‹ Quand la terre trembla...par Claude AnetChapitre 6 sur 6 · PSKOF · texte numérisé non relu

PSKOF

retraite, et des bruits sinistres qui couraient d'exécutions en masse à Pétrograd. Lydia s était fermée. Pas une plainte ne lui avait échappé. Elle restait obstinément silencieuse, comme en proie à une idée fixe, méditant on ne savait quel projet désespéré. Jusqu'où cette âme ardente iraitelle ?

La princesse Babarine n'osait y penser.

Et voilà qu'aujourd'hui il fallait quitter Pskof, rentrer en Esthonie. Le drapeau rouge flotterait longtemps encore sur le Palais d'Hiver de Pétrograd et sur le Kremlin de Moscou.

Cependant, Loukomski reparut. Sa joyeuse humeur à l'idée de voyager auprès de Lydia Serguêvna était insupportable à la princesse, dont le cœur était déchiré.

— Il faut déjeuner, dît-il. Le temps presse.

A ce moment, Lydia reparut et vint s'asseoir silencieusement à table.

Elle portait l'uniforme noir des sœurs de charité. Elle avait coiffé ses cheveux blonds en deux tresses serrées qu'elle ramenait au-dessus du front, à la mode russe, et, sous la coiffe des infirmières, l'ovale de son visage amaigri se dessinait plus pur. Pourtant, quelques mèches folles et frisées refusaient de se plier à cette stricte discipline, comme pour affirmer, plus forte que la volonté, la puissance et la sève de la jeunesse. Ses yeux étaient presque sombres dans la figure pâle. Ils ne laissaient pas lire en elle.

Même Loukomski, si peu observateur qu'il fût — car, dans le grand mouvement d'amour qui l'emportait loin des réalités, comment eût-il eu le sang-froid d'étudier

Lydia ? — s'en aperçut. Avec l'ardeur que lui commu niquait la présence de la jeune fille, il s'écria :

— Quels yeux avez-vous depuis quelque temps, Lydi Serguêvna ? Ils sont comme l'eau limpide et profond des lacs de montagne, Les rives s'y réfléchissent, les arbres les rochers, les neiges et le ciel. Mais ils ne laissent riei voir de ce qu'ils recouvrent...

Lydia sourit faiblement et ne répondit pas.

Ils déjeunèrent sans parler d'abord. Puis l'étudiant qui ne pouvait garder le silence, raconta la promenade qu'il avait faite en ville le matin même.

— On ne voit plus un bourgeois, dit-il. Où ces mal* heureux se sont-ils cachés ?... Les gens du peuple euxmêmes ont peur. J'ai causé avec quelques femmes. « Que peut-on nous prendre ? disent-elles. Nous n'avons rien, s Mais ils craignent tous les représailles des rouges, des fusillades, des exécutions sommaires. C'est un cauchemar, je vous assure...

La princesse Babarine, qui ne regardait que Lydia, frissonna.

— Ne parlez pas de ces horreurs, Anton Antonovitch, je vous en prie...

L'étudiant s'arrêta, étonné, à l'accent de cette voix. Il reprit un instant plus tard, en s 'adressant à la jeune sœur de charité :

— La guerre civile est la plus cruelle de toutes. Et c'est la seule que je connaisse... Ce sont des soldats russes qui ont quitté Pskof hier, ce sont des soldats russes qui y entreront demain... Et cette population misérable qui souffre sans comprendre. Pourquoi cela ?... Quelle folie

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sanglante s'est emparée de ce pays ?... Vous souvenezvous de la complainte du mendiant dans Boris Godounof : « 0 malheur, ô malheur ! laisse couler tes pleurs, peuple affamé... » Et nous, que serons -nous ?... Des exilés. Sommes-nous faits pour vivre à l'étranger ? Je me demande souvent, Lydia Serguêvna, pourquoi je ne suis pas resté à Moscou. Peut-être y balaierais-je la neige dans les rues ? Mais quoi, ce serait au moins de la neige russe. . Et puis, là-bas, je connais toutes les maisons de la ville... La princesse suivait l'effet de ces paroles sur le visage de sa jeune amie. Elle la vit pâlir d'abord, puis, à sa grande surprise, une expression de paix profonde apparut sur ses traits. Elle semblait ne plus souffrir. La supérieure se sentit à ce moment elle-même en proie à une émotion qui la faisait trembler. Elle ne pouvait plus supporter le silence de Lydia et ces yeux insondables... Elle se tourna assez brusquement vers Loukomski, lui disant :

— Allez donc voir, Anton Antonovitch, je vous prie, si l'équipage est prêt.

Comme si Lydia avait lu dans les pensées de la princesse, elle se leva dès que l'étudiant fut sorti, vint s'asseoir tout contre sa vieille amie, lui passa un bras autour du cou et glissa sa tête sur l'épaule de la princesse qui lui baisa le front.

— Il faut que je vous parle, Lise Ivanovna, dit-elle très doucement. J'ai déjà trop tardé... Mais je vais vous faire de la peine, je le sais, et c'est pour cela que j'ai tant remis... Enfin, c'est la dernière minute, il est temps... Seulement, peut-être avez-vous déjà deviné ce que je vais vous dire ?... Il me semble que oui... Je vais rester ici.

La princesse eut un geste d'effroi.

Lydia, lui mettant avec douceur les doigts sur le lèvres, continua :

— Oui, je sais... Ne dites rien... Mais quoi, chez le rouges aussi il y a des êtres humains... Et puis, je n* plus le choix... C'est le seul moyen de retourner à Pél grad.

Elle tourna vers le visage ridé de la princesse ses yei purs. Celle-ci la regarda longtemps, sans mot dire. Elle lisait au fond de l'âme de Lydia. Elle y voyait une résolution calme, sûre d'elle-même, une flamme qui brûlait et que rien ne pourrait éteindre. Elle baisa ce frêle et courageux visage trois fois, fit sur la jeune fille un grand signe de croix et dit simplement :

— Que Dieu soit avec toi, mon enfant.

Un quart d'heure plus tard, l'équipage à trois chevaux emportait de Pskof la vieille princesse, droite sous ses voiles, et un étudiant en médecine qui n'essayait pas de cacher ses larmes.

Vienne, juillet 1920.

Paris, mai 1921.

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