.
» Toutes les lettres apportées sont juxtaposées les unes à côté des autres sur un plan mobile, en un nombre à déterminer, cent, deux cents, cinq cents, mille. — Une glace sans tain les maintient en les pressant.
» Cet ensemble une fois complet est alors redressé verticalement pour être aussitôt photographié au
minimum de réduction possible, — au centième, au millième, que sais-je?.
» Seulement, au lieu de photographier sur verre ou papier comme pour les clichés ordinaires, l’opération doit être exécutée simplement sur collodion dont la substance m’apparaît le prototype comme entité, absence de grain, transparence, flexibilité et surtout ténuité.
» Ce cliché micrographique d’un poids presque nul estadapté à l’un des pennes ou pattes del’oiseau dans les conditions habituelles des dépêches par oiseau.
» Aussitôt à destination, la contre-opération : — agrandissement du cliché micrographique de chaque missive, amplifiée jusqu’au format courant, pour être aussitôt découpée, mise sous pli et adressée à chaque destinataire. »
D’un coup, la lumière venait de se faire : la solution était là, dans le bienfait de ces pellicules, — et je restais frappé, admirant l’ingénieuse simplicité du procédé non moins que la modeste réserve de celui qui me l’exposait.
« — Je vous félicite de rendre un tel service au pays, monsieur, et je vous remercie de l’honneur de votre communication. Votre idée me semble toute rationnelle et d’exécution pratique : au plus vite maintenant l’exécution ! — Vous n’avez plus qu’une chose à faire : sans perdre un instant courir au Ministère des Postes et...
— Pour ceci, monsieur, non ! Je suis satisfait que mon idée vous paraisse applicable : faites-en ce que vous voudrez, mais je n’entends en aucune façon me mettre en avant ni me targuer d’une trouvaille de hasard. Je suis indépendant par position et par goût ; je n’ai besoin de rien, je ne demande rien et ne veux rien. »
Je pris sa main que je serrai...
« — Encoremieux d’accord! — Mais vous admettrez pour moi-même qu’il ne puisse me convenir d’aller, sans vous, présenter un projet qui est vôtre. Pourquoi me refuseriez-vous seulement de venir de compagnie demain matin vers celui qui peut le réaliser? Nous serons vous et moi, demain à la première heure, reçus aux Postes par le chef du Cabinet,. M. Mercadier, qui supplée Steenackers parti, et làr bien mieux que moi, vous exposerez votre système. »
11 céda enfin et il fut arrêté que le lendemain dès l’aube il viendrait me prendre, ayant sa voiture, qui me manquait.
Au tout petit jour il était là.
Avant de nous rendre rue de Grenelle, je lui fis
observer qu’il serait peut-être bon de nous mettre préalablement en rapports et confirmation avec un photographe habitué aux travaux de micrographie : il fallait aller vite ! — J’avais pensé à un praticien nommé Dagron que je ne. connaissais point personnellement mais que sa notoriété spéciale nous indiquait.
Nous arrivions aussitôt rue Neuve-desrPetits- Champs, à l’angle de la rue Louis-le-Grand, sonnant pour éveiller la maison. — Le projet exposé et approuvé, je demande au confrère s’il se trouve disposé à prendre au pied levé dans une de nos nacelles le chemin quelconque qui le conduira à Tours. Il accepte à premier mot. — En nous quittant :
« — Vous avez compris, lui dis-je, que ce n’est pas « une affaire » que je vous apporte : vous demanderez vos frais, — stricts ! Notre pauvre France n’est pas riche à cette heure. »
Il paraît toper de plein cœur.
Au ministère, immédiat et excellent accueil. Mercadier est transporté et plus encore lorsque je lui apprends que nous nous sommes déjà entendus avec , l’homme spécial, prêt à partir sur premier appel. Tout est, comme on dit, « mâché. » — Mercadier entend que je suive l’opération avec le micrographe et insiste « dans mon intérêt », veut-il bien me dire. J’arrive à lui faire admettre que je serais là inutile, ne m’étant jamais occupé de ce qui a été
l’étude principale du confrère, — et que, ne faisant pas d'affaires, à cette heure-là surtout, j’ai autre chose qui m’appelle ailleurs...
( — Croyez-vous que je m’obstinais encore sur ma première piste, à attendre du Trochu mes ballons d’observations militaires?...)
Donc, Dagron partit en ballon. Aussitôt parvenu à Tours, il y installa de toute sa compétence et mit au mieux en œuvre le précieux service qui lui était confié. — Notre Paris, strangulé par son angoisse des absents, enfin respira !...
Je n’ai pas revu depuis cette unique fois l’excellent micrographe Dagron que j’avais si justement choisi et désigné. Mais je ne doute pas aue son désintéressement civique se soit rappelé qu’à cette heure-là on ne faisait pas d’ « affaires ».
Et je ne suis pas moins convaincu que, dans la relation par lui publiée de sa mission sur Tours, il a rendu l’hommage mérité au trop modeste inventeur dont l’initiative seule lui avait indiqué le chemin.
— Et cet inventeur initial?
— Qu’on me pardonne à moi-même!... — Au centre de la fournaise où nous vivions tous alors,
personnellement absorbé sur la poursuite de ces observations militaires que je m’acharnais encore et jusqu’au delà du bout à arracher de ceux qui me les refusaient, tiraillé par les devoirs et les préoccupations de jours et de nuits de mes ballons-poste, ma vie hors de chez moi, enfiévré, bourrelé, haletant, tombant enfin épuisé, — j’égarai jusqu’à la carte de ce galant homme qui s’était éclipsé aussitôt son service rendu...
Puissent ces lignes arriver vers lui, et que l’un de ses proches veuille bien révéler enfin à la reconnaissance nationale le nom du glorieux anonyme qui, comme dit si éloquemment notre cher Legouvé, « ravitailla du pain des âmes ceux dont les cœurs avaient faim et soif depuis tant de longs jours! ! ... »
Les Daguerréotypeurs Chevalier et Lerebours. — Richebourg.
— Vaillat. — Legros. — Thierry de Lyon. — Claudet de Londres. — Le caricaturiste Randon. — Les photographes Bayard. — Poitevin. — Paul Périer, — Bertsh et C. d’Arnaud. — Gustave Le Gray. — Moitessier. — Taupenot. — Fortier. — Olympe et Onésyme Aguado. — Edouard et Benjamin Delessert. — Edmond Becquerel. — Bareswill et Cie. — Van Monckhoven. — Léon Vidal. — Adam Salomon. — Numa Blanc. - Ilampsteingl, de Munich. — Mayer et Pierson. — Le peintre Ballue. — Les frères Bisson et leur opérateur Marmand. — Marville. — Adrien Tournachon. — Alophe (Menut). — Berne-Bellecourt. — Louis de Lucy, Lafon de Camarsac, Mathieu Déroché. — Carjat. — Bertall, — La photosculpture. — L’imprimeur Lemercier. — Disderi. — Warnod. — Lazerges et Dallemagne. — Braun, de Dornach.
— Lewitzki, Lejeune, Joliot. — Luckhardt, de Vienne. — Alessandri, Daziaro, Abdullah. — Séverin, de La Haye. — Les frères Sarony. — Ghemar, de Bruxelles. — Silvy. — Walery. — Nadar.
Nous sommes à une époque de curiosité exaspérée qui fouille tout, hommes et choses ; à défaut de la
grande histoire que nous ne savons plus faire, nous ramassons les miettes de la petite avec un tel zèle que notre considération en est venue à ouvrir ses grands yeux devant un collectionneur de timbresposte.
A quelque meilleure raison, peut-être y aura-t-il donc un intérêt pour les chercheurs spéciaux du passé à leur laisser certaines indications même sommaires sur ceux de nos pratiquants primordiaux, ouvriers de la première heure, que nous avons connus ou seulement rencontrés. — A celui qui, par le bénéfice médiocrement enviable des ans écoulés, se trouve rester aujourd’hui le doyen de la photographie opérative, ce soin revenait et il s’en acquitte pendant qu’il en est tout juste temps encore.
Donc le Daguerréotype cédait la place à la Photographie. Ce n’était pas sans avoir eu son moment de gloire entre les mains des ingénieurs Chevalier et Lerebours et encore de Richebourg l’opticien, lequel ne manquait jamais d’ajouter à sa signature les .*. maçonniques : il paraît que c’était un titre en ces temps-là. D’autres praticiens n’avaient pas tiré moins bon parti de la plaque argentée : l’excellent Vaillat et l’ineffable Legros, l’homme chamarré, aux robes de chambre en brocart, galvanisaient les derniers beaux jours du Palais-Royal dont la province
ne pouvait se résoudre à se désenamourer et qui achevait de s’éteindre avec eux. Cependant le Rhône et la Saône s’extasiaient encore aux plaques du brave Lyonnais Thierry et Randon le caricaturiste y avait même en passant touché. — Mais c’en était fait du daguerréotype devant la photographie et, comme on disait alors, « Ceci tuait Cela ».
Dans le mouvement de cette première période photographique et à l’avant-garde du petit bataillon sacré encore contemporain de Niepce et Daguerre, j’entrevois par la brume de l’horizon Bayard, frère du fécond collaborateur de Scribe et oncle de l’artiste regretté Emile Bayard. — A côté de ce père noble de la photographie, — où il nous arrivait, dit la légende, par la pomoculture, — m’apparaît, non moins correct en tout point mais plus long, un autre amateur et chercheur précieux, Paul Perier, neveu de Casimir. Puis, petit et tout sec pour indiquer qu'il est quelque peu cassant, Bertsh qui le premier appliqua la photographie à la micrographie et à la mégalographie, aussi précis et minutieux sous la planète que sur l’insecte microscopique, dans sa toute petite mansarde de la rue Saint-Georges : — on faisait comme on pouvait ! Et si étroite què fût cette guérite encombrée de cuvettes et flacons étagés, encore y avait-il place contre les coudes de Bertsh pour son inséparable et non moins ingénieux collaborateur, Camille d’Arnaud, qui, invinciblement attiré vers les nouveaux phénomènes, avait pour eux
délaissé la direction du journal d’Houssaye, l’Artiste, — le bon d’Arnaud qui voulut bien être et fut mon maître.
Nous en trouverons ainsi plus d’un autre en cette élite, abandonnant tout pour marcher vers la nouvelle étoile : — Tripier, le fds des Codes, que nous appelions » le Baron », l’alter ego de Leclanché, surnommé « Farouchot », traducteur de Cellini ; — Gustave Le Gray, désertant la peinture pour propager la méthode sur papier que Poitevin, notre bienfaiteur à tous, venait d’inventer ; — puis d’autres zélateurs encore, Moitessier, Taupenot, Fortier (un teinturier), — et les deux frères Olympe et Onésyme Aguado, non moins passionnés et infatigables qu’Edouard et Benjamin Delessert et mon très cher condisciple Edm. Becquerel, qui n’était pas encore assis à 1 Institut dans le fauteuil paternel qu’il transmettra à son fils ; — tous chercheurs obstinés, déblayant notre route et nous dépistant chaque jour des procédés nouveaux, des perfectionnements que Bareswill et Davanne, modestement et précieusement enregistraient marquant les points^ de la partie que jouaient les autres.
La poussée était universelle. Sans parler de l’émerveillement qui ne se rassasiait pas de produire l’image sans avoir jamais passé devant l’école du Dessin, l’apprentissage le plus sommaire se trouvait toujours suffisant pour faire mal : les délicats n’avaient qu’à chercher au delà. Comme dépense, l’en-
trée de jeu était insignifiante et la recette d’autant plus grosse qu’elle restait facultative, uniquement limitée par la discrétion du fabricant. Pas de frais en dehors du laboratoire, Adâm Salomon ne nous ayant pas encore rapporté de Munich la coûteuse retouche d’Hampsteingl, nécessaire autant que nuisible, détestable autant qu’indispensable.
Aussi tout un chacun déclassé ou à classer s’installait photographe, — clerc d’étude qui avait un peu négligé de rentrer à l’heure un jour de recette, ténor de café-concert ayant perdu sa note, concierge atteint de la nostalgie artistique, — ils s’intitulaient tous : artistique! — ■ peintres ratés, sculpteurs manqués affluèrent, et on y vit même reluire un cuisinier : n’a-t-on pas dit que la cuisine est elle-même une' chimie?
Mais il ne s’agit pas seulement de tout ce petit monde et c’est seulement du troupeau choisi — egregium pecus — que nous avons affaire. Évoquons ces quelques gloires d’un jour sur lesquelles chaque heure qui passe achève d’épaissir la poussière d’oubli...
Gustave Le Gray était peintre, élève de cet atelier alors célèbre où « le père Picot » poursuivait, le dernier, les traditions de l’École des David, Gérard et
Girodet. « Le père Picot » comptait pour l’une des constellations dans le ciel gris de M. Paul Delaroche et de l’autre «père», le père Ingres, — ■ « ce Chinois, disait Préault, égaré dans les rues d’Athènes ». — C’était l’heure de ce qu’on appelait, grands dieux! « le Paysage Historique », etpendant qu’on huait Géricault et qu'on se cabrait devant Delacroix, le père Picot tenait tout aussi convenablement qu’un autre sa place en cette pléiade fuligineuse où les étoiles s’appelaient Alaux, Steuben, Yernet et autres gloires du musée de Versailles. — Les impressionnistes nous ont balayé tout cela, et qui pourrait leur en vouloir, malgré quelques torts? S’il reste un médaillé de cette Sainte-Hélène, encore récalcitrant à l’école du plein air, s'il en est un dernier que notre brave Manet, d’abord si conspué, effarouche encore, que celui-là se console à recontempler le Serment des Horaces, l’Enlèvement des Sabines et Atala sur la tombe de Chactas.
Mais l’Ecole s’opiniâtrait, tenant bon, et Le Gray s’y trouvait mal aise. L’aliment lui était insuffisant et l’estomac robuste de ce petit homme à l’esprit inquiet voulait autre chose que le sempiternel navet bouilli dans la guimauve. Tout jeune père de famille, se débattant sans relâche entre l’obsédant besoin de produire, les embarras de la vie matérielle et des chagrins intimes, cet agité s’énervait à se consumer stérilement sur place dans son atelier du chemin de ronde de la barrière Clichy.
Il avait toujours eu attraction vers la chimie et la peinture ne lui avait pas fait abandonner le laboratoire où, à côté de son atelier, il poursuivait le secret de la confection des couleurs définitives, immutables, fabrication trop abandonnée, selon lui, à la cupide indifférence des marchands. C’est sur cette étape du chemin de Damas qu’il fut subitement illuminé du premier rayon allumé par Poitevin. S'il s’en trouvait un parmi nous que la merveilleuse trouvaille de Niepce devait saisir, c’était lui. La photographie le sifflait. Le Gray accourut, et presque aussitôt il publiait, le premier, je crois, une Méthode des procédés sur papier et sur verre. — Le sort en était jeté : il ne restait plus du peintre que le goût exercé par l’étude, une accoutumance, une science de la forme, la pratique des effets et dispositions de la lumière, sans parler de notre vieille connaissance des agents et des réactions chimiques, le tout au profit du photographe.
Et il n’était que temps que l’Art vînt s’en mêler un peu, car la photographie naissante à peine menaçait déjà de tourner mal.
Paris et nos départements ne connaissaient alors qu’une maison : Mayer et Pierson ; de tous points on affluait là. Mais les deux hommes qui avaient créé cette maison, intelligents d’ailleurs, se trouvaient, d’origine et de par leurs métiers antérieurs, par trop étrangers à toute esthétique.
Leur fabrique de portraits installée en plein bou-
levard s’en tenait très profitablement à une seule manière et même à un format à peu près unique, singulièrement pratique pour les petits espaces de nos logements bourgeois. Sans s’occuper autrement de la disposition des lignes selon le point de vue le plus favorable au modèle, ni de l’expression de son visage non plus que de la façon dont la lumière se trouvait éclairer tout cela, on installait le client à une place invariable et on obtenait de lui un unique cliché, terne et gris, à la va-comme-je-te-pousse. L’épreuve à peine lavée passait aussitôt sur l’établi du peintre assermenté de la boutique, lequel avait pris ses notes, notes sommaires comme celles d’un passeport : teint ordinaire, yeux bleus ou bruns, cheveux châtains ou noirs, — et la chose, — payée d’avance, — vous était livrée tout encadrée et ficelée, sous enveloppe. A peine avait-on le droit d’ouvrir le paquet avant d’avoir regagné la porte. Les réclamations n’étaient pas admises, sauf, par faveur tout exceptionnelle, quand une cliente avait reçu comme son portrait celui d’un client d’elle inconnu; mais il n’eût pas fallu y revenir. Dans ce renouvellement débordant des besognes quotidiennes, on n’avait pas le temps de s’arrêter à ces vétilles.
Le peintre spécialiste qui gagnait très largement sa vie à fabriquer ces enluminures était un tout petit brave homme, très doux sous son allure forfante et même formidable: Il s’appelait Balue et n’était pas-
sans quelque valeur. Pour se délasser de ses journées et se venger de ses aquarelles en grisailles Mayer et Pierson, il se retrouvait chez lui coloriste forcené et inondait le passage Jouffroÿ (qui venait tout exprès de s’ouvrir) de petits pastels féroces, des Diaz enragés avec des femmes en carmin pur dans des paysages fantastiques aux terrains pistache,, sous des arbres bleus par des ciels nacarat.
Mais à tout cela, si la photographie proprement dite n’avait rien à voir, elle courait risque d’avoir tout à perdre. Les peintres qui l’avaient accueillie avec défiance revenaient de leur appréhension première et ne se faisaient pas faute de la traiter avec
un suprême dédain.
Il fallait sans autre délai que la Photographie se dégageât des Infidèles, des travestissements infligés,, et qu’elle se montrât telle qu’elle avait à se laisser voir, sans voiles comme la vérité.
Juste à point Le Gray était apparu et simultanément avec lui les frères Bisson, Adrien Tournachon et un quatrième dont il nous faudra bien aussi un peu parler, — puis bientôt le sculpteur Adam Salomon, Numa Blanc, les peintres Alophe, Berne Bellecourt, L. de Lucy; les caricaturistes Bertall, Carjat, etc., etc
Facilement à cette première heure d’enthousiasme
Le Gray avait trouvé un riche commanditaire, le comte de Briges, qui pour l’installer loua au prix fort un cubage déterminé d’air ambiant au-dessus de notre zone parisienne.
Je ne plaisante pas. — Cette contenance intangible, du coup convertie en matière des plus palpables et bien sonnantes, s’était rencontrée en place de combles au-dessus d’une grande bâtisse en cage à poules, seule défaillante parmi toutes les maisons du riche Paris, somptueusement construites en pierres de taille.
Mais cette maison, qui n’est pas une maison et rapporte autrement mieux qu’une maison, cette baraque fatidique mérite sa petite page d’histoire.
Elle était inexorablement vouée à la Photographie.
Tel, pour la tragédie, ce temple grec de l’Odéon, qu’il suffit de retourner comme une peau de lapin pour obtenir incontinent à l’intérieur le classique décor cher aux trois unités.
L’architecture en question, qui n’eut pas à épuiser l’imagination de l’architecte, se dresse en un périmètre fort intéressant à l’angle du boulevard des Capucines et de la rue Saint-Augustin, — juste à la
place qu’occupait en 1848 le Ministère des Affaires Étrangères devant lequel partit, au soir du 23 février, le coup de feu qui suffit pour faire écrouler le trône de Louis-Philippe, si solide, semblait-il. Tant il est vrai que se fier à l’apparence ne vaut.
A cette époque, — et ceci paraîtra surprenant aujourd’hui, à moins de soixante ans de distance, — le quartier de la Madeleine était assez peu fréquenté et ses quelques boutiques y étaient aussi modestes que rares les promeneurs. Le vaste terrain fut donc acheté pour un morceau de pain, comme on dit, et non moins économiquement l’acquéreur, une vieille baronne fort entendue en affaires, s’en tint à y aligner de la façon la plus sommaire une suite de boutiques, identiquement surmontée d’un simple étage en compartiments cubiques.
Advint juste à point le mouvement indiqué de Paris sur l’Ouest. En ces choses et en toutes, l’ascension comme la chute s’accélère à mesure de la vitesse acquise. De bonne, la place devenait excellente. Il y avait là, sur une portée qui se chiffrait par nombre de dizaines de mètres et au premier au-dessus de l’entresol, une terrasse en plein nord que la Photographie ne pouvait manquer de guigner tout d’abord.
Presque simultanément deux grands ateliers, dont celui de Le Gray, s’y élevèrent, laissant entre eux deux la place à la photosculpture qui vint s’y
installer avec M. de Marnhyac, pendant qu’au rezde-chaussée les frères Bisson, commandités par les Dolfus de Mulhouse, ouvraient une somptueuse boutique où s’étalaient devant le public émerveillé leurs belles épreuves de la bibliothèque du Louvre et des vues de la Suisse, en dimensions jusque-là inconnues. Marville seul ( — encore un peintre ! — ) put alors les égaler dans les collections si remarquables laissées par lui aux archives de la Ville.
C’était la première période du procédé humide : celui qui a passé par les amertumes du collodion reste encore ébahi devant l’impeccable exécution de ces immenses clichés. Les frères Bisson avaient su dénicher et former au laboratoire un simple garde municipal qui, à bras tendu, couvrait d’un jet, — sans un retour, sans une coulure, sans un bouillon, sans un grain de poussière, — une glace d’un mètre sur quatre-vingts, à bras tendu. Ce brave homme, qui eut son heure de célébrité relative, mérite peutêtre d'avoir son nom gardé dans cette légende : il s’appelait Marmand.
La boutique des Bisson fit fureur. Ce n’était pas seulement le luxe extraordinaire et le bon goût de l’installation ni la nouveauté et la perfection des produits qui arrêtaient le passant : il trouvait intérêt non moins vif à contempler à travers le cristal des devantures les illustres visiteurs qui se succédaient sur le velours oreille d’ours du grand divan
circulaire, se passant de main en main les épreuves du jour. C’était en vérité comme un rendez-vous de l’élite du Paris intellectuel : Gautier, Cormenin Louis, Saint-Victor, Janin, Gozlan, Méry, Preault, Delacroix, Chasseriau, Nanteuil, Baudelaire, Penguilly, les Leleux, — tous! J’y vis, par deux fois, un autre amateur assez essentiel en son genre, M. Rothschild, — le baron James, comme on l’appelait, — 4 fort affable d'ailleurs et qui achevait déjà de ne plus se faire jeune. — Et tout ce haut personnel d’état-major, au sortir de chez les Bisson, complétait sa tournée en montant chez le portraitiste Le Gray.
Mais n’est pas or tout ce qui reluit. Ce public si brillant, de premier cartel, paye d’ordinaire en une autre monnaie que la monnaie courante et, Rothschild à part, n’est pas précisément celui qui met le charbon sous la marmite.
Or, pendant qu’en haut l’excellent Le Gray, généreux comme tous les pauvres gens, épuisait ses produits et ses cartonnages à combler gratis d’épreuves chacun de ses visiteurs, en bas, les braves Bisson faisaient de même, — c’est si bon de donner ! — si bien qu’à la boutique comme sur le toit, les deux commanditaires manifestaient une certaine agitation et quelque commencement de fatigue inquiète à
toujours verser sans jamais recevoir. Les dépenses d’installation s’étaient déjà trouvées dépasser les prévisions ordinaires, car l’immeuble où nous nous rencontrons justifiait plus que n’importe quel autre son nom d’immeuble. En effet, aux boutiques comme à l’unique étage, rien que les plâtres des quatre murs derrière les vitres au plus économiquement choisies. Libre était aux locataires de revêtir ces murailles nues de riches papiers, voire de tentures, de remplacer le verre par Saint-Gobain, de s’offrir des cheminées s’ils étaient frileux et même, dit-on, de se creuser des caves s’ils avaient besoin de sous-sol. Une gestion plus que stricte, véritable École des Propriétaires, s’en tenait à leur louer la place : rien de plus. C’était un « principe », — et tout esprit ferme en ses desseins sait ce que c’est qu’un principe. — Au surplus, nul n’eût eu droit à se plaindre : on n’avait en vérité forcé personne. Chaque preneur avait été à même d’apprécier si la main dans laquelle il allait mettre la sienne était par trop crochue, — chacun avait eu le droit d’opter, parfaitement libre, après avoir flairé la chose, d’entrer ou de fuir.
Le Gray, lui, avait été moins favorisé encore que nos Bisson. Il n’avait même pas eu à essuyer les plâtres, puisque pour lui il n’y en avait pas ; il avait dû les fournir. On ne lui louait sur ce toit vierge que la place pour les mettre, — un carré d’atmos-
phère, de ciel ouvert, dont il avait à se faire sa maison, — en bons et valables matériaux, s’il vous plaît, bien et dûment soupesés par l’architecte de la propriété, un rude œil I
De tels impedimenta du début, même de ces formidables frais d’installation — qui vous suivront et poursuivront jusqu’au bout, implacables comme tout péché originel, — peut-être eût-il encore été possible de se tirer, mais à la condition première d’avoir à haut degré ce je ne sais quoi, ce don terre à terre et divin qu’on appelle l’esprit commercial. Or c’est précisément cet esprit-là qui faisait défaut à ce bon Le Gray et aux non moins excellents Bisson, — comme encore à quelques autres que je sais... Et ici à tel point cê manque, que pendant que Le Gray s’épuisait à tasser gratuitement ses épreuves sur la saignée de ses visiteurs (tel plus tard le munificent Le Pic chargeait de ses toiles les biceps de tout sortant), — les deux Bisson, tout à fait grisés de la subite ivresse d’une situation nouvelle, avaient immédiatement imaginé de se faire construire à Saint- Germain, sur le bord de la Seine, deux charmants cottages jumeaux, d’où ils arrivaient le matin pour y retourner le soir, en calèche à deux chevaux. — Je les vis ainsi un matin, par le bois de Boulogne : Bisson l’aîné garnissait très convenablement le fiacre avec ces dames ; Bisson le jeune, sur un alezan, couvrait la portière.
C’était beau, j’admirai ; mais j’eus peur. — La Photographie à cheval! Il faut joliment bien savoir se tenir
Et ce pendant, de tous les points, chaque jour surgissaient d’autres photographes pleins d’ardeur et non moins aptes à prouver par l’œuvre qu’ils savaient, eux aussi, voir la nature et la rendre.
Puis, coup décisif, l’apparition de Disderi et de la carte de visite qui donnait pour quelque vingt francs douze portraits quand on avait payé jusquelà cinquante ou cent francs pour un seul.
Ce fut la déroute. Il fallait se soumettre, c’est-àdire suivre le mouvement, ou se démettre. La préoccupation d’art surtout avait poussé Le Gray vers la photographie ; il ne put se résigner à changer son atelier en usine : il renonça.
Son établissement fort bien aménagé ne courait risque de rester un instant vide en cette maison vouée. Le nom de Le Gray y fut immédiatement remplacé par celui d’un autre artiste, Alophe (Menut), connu pour d’innombrables titres de romances en lithographie.
Il serait injuste ici d’oublier dans ce memento de l’œuvre lithographique d’ Alophe une lithographie qui eut un succès populaire égal à celui du célèbre Convoi du pauvre, de Vigneron : — par un ciel gris,
un chien suivant tout seul un corbillard de dernière classe. — D’après la même « inspiration », Alophe avait dessiné, dans une misérable mansarde, — ébauches et palette au mur, pinceaux épars, — un chien léchant la main de son jeune maître mourant ou mort sur le grabat, — amaigri comme il est indiqué en cas pareil, mais peigné et lissé avec l’impeccable correction d’Alophe lui-même. — Titre : Le dernier ami.
Et pendant que, finalement désarçonnés de leur côté, les Bisson abandonnaient les hauteurs qu’ils ne devaient plus jamais retrouver, Le Gray s’embarquait pour l’Égypte, encore plus las de son dernier effort stérile, abreuvé de chagrins de toute nature* prêt à désespérer.....
Il luttait pourtant encore. Sans dire l’adieu définitif à la photographie, il se remit à la peinture et fut nommé par le gouvernement Egyptien professeur de Dessin à l’école du Caire. Le très curieux journal V Intermédiaire où tout se retrouve nous racontait précisément hier que Le Gray avait été choisi pour donner des leçons aux princes Tewfik (plus tard Khedive), Hussein, Ibrahim, etc., que nous vîmes longtemps à Paris.
Mais la malechance semblait s’acharner sur Le Gray. Il eut une jambe brisée par un accident de cheval et finalement il mourut vers 1882 dans une détresse assurément imméritée.
C’était un chercheur laborieux et remarquablement intelligent, une âme généreuse, avant tout un honnête homme. Ceux-là n’ont pas tous des maisons à eux et ne savent pas s’enrichir de l’exploitation d’autrui ni seulement se pêcher des rentes dans un contrat de mariage.
Je viens de nommer Disderi. Mais en traçant ce nom qui pourtant a fait pendant un quart de siècle plus de tintamarre que celui d’un général d’armées et surtout d’un bienfaiteur de peuples, je me sens arrêté par un doute : je me demande si ces notes rétrospectives sur des individualités disparues, spéciales ici mais parfois bien secondaires, peuvent avoir quelque intérêt pour d’autres que pour nos professionnels — et encore?
Par contre, je pense à tant d’autres personnages, grands ou gros, marchands de paroles, vendeurs de vent, débitants d’orviétans et de viandes creuses, maquignons politiques et autres traitants, dont on nous rebat les oreilles à la journée, partant fort illustres, mais dont toute la besogne en toute leur vie n’aura pas équivalu celle d’un raboteur de planches ou d’un servant de laboratoire, — et je passe outre : mon lecteur pourra à son gré en faire autant.
Disderi a laissé, même en dehors du monde photographique, le souvenir de la fortune la plus considérable qui ait été faite à une époque qu’on pourrait appelerTâge d’or de la photographie. Il réalisait en une seule de ses années ce qui suffirait même à l’heure présente à assurer l'avenir d’une famille, et cette prospérité semblait ne pouvoir jamais s’épuiser ni se ralentir.
Finalement, cet homme qui avait gagné nombre de millions, s’éteignit il y a quelques années dans une détresse profonde du côté de Nice où, malade, impotent, il était finalement venu s’échouer, ne vivant plus que grâce aux secours de quelques confrères avertis *. — Devenu presque complètement aveugle et sourd, il est mort sur le seuil de l’asile où l’Assistance publique allait le recueillir...
Un certain génie intuitif avait poussé ce Disderi l’un des premiers vers la porte que la photographie venait d’ouvrir si large à tous les non classés.
D’origine évidemment plus que modeste, privé de
* Nous citerons ici en première ligne la charité de M. Numa Blanc fils, de Cannes.
l’instruction élémentaire et même de la première éducation, ignorant jusqu’aux formes banales dont la convention indique et impose l’usage, d’autant plus important et tranchant dans son allure, personnellement en somme très peu attractif, répulsif même, — mais d’une intelligence pratique réelle, servi par des dons naturels spéciaux, actif et rapide comme personne, imperturbable en une foi qui ne doutait de rien ni surtout de lui, il eût tout aussi bien, avec le même aplomb, ]a même certitude, la même verbosité spécifique et très probablement le même succès, fabriqué et surtout débité tout autre genre d’ « article » et joué de tous autres publics.
Un des hasards de la vie parisienne l’avait fait se rencontrer avec le dessinateur Chandelier, l’inséparable familier de Gavarni. Chandelier se trouvajuste à ce moment hériter d’un sien oncle, vieux curé de campagne, mais ami de l’épargne, qui lui lui laissait un denier de huit cent mille francs. Bien que justement renommé pour sa défiance, Chandelier se laissa prendre à l’irrésistible boniment. On s’associa et Disderi incontinent se mit à l’œuvre. Mais cette première tentative n’aboutit qu’à une méchante fin ; le juge dut même s’en mêler... Passons.
Mais Disderi n’était pas de ceux qu’une disgrâce peut abattre. Nous avons ignoré ou oublié s’il n’avait pas encore ailleurs et avec quelque autre tenté la chance jusqu’au jour de son installation au boulevard des Italiens où sa fortune l’attendait.
Le succès alors réellement extraordinaire de Disderi fut légitimement dû à son ingénieuse idée de la carte de visite. Son flair d’industriel avait senti juste et au moment précis. Disderi venait de créer une véritable mode qui allait engouer d’un coup le monde entier. Plus encore, en renversant la proportion économique jusque-là établie, c’est-à-dire en donnant infiniment plus pour infiniment moins, il popularisait définitivement la photographie. — Enfin il faut reconnaître que nombre de ces petites images improvisées avec une rapidité prestigieuse devant le défilé sans fin de la clientèle ne manquaient ni d‘un certain goût ni de charme.
Une circonstance singulièrement inattendue, exceptionnelle ' (• — Disderi dut prononcer : « exclusive!! !... — ), vint un jour donner la suprême poussée à cette vogue déjà inouïe: — Napoléon III, passant en toute pompe le long des boulevards à la tête du corps d’armée qui partait pour l’Italie, s’arrêta court devant l’établissement de Disderi pour s’y faire photographier ( — ce seul trait n’était-il pas déjà plus ressemblant au modèle que sa photographie elle-même?) — - et derrière lui l’armée entière, les rangs massés sur place, l’arme au bras, attendit que le photographe eût fait le cliché de l’empereur... — Sur ce coup, l’enthousiasme pour Disderi devint du délire. L’univers entier connut son nom et le chemin de sa maison.
Il serait difficile d’évaluer la somme des millions qui passèrent par sa caisse dans ces années de surabondance, et ce fut assurément Disderi qui l’ignora le plus. On ne parla plus alors que du luxe, des maisons de campagne, des écuries de Disderi ( — ah ! la pauvre petite cavalerie de mes pauvres Bisson !...). Les passants, stupéfiés, s’arrêtaient aux sonneries de ses attelages à la russe qu’il conduisait lui-même, car il avait naturellement le goût du fracas, des apparats excessifs, — et il ne dut pas alors un instant douter que ce triomphe d’éclosion spontanée, sans précédents comme sans limites, ne dût éternellement durer.
Mais ce n’est pas ainsi, enseignaient nos pères, que se font les. bonnes maisons. Il n’est trésor qui ne s’épuise et profusion arrive toujours à faire le vide. Si prompte et d’une telle altitude avait été la période ascendante de Disderi que l’éblouissement dû vertige l’avait saisi. Encore par ces fascinations, Disderi avait-il depuis longtemps dédaigné de suivre les progrès de cette photographie à laquelle il avait tant dû, quand chaque jour nous apportait d’elle quelque chose à apprendre.
Dès lors l’homme était perdu, comme sa maison. La chute fut aussi rapide qu’avait été la montée. Déjà sa clientèle s’était portée disséminée vers
d’autres établissements créés ou nouveaux, plus soucieux de la dignité de leur travail, mieux ordonnés. — Disderi dut abandonner sa maison de Paris et vendre jusqu’à son nom.
Courageusement, mais vainement, il tenta de se remettre au travail un peu partout et c’est ainsi que nombre de ses anciens clients revirent avec étonnement sur des boutiques ou même sur des échoppes à Cauterets, Biarritz, Monaco, etc., ce nom si brillant hier. — Mais partout il échoua : le talisman était brisé. La fortune est femme et ne pardonne pas à qui manqua l’occasion.
On peut dire, en la langue moderne, qu’une chose est « lancée » qàiand la caricature s’en avise et y touche. Parmi tous ses autres rôles, — très essentiels, — la caricature tient aujourd’hui celui du personnage antique qui persiflait et huait derrière le char de triomphe. Elle est la suprême consécration de toute gloire.
L’heure avait sonné où la Photographie ne pouvait plus lui échapper. Pas un coin de journal à images où l’impertinent crayon ne s’occupât des nôtres. Inutile de dire que tous ces jeux ne pouvaient être et n’étaient que bienveillants. Rien contre , tout sur.
C’est ainsi que dans le foisonnement sans paix ni trêve de son œuvre quotidienne, le plus grand de
nos athlètes, génie démesuré, éclatant comme le Benvenuto jusque dans la menuaille la plus frivole, Daumier sculptait couramment sur les pierres lithographiques du Charivari les scènes variées de nosateliers.
Rien ne manquait plus à l’apothéose de la Photographie, — rien qu’une première Exposition générale pour laquelle elle était, à peine d’hier née, toute mûre.
Cette première Exposition de Photographie eut lieu en 1855 au Palais de l’Industrie. Son succès fut grand.
Assurément le luxe -des installations, auquel l’habitude nous a rendus aujourd’huqindifférents, n’était pour rien dans ce succès justifié mieux encore que par la nouveauté de la surprenante invention. Le public se pressait avec une curiosité comme haletante devant les innombrables portraits de personnages connus qu’il ne connaissait pas encore, de beautés de théâtre qu’il n’avait pu contempler que de loin et qui se révélaient à lui dans ces images où la pensée elle-même semblait vivre.
Pendant que les initiés, les spécialistes examinaient les épreuves indélébiles de Poitevin, de Moitessier, de Topenaud, de Charles Nègre, de Baudrand et la Blanchère, les transports lithographiquès de Lemercier, — entrevoyant par la percée de ces pre-
mières avenues l’immensité sans limites du domaine assuré désormais à la Photographie, la multitude des autres curieux se tassait comme abeilles au trou de ruche sur l’entrée d’un mystérieux petit cabinet noir où on ne pouvait pénétrer qu’un à un et où, fuyant la lumière diurne pour un demi-j our factice, comme hiératique, le fameux perroquet de notre cher Becquerel prophétisait déjà que la photographie aborderait victorieusement un jour la reproduction des couleurs. On se foulait devant les montres des exposants et on réalité on n’avait encore rien vu d’égal, — je n’hésiterai même pas à affirmer qu’on n’a depuis rien vu de supérieur aux grandes têtes d’expression du mime Debureau fils par Adrien Tournachon (encore un échappé de la peinture), — à un merveilleux portrait direct 30 X 40 de Frédérick Lemaître, par Carjat, ample comme un Van Dyck, fouillé comme un Holbein, — à nombre d’autres encore parmi lesquels on ne saurait omettre les impeccables positifs sur verre de Warnod. — Mais quoi : Warnod était un •esthète éminent, écrivain de réelle valeur ; Carjat, de dessinateur ’ industriel, s’était fait dessinateur portraitiste : l’œil qui a passé par ces éducations-là sait voir. On n’a pas oublié les qualités d’observation et de facture des nombreuses caricatures magistralement crayonnées par ce bon Carjat, — orateur en plus et même poète à ses heures par-dessus marché.
Il est important de remarquer ici que la perfection de ces épreuves exposées était et qu'elle est restée d’autant plus intéressante qu’elle ne devait rien à la retouche des clichés. Les épreuves mêmes n’étaient pas reprises par le pinceau ni le crayon, — tout au plus rebouchées à un ou deux points où l’échappée d’un grain de poussière avait pu piquer la nappe de nitrate.
Pourtant, la retouche des clichés, tout ensemble excellente et détestable, comme la Langue dans la fable d’Esope, mais assurément indispensable en cas nombreux, venait d’être imaginée par un Allemand de Munich, nommé Hampsteingl, qui avait suspendu en transparence au bout d’une des galeries de l’Exposition un cliché retouché avec épreuves avant et après la retouche.
Ce cliché ouvrait une ère nouvelle à la photogra- • phie et on peut croire que les curieux n’y faisaient pas défaut. L’approbation était générale, surtout des plus intéressés, les « professionnels ». On avait tout de suite envisagé de quelle assistance allait être pour nous la bienheureuse trouvaille de cet Hampsteingl, ressource que tous appelaient sans la connaître comme tous l’avaient soupçonnée sans la deviner.
A deux pas de là, au surplus, la démonstration complète en était faite par la montre du sculpteur Adam Salomon, bondée des portraits des diverses notabilités de la politique, de la finance, du monde élégant, et dont tous les clichés, sans parler des épreuves, avaient été retouchés selon le mode nouveau que, mieux avisé et plus diligent que nous en son sang israélite, Adam Salomon avait pris la peine d’aller apprendre chez le Bavarois.
La retouche de ces clichés, contenue par une sage réserve, faisait là merveille et si on se foulait devant les autres expositions, on s’écrasait, on s’étouffait devant celle-ci.
Non moins pratiquement Adam Salomon avait adopté un format unique, de petites dimensions, dont jamais à quelques conditions que ce fût il ne consentit à se départir. Dans cette donnée restreinte, en même temps que sa prudence évitait de se heurter aux déformations, dédaignant la creuse gloire d’en triompher, l’exiguïté des têtes lui laissait le champ libre pour le développement des corps où la critique a le moins à voir et l’arrangement des costumes et draperies, cher à tout sculpteur. Enfin l’unité suivie du format devait finalement donner à Fensemble de la production très considérable du
photographe Salomon le caractère, la respectabilité d’une Œuvre.
Dans le concours de telles conditions et avec la puissante bienveilllance initiale des frères Émile et Isaac Pereire, il n’est pas à s’étonner si, du premier jour au dernier pendant nombre d’années, Adam Salomon garda la vogue ainsi conquise.
Fantastique et fantasque comme le maître Coppelius d’Hoffmann sous les alluvions de ses paletots et cache-nez superposés, exagéré encore par les racontages de la Légende qu'il était fait entre tous pour avitailler, ce petit homme tout desséché, inquiétant d’aspect, même un peu sinistre avec ses petits yeux perdus au profond de ses zygomtas exostosésr éraillé du larynx en fausset comme coq élagué, et. remarquablement insupportable par son flux diarrhéique de calembours, passait en plus pour rudoyer assez brutalement parfois sa haute clientèle féminine — qui ne s’en décourageait pas.
C’est qu’à côté de lui se trouvait ce qui tout répare et efface, — l’aménité, l’accortise, l’exquise distinction d’une âme et d’un esprit supérieurs *. — Et
* Madame Adam Salomon a laissé un tout petit livre de quelques pages in-32, format bien modeste pour un réel chef d’œuvre. Cette plaquette, trop introuvable aujourd’hui, a pour titre : De V Éducation. La modestie de l’auteur y feint d’avoir traduit les conseils d'une Princesse Chinoise à sa fille.
Lamartine écrivit en deux alinéas, selon les proportions du mignon opuscule, une préface qui se termine par cette phrases
ce n’est pas seulement dans la famille Juive que l’homme a à s’incliner devant la suprême, bienfaisante et incontestable supériorité de la femnqe...
Rappelons encore ici l’œuvre photographique, passagère mais très intéressante, de deux autres artistes, peintres de mérite, Lazerge et Dallemagne.
Gil Blas observe quelque part : « — Tout petit homme est décisif; » — oui, certes, et il faut prononcer « décoratif » quand le petit homme est dans les Arts.'
Nous voyons en effet presque à coup sûr que, sculpteur ou peintre, plus l’artiste est exigu de taille plus il tâche de se hausser à faire grand. De nos jours, l’homuncule Meissonier, obstiné dans la peinture pédiculaire dont il ne put jamais se départir, serait, je crois, à peu près unique, l’exception qu’on invoque d’ordinaire pour confirmer la règle. Mais si celui-là peignait en petit, au moins pendant le siège se rattrapait-il avec les bottes immenses où il disparaissait englouti, au sommet d’un cheval de la cavalerie la plus grosse. Bras court semble être
surprenante : « ... enfin on peut dire de ce petit livre que c’est — limitation des Mères de Famille »(?...).
— et ce Karr qui ne put jamais comprendre mes méfiances de son Lamartine !
né pour grand geste. L’univers entier, dont l’Episcopat fait partie, n’ignore que tel vaillant photographe à tous crins est grand surtout par ses œuvres : or il ne sortira jamais de son 'atelier un portrait où le quincaillier du coin n’ait l’allure majestueuse d’un maréchal de Saxe ou le geste altier du Grand Condé jetant son bâton dans les rangs ennemis.
Lazerge, pris d’un, feu subit pour la photographie, n’avait pas eu grand’peine à faire partager son enthousiasme à son confrère et ami Dallemagne. Un atelier spécial fut immédiatement installé dans le coquet petit hôtel Dallemagne, derrière les Invalides.
Mais « décoratif » né de par sa limite de stature, Lazerge n’eût eu garde de se tenir pour satisfait de la reproduction pure et simple de ses contemporains, ainsi que banalement elle s’exécutait ailleurs. 11 avait été fouiller les grandes époques où, comme me disait Veuillot : « ... on nous donnait une architecture par règne!... » — et il avait choisi divers modèles de cadres de très haut goût, Louis XIV, Louis XV, Louis XVI, — du Louis XIV surtout : avec Louis XIV, Lazerge devait naturellement mieux s’entendre.
Les copies de ces cadres exécutées en grand, chaque modèle qui se présentait était bon gré mal gré fourré derrière une des ouvertures, campé en une pose de majesté congruente, et par les rinceaux, bossuages
et vermiculures, il se retrouvait héroïquement lauré ou plus modestement sous la couronne de chêne.
Parfois, pour parfaire, Lazerge, haussé sur ses pointes, lançait sur un angle du cadre un ample rideau de velours qui semblait voler au vent, comme dans les grandes toiles de Mignard ou de Van Loo.
La sincérité, simpliste en apparence, de notre goût actuel pourrait sembler souffrir de cette excessité d’apparat; il faut pourtant reconnaître le sentiment artistique réel et la belle allure de ces arrangements. Nous avons éprouvé il y a quelques mois une véritable jouissance devant la curieuse collectiop de Lazerge et Dallemagne où nous retrouvions dvec émotion, dans une pompe qui n’était point pour nous déplaire, bien des visages aimés parmi ces célébrités de la précédente génération...
Si quelque chose put manquer à la première rencontre de Van Monckhoven avec Léon Vidal, notre autre maître, ce ne fut pas en tout cas l’élément comique.
Van Monckhoven, toujours à l’affût de ce qui touchait à sa chère photographie, ne tenait plus en place depuis qu’il connaissait les premiers travaux de Vidal. Il n’avait plus qu’une idée, une idée fixe : — voir, connaître Vidal !
Bien des kilomètres le séparaient de ce Vidai aspiré. Mais la décision était une des vertus cardi nales de Monckhoven. Il écrit à Vidal qu’il n’y peut plus tenir, qu’il va avaler les kilomètres. — Parti de Gand la veille au soir, il tombe le lendemain en gare de Marseille, où Vidal doit l’attendre.
J’ai dit dans une autre rencontre l’extrême jeunesse, l’aspect presque enfantin de ce Monckhoven déjà célèbre dans le monde photographique et même scientifique. Quant à Vidal, autre primeur, et je ne sais vraiment si nos deux antédiluviens auraient pu faire alors beaucoup plus de cinquante ans à eux fieux.
Par le tohubohu de la gare à l’arrivée* du train, Vidal guettait le fameux doyen qu’il s’attendait à recevoir en toute révérence, pendant que Monck guignait dans tous les coins l’autre vétéran, ce Vidal auquel sa notoriété acquise adjugeait de droit poil gris sinon blanc.
Ne se retrouvant de part ni d’autre, ils se décidaient, de guerre lasse, chacun de son côté, à abandonner la place avec toute la mauvaise humeur des désappointés, lorsque Vidal aperçoit le nom de Van Monckhoven sur une valise portée par le dernier voyageur sortant, un tout blond adolescent :
— La valise de M. Van Monckhoven?... demande Vidal indécis et sur la réserve.
Sur uh signe affirmatif, il se nomme. — Alors Monck, non moins froid :
— Monsieur votre père n’a pas pu venir?
— Mais mon père n’a jamais dû venir. C’est moi Léon Yidal !
Sur ce, les deux augures de s’entre-considérer un instant d’un œil rond, — puis de partir d’un éclat de rire :
— Du diable si je sais pourquoi, dit Monck, mais figurez-vous que je m’étais fourré dans l’esprit, — j’étais convaincu, j’aurais parié, que vous étiez un vieux inonsieur, un ancien négociant retiré des affaires et s’adonnant à la photographie pour occuper ses loisirs! — Mais allons vite voir ce que vous faites — et déjeuner !
Et jusqu’à la mort si regrettée de notre cher Monckhoven, l’amitié la plus étroite régna entre ces deux hommes d’élite, amitié inébranlable en effet celle qui est basée sur l’estime, le respect réciproques. C’est à Yidal que Monckhoven a réservé l’honneur de la dédicace de la septième ( — et dernière ! — ) édition de son grand Traité général de la Photographie , comme s’il eût voulu désigner par cette glorieuse préférence le plus digne, non de le remplacer, mais de lui succéder.
Léon Vidal semble en effet désigné premier pour recueillir aussi noble succession et représenter, après Celui qui n’est plus, la science et les intérêts photographiques.
Si, dans notre ordre de dates, assez peu rigoureux d’ailleurs, Léon Vidal ne peut précisément compter parmi les « Primitifs de la Photographie », il sera au moins salué au premier rang de nos devanciers. Dès 1851 en effet, et loin du centre parisien, il s’occupait des procédés aux poudres inertes quand la grande découverte de Poitevin venait à peine d’être signalée. Voué dès lors à l’étude photographique de toute la ferveur du néophyte consacré, il fondait bientôt la Société de Marseille, inventait le « Photomètre'» pour négatifs, publiait premier le « Calcul des temps de pose», et successivement sans arrêt toute une série de livres et brochures dont l’ensemble constituerait la bibliothèque essentielle d’un praticien : — la Photographie au Charbon , la Phototypie , la Photographie appliquée aux Arts Industriels , le Cours de Reproductions industrielles , la Photoghjptie, le Manuel du Touriste , la Photographie des Débutants r V Orthochromatisme , la Photographie à V Exposition de 1889 , etc. — En même temps il donnait à Marseille, puis à la Sorbonne et partout à Paris, des cours et conférences très suivis, prenait la direction
technique du Moniteur de la Photographie, fabriquait après son Autopoly graphe, V En-Cas Vidal, premier appareil à main imaginé à l’apparition du gélatinobromure, et fondait Y Union Photographique sur le modèle des associations créées par notre tant bienfaisant, admirable Taylor.
A côté de cet ensemble, témoignage d’une laboriosité incessante guidée par une intelligence remarquablement perspicace et par le plus pur amour de la science, qui de nous a pu oublier les merveilleux résultats obtenus par Léon Vidai avec sa « Photochromie », procédé qui recouvrait d’une épreuve photoglyptique des dessous coloriés? Jamais idée plus ingénieusement simple ne détermina effet plus saisissant. L’émerveillement fut universel devant ces reproductions de céramiques, d’étoffes, de peintures, de joaillerie, copiées, quand besoin était, avec le relief stéréoscopique en des trompe-l’œil prestigieux, « — ... rendant, disait Paul de Saint-Victor, comme nul pinceau ne saurait le faire, 1^ lueur mate de la perle, le sombre azur du saphir, le rouge intense du rubis, les teintes troubles de l’opale : s’assimilant comme à la cuisson du soleil, les blancs laiteux, les bleus célestes, les flambés rutillants, les peintures éclatantes ou diaphanes de la porcelaine ; le brillant émail, les décors tranchés, les luisants métalliques, les nuances infinies des faïences, etc... »
Il y a déjà de longues années qu’avec un désintéressement parfait, égal à son succès populaire,
M. Léon Vidal poursuit son cours public de photographie aux Arts Décoratifs. En outre de sa haute et incontestée valeur scientifique, il y a chez lui, chose rare, un caractère.
M. Léon Vidal n’est pas décoré...
Cette liste limitée des « Primitifs de la Photographie » — aujourd’hui presque un nécrologe — arrive tout à l’heure à sa fin.
Quand j’aurai rappelé Braun de Dornach, avec ses admirables vues du ballon d’Alsace et de la Suisse, et le Russe Lewitzki, opérateur de premier ordre, homme distingué à tous les points de vue, qui n’apparut à Paris que pour y fonder la maison Lejeune (depuis Joliot), quand j’aurai cité nos premiers photographes émailleurs, Louis de Lucy, élève de l’atelier Paul Delaroche, auteur d’une méthode que l’on consulte encore, Lafon de Camarsac et les Mathieu-Deroche, le dernier toujours debout et vaillant à l’œuvre, je ne verrai plus guère à mentionner que nos vétérans de l’étranger : le Français Claudet, daguerréotypeur en Angleterre, le maître des maîtres Luckhard, de Vienne, Alessandri à Saint- Pétersbourg, Daziaro et Abdullah à Constantinople, Séverin à La Haye, les frères Sarony sur Brighton
et New-York, Ghemar de Bruxelles et notre compatriote Silvy à Londres.
11 n’est pas un photographe de certaine maturité qui n’ait eu en mains quelques épreuves de Luckhard, d’Alessandri, de Daziaro, — des classiques, — et n’en ait admiré l’accomplissement parfait, dû à la conscience de l’exécution — non moins que l’originalité des poses et l’audace des effets chez les Saron^q peintres et dessinateurs hors de pair.
Gomme ces Sarony et tant d’autres parmi nous,. Ghemar était peintre, spécialement portraitiste. Crayon précis et rapide comme la plume du calligraphe, coloriste salué même en ce noble pays de l’art Flamand, en outre voyageur passionné et polyglotte, il tenait pour tributaire de sa palette le high life universel.
Il ne put résister à l’attraction : le peintre un beau matin renonça à sa clientèle de souveraines et souverains pour s’intituler modestement photographe et fonder à Bruxelles, sous les précieux conseils de notre cher Monckhoven et avec son jeune frère, doué de toutes les qualités administratives complémentaires, un établissement contre lequel nul autre n’eût songé à lutter.
Sa bienveillante facilité, sa générosité, sa belle
humeur irradiante et quelque peu tapageuse en. ces placides contrées lui avaient de longtemps valu toutes les sympathies. Par sa fécondité particulière et comme quotidienne d’imaginations, d’improvisations burlesques et cocasses le plus souvent, pittoresques et décoratives toujours, dont il n’eût manqué de faire profiter les foules, il en vint à se créer une véritable popularité qui lui resta jusqu’à la fin fidèle. Dans ses gaîtés à froid, parfois énormes, ce Brabançon exemplairement sobre et qui semblait pourtant enluminé de tous les jus de la Bourgogne, joignait à l’entrain gouailleur du gamin de la Villette le pétillement, la fougue d’un fils de la Cannebière. 11 n’était pas en cette patrie des kermesses un bourgmestre un peu soucieux de sa cavalcade qui ne vînt solliciter de Ghemar une consultation dont il retournait bien vite, triomphant, à ses administrés. — Aux aimables pays dont les fabricants de féeries règlent les Constitutions, le bon Ghemar était de droit nommé et acclamé Directeur de la Joie Publique.
Sa dernière fantaisie acheva le couronnement de sa gloire.
Ghemar avait annoncé à grand fracas qu’il se chargeait de peindre à lui seul une exposition universelle tout entière, et entendons-nous bien : — une Exposition des œuvres principales de l’Art
contemporain, où les maîtres de toutes les Ecoles modernes seraient représentés dans leurs principales œuvres, non pas en formats mesquinement réduits, mais dans les proportions mêmes des originaux.
Malgré la précision des termes, on s’attendait à quelque formidable attrape-nigauds dans le goût des « humbugs » familiers à maître Ghemar.
Mais on vit bientôt en plein Bruxelles toute une fourmilière d’architectes, charpentiers, maçons, s’abattre sur le vaste périmètre élu par Ghemar pour le palais improvisé de son salon en charges. — Au jour et à l’heure dits, les portes s’ouvrirent à la foule assiégeante...
Il y avait trois grandes salles : — 1° Salon carré, — 2° Salle O, — et 3° la Salle T, — cette dernière salle indiquée suspecte aux seins des familles, quelque chose comme « l’Enfer » d’une bibliothèque. Une note du Livret, signée de Y Editeur, avisait gravement : « — Si la mère veut conduire sa fille dans la Salle T, c’est son affaire. — » Je cite ; mais il faut passer sur ces facéties et autres innombrables coqà-l’âne sentant leur terroir pour arriver au très sérieux côté de cette farce géante.
Pour la première fois le pinceau étant substitué au crayon dans la satire animée des tableaux, Ghemar avait tenu, et de tous nos peintres contempo-
QUAND j’étais photographe
rains que je sache, seul il pouvait tenir l’audacieuse
promesse : — les œuvres de nos maîtres nous
étaient bien là rendues dans leurs défauts et, chose »
autrement invraisemblable, dans leurs qualités, avec une perfection telle que l’illusion se produisait et qu’à certaine distance on se croyait en réalité devant l’œuvre originale *.
C’était bien en effet — et dans leur rendu le meilleur — le kaléidoscope diapré d’Isabey, les pétards de Diaz, les furieux empâtements de Decamps, les attractifs frottis de Corot, le soleil de Mariihat qui cuit les pierres, la lune de Daubigny qui se défend de les manger, la morne et saisissante rudesse du plaidoyer prolétaire de Millet, les préciosités exquises de Fromentin, la noblesse et la stricticité préraphaéliques de Puvis, la précision cruelle et charmante des Millais et des Mulready, les profonds brouillards, brumes et pluies piqués par les becs de gaz de de Nittis, la palette flave de Clays, et la bonhomie d’Yongkind, et les chloroses d’Hamon, et
* Parmi quelques toiles très curieuses provenant de la vente de cette Exposition, je possède un faux Meissonier qui ne manque jamais d’hypnotiser tout visiteur. Amateurs très éminents, experts expertissimes (je ne veux nommer personne), il n’en est pas un — je dis : pas un ; l’effet est sûr ! — qui, à nez portant, ne soit resté dessus braqué en arrêt admiratif...
C’est tout simplement une petite photographie d’un bonhomme en costume Louis XIII, frottaillée de quelques jus roux à la Meissonier, — histoire de faire mesurer aux innocents et aux autres signataires le génie du peintre capillaire.
l’élégante modernité des Stevens et des Wilhems. — Couture, l’homme du « procédé », y donné à Offenbach le bâton de la présidence dans la grande cène de notre Décadence Française, Troyon beugle, Palizzi bêle, Jacque glousse et grogne à côté de la poêle dans laquelle Rousseau fait revenir ses frondaisons, entre la truelle de Courbet et le bain de bitume où Robert Fleury se noie, pendant que Doré, un Génie parfois, s’égare...
Tous s’y rencontrent, depuis Géricault dont « le Trompette » devient — naturellement — » la trompette de Jéricho », jusqu’à Caillebotte avec sa Place de l’Europe violette « vue au sortir de l’atelier de Manet ».
Pour que rien ne manque à la folie de son tour de force et de farce, Ghemar a fait modeler des cadres symboliques, analogues aux sujets de ses toiles. Il ne manque pas de clouer des clous, de vrais et énormes clous, aux semelles des zouaves d’II. Vernet ; ailleurs il s’amuse à piquer un aviron mature, un aviron en vrai bois, au bordage d’un bateau, et du « Marché aux chevaux » de Rosa Bonheur, il détache en toute saillie la tête empaillée de l’étalon, le foin aux dents.
Est-il besoin' de dire que les recettes de ce « Musée Ghemar » — dont, plus de vingt ans après, on parlait encore de Bruxelles à Ixelles, — allaient tout droit prédestinées à une œuvre de bienfaisance?
Quant aux dépenses, son travail d’œuvre en outre, Ghemar se réjouit fort de s’en tirer avec deux cents billets de mille francs sur table. Il avait diverti les autres et il en avait eu lui-même, comme on dit, pour son argent.
Vicissitudes, chutes humaines! — Finalement cette étonnante collection du « Musée Ghemar », — de si gros tapage à son heure et qu’il eût été si intéressant de nous conserver dans son ensemble, — se dispersait il y a quelques années, à l’étranger, sans bruit, incognito, aux enchères sans écho d’une salle de ventes à peu près vide...
Ghemar n’était plus là : subitement, sur cette explosion apothéotique de la plus géniale incohérence, cet éclat de rire s’était à jamais figé dans les insondables tristesses, — et le poor Yorick! » si bon, si allègre, si vivace, si ouvert et dispos à toutes les clartés, s’était éteint, sombre, serré aux tempes par la vis de l’atroce idée noire...
Toute différente de ces souvenirs de Ghemar — toujours présents — s’offre à notre mémoire la figure de Silvy, dont les œuvres et tout au moins autant la personnalité agitèrent pendant une longue
suite d’années la « Nobility » et la « Gentry » Londoniennes.
Il en est sur qui l’attention publique semble toujours provoquée et qu’elle s’obstine à suivre, quoi qu’ils fassent ou ne fassent pas. Silvy était essentiellement de ceux-là.
Il appartenait au personnel diplomatique et une brillante carrière lui était déjà assurée, lorsque par une inspiration des plus inattendues mais très compréhensible à cette heure-là, il quitta tout pour fonder à Londres un atelier de photographe. — Photographe et maison, comme on va voir, à nuis autres pareils.
D’une excellente famille française, Silvy décelait des origines évidemment italiennes par son masque de jeune Michel- Ange, la correction tout académique de sa statuaire et cette pureté classique de la forme qui fait la grâce, l’eurythmie du geste. Aux matinées d’Hyde F*ark, qu’en homme de toutes les élégances il ne pouvait manquer d’observer avec une ponctualité liturgique, par le croisement sans fin des cavaliers et amazones dont l’infatigable crayon de Guys nous a légué les « instantanés », Brumell et d’Orsay eussent reconnu du premier coup d’œil dans l’échappé du Parthénon, monté sur un pur-sang que plus d’un lord enviait, l’accompli sportsman , l’impeccable, le dernier fidèle du dilettantisme expirant. D’une originalité bien personnelle, dont le goûtpar-
fait en la tenue eût eu horreur de ressembler à l’excentricité, ce « sensational » émouvait le remous des foules sans paraître même s’en apercevoir.
Quelle haie de profonds et longs regards pétrifiés sur le passage du ravageur ! Que de misses pour longtemps rêveuses, et que de transes pour les mamans ! Silvy ne fut-il même pas amené en certaine rencontre à se réclamer de la presse contre des rumeurs de légende qui en arrivaient à l’énerver et qui eussent pu finir par jeter sur lui quelque discrédit?
On ne s’étonnera pas si les après-midi de ces matins-là ne pouvaient fournir assez d’heures pour satisfaire l’aristocratique clientèle qui accourait en foule chez Silvy, ne se lassant de venir, moins encore de revenir, sollicitant des semaines, des mois à l’avance, le tour d’inscription qui permettra enfin à la bienheureuse appelée de se trouver quelques minutes devant le Maître charmeur en stricte tenue de réception, cravaté de blanc, — et à l’entrée de chaque cliente, jetant négligemment dans une corbeille déjà pleine sa paire de gants blancs, pour en prendre une autre irréprochablement neuve...
Déplus — et en quoi donc cette gloire vaudraitelle moins que toutes nos autres gloires? — de plus était-on assurée de trouver au prochain « Christmas » son nom imprimé dans le Livre d’Or des clients de l’année, que, régulièrement comme l’almanach de Gotha, la munificente courtoisie de Silvy adressait
libéralement à tous ses fidèles. — Quel piment surtout pour le petit monde de la « Gentry ! » dans cette « Foire aux Vanités ! »
L'attente, tenacement résignée dans les salons de Silvy, pouvait être longue, mais non ennuyeuse. L’établissement, — si j’ose ici me servir de ce vocable commercial, — l’établissement disposé et aménagé à perfection embrassait un vaste périmètre, en plein centre, tout à côté à'Hyde Park , à l’endroit de Londres où le terrain se toise avec des bank-notes. A leur gré, clientes et clients pouvaient se distraire au défilé des équipages, des aristocratiques écuyères ou écuyers qui passaient l’un après l’autre devant l’objectif sans arrêt en joue, ou bien admirer les richesses décoratives jetées à pleines mains dans les galeries par un irréprochable haut goût et avec une profusion dont la somptuosité n’avait devant rien reculé. Dans les éléments, choix et dispositions de cette exhibition mobilière, si individuellement limitée qu’elle fût, l’Anglais émerveillé pouvait entrevoir ce qu’est le génie Latin. — Je dois pourtant dire qu’elle se trouvait éclose des Flandres, cette miraculeuse tapisserie de Charles le Téméraire, tramée or et argent, que je ne pouvais me lasser d’admirer...
Silvy, pourtant, avait fait dans un certain passage une concession à la quiddité Britannique : — la
Chambre de la Reine ! — installée, exceptionnellement, dans le plus pur goût anglais.
Chaque visiteur devait, dans sa trajectoire combinée, passer devant cette salle à deux battants ouverte mais défendue contre tout accès profane par une haute grille en fer forgé, beau travail Florentin du seizième. — En face, sur la cheminée médiane, une statuette équestre en pur argent que Silvy avait payée trente mille francs sonnants, un gros chiffre alors, au sculpteur favori de l’époque, Marochetti :
— LA. REINE!!!... — A cette apparition, tout bon Anglais, toute Anglaise de race, s'inclinaient dans un respectueux silence, osant à peine soulager d’un regard furtif le terrible, je n’ose dire le bestial besoin de curiosité objective, l’une de leurs caractéristiques nationales.
Personne ne devait entrer, — autre que La Reine
— dans cette Chambre de la Reine, et personne n’y entra jamais :
« — ... ni la Reine non plus, me dit en riant Silvy, car je l’attends encore... — Mais c’est égal : ça fait bien !... »
On voit que le parfait gentleman, l’artiste homme du monde, n'était pas sans avoir quelque intuition appétente du « business » et des procédés. On aura déjà pu s’en douter un peu.
Et il sut en effet réaliser des sommes énormes. — Je suppose qu’il dut savoir aussi largement les dépenser, car ses allures de grand seigneur n’étaient point une affectation vaine. Il était né la main ouverte, et ouvert aussi était son délicat esprit autant que son aimable visage.
A un de ces moments de fatigue que nous connaissons tous si bien, Silvy fut traversé de l’idée de céder sa maison anglaise. Il m’en vint parler à Paris, et sur son invitation j’allai lui rendre sa visite à Londres.
Mais avait-il déjà abandonné son projet à peine conçu, par une des bizarreries de son esprit mobile qui semblaient lui donner une grâce de plus? Quoi qu’il en soit, il ne m’en parla point pendant mon court séjour ; je restai sur la même réserve, et on se sépara tout amicalement, sans avoir soufflé mot de l’affaire. — Ce trait ressemblait fort à Silvy : peutêtre aussi un peu à moi.
Mais il me parut que sa délicatesse se sentait malaise du dérangement inutile qu’il avait causé. — Au moment de l’adieu, il voulut absolument m’offrir un écrin contenant l’unique daguerréotype connu de Balzac, qu’il tenait de Gavarni. Nul présent, assurément, ne pouvait m’être plus agréable.
Qu’est devenue cette maison de si grande envergure alors, et dont le nom ne vient plus à nous?
quand j’étais photographe
Qu’est devenu ce Silvy triomphal et rayonnant ? En quelles mains toutes ces splendeurs ! Où la riche tapisserie de Charles le Téméraire? Où « la Reine » de Marochetti? Où Marochetti lui-même?... — Au moins, la mort qui nous fauche accorde-t-elle du temps aux choses....
Dans cette nomenclature, très à peu près chronologique de nos « primitifs » et de nos disparus, liste que j’essaye d’évoquer, éloigné de tous documents, avec mes seuls souvenirs, j’ai dû oublier plus d’un méritant. J’en demande mon pardon à la mémoire de ceux qui ne sont plus, comme aux survivants.
L’un de ces derniers arrivés et le dernier parti, Walery, a laissé de récents et surtout trop de bons ■souvenirs pour que son nom puisse ici nous échapper.
Walery — de son nom comte Ostrorog — était né dans la Pologne Russe, — celui des trois tronçons que les émigrés dénomment la Pologne du Royaume.
Comme plusieurs autres individualités remarquables dans les successives émigrations de ce brave peuple qui ne se reconnaîtra jamais vaincu, le comte Ostrorog avait été élevé au Corps des Pages, à Saint- Pétersbourg.
Nous le retrouvons, pendant la guerre de Crimée,
capitaine de lanciers polonais au service du Sultan et déjà s’occupant, en sa garnison de Warna, des opérations daguerriennes.
En même temps, musicien consommé et chercheur en toutes choses, il reçoit une médaille d’or pour unè invention relative à la percussion dans les orgues.
Mais c’est surtout la photographie qui fascinativement l’attire : vers 1864, il ouvre à Marseille, boulevard du Musée, son premier atelier.
A peine en a-t-il assuré le succès qu’il cède son établissement pour venir en créer un autre à Paris, rue de Londres.
L’infatigable activité de Walery, son ingéniosité toujours en éveil et son intelligence générale de toutes les choses d’art, son esprit pratique, sa distinction personnelle, ses formes courtoises, surtout sa présence sans relâche sur le terrain du combat quotidien, — présence réelle s’il en fut, bien précieuse chez tout chef d’industrie, — tous ces éléments déterminèrent en l’assurant le plein succès de cette création.
Mais lorsque, depuis quatre ans à peine, l’établissement croît en toute prospérité, Walery n’y trouve déjà plus aliment a son activité toujours haletante. Il faut qu’il aille plus loin, ailleurs, créer autre chose. Il veut vendre, vendre à tout prix; il cède son œuvre à moitié de valeur, revient par Marseille, court à Nice, et, sans trop s’y attarder dans deux tentatives infructueuses, arrive enfin à Londres où,
après l’épreuve consacrée des premières lenteurs et hésitations de tout public anglo-saxon, il s’élève à l’apogée des Silvy et des Saroni, — lorsque brutalement, d’un coup, l’anévrisme vient foudroyer en pleine et définitive victoire ce lutteur infatigable.
Walery avait plus et mieux que le charme natif de la race Polonaise, charme déjà si attractif malgré le soupçon de banalité, et le regret est double quand l’homme d’intelligence et d’exécution est en même temps l’homme de cœur. Il ne fit jamais de mal et il lit du bien.
Terminons.
Il me faut bien arriver en cet ordre de dates à parler un peu de celui qui écrit ces lignes et reste, croit-il, le doyen des photographes professionnels français, sans que ses quatre-vingts ans présents l'empêchent d’être chaque matin le premier levé à ses ateliers.
Donc, du journaliste que j’étais en ces jeunesses, une autre fortuité s’était trouvée faire un dessinateur. J’entends dessinateur sans le savoir , comme on disait à l’époque chère à Yeuillot, l’époque du grand style que nous laisserons là se débattre avec
le bon français. — Je n’avais jamais reçu une seule leçon de dessin : les milliers de pochades publiées au-dessus de l’TVse chargent trop explicitement de l’aveu. Je m’en tenais à une attraction, peut-être a une certaine aptitude native, plus que limitée sur le terrain d’esthétique, et à une fécondité assez inépuisable de motifs et légendes en ces heures de politique militante.
Se passer de savoir et de talent était donc possible par l’indulgence de ces temps si différents de ceux d’aujourd’hui, où tout le monde a du talent ; mais encore fallait-il répondre à l’inexplicable et nutritive faveur des éditeurs et du public. Or, la demande débordait notre production. L’art n’ayant absolument rien à voir par ici, partant toute gloriole hors mise, la camaraderie du crayon avait fini par créer une sorte de raison sociale, un syndicat, comme on dirait à présent, ayant pour marque de fabrication cet N. prolifique dont je me trouvais l’éditeur responsable et que l’on retrouve foisonnant dans tous les illustrés « pour rire » de l’époque. De réels artistes, Nanteuil, Gavarni, Couture, Yoillemot, Bayard, Foulquier, Darjou, Béguin, Prévost et autres encore, passant parfois vers notre atelier, ne dédaignèrent pas d’y laisser leur trait de crayon et quelques-uns même s’y attardèrent.
Lorsque vint à nous traverser l’idée de ce Panthéon Nadar qui devait contenir en ses quatre
feuilles successives mille portraits : — gens de lettres, auteurs dramatiques, peintres et sculpteurs, musiciens, — et qui s’essouffla dès la première page parue, l’importance de l’entreprise nous donna à réfléchir.
Il y avait de quoi.
A la vérité, la première grosse difficulté se trouvait résolue. Rien en effet de plus facile à nous que faire venir tous nos modèles en cette maison dont chacun d’eux connaissait le chemin; par une grâce singulière, je me trouvais en relations amicales, — intimité ou bienveillance, — avec toutesles illustrations de l’époque.
Restait l’exécution du travail, le Hic : — transfigurer en comicalities ces centaines de visages divers en conservant à chacun l’imméconnaissable ressemblance physique des traits, l’allure personnelle, — et le caractère, c’est-à-dire la ressemblance morale, intellectuelle.
Souligner, par exemple, dans le visage si sympathique de Dumas le père, de tous le plus populaire alors, les indications de la race exotique et forcer l’analogie simiesque d’un profil qui semble donner d’emblée raison, à Darwin, en accentuant surtout la note prédominante dans le caractère du personnage, c’est-à-dire l’extrême, infinie bonté; - — écraser le nez trop fin chez le modèle, évaser ces narines délicatement incisées, obliquer encore le bienveillant
sourire des paupières, exagérer selon le mode de Mésopotamie cette lèvre lippue toujours en avant pour le baiser, exaspérer la puissance de cette nuque de proconsul, — sans négliger de crêper davantage et floconner ce que Jules Janin appelait « sa tignasse » et sans oublier, dernier détail, de réduire encore la conque de la microscopique oreille.
Mais s’il s’en rencontre devant lesquels cela va, comme on dit, tout seul, la nature ayant d’avance si bien arrangé les choses à notre profit quelle se trouve faire notre besogne et qu’on ne sait plus si c’est la charge qui, est le portrait ou le portrait qui est la charge, — ■ comme par exemple, chez un Champfleury, — combien va-t-il être moins commode de garder vestige de ressemblance en travestissant l’orientale beauté, la sérénité Olympienne de Théo !
N’y a-t-il pas encore là quelque chose qui ressemble à une impiété dont il fût, tout au plus, à l’irrévérence d’un Scarron ou d’un Offenbach, permis de faire litière?
Et il en est bien d’autres encore avec qui l’impertinence quelle qu’elle soit ne suffira point. Comment le crayon malhabile, butor, pourra-t-il jamais traduire en la langue la plus vulgaire les délicatesses, la finesse exquise de Branville?
Et comment enfin déduire l’individualité si personnelle, comment l’étrangeté si naïvement et parfaitement sincère de cet alambiqué Baudelaire, né
natif du pays de l’Hippogriffe et de la Chimère?
La photographie qui venait de naître offrait au moins à mon impuissance cette ressource de ne pas fatiguer trop longtemps la bonne volonté de mes modèles, en môme temps qu’elle allait ouvrir devant moi des avenues jusque là insoupçonnées...
Un vieil ami, — bien qu’alors nous fussions jeunes, — Camille d’Arnaud, qui avait quitté la rédaction du journal d’Houssaye, V Artiste, pour partager les recherches du savant praticien Bertsch, m’offrit de m’enseigner le métier.
En ces temps où les besognes, tant simplifiées aujourd’hui, nous étaient si compliquées et mal commodes, avec quelle patience affectueuse, jamais lassée, l’excellent homme s’appliqua-t-il à éduquer l’animal rétif que j’étais, inattentif, l’esprit à côté et l’œil aux corneilles, toujours insupportablement impatient de voir la fin avant le commencement !
Par combien de matinées cette volonté implacablement méthodique s’obstina-t-elle à me faire prendre — jusqu’à des trente fois de suite — entre mon pouce et mon index, selon le rite, la feuille de glace avant de me permettre d’y lancer d’un jet la nappe'de collodion, ainsi qu’il se faisait en ces âges héroïques !
Mais c’est ainsi, seulement, qu’on fait les bons
doigts, et c’est les bons doigts, d’abord, qui font les bonnes maisons ;
— à quoi de mon mieux j’ai tâché d’arriver, — gardant le souvenir ému à mon cher maître avant moi parti...