TOPOGRAPHIE
N° II. Arpentage au daguerréotype.
Le livre me tombe des mains...
Comment n’avais-je pas lu cela?... Quelle belle paternité perdue !... — sans parler de tous les billets de mille jetés là...
Péniblement désappointé, j’ai repris le livre et je parcours...
Tout à coup :
— Mais, animal ! m’écriai-je, tu ne sais done pas lire !
« L’animal » ( — c’est mon ami, — ) n’avait pas su lire, en effet, ou plutôt, comme tant d'autres, il n’avait lu qu’avec ses yeux.
Le livre du savant ingénieur était un livre de pure fantaisie scientifique : cette Annexe de l’Exposition, c’était M. Andraud à lui seul qui l’avait construite» magnifiquement, il faut le dire, sans y ménager davantage les millions que s’il eût été l’État, Pereire ou Rothschild, — et le prodigue et transcendant rêveur avait entassé là tous les trésors fantastiques mais non moins précieux, tous les desiderata accumulés dans sa féconde et triple imagination de savant, de poète, d’homme de bien.
On y trouvait successivement exposé, expliqué et décrit, tout ce qui manque encore en nos besoins de civilisés — et dont partie est réalisée aujourd’hui :
— l’escalier automoteur,
— la brouette à charge équilibrée,
— un système définitif de pavage,
— les auvents couvre-trottoirs,
— la végétation instantanée,
— le filtre universel,
— les viandes végétales,
— la réforme du vêtement,
— un nouveau combustible,
— l’horloge à air,
— la force motrice universelle,
— le plan normal d’une maison,
— le théâtre de la science,
— la propagation illimitée du son ( — Edison, attention !...),
- — V arpentage au Daguerréotype , etc., etc., etc
— et toute une foule d’autres ingéniosités semées à pleines mains, sans précautions ni brevets d’aucune sorte. Que lui faisait d’être volé, à ce millionnaire de l’idée !
L’alarme avait été pour moi si chaude que je voulus voir le terrible homme qui l’avait causée, ce qui me donna l’occasion de faire connaissance avec un esprit tout à fait supérieur et en même temps avec le plus modeste et le plus sympathique des hommes. — C’est malheureusement sur une tombe que je dépose cette couronne en respectueux et affectueux souvenir.
Je n’ai jamais eu le loisir ni la curiosité de cons-
tater si le livre de M. Andraud avait paru avant ou après ma prise de brevets.
Peu m’importait : je savais maintenant que son auteur était par lui-même trop cossu pour avoir eu besoin de me rien prendre et j’étais, quant à moi, bien sûr de ne lui avoir rien pris.
Il y a à certaines'heures des synchronismes endémiques pour la pensée humaine, aux moments où notre imaginative se trouve mise en demeure de répondre à nos besoins. C’est à ce propos qu’il a fallu formuler le dicton : cette idée était dans l’air.
Dès les premiers jours du printemps suivant, — 1856, — j’obtenais à premier essai cette fois, avec une douzaine d’autres points de vue, un cliché de l’avenue du Bois de Boulogne, avec l’amorce de l’Arc de Triomphe, la perspective des Ternes, Batignolles, Montmartre, etc.
Ce cliché affirmait 'premier (1), malgré son imper-
(1) Une honorable Revue scientifique — les Inventions nouvelles — s’est laissé surprendre par un de ses rédacteurs qui affirme tout net que le premier cliché aérostatique a été obtenu en 1881 — par M. Paul Desmarets.
L’incontestable notoriété de notre épreuve, qui avait figuré à plusieurs expositions bien avant 1881 , et la date de nos brevets répondaient d’avance à cette assertion inattendue, sans qu’il soit besoin de renvoyer à l’année du Charivari où chacun peut retrouver la lithographie de Daumier reproduite sur la couverture de ce livre.
fection, la pratique possibilité de la Photographie aérostatique : c’était avant tout ce que j’avais visé.
Quant à l’application cadastrale, mon très éminent ami le colonel Laussedat m’en expliqua l’impossibilité.
Ma rétivité native, absolue, devant tout ce qui est sciences exactes m’empêchait quelque peu de suivre l’explication ; mais devant l’affirmation d’une telle autorité, je n’avais qu’à m’incliner — et je m’en tins là.
Depuis j’ai eu la satisfaction de voir quantité de magnifiques épreuves aérostatiques couramment obtenues par Paul Nadar, les frères Tissandier, Ducom, etc., par nombre d’autres encore — et jusque par les trop obstinés cornacs qui s’entêtent en l’École aérostatique de Meudon à' l’élève des poissons volants qui ne volent pas..*
PARIS SOUTERRAIN