A MORT
Et de tout ce qui est moi récusant ma part de complicité sociale dans l’inique sentence, sous les clameurs forcenées de l’universel haro, par les malédictions sauvages, l’ironie sanglante pire encore, je
vois, — pardonné, innocenté, auréolé presque et mieux encore oublié, — je vois, avant tous à jamais calme dans le grand et bienfaisant pardon de la mort, — je vois le premier coupable, la cause mère, le premier facteur de ce trouble premier, de ces mensonges, de ces ruses, de ces vols, de ces angoisses, de ces rages, — le traître au foyer, à l'amitié, à la tendresse, — le scélérat qui précipita l’épouse, la mère, tous ; — « le pauvre j eune homme » — sans lequel ces trois êtres vulgaires, pas plus ni moins malsains que tant d’autres, continueraient à pousser devant eux un à un tous les jours plus ou moins difficiles de cette vie banale qui est la vie commune ; — mais, de par celui-là, unique, à jamais perdus! Je demeure à la fois saisi d’horreur et d’infinie pitié devant ces condamnés qui vont payer pour le condamnable absous, — à jamais plongés, eux et leurs tout petits — qui n'ont pourtant rien fait — dans l’horrible et l’irréparable...
Mais LA PHOTOGRAPHIE le voulut cette fois ainsi...
P. -S. — Au moment où j’écrivais ces lignes, le hasard me faisait rencontrer aux Baignots de Dax un jeune médecin de tre classe de la marine, — M. le Dr Offret. — qui fut pendant quatre ans attaché au pénitentiaire de la Nouvelle-Calédonie où fut transporté Fenayrou, sa femme étant restée en France dans une maison centrale.
— Fenayrou, me dit le Dr Offret, était d’une intelligence plus que limitée, mais surtout d’un caractère malheureux, sombre, [inquiet, toujours [mécontent de tout et de tous. Il
PHOTOGRAPHIE HOMICIDE
avait d’abord été placé à la pharmacie de Bourail, qui se trou, vait le centre naturel de la colonisation pénitentiaire dont on a bientôt abandonné l’essai. Il se rendit là tellement insupportable à tout le monde par ses plaintes et réclamations qu’on l’envoya isolé comme passeur du bac à la station presque déserte d’Houilou. — C’est là qu’il est mort vers 1887 d’un cancer à l'estomac.
On connaît les affinités de cette maladie avec les hypochondres et atrabilaires...
Le Dr Offret me donna des renseignements non moins curieux sur un autre assassin célèbre, l’élève en médecine Lebiez, avec lequel il avait fait ses études au lycée de Nantes. — Lebiez, dès le collège, était épileptique.
Dans le milieu sinistre et singulièrement propice où M. le Dr Offret a dû passer ces quatre années, il n’a perdu aucune occasion de poursuivre comme praticien son étude psychologique, demandant au constat des autopsies la confirmation des indications diverses de l’asymétrie faciale, du développement des zygomas, de la proéminence des maxillaires et d’un diagnostic tout nouveau des pilosités. Quand l’analyse cérébrale ne rencontre pas la bouillie liquéfiée du jeune guillotiné Menesclou, elle surprend généralement Dévolution au moment où les plus graves désordres allaient se produire...
L’ensemble de ces observations concorde tout à fait avec la théorie des professeurs Bernheim et Lombroso — si vivement attaqués par . notre vieille école de médecine criminaliste, — à savoir que tout scélérat qui n’est pas greffé sur un fou est inévitablement enté sur un idiot.
D’autre part, la mollesse que l’on reproche à nos jurys, surtout devant l’application de la peine suprême, cette mollesse, toujours et partout croissante, ne serait-elle pas encore, avec d'autres signes des temps, le gage symptomatique d’un prochain bouleversement de notre criminalité? La conscience humaine a-t-elle longtemps encore à attendre que l’antique formule : « L accusé est-il coupable ? » soit enfin remplacée par : « L’accusé est-il dangereux?...