CHAPITRE XXII
O douleur : J^ai voulu, moi dont l’âme est
troublée,
Savoir si l’urne encor conservait la liqueur. Et voir ce qu’avait fait cette heureuse vallée De tout ce que j’avais laissé là démon cœur. (Victor Hugo : La Tristesse d’Olympio.)
Pourquoi n’as-tu pas employé ta force, ne m’as-tu pas ligottée, tuée.
Ce serait mieux que d'êtrë privée de tout ce qui faisait mon bonheur.
Je me sentirais bien, je n’aurais pas honte.
(ToLSTpï : Le Bonheur conjugal,)
Non, le paysage n’a pas changé ! Un linceul de neige l’a recouvert, voilà tout. Sous la housse blanche, Irène reconnaît ou devine chaque chose.
Une housse ou bien un linceul ?
Lentement, péniblement, la voiture a monté la côte, voiture pauvre et triste dont chaque tour de roué arrache un gémissement. L’immobile silence plane dans le ciel gtis, muraille impénétrable et morne.
Mon Dieu, cette course ne s’achèvera donc jamais? La voiture n’avance pas et, sur la terre durcie par la gelée, le cheval glisse. Le cocher, en sa houppelande, semble suivre un convoi au cimetière.
Au cimetière? Les cyprès et le grand pin
QUAÎsD LA NUIT FUT VENUE...
couronnent la colline de leur masse sombre. Irène fait arrêter la voiture, elle achèvera le trajet à pied. L’air vif la saisit, lui cingle le visage. Ses yeux s’embuent de larmes vaines : c’est le froid.
Voici le parc et voilà le promontoire qui s’avance en éperon sur la vallée.
Ah! le grand pin, hérisséde branches mutilées, pourquoi ne chante-t-il plus ? Rien n’agite la sombre ramure qui se tait. Ne reconnaît-il plus Irène ? Du moins Irène l’a reconnu ; elle s’en approche et ses pas marquent sur la neige ridée : taches noires sur la nappe d’argent au contraire du drap noir où il y a des taches d’argent...
Chaque souvenir est à sa place : mais à mesure qu’Irène tente de s’en approcher, ils s’enfuient, effarouchés, ils s’évanouissent, insaisissables. Ils sont comme le grand pin : ils ne reconnaissent pas Irène,
Est-elle donc devenue étrangère à toutes les choses ? Son âme blessée, pourtant, n’est point venue pour dominer l’horizon : elle se
traîne, solliciteuse de pitié sinon de pardon; virène voudrait se concilier le parc, les sites familiers, avant d'approcher la maison. Elle souhaite de grouper chacun des chers et vieux souvenirs, les pousser devant elle dans le sentier, et, annoncée par ce cortège, gravir humblement les marches du perron en faisant tinter les chaînes de ses regrets.
La fière Irène en qui grondait Fespoir imprécis d'amours merveilleuses, Flrène dont la claire vision, à cette place, balança un soir la clarté du soleil, celle dont la blonde chevelure semblait contenir sous le peigne les furolles du désir, cette Irène n'est plus ; une femme en deuil avance dans le chemin, vieille femme dont le pas lui-même s’éteint dans la neige, ombre courbée vers la terre.
Tout ce qui lui reste de vie s'est mué en douleur : elle ne peut même plus aimer et ne se souvient que pour souffrir davantage.
La maison est dà, tout près, elle l'aperçoit : ja mousse a verdi les balustresde la terrasse. Près de l'escalier, il y avait des héliotropes et
des œillets rouges ; là-bas, à droite, l’allée des roses...
Défaillante, Irène s’est arrêtée; sa main s’est posée sur la pierre qui lui semble brûlante. Oui, e’estlaterrasseet le perron... Irène ne relève pas les yeux, elle ne les relèvera point, parce que là-haut, c’est la fenêtre de sa chambre, la fenêtre étoilée par la meurtrissure d’un caillou. Elle revit chaque détail. Tous les doux souvenirs ont fui Ip promontoire, mais tous les tragiques sont là, massés contre ce mur où la vigne vierge dépouillée fait courir ses lézardes.
Etrange sensation : joue-t-on vraiment de la musique? La porte vitrée du salon est close, mais des notes se détachent, brisant à petits coups le silence, pétales d’harmonie effeuillées sur la neige. Et cette musique a rompu le cercle magique qui retenait Irène : elle avance, invinciblement attirée ; elle étend le bras vers la porte, ses doigts se sont refermés sur le bec de cuivre qui cède lentement à leur pression familière. Comme il
règne une chaleur intime et pénétrante entre les murs de ce clair cabinet de travail ! • Dans le vase de cristal, sur la table, il n’y a plus de genêts, mais des chrysanthèmes. Irène glisse sans bruit sur le parquet ciré.
Gilbert est au piano et ses mains errent sur les touches. Mais cette fois, Irène reconnaît l’air étrange, sauvage, très doux, qui s’égrène sous les doigts de l’aveugle : oui, c’est bien l’air évocateur auquel ne résistent pas les souvenirs anciens :
« Vous rappelez-vous^ Irèiie^ on perçoit les clochettes des troupeaux et V aboiement du chien ait fond de la vallée? Vous êtes debout, tournée vers le soleil, et je in avance pour mieux vous regarder, pour.,. »
Paroles ressuscitées qui bourdonnent aux oreilles d’Irène secouée d’un immense tremblement.
Un sanglot, un râle est monté de sa poitrine à ses lèvres... Une note grave, inattendue, un accord répond, écho tragique : c’est le cri du clavier blessé par un mouvement
brusque de Gilbert, soudain, dressé et pâle, pâle^ comme s’il allait mourir.
— C’est vous! C’est donc vous I — et dans ces mots il y a l’accent de la certitude triomphante.
Puis, tout d’un coup, le masque se fait immobile, revêtant l’impassibilité sereine des visages privés de regard.
— Oui, c’est moi, Gilbert, c’est moi que la vie a vaincue et dont la mort elle-même n’a pas voulu.
Gilbert, en proie à un grand trouble, cherche en vain la phrase qui le fuit et ces seuls mots lui viennent aux lèvres dans le même moment où lui en apparaît l’écœurante banalité :
— Asseyez-vous, Irène, vous devez être fatiguée...
— Oh! oui, je suis fatiguée, très fatiguée.
De ses yeux secs, fiévreux, Irène contemplé
Gilbert; elle s’étonne de le retrouver identique au souvenir qu’elle en a conservé. Mais elle? elle se sent vieillie, brisée, presque
flétrie, comme si la saison avait étendu jusqu'à elle les rigueurs de Thiver.
— Vous arrivez de loin?
— De très loin, Gilbert, de très loin, murmure-t-elle, répétant les mots pour gagner du temps.
— Vous pensiez donc que j’étais revenu ici?
— Je l’espérais, Gilbert, et puis, je m'étais informée. On m’a dit que vous aviez regagné la vieille maison.
— Évidemment, ici, je me guide mieux :
tous les détours me sont familiers.
Un silence se fait : l’un et l’autre sentent combien peu leurs propos correspondent à leurs pensées, mais précisément, la disproportion et la vanité de ces propos ajoutent à leur embarras.
— Votre voix n’est plus la même, Irène.
— Pourtant, vous m’avez reconnue aussitôt ?
— Je ne vous ai point reconnue à cela, mais à ce pressentiment secret qui nous tient
lieu de seconde vue, à nous autres aveugles. Et puis, je savais que vous viendriez : pour tromper mon attente, je jouais du piano.
— On vous avait annoncé ma venue?
— Non, personne ne m’a parlé de vous : je vis seul, dans ma retraite. J’ai condamné ma porte, et, d’ailleurs, sans difficulté, car on ne l’assiège plus guère. Quand je suis rentré, des journalistes ont voulu savoir, me raconter...
— Ah!
— Oui, je n’en ai reçu aucun.
Un nouveau silence se fait, plus pénible. C’est Irène qui va le rompre. Elle n’y tient plus.
— Gilbert, cessons de feindre, voulezvous? ce duel est inutile et odieux.
— Qu’entendez-vous par là, Irène? Avezvous quelque chose de particulier à me dire? Oui, sans doute, puisque vous êtes venue tout exprès et par ce temps de neige.
Gilbert s’étonne lui-même de sa propre indifférence : au premier émoi a succédé le
calme absolu, la pleine possession de soi. Les paroles d’Irène, sa voix, sa présence même n’éveillent rien en lui que lassitude. Il lui semble recevoir une étrangère dont la visite lui est importune et trop longue.
Irène n’y tient plus : elle préfère tout à cette indifférence, plus accablante qu’un reproche : alors, avançant hardiment les doigts jusqu’à toucher ceux de Gilbert :
— Pardonnez-moi, pardonnez-moi !
Gilbert, très doucement, a retiré son
bras :
— Vous pardonner, Irène, mais qu’ai-je donc à vous pardonner?
Une seconde, Irène a la pensée que Gilbert est atteint de folie : mais le sourire tranquille, figé sur les lèvres de l’aveugle la renseigne et l’accable.
— C’est étrange, dit-il, vous voici revenue, et pourtant vous demeurez absente.
Rien ne vibre dans son accent : aucun trait de son visage ne tressaille et ses mains ambrées, ses belles mains que connaît bien
Irène fixent leur ivoire patiné, immobiles, sur la courbure du fauteuil où il s’est rassis.
Alors, la bouche amère, Irène murmure :
— 11 y a vraiment quelque chose de plus implacable que le Mal, c’est la Vertu...
A son tour, Gilbert baisse la tête, inclinant son orgueil, trop pesant fardeau pour qu’il le puisse soutenir plus longtemps : lentement, il se confesse.
— Vous vous trompez, je suis sans vertu comme je fus sans courage : j’ai perdu l’une et l’autre, je n’ai récupéré que celui-ci et vous mesurerez combien il m’en faut à présent lorsque vous aurez reçu mon aveu.
« Nous ne sommes, vous et moi, Irène, que deux pauvres choses : nous n'avons pas le droit de nous juger l’un l’autre si cependant nous avons le devoir de nous juger, chacun par devers soi.
« J’ai vu s’ériger votre amour nouveau sur les ruines du nôtre : je n’ai rien fait pour empêcher celui-là, ni pour retenir celui-ci. J’avais confiance en vous, Irène, c’est mon
excuse, mais, plus encore peut-être, j’avais confiance en moi, et c’est la vôtre...
(( Oui, je me flattais assez pour vous permettre de côtoyer l’abîme, certain que vous n’y pourriez tomber tant que je serais près de vous. J"ai eu peur de voir Didier se lasser et s’enfuir — à ce nom Irène ne peut se défendre de trembler comme si la fenêtre s’était brusquement ouverte au vent froid du jardin — j’ai craint de voir s’en aller avec lui la joie et la paix de notre maison. Il était pour vous ce que je ne pouvais être. Oui, Irène, j’avais fait ce calcul égoïste, monstrueux peut-être, d’enchaîner mon ami le meilleur à notre suite pour que le triomphe de notre amour éclatât plus complet devant ce témoin dont l’amitié était notre complément nécessaire, à vous comme à moi.
« Dans le miroir de ses yeux clairs, vous pouviez pencher votre coquetterie : vous vous renouveliez pour lui, exerçant votre fonction de femme qui est de vous épanouir chaque jour davantage, chaque jour diffé-
remment : et de tout cela j’espérais bénéficier, estimant qu’il était assez payé de retour, celui que nous admettions à cette atmosphère de sentimentalité exaspérée, mais sublime, où no, s deux gratitudes se confondaient pour l’envelopper et le retenir. »
Chacune de ces paroles s’enfonce comme un clou dans le cerveau d’Irène, et une colère, lentement, se mêle à son désespoir, la remplissant d’horreur. Impitoyable, Gilbert continue avec âpreté :
« — Vous avez lutté l’un contre l’autre, et rien de cette lutte ne m’a échappé : le soir, le soir de l’orage où vous êtes descendue dans le parc, il faisait plus nuit dans votre âme que sur mes yeux, car je vous devinais, pressés l’un contre l’autre : il me semblait entendre le battement de vos cœurs : vos paroles montaient, au long des rosiers, jusqu’à la fenêtre où, fiévreux, je me penchais, haletant moi aussi, mais résolu à crier, à vous appeler, semblable au veilleur qui, du haut du beffroi, guette le sinistre, prêt à jeter l’alarme...
(.< Voire amour pour Didier, Irène, c’est moi qui en fus Partisan, inconscient peut-être mais certain, c’est moi qui vous ai poussés Pun vers Pautre avec la volonté de vous arrêter à temps, mais avec celle de créer pour vous deux un intérêt nouveau à demeurer près de 'moi. Oui, oui, j’ai fait cela, cette chose monstrueuse que j’ose analyser pour la première fois, j’ai fait cela parce que je préférais vous voir souffrir un peu, plutôt que de vous sentir envahie par l’inévitable lassitude que des yeux sans regard devaient infliger à votre jeunesse, à votre beauté...
« Ainsi, vous le voyez Irène, vous ne m’avez pas trompée ! »
Irène se redresse alors, en proie à la fureur d’avoir été jouée et son visage se creuse en ombres dures où court une expression cruelle. Quoi! elle a été abusée à ce point? Sa lutte contre elle-même, sa fièvre, son délire, tout cela ne fut donc qu’un effet de la volonté de Gilbert? Tout d’un coup, elle découvre à travers les mailles de cette analyse
Fâme froide et nue de Gilbert, cette âme de romancier, de cérébral, dont la passion féroce allait jusqu’à l’assassinat d’autres âmes, comme d’autres, par un crime analogue, poignardent et tuent la chair vivante. Avant de riposter, de l’accabler par un aveu cynique, insultant, elle veut être certaine de la bien connaître... Et contenant son émoi, elle interroge, s’accrochant à un dernier espoir :
— Mais, vous m’aimez?
— Irène, ne me demandez pas cela, je n’en sais rien: ce dont je suis sûr, c’est que je vous ai aimé follement, passionnément, mais l’Irène que j’ai aimée est morte entre mes bras, étouffée dans une étreinte ; celle qui s’est réveillée à la vie et qui s’est évadée de moi pour retourner vers la lumière, je ne lui en veux pas, mais je ne la connais pas! Celle-ci n’est qu’une femme comme toutes les femmes : tout ce qui me vient d’elle m^est étranger; ainsi j’ai beau me pencher vers vous en cette seconde, ni l’effluve d’un parfum, ni le son d’une parole, n’émeut en moi le
moindre souvenir... Vous êtes une autre. Celle que vous avez été ne m’a jamais quitté : je l’ai gardée avec une tendresse d’autant plus passionnée que je vous sentais devenir jalouse : celle-là, entendez-moi bien^ Irène, elle est pure, idéalement pure et demeurera mienne à jamais. Vous, je vous l’ai déjà prédit, vous vieillirez, mais elle gardera éternellement sa jeunesse et sa beauté. L’hiver neigera sur vous comme il' a neigé sur le jardin, mais elle aura toujours au front, sur Torde sa chevelure, la gloire du couchant qui la couronnait en même temps qu’il lui mettait sa pourpre sur les épaules... »
Gilbert s’est exalté en disant ces mots : le sang afflue violemment à son visage, si pâle encore à l’instant.
Tous deux se sontlevés, elle etlui. Ils comprennent que tout est fini, qu’ils viennent de tout détruire, à jamais; l’amour et Tamitié s’ensevelissent enmêmetempsdans la pénombre qui à nouveau déscend sur eux, dans le salon où ils s’affrontent pour la dernière fois.
Irène aurait voulu tout à l’heure crier à Gilbert qu’il se trompait et que, sous son propre toit, dans cette maison, elle avait appartenu à Didier : elle eut souhaité lui enfoncer cette flèche dans le cœur, avant de partir ; mais son courage a fléchi, sa vindicte est tombée de son âmelasse, infiniment lasse. Cet hommage violent rendu à ce qu’elle fut, à ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être, la touche malgré tout violemment et si fort qu’elle n’ose remuer les lèvres, par crainte d’éclater en sanglots.
— Vous ne m’avez pas trompé, Irène, reprend péniblement Gilbert : nous nous sommes trompés, voilà tout et, chacun de nous a besoin d’un pardon que nous ne pouvons nous donner l’un à l'autre : dans le pardon, Irène, il y a de la pitié et dans la pitié il y a toujours un peu de mépris. Nos âmes fière& ne peuvent s’en contenter, du moins aujourd’hui.
— Mais demain?
— Demain? balbutia Gilbert, perdu dans
un rêve de passé lointain, impuissant à imaginer l’avenir.
— Oui, démain ? insiste Irène.
Il fit un geste évasif.
— Alors... Gilbert, c’est adieu?
Douloureuse, blessée à mort, Ii(ène tend
les mains pour que Gilbert les retienne ; une envie atroce la poigne de lui crier : « Garde-moi! Garde-moi! » et elle se prend à souhaiter que sur son corps où son âme agonise, se crispent les doigts de Gilbert, refermés comme les serres d’un oiseau de proie.
Mais l’aveugle n’a rien vu, rien deviné. Ses yeux clos demeurent secs, ses bras pendent, immobiles, le long de son corps.
— Qui restera près de vous?
— Elle!
— Qui, elle?
— Votre Image.
Lentement, Irène se retire : elle glisse vers la porte dans un bruissement d’étoffes froissées.
La nuit est descendue, mais la neige claire étend dehors un tapis de lune.
Une bouffée d’air glacé : la porte s’ouvre et se referme ; Gilbert tend l’oreille : peut-être va-t-elle revenir sur ses pas ?
La grille du parc a grincé; une voiture s’ébranle, roule, reculant dans la campagne les bornes du silence.
Gilbert s’approche alors du clavier que, doucement, il ouvre; il s’assied devant le piano afin de reprendre la mélodie interrompue.
Ses mains courent sur les touches et, sous ses doigts, renaissent en foule les souvenirs, tandis qu’au fond de ses ténèbres, lumineuse, consolante, rajeunie, l’Image lui sourit, belle comme une Victoire.
Paris, 22 mai igiS.