CHAPITRE XXI
Ils portaient leur regard vers la mer où déjà se dessinait le large disque de la lune; ils écoutaient le
murmure des vagues.
(Lord Byron : Don Juan, CLXXXV/
— Où me conduisez-vous ? Où allons-nous?
interroge Irène angoissée dont Didier ceinture les épaules, d’un bras puissant.
Mais Didier ne répond pas. Ce n’est plus l’amant humble et doux de cet après-midi : c’est le mâle emportant sa proie, le guerrier traînant la captive. Au lieu de se diriger vers le village, Irène et Didier suivent la route et descendent vers la plage.
Déjà les aspérités du pavé ont cédé à la molle douceur du sable* On enfonce et on ne s’entend plus marcher. Le ciel est couleur d’encre, la mer^ privée de la lune, clame dans les ténèbres. Blottie contre Didier, Irène entend le souffle oppressé qui gonfle cette large poitrine. Elle ne sait vers quel
but il la dirige : depuis qu’elle est venue vers lui, en sortant de l’église, il ne lui a pas dit un mot, les yeux un peu fous, les mâchoires serrées, il l’a prise contre son grand corps, l’étreignant' fortement et tous detix, ainsi enlacés, se sont mis à marcher, droit devant eux. Elle a cessé de l’interroger, goûtant la délicieuse frayeur d’avancer vers l’inconnu et de se sentir en même temps protégée par la chaleur du bras qui Tenveloppe. Ils--marchent, ils marchent droit devant eux.
Une lumière, au loin, crevant l’horizon, laisse choir une goutte d’or sur la grève miroitante et aussitôt disparaît.
— C’est un phare tournant, prononce Irène, comme si ce détail avait quelque importance, un soir pareil.
Le sable, sous les pieds, résiste et se fait plus élastique, tandis qu’une fraîche humidité succède à sa tiédeur.
— Mais nous marchons dans l’eau! s’écrie Irène.
Didier ne répond point : de son pas égal, il avance, soutenant Irène qui s’abandonne sans comprendre.
Un léger clapotement lépond à chaque pression sur le sol qui ne cède qu’en craquant. Le phare continue de jeter sa clarté intermittente mais ce n’est plus seulement une goutte d’or tombant sur la plage polie par l’eau, c’est un glaive de feu poignardant une seconde la mer elle-même, puis disparaissant aussitôt.
Ils avancent toujours. Irène ne sait plus, dans son trouble, si c’est elle qui marche à la rencontre du flot ou si c’est le flot qui marche à sa rencontre.
Enfin Didier s'arrête : un souffle court, régulier arrive du large, respiration haie tante de la mer; Irène distingue devant elle une vague traîtresse, silencieuse, dont l’ourlet d’écume caresse le bas de sa robe.
— M’expliquerez-vous?...
Mais Didier l’a interrompue : de ses deux mains posées sur les épaules d’Irène, il
l’oblige à le regarder, tandis qu’il tourne le dos à la marée montante. L’Océan est là, immense, tout entier devant eux : il se confond avec la nuit des masses plus sombres que les ténèbres s’élèvent, puis s’écroulent dans un fracas de tonnerre, combat de vagues, choc sauvage des lames s’accrochant et s’enfuyant avec des hurlements de fauves en colère. C’est un chaos mouvant, quelque chose d’inouï qui va surgir, s’élancer, renouveler contre l’Homme le geste dont celui-ci, armé de son filet. Ta tourmenté pendant le jour.
— Irène, m’aimez-vous? demande Didier à voix haute.
— Mais oui... mais oui... je vous aime.
— Etes-vous bien certaine de m’aimer?
— Didier, serais-je ici, serions-nous tous deux à cette heure, dans ce lieu, si je ne vous aimais pas?
— Je vous remercie toutefois de me le
dire dans cette minute que je veux suprême, ma chérie... Écoute-moi : ne proteste pas
surtout si je te dis que Je ne te crois pas, car je te dirai en même temps que tu es parfaitement sincère. Non, non, tu ne m’aimes pas vraiment! N’ai-je donc pas compris hier, tout à l’heure encore, que je serrais dans mes bras un corps, ton corps, sans âme? Cette âme ne m’a pas suivi : elle est demeurée là-bas — et, de sa main tendue, Didier montrait le rivage lointain — tu es. venue à moi comme au passant qui te délivrerait du tombeau où ton- sacrifice t’avait fait descendre après et avec Gilbert... Ne tressaille pas, une fois de plus je dis vrai, comme dans le cher jardin où je t’ai sentie frissonner sous mes paroles plus encore que sous la pluie d’orage! ...Tu es venue à moi, à l’inconnu qui t’inspirait confiance, mais non pas amour, et qui te ramènerait Vers ta jeunesse, vers ta beauté toujours nouvelle, vers la lumière! Oui, je m’en rends compte à présent, et très clairement, maintenant que, pour nous aussi, la nuit est venue. Ah! combien j’ai souffert, tout ce jour, et durant toute la
veillée qui l’a précédé! Je n’ai point murmuré, mais quand tu m’as laissé gagner la porte sans m’appeler, sans faire un signe, j’ai bien deviné que tout était fini et qu’il fallait se rendre à l’évidence.
— Mais, Didier, je vous assure...
— Non, ne dites rien, Irène, je sais de vous, je sais de toi, mon amour, tout ce que j’en voulais savoir; tu ne m’aimes pas, tu ne savais'pas ce qu’était qu’aimer : alors, tu as cherché, et demain, tu le sauras peut-être parce qu^enfin tu auras souffert^ parce que ton cœur sera meurtri, déchiré : c’est cela, vois-tu qui est aimer, mais pour toi comme pour moi, il sera trop tard.
— Alors? interroge Irène qui ne proteste plus,
— Alors, je vous ai conduite ici pour que nous décidions. A notre désir qui avait poussé comme une fleur dans l’allée des roses... vous vous souvenez, n’est-ce pas, de l’allée des roses ?... nous avons tout sacrifié, tout immolé : je ne vous accuse pas, je n’aurai
pas, et vous ne l’aurez pas non plus, cette lâcheté. On ne doit pas rejeter toute entière sur l’autre la faute dont on porte sa part et dont on sent au fond de soi-même le poi» gnant remords...
— Je ne regrette rien... dit' Irène d’une voix blanche.
— Moi non plus, je ne regrette rien :
voyez-vous, mon aimée, les cœurs comme les nôtres sont incapables de regretter parce qu’ils vivent toujours l’heure suivante et font bon marché de l’heure passée. Mais j’ai le courage de regarder en face notre situation faite d’horreur et de beauté, comme ce groupe sculpté qui vous remplissait d’épouvante — oui, je vous ai vue — ce tantôt, à l’église. Et c’est parce que je la considère, cette situation, que je la juge inextricable, que je vous dis : nous n’en pouvons sortir, à moins de déchoir.
«Voilà pourquoi, Irène, je vous ai conduite ici, afin que vous décidiez et de vous, et de moi, ou de nous deux ensemble.
— Que voulez-vous dire ?
— Ceci : que deux solutions s’ofFrent à nous. Il ne faut pas songer à revenir côte à côte vers le village, c’est impossible, notre vie commune s’arrête à l’endroit précis où s’est brisé notre amour ; quelle serait notre existence? Notre existence d’êtres qu’une erreur, qu’une fatalité a rivés l’un à l’autre et qui traîneront derrière eux leur amour décomposé? Je ne m’en sens pas le courage, Irène.
« Le jour où j’ai trahi Gilbert, où pour vous entraîner j’ai sacrifié la plus tendre, la plus confiante amitié, le jour où j’ai souscrit à son abandon, j’avais tout bien pesé et» je savais que nous allions vers l’amour ou vers la mort... »
A ce mot, Irène tressaillit.
— ... Nous n’avons pas trouvé l’un, Irène, il nous reste l’autre.
Et tranquillement, Didier s’écarte pour laisser voir àirène l’océan qui les enveloppe.
Par u,ne échancrure du ciel noir, un pâle
reflet de lune irise la nappe moirée qui, de minute en minute, ronge la grève. Dans leur exaltation, Irène et Didier ne se sont pas aperçus que Feau atteint leurs chevilles et le bas de leur vêtement.
Irène fait un bond en arrière, épouvantée, mais la main de Didier s’est refermée sur son bras.
— Trop tard! crie-t-il, trop tard!
Une lutte s’engage entre eux, Irène se courbe, ployée en deux, et sa bouche, dans un sursaut de l’instinct, cherche à mordre les doigts qui tenaillent son poignet.
— Oh ! Irène ! fait Didier d’une voix douloureuse et désespérée, laissant échapper la main qu’Irène porte vivement à sa poitrine.
« Ne me regardez pas ainsi, Irène, vous avez l’air d’une petite bête traquée : s’il m’était resté un doute, je serais fixé sur votre amour ; vous n’êtes point faite, ô romanesque, pour ce roman tragique et démesuré que vous avez voulu vivre. Vous êtes une pauvre, pauvre créature de votre siècle, de ce siècle
OÙ Ton ne sait plus être grand dans la faute après avoir perdu le goût d’être grand dans la vertu. Allez, allez, je ne vous en veux pas : c’eût été trop beau, retournez là-bas, au village, retournez vers Gilbert qui vous attend et qui vous pardonnera : car il vous pardonnera, Irène, quand il saura la pauvre chose "*que vous êtes, si émouvante et si apeurée... »
A bout de nerfs, Irène ne peut même plus pleurer : elle s’avance vers Didier, passe ses bras autour de ce cou puissant qui se laisse faire et, dans un souffle, elle gémit comme un enfant que l’on gronde.
— Excusez-moi, excusez-moi, il ne faut pas m’en vouloir, Didier, je vous aimais bien...
Et ses lèvres cherchent celles de Didier, mais il a tourné la tête et la bouche d’Irène ne rencontre sur sa joue que la fraîche amertume d’une grosse larme...
Alors, très doucement, avec mille précautions, Didier a dénoué la chère entrave des bras d’Irène et, sans cesser de la regarder
dans la pénombre lunaire, il s’en va à reculons, il s’en va, il s^en va...
— Didier! crie-t-elle, Didier! Didier! je ne veux pas! Je ne veux pas !
Une vague énorme s’est dressée comme une muraille entre elle et la silhouette de l’Amant.
Alors un brouillard descend sur les yeux d’Irène, ses jambes flageolent, elle, sent qu’elle va mourir, elle se laisse glisser sur le sable qui remue sous elle et l’entraîne à chaque bruissement du flot qui monte.
Mais le froid dé l’eau la ranime et la glace, elle se relève d’un bond.
Comme une folle, elle court vers la plage ; de toutes ses forces, elle appelle au secours.
Sa voix se perd dans le fracas de la mer...