‹ Quand j'étais photographeChapitre 8 sur 17 · AUX CATACOMBES ET ÉGOUTS · texte numérisé non relu

AUX CATACOMBES ET ÉGOUTS

(. Premiers essais de photographie aux lumières artificielles.)

Quatre fois l’an, Madame, sur le coup de midi, il peut vous arriver d'assister à un rendez-vous assez étrange, pris souvent plusieurs mois à l’avance, entre quatre à cinq cents personnes qui ne se connaissent pas.

Vous les voyez une à une ou par deux, trois et quatre, converger à l’heure dite par les boulevards anciennement extérieurs et la rue d’Enfer — aujourd’hui Denfert-Rochereau — vers une façon de petit Temple à colonnes doriques, où veillait l’octroi de l’antique barrière. Ces gens, d’un sexe et de l’autre, portent tous à la main un petit paquet comme en signe de ralliement. Plusieurs brandissent, non sans quelque fierté contenue, une lanterne

qu’un ou deux ont même arborée à la boutonnière, en manière d’insigne décoratif.

Les uns affectent l’allure grave et même recueillie ; les autres rayonnent d’une gaîté un peu trop en dehors pour ne pas sembler voulue. Tous ont la physionomie spéciale, mystérieuse et légèrement suffisante, de personnages auxquels quelque mission secrète et non sans importance aurait été confiée. Au surplus il ne nous tombe pas tous les matins une occasion d’être solennel.

Par la porte du petit Temple, ils disparaissent les uns après les autres, sous terre.

Ces élus vont visiter les Catacombes. Les diverses administrations publiques auprès desquelles ils ont sollicité, dans les termes du vocabulaire très respectueux, cette « faveur » qui appartient de droit à tout le monde et ne se refuse à personne, profitent de l'occasion des quatre visites réglementaires annuelles pour se débarrasser par fournées de ces solliciteurs sans ambition.

Vous ne connaissez pas les Catacombes, madame ; permettez-moi de vous y conduire, Veuillez prendre mon bras et — suivons le monde !

Dans la cour d’aspect un peu négligé où nous voici, la compagnie déjà nombreuse entoure le puits et surtout l’espèce de petite poterne en pierre par

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laquelle nous descendrons tout à l’heure. Nous avons autour de nous les divers spécimens du genre Curieux, — le curieux insatiable et le curieux indifférent, voire dédaigneux, le sérieux, le goguenard, l’éloquent et le taciturne. Voici, espèce rare, le Parisien familier avec Paris, qui connaît sur le bout du doigt son Musée d’artillerie et pour qui la manufacture des Gobelins n’a pas de secrets, à côté du vrai Parisien autochtone qui ne donne un coup d’œil à son Paris que lorsqu’il lui échoit un visiteur départemental. Voici encore en appoint le public spécial qui s’abonne au Père La Gliaize illustré, le même qui achetait jadis les Ruines de Volney et les Nuits d'Young aux temps héroïques où nous lisions tout, même Young et Volney. Voici enfin l’inévitable ban d’Anglais excursionnistes.

Ce monde est nécessairement un peu mêlé et on s’y familiarise vite avec son voisin ; il n’est tel que l’approche du danger pour rapprocher les distances et pousser à la fraternité. Chacun se dispose, allumant sa lanterne. Les rires qui éclatent çà et là, assez forcés, et quelques mines effarées témoignent, à la gloire du cours de littérature de Noël et Chapsal, que tout le monde n’a pas encore .oublié l’infortuné mortel égaré dans les Catacombes et par aggravation de peine mis en vers par l’abbé Delille. Cet autre brave qu’on entoure a prudemment emporté, comme en cas pour un hivernage, deux livres de bougies, un pain de quatre livres et une provision de chocolat ;

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pour un rien, en réfléchissant, si seulement il croyait encore avoir le temps, il courrait doubler ses munitions. Mais je ne jurerais pas que le farceur qui se moque plus haut que les autres de notre pèlerin précautionné ne recèle, si on le fouillait bien au fond de ses poches, quelques pelotes de ficelle en souvenir de Thésée, l’homme au labyrinthe. Le classique est éternel.

Vous ne doutez pourtant pas, madame, vous qui êtes brave comme un homme — brave, — que dans ces visites réglementaires il ne saurait y avoir l’ombre d’un danger. A la queue leu leu, nos excursionnistes, comptés à l’entrée pour être recomptés à la sortie, n’ont qu’à défiler en sécurité parfaite par l’itinéraire restreint qui leur est conféré dans l’ossuaire, sous la surveillance des hommes de garde en sentinelle à chaque fausse issue. Tout autre assurément pourrait être sans ces précautions l’issue de l’entreprise par cet immense enchevêtrement de carrières romaines d’où notre Lutèce est sortie du troisième au huitième siècle et qui se replient en milliers de méandres des deux côtés de la Seine, de Vaugirard à Charenton, de Passy à Ménilmontant.

Mais la poterne s’est ouverte. Chacun s’engouffre peu à peu par l’étroit escalier au tournant rapide. Vous plaît-il d'apprendre que cette entrée, la plus

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pratiquée, est l’une des soixante que comptent dans Paris les Catacombes et aussi que son escalier a quatre-vingt-dix marches? Je veux croire que ces statistiques ne vous intéressent guère plus que moi.

Je ne sais, d’ailleurs, pour commencer, qui pourrait se charger d’énumérer au juste les six à sept millions de squelettes que plus de dix siècles nous ont ici légués, mine inexploitée de phosphate de chaux et de nitrate de potasse.

Enfin nous voici en bas de l’interminable et glissant escalier. Suivant les premiers de notre monôme, suivis des autres, nous cheminons par une étroite galerie aux parois suintantes et dont la voûte écrasée fait courber les plus hauts. La monotone procession se prolonge et, pour la rendre plus désagréable par ces viscosités, fodeur fumeuse de cette théorie de bougies — encore n’y a-t-il pas quelque chandelle arriérée ? — se condense et fige dans ce long corridor sans air.

Mais l’espace se fait plus large autour de nous. Une porte nous apparaît : au-dessus l’inscription :

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