‹ Quand la terre trembla...par Claude AnetChapitre 5 sur 6 · PSKOF · texte numérisé non relu

PSKOF

Une journée grise d'octobre dans la vieille ville de Pskof. Un ciel brumeux et léger que, par places, le soleil semblait vouloir percer, s'étendait au-dessus des remparts datant du moyen-âge et de l'antique église aux cinq coupoles d'or qui domine le Kremlin. Une grande agitation avait régné les jours précédents dans les rues étroites de Pskof. Des partis de soldats débandés, appartenant au corps de l'armée blanche de Youdenitch opérant dans le sud, la traversaient en désordre, tandis que l'armée principale, qui avait été jusqu'aux portes de Pétrograd, battait en retraite, le long du golfe de Finlande, dans la direction de Narva. La ville endormie de Pskof avait été remplie du bruit des charrettes qui roulaient sur les pavés pointus. Trop chargées de vivres et de fuyards, elles gémissaient le long des trottoirs de la Sergievskaia. Les maigres petits chevaux qui les tiraient étaient couverts de boue, car les pluies d'automne avaient changé le pays en marécages.

Et maintenant, c'était le silence. Seuls quelques rares soldats attardés passaient encore sans armes et remontaient vers le nord.

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Il ne restait, ce jour-là, à midi, qu'un petit détachement de la Croix-Rouge qui, à son tour, allait quitter la ville. Il était logé dans une maison en bois de style Empire, à l'extrémité septentrionale de la cité, sur la rive gauche qui surplombe les flots gonflés et jaunâtres de la Vileika. Cette maison spacieuse avait été, au temps de la grande guerre, la demeure du général Rousski, alors qu'il commandait l'armée du nord contre les Allemands. Pendant l'offensive de Youdenitch sur Pétrograd, en octobre 1919, la Croix-Rouge s'y était installée. Les blessés, peu nombreux, avaient été évacués depuis deux jours. Il n'y avait plus qu'un soldat, originaire du gouvernement de Tambof, qui était en train de mourir du typhus. Le major l'avait vu le matin même et avait jugé qu'il ne supporterait pas le voyage. « Il en a pour vingt-quatre heures à peine, avait-il dit. La servante de la maison en prendra soin. » Et, montant à cheval, il était parti en souhaitant bon voyage à la princesse Lise Babarine, supérieure des sœurs de charité, qui devait le suivre quelques heures plus tard avec la seule infirmière restant auprès d'elle et un jeune étudiant en médecine qui avait demandé à accompagner les deux femmes. Cet étudiant, à peine âgé de vingt ans et répondant au nom d'Anton Antonovitch Loukomski, était un charmant garçon plein de bonne humeur et de grâce, prêt à rendre service à chacun et aimé de tous. Il récitait des vers de Lermontof aux sœurs, à l'heure du thé, ou fredonnait des romances en s 'accompagnant sur la balaie ika.

Il allait et venait dans la pièce où était servi un frugal repas et où le samovar commençait à chanter. Tout en

marchant, il causait avec la princesse Babarine, qui terminait ses comptes sur une table près d'une fenêtre. La princesse était une femme de passé la cinquantaine, grande, nommasse, laide. Mais on oubliait sa laideur dès que son regard se posait sur vous, car on n'y lisait que bonté et tendresse, un oubli total de soi-même pour ne penser qu'aux souffrances d'autrui. Son mari, général à l'armée du Don, avait été assassiné à côté d'elle par les bolcheviques dans les rues de Novo-Tcherkas un an auparavant. Elle avait gagné la Crimée, Constantinople, la France. Mais elle ne s'y était pas arrêtée, était repartie pour la Finlande, où elle était entrée, malgré son âge, dans la Croix-Rouge destinée au corps expéditionnaire de Youdenitch.

— Eh bien, disait Loukomski, tout est prêt, Lise Ivanovna. Dans une demi-heure, notre équipage sera à la porte... Vous verrez les trois chevaux que je vous ai trouvés. Ce sont des bêtes excellentes... Si vite qu'aillent les diables rouges, ils ne seront pas ici avant demain dans la journée. Nous serons en sûreté déjà... J'ai du thé, du pain, du sucre, des œufs, deux poulets froids, et un officier anglais m'a donné un pot de marmelade... Mais où est Lydia Serguêvna ?

— Elle est encore dans notre chambre, dit la princesse Babarine.

L'étudiant en médecine regarda la vieille dame, qui gardait les yeux sur ses papiers. Mais, comme il avait une irrésistible envie de parler de Lydia Serguêvna, il ne s'arrêta pas à cet obstacle et continua :

— Quelle admirable fille 1 fit-il. Elle est toujours à son

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travail. Rien ne la rebute... Il n'y a pas beaucoup de sœurs de charité qui accepteraient les besognes dont elle se charge... Mais comme elle est sérieuse, Lise Ivanovna f Je ne suis jamais arrivé à la faire rire. Et pourtant, en ai-je dit des bêtises, vous le savez. Le mieux que j'en ai pu avoir, c'est un sourire... Ah ! si nous avions beaucoup de femmes comme elle, la Russie redeviendrait vite le premier pays du monde...

Cette fois-ci, la princesse laissa son travail et se tourna vers Loukomski, dont l'enthousiasme était communicatif.

A cet instant, la servante, un fichu blanc noué autour de la tête, entra et demanda au jeune étudiant de venir auprès du malade qui délirait. Loukomski la suivit.

La princesse resta seule à la fenêtre, laissant ses yeux errer sur la Vileika qui coulait au-dessous d'elle. Mais ses pensées étaient avec celle dont l'étudiant venait de prononcer le nom. Depuis qu'elle avait fait la connaissance de Lydia, elle s'était attachée étroitement à la jeune fille. Dans la peine où elle était, Lydia ne lui avait rien caché : Savinski arrêté le jour même où elle quittait la Russie, emprisonné depuis huit mois dans la prison des Kristi à Petrograd. Elle en avait eu de rares nouvelles, souvent verbales, par des prisonniers qui avaient été relâchés. Il était en assez bonne santé ; il ne se plaignait pas. Il n'avait pas passé devant le tribunal révolutionnaire. Il était évident, par le ton de ses communications, qu'il ne voulait pas alarmer Lydia. La jeune fille, sur ces renseignements, fondait de grands espoirs. Sans doute, Séméonof, très puissant par la faveur de Trotski, protégeait son

amant. Quelque sentiment humain vivait encore au fonc du cœur de cet être desséché et l'avait empêché de laisser fusiller un homme avec lequel il avait eu des relations amicales. La vie de Savinski était entre ses mains. Aussi Lydia suivait-elle fiévreusement le jeu des influences changeantes dans la politique des Soviets et faisait-elle des vœux pour que Trotski restât au pouvoir. Elle n'avait qu'un but devant elle : rentrer à Pétrograd.

Son père, tant qu'il avait vécu, ne s'était jamais opposé à ce projet, en apparence insensé. Mais la mort était venue le prendre près d'Helsingfors, à la fin de l'été.

Il avait succombé au chagrin plus qu'à la maladie. Le fait est qu'il ne supportait pas de voir sa fille malheureuse et, les derniers temps de sa vie, par un caprice inexplicable de malade, il refusait de recevoir sa femme et n'acceptait que Lydia auprès de lui. Il s'intéressait fiévreusement aux démarches vaines qu'elle tentait pour obtenir des autorités la permission de retourner en Russie. Cette figure de grand vieillard rongé par le souci avait laissé une impression ineffaçable à la princesse Babarine. Il avait voulu la voir une fois avant que Lydia traversât avec elle sur Reval, et, cherchant ses mots avec oeine, lui avait recommandé sa fille.

La vieille dame soupira.

Quel drame depuis qu'elles avaient quitté Helsingfors ! D'abord, des espérances magnifiques. Tambour battant, l'armée Youdenitch était arrivée jusque dans les faubourgs de Pétrograd. Lydia, alors, était transfigurée. Comment oublier le feu intérieur qui brûlait au fond de ses beaux yeux ? Puis les mauvais jours étaient venus, l'échec, la

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