Portraits et souvenirs, p. l-iS
à aucun degré l'asservissement d'une race à une autre race. D'après son exposé, il est même vain de parler d'une fusion de races, car la question des races ne se posait seulement point.
Vainqueurs, vaincus, Gallo-Romains et Francs accédèrent également à toutes les charges de cour et d'église, à toutes les fonctions de guerre et de paix. Les différences de condition libre ou servile préexistaient à l'invasion, qui n'en changea point le rapport. Comme à l'époque féodale, comme sous la monarchie moderne, la naissance des aristocraties successives ne fut pas un fait de conquête ni l'apport d'un vainqueur mieux doué ou mieux adapté : elle résulta de l'évolution intérieure de toute la nation. Nos noblesses sont autochtones. Elles ne viennent point de l'étranger. Leur évolution put se faire en des conditions de turbulence ou de violence, ainsi qu'il arrive toujours : elle ne ressembla en rien aux phénomènes de dépossession et de domination que décrivent les visionnaires du romantisme historique. « Les documents contemporains », écrit Fustel à ce sujet, « ne nous présentent rien de tel ».
Mais on enseignait le contraire à d'innombrables populations d'écoliers. Il le fallait, pour que l'histoire de France leur apparût comme une longue nuit de servitude étrangère jusqu'aux luisants matins de la grande Révolution.
L'histoire de Fustel est la seule Histoire de France qui ne soit pas de guerre civile eine contienne pas ce stimulant secret pour nos luttes de classes. Elle révèle, et elle enseigne l'unité fondamentale de notre patrie. Révélation utile en soi, enseignement bienfai-
sant, mais dont on saisit le péril si Ton se place au point de vue des directeurs d'une organisation politique à peu près entièrement subordonnée à la compétition des partis et à la haine du passé, par conséquent au culte exclusif de nos révolutions les plus récentes.
Il est vrai que Thistorien était arrivé à ses résultats sans l'avoir désiré. Nous l'admirons, nous le suivons et nous le citons aujourd'hui comme un Père de la Patrie. Mais il faut commencer par se rendre compte que Fustel de Coulantes est surtout savant.
Ce premier nationaliste de l'histoire de France, né bien avant qu'aucun nationalisme fût défini, s'étant plongé dans nos chartes, avait fini par y découvrir les motifs de la réconciliation des Français. Cette merveille était fruit de science pure. « Si l'histoire est une science... », disait sans cesse le prudent Fustel. jNlais si par la science, il nous mettait d'accord sur notre histoire, quelle autorité et quelle influence pouvait tirer de là une doctrine de nos amitiés nationales!
Lorsqu'il nie que la Gaule eût été réduite en esclavage par la Germanie ou que la noblesse française ait représenté une race de conquérants germaniques, c'est uniquement en vertu d'une raison tirée des « textes », ces textes dont il avait la religion et aussi le sens. Pour réfuter la fable antagoniste en cours et en crédit, il ne l'examine et ne la juge qu'en elle-même : « Cette théorie n'est pas conforme aux documents »... Ce sont des « hypothèses qui ne s'appuient sur aucune preuve ».... Celte opinion « ne s'appuie pas sur les documents ». Quand il con-
dut avec une sourde éloquence : « C'est la haine qui Va engendrée et elle perpétue la haine », ces mots ne sont dictés par aucun intempestif amour de la paix publique ou de la pairie; la simple vérité découverte par une érudition consommée, éclairée par une analyse incomparable, parle, dicte, conclut :
L'opinion qui place au début de notre histoire une grande invasion, et qui partage dès lors la population française en deux races inégales, n'a commencé à poindre qu'au xvi° siècle, et a surtout pris crédit au xvui'. Elle est née de l'antagonisme des classes, et elle a grandi avec cet antagonisme. Elle pèse encore sur notre société présente : opinion dangereuse, qui a répandu dans les esprits des idées fausses sur la manière dont se constituent les sociétés humaines et qui a aussi répandu dans les cœurs des sentiments mauvais de rancune et de vengeance. C'est la haine qui l'a engendrée et elle perpétue la haine.
... Les seigneurs féodaux se sont vantés d'être les fils des conquérants ; les bourgeois et les paysans ont cru que le servage de la glèbe leur avait été imposé par l'épée d'un vainqueur. Chacun s'est ainsi figuré une conquête originelle d'où était venu son bonheur ou sa souffrance, sa richesse ou sa misère, sa condition de maître ou sa condition d'esclave. Une conquête, c'est-à-dire un acte brutal, serait ainsi l'origine unique de l'ancienne société française. Tous les grands faits de notre histoire ont été appréciés et jugés au nom de cette iniquité première : la féodalité a été présentée comme le règne des conquérants, l'affranchissement des communes comme le réveil des vaincus, et la Révolution de 1789 comme leur revanche ^
La conquête suivie d'asservissement n'a donc jamais eu lieu. Avec les preuves qu'il en donnait, Fustel menaçait l'enseig-nement public d'une sub-
1. Histoirn des insiitutions politiques de Vancieimc France, t. II à la fin. Qu'on ne dise pas que la question est peu importante. En 1913, à la première menace d'une réaction de l'esprit puljlic, les révoiulionnaires se sont précipités sur les livres d'Erckmann-Chatrian, inspirés de la même fiction germaniste, et en ont consciencieusement ■< farci », comme on dit en Provence, les pauvres lecteurs de l'Humanité.
version radicale. L'œuvre de nos grands diviseurs, Chateaubriand, Michelet, Thierry, Henri Martin, avait offert aux amateurs de haines intestines des ahments nombreux et suffisants quoique contradictoires. De leur tableaux divers des déchirements de la nation, l'esclave public.pouvait toujours extraire (y-j'os-so modo, renseignement d'État favorable à la perpétuité de ces dissensions légitimées, sacrées. Gaulois contre Latins, Romains contre Germains, peu importait la qualité du prétexte si l'on y accrochait de quoi fortifier l'animosité de parti, alimenter la rage des Français contre eux-mêmes. Les libres réflexions de Fustel faisant s'évanouir toutes ces nuées, brisaient ce culte de la haine et le remplaçaient par des lumières et des facultés nouvelles offertes au plus généreux amour du sol et du sang. A la beauté des preuves et de leurs raisons, à la noblesse d'une exposition magnanime et d'une critique admirable de puissance et de délié, se serait ajouté bientôt le rayonnement des fiertés patriotiques régénérées. Un public immense était prêt à entendre l'appel éloquent. La France des années qui suivirent la guerre n'eût demandé qu'à suivre, en se laissant porter, le courant des hautes leçons. Mais, politiquement, cesià-dire pour notre politique intérieure, la seule qui intéressât le personnel qui politiquait, de semblables leçons venaient remettre en doute tout le roman do l'histoire révolutionnaire. Elles obligeaient à désespérer de concevoir et d'expliquer en termes patriotiques l'évangile des temps nouveaux. Le nationalisme de la Carmagnole, la mystique de la révolte, s'évanouissait : 1789 cessait de révéler la
grande pensée des Bagaudes ou les noces de Jeanne d'Arc avec Jaques Bonhomme. Cette rage de destruction apparaissait ce qu'elle était : rage et ruine sans beauté, ni droit. A sentir cela, à le craindre, on était, sinon très nombreux, du moins un groupe uni et compact. Tout plutôt que Fustel : pour remplir ce programme, Gabriel Monod apparut l'historien unique et l'homme rêvé.
La défense du point de vue révolutionnaire sur notre histoire se trouvait liée à la défense de tout le système allemand : or, on ne faisait que de sortir de la grande guerre.
D'autres pouvaient sentir comme Monod sur l'Allemagne; d'autres, militer comme lui pour la Révolution : il était seul à pouvoir réunir les doctrines et lier les intérêts sur le terrain scabreux que désignaient les circonstances. Les avocats, les protecteurs, les adorateurs et les dupes de l'Allemagne pensante, qui ne tardèrent pas à relever la tête après 1870, opérèrent sur d'autres zones que l'histoire de France : érudition, philologie, grammaire, philosophie, théologie, sciences, exégèse, histoire générale même. En Histoire de France, Tamitié germanique venait heurter plus que des intérêts: le souvenir toujours à vif du sang qui venait de couler. Un des bonheurs de M. Monod fut qu'il était peu touché de ces sentiments : il joignait à une intelligence moyenne, servie par le goût et le talent des grosses besognes, une bonhomie toute ronde. Aux plus hautes, aux plus précieuses lacunes de l'esprit, il unissait l'avan-
lage d'être détaché des vieilles racines françaises. Sa famille n'habitait notre sol que depuis 1808. Dans sa complaisance passionnée pour les Allemands, M. Monod jugeait que V Allemagne était la seconde patrie de tous les hommes qui étudient et qi/i pensent \
Tristes et folles lignesdatées justement de l'époque où l'on voyait écrire et parler contre le préjugé allemand non seulement ceux qui étaient libres de l'influence germanique comme Fustel, mais même des germanisants de la force de Taine ou de Renan lui-même.
Ayant suivi comme infirmier l'armée de la Loire, M.Gabriel Monod avait tiré de sa campagne et publié dès 1871, avec une inconscience inouïe, son carnet de routée Ce petit livre peu ordinaire respire une estime considérable pour le caractère de l'ennemi. On y lit par exemple :
Chez los membres des ambulances allemandes, nous avons trouvé d'ordinaire plus que des égards, presque des sentiments de confraternité. Ils étaient toujours prêts à nous seconder de tout leur pouvoir, et leur dévouement ne faisait point de distinction entre les soldats des deux nations.
Le respect des Allemands pour les femmes est le trait le plus remarquable de cette campagne, car c'est là une (jualité nationale et une des sources de la force germanique. J'ai vu toujours les femmes traitées avec un véritable respect qui faisait l'étonnement des soldats français :
1. Allemands et Français, 1871. Celte opinion aura fait loi dans l'Université de France.'mais seulement jusqu'il l'écial de la grande guerre : le 2 octobre 191i, ouvrant l'année scolaire à Bordeaux où le Gouvernement s'était retiré, M. Albert Sarraut, grand maître de l'Université et ministre de l'Instruction publique, déclara éloquemmenl que c'était ta France qvi était la seconde patrie de tout homme qui pense. Tous les patriotes applaudirent au cliarme enfin brisé de la servitude intellectuelle.
l 2. ALleviands et Français. Chez Fisclibacher.
« Ce n'est pas nous qui ferions cela », ra'ont-ils dit bien souvent. .
Quant aux enfants, ils étaient, dès le premier jour, les amis des Allemands. Quand il n'y avait rien à manger dans la maison et qu'on s'en plaignait « à cause des enfants », toute la famille était sûre d'être nourrie et plus d'une fois la présence des enfants dans une maison a transformé les ennemis en amis.
Tels étaient les soldats de Bismarck et de Moltke, voleurs de pendules et brûleurs de villages, quand ils se reflétaient dans les yeux attendris de Gabriel Monod. A ce peuple d'idylle s'opposait le portrait des Français des débuts de la guerre. Ils sont jugés sévèrement, en raison directe de la méfiance, si parfaitement légitime et lucide, qu'avaient pu leur inspirer l'unité allemande et les accroissements prussiens :
Les seuls sentiments de ceux qui étaient satisfaits de la guerre étaient une mesquine jalousie contre la Prusse, dont la puissance grandissante offusquait notre amour-propre, et le plaisir puéril et immoral de montrer sa force, de battre son voisin et d'entrer en triomphateurs dans une capitale quelconque.
(M. Monod, qui ignorait alors le coup de la dépêche d'EmS; se figura ici jouer l'esprit critique et l'aire le malin. Depuis les aveux bismarckiens, le voilà pour l'éternité dans l'attitude du renard pris au piège qu'il a tendu.)
La masse de la nation, qui ne songeait point à la guerre et la voyait même avec effroi, n'éprouvait point de répulsion morale contre l'iniquité du prétexte saisi par l'empereur Napoléon 10, et accepta bientôt avec satisfaction l'idée d'une promenade militaire à Berlin. Ces sentiments bas et puérils se changèrent en véritable rage quand vinrent les premières défaites et que la France fut envahie. Des gens, qui trouvaient tout naturel de ravager les provinces rhénanes, et même de les conquérir, se mirent à crier au sacri'
lège, à la violation du soi sacvé de la palne, à l'outrage envers la civilisation dont la France tient le flambeau, etc. Les Allemands furent représentés comme des barbares, des sauvages; le vocabulaire de la langue ne suffisait plus à la fureur des patriotes. 11 n'e&ipas de calomnie^ pas de mensonge qui contre eux ne fût de bonne guerre.
Ces jugements comparatifs sur l'Ailemagne et la France achèvent d'être mis au point par un propos fameux que je tiens, pour ma part, de la personne à laquelle M. Monod le tint. Il a été répété publiquement. Celait un soir de 1875, sur le boulevard Haussmann ; M. Gabriel Monod et l'un de ses collègues, M. X..., depuis membre de l'Institut, sortaient de la même maison et cheminaient de compagnie, en conversant de politique européenne. Monod faisait à son ordinaire l'éloge de l'Allemagne scientifique; son compagnon n'y contredisait pas; il aventura cette confidence doublée d'une profession de foi : « Si je nai pas servi dans V armée active en 1870, c'est que pour rien au monde, je n'aurais tiré un coup de fusil contre un homme de cette race supérieure quest la race, allemande. »
L'historien convaincu de la supériorité de la race allemande ne pouvait craindre d'offenser nos origines en les germanisant à plaisir. Un sentiment national qu'il n'éprouvait pas, ne pouvait s'expliquer à ses yeux que par l'aveugle amour-propre welche ou les fureurs d'un chauvinisme sans dignité.
A ce germanisme profond et sincère, M. Gabriel Monod joignait un esprit de libéralisme très propre à lui concilier ceux qui avaient la charge de l'avenir démocratique. On le savait déjà un peu ivre de Michelet. Identifiait-il la Germanie et la Révolu-
ton par l'intermédiaire de la Réforme, de \\'olft" et de PufFendorff et de Rousseau, selon les vues exactes de l'école la plus opposée à la sienne? Ou, sans aller si loin, ne suivait-il que les intérêts de son monde ou de sa passion? Bien qu'ayant épousé Olga Herzen, la propre fille du fameux nihiliste russe qui sut faire admirer « quel désordre peut entrer dans une tète russe par la philosophie allemande et la Révolution française » ', M. Gabriel Monod s'est tenu à distance des excès radicaux, il fut même longtemps l'ennemi juré de M. Zola ; mais il ne faudrait pas dater son esprit de parti de la seule affaire Dreyfus. Dans les mêmes heures critiques où il protestait de son respect religieux pour la race allemande, les luttes entre l'ordre moral et le parti de Gambetta le préoccupaient, et il disait que, si la réaction l'emportait^ il quitterait le territoire de la France. Son patriotisme, déjà subordonné à l'admiration de l'ennemi, l'était aussi à la forme républicaine de l'État. Préférant l'Allemagne, il ne goûtait qu'une partie de la France ; la défaite de cette partie l'aurait fait renoncer au tout et l'eût décidé à recommencer ce qu'avaient fait tant de fois ses pères et à chercher ce qu'ils appelaient agréablement une autre patrie.
Les réactionnaires ne triomphèrent pas ; le parti avec lequel marchait M. Gabriel Monod put le nommer, malgré son culte pour l'ennemi héréditaire, ou plutôt en raison de ce culte même, avec mandat de maintenir les doctrines de division, chevalier, ensuite officier de la Légion d'honneur et de