SENTINELLE ALLEMANDE DANS L'UNIVERSITÉ
... La notice débute avec pompe, puis recule et décline pour finir avec modestie :
« Supérieur à Tocqueville et à Montesquieu, non seulement comme artiste et comme écrivain, mais aussi comme érudit, il a été plus fortement que ces deux illustres prédécesseurs dominé par l'esprit de système; il n'a pas la variété de vues, la fécondité d'idées, la souplesse d'esprit de Montesquieu; il n"a pas au même degré que Tocqueville le sens de la réalité et l'intelligence philosophique de l'histoire. Je ne pense pas que ni la Cité antique ni V Histoire des Institutions de V Ancienne France exercent sur les idées historiques du xx*-' siècle une influence égale à celle que VEsprit des Lois et l'Ancien Régime et la Révolution ont exercée sur les idées du xvni'^ et du xix« siècles. Mais la place que les ouvrages de M. Fustel de Coulanges occupent à côté de ces œuvres capitales est encore belle. »
De qui sont ces éloges qui ne prennent un oblique et prudent essor que moyennant l'espoir d'étouffer ce qu'ils nous célèbrent? Qui dose, qui balance les
1. J'ai récrit ce résumé de mes innombrables articles publiés sur le même personnage entre 1897 et 1905.
oppositions symétriques comme afin de cristalliser ces ouvrages divers dans une tombe sûre, comme pour refuser à l'auteur solidement mort le débouché, l'accès, l'audience de l'avenir? Qui nourrissait déjà cet ardent souci d'interdire le xx'= siècle au philosophe de l'histoire de France tombé onze années pleines avant que ce siècle naquît? De qui sont les fossés creusés, les parapets construits pour garder le public entier de curiosité vicieuse ? Les hommes qui ont étudié sur la Montagne Sainte-Geneviève entre 4875 et 1900 savent que, s'il ne donne pas une idée tout à fait juste, ni honnête, de Fustel de Coulanges, le bizarre éloge funèbre résume assez fidèlement une grande partie de la carrière universitaire, critique et « scientifique » de son auteur. îl s'appelait Gabriel Monod.
La postérité qui conçoit, d'après l'ensemble, l'essentiel, dira qu'il faut faire deux parts de l'existence de Gabriel Monod. Dans la première, il s'occupa de harceler d'objections variées et vaines les rares loisirs de Fustel; et, quand Fustel eut succombé à ce double effort épuisant d'élever un beau livre et de répondre aux piqûres de son moustique, Gabriel Monod s'occupa d'affermir et de perpétuer le triomphe ainsi obtenu. L'irritabilité intellectuelle du maître lui avait fait la partie belle jusque-là. La fortune lui procura à point nommé des moyens d'action sans lesquels il eût été réduit aux ressources de son génie. Devenu, par la grâce de la politique, arbitre de l'agrégation d'histoire, maître de l'avancement des professeurs de cette branche, dont il pouvait ca outre surveiller les thèses de doctorat dans les feuil-
lets de la Revue historique^ qu'il dirigeait, ces nombreux organes matériels mirent à son service une influence effective sur les esprits. Quand la science est devenue un gagne-pain, une sorte de simonie devient courante. On parle et on écrit pour plaire à l'Administration ; on écrit, on se tait pour ne pas lui déplaire. Ainsi le voile fut tiré, le boisseau rabattu sur l'enseignement qui ne plaisait point.
Cet enseignement de Fustel devait déplaire pour une certaine incommodité qu'il faut faire connaître.
Fustel de Coulanges a renouvelé l'histoire des temps ]Mérovingiens. Il y a dans son œuvre une partie critique et très polémique. Non content d'avoir déploré dans un mémoire immortel le tour d'esprit hostile à la France et favorable à l'Allemagne des historiens romantiques et libéraux, Fustel, selon l'exposé de Monod lui-même, avait « combattu » ardemment les théories des historiens qui expliquent les origines delà France par une action plastique de la Germanie ; il avait « réduit » « à presque rien » « les éléments germaniques dans les institutions franques » ; il en avait rendu une part considérable a aux éléments romains et gallo-romains ». Assurément, quelque bonne volonté qu'il en puisse nourrir, M. Gabriel Monod n'a jamais pu dire ni penser que Fustel ait sur ce point cédé à « un sen- « timent d'hostilité contre l'Allemagne et les savants « allemands, sentiment provoqué par les événements
« de 1870 », car, avoue-t-il', avant 1870, dès son cours de Strasbourg (1861-1868), les vues de Fustel étaient arrêtées. Elles étaient donc inspirées par des raisons d'ordz'e intellectuel pur. Son cœur français n'y était pour rien. A supposer que le bras séculier de rinfluerice administrative dût fonctionner en France contre les excès de réaction du patriotisme et au profit des intérêts de Fesprit allemand, les idées que voilà échappaient de leur nature à cette juridiction. Filles de la science elles méritaient d'être discutées en elles-mêmes, au lieu d'être écartées et refoulées au bâton par le dédain ou la mauvaise humeur des périodiques, la disgrâce des ministres et l'arrêt des honneurs pour l'élève qui les propageait.
Le déplaisir officiel s'exerçait donc avec une prodigieuse licence ; il n'était pourtant pas fondé sur un caprice. La doctrine de Fustel de Coulanges comportait des conséquences d'autant plus graves qu'elles n'avaient pas ;été visées par l'auteur. Se doutait-il qu'il apportait sur notre passé les explications qui faisaient disparaître quelques-uns des ingrédients nécessaires au bon fonctionnement de notre démocratie? Chefs-d'œuvre de raison et de savoir, elles avaient le tort de permettre aux Français de comprendre leurs origines et de les aimer. Si, en effet, un point ressort avec clarté de sa profonde histoire, à la fois analytique et synthétique, c'est que l'établissement du royaume franc n'eut point le caractère qu'on lui supposa : on n'y trouve