Il y était maître de conférences depuis
3. Les frais de la chaire du Collège de France ne furent pas à la charge des contribuables français. Ils furent couverts par une donation généreuse de Mme la marquise Arconali Visconli. Gabriel Monod en bénéficia durant les années scolaires 1903-06, 1906-07, 1907-OS, 1908-09, 1909-10, pour un « Cours complémentaire d'histoire générale et de méthode historique ». Peu d'esprits furent aussi capables de généralisation passionnée, sans ombre de philosophie.
scolaires, à écarter d'une main cauteleuse et ferme les périlleuses nouveautés de Fustel de Coulanges sur lesquelles on n'eut pas manqué de se jeter pour peu qu'on les eût laissées rayonner.
Le progrès scientifique qu'elles représentaient fut à peu près non avenu. L'histoire proprement dite des origines françaises fut abandonnée aux pétitions de principe de l'École de droit où passait la majorité de nos jeunes lettrés ; ceux qui ont lu dans le volume de ï Alleu, au chapitre V, les vingt pages de controverse avec i\L Glasson, sur les communautés de village, ont pu se rendre compte de l'écart entre les deux méthodes. Mais ces méthodes, ici, importaient aussi peu que la vérité ! Ce qui intéressait les quelques personnes initiées soucieuses de l'avenir du régime, c'était d'épargner à l'élite républicaine le fléau du mauvais esprit qu'eussent provoqué des tendances plus nationales que libérales, plus passionnées pour la patrie que pour les idées de 1789.
Pourtant, le choix de l'homme porta son fruit: par un surveillant et un mainteneur tel que j\L Gabriel Monod, la religion d'État du régime devait naturellement finir par comporter une plus haute dose de germanisme que de révolution. On n'eut pas sujet de s'en inquiéter: après 1892, la Révolution toute crue commença à représenter un ennemi pour le gouvernement établi, au lieu que l'Allemagne était jugée de tout repos. Du fait même de l'alliance russe, notre politique s'orientait vers une amitié allemande*. Depuis 1895 et le voyage de nos vaisseaux à Kiel, aucun scrupule ne tint plus. On ne
1. Voir Kiel et Tanger, 1" partie, l'erreur des républicains modérés.
se contenta point de trouver au vainqueur de 1870 quelque supériorité militaire jointe à des avantages en musique ou en philologie; on admit que nos poètes, nos savants, nos historiens, nos théologiens n'avaient qu'à reconnaître leur naissance inférieure. La France et les Français s'accablèrent des mêmes épigrammes qui leur sont décochées par des rivaux ingrats. Non plus à l'étranger, dans leurs écoles, à leurs propres foyers, eux-mêmes prirent plaisir à ce dénigrement candide : déchéance fatale des races latines, avenir privilégié des civilisations protestantes, supériorité des Anglo-Saxons*, vertu propre, vertu sacrée du génie et du sentiment germanique....
Nous en sommes là.
Il n'est point jusqu'aux phénomènes linguistiques jadis tenus pour assurés, comme le recul graduel eles dialectes allemands devant les langues romanes qu'on ne renie en théorie afin de mieux pouvoir les combattre en fait. M. Monod, dans son discours à l'École alsacienne (1897), déclare « vouloir » — car désormais, non content de savoir, ce professeur devenu puissant dans l'État peut « vouloir » — il veut, dit-il, — que l'Alsace garde « l'usage de la langue « allemande » et « par l'usage de la langue alle- <t mande » « l'habitude de certaines conceptions « philosophiques, religieuses et morales qui trou- « vent en allemand leur expression la plus natu- « relie ». L'Alsace n'est plus considérée comme une marche de notre France sur le Rhin, usant certes
1. M. Dernolins a publié, sous ce litre, un livre aussi pitoyable qu'ingénieux.
on toute liberté de son dialecte, mais tendant par son vœu séculaire à se dégermaniser : elle est conçue comme la marche germanique au liane de la patrie, destinée à verser de là sa liqueur allemande sur nos têtes et dans nos cœurs. De tels renversements de fonction et de rôle, promulgués par des personnages officiels et bien en cour, enlevaient au peuple français toute sa confiance et lui instillaient savamment, à dose lourde, le respect aveugle de l'ennemi'. Cela achève de démontrer que les sciences morales
1. Pendant que M. Monod conférait à l'allemand ces beaux privilèges, des patriotes en Lorraine, en Alsace, fanatiquement dévoués, au nom de la France, résistaient de toute leur âme au pouvoir allemand représenté par la langue allemande. Rentrés en France à la déclaration de guerre de 191i, plusieurs d'entre vux ont éprouvé quelque surprise de l'accueil fait à leur méthode de combat : ce nationalisme littéraire et linguistique, peu .s'en fallut que de bons patriotes y redoutassent quelque élroilesse d'esprit! Léon Daudet et Louis Dimier ont montré que les étroits ne sont pas qui l'on pense. Mais avec les écrivains de l'Artioa franrniae. Barrés et l'abbé W'etterlé furent les seuls écrivains qui, en réponse à une enquête de M. Ajam à la Henaiasnnce, sentirent la valeur de cet instrument et de ce terrain de lûltc. Je liens à reproduire la déclaration de M. l'ahbé Wetterlé, ancien député de Strasbourg au Reichstag :
« Faudra-t-il encore après la guerre, enseigner l'allemand dans les écoles françaises?
<• Quel allemand? Le berlinois, le bavarois, le sa.xon, le rhénan? i.a langue allemande (qu'on me pardonne cet apparent parado.xe) n'e.xiste pas. On ne trouve, entre le Rhin et l'Oder, que des dialectes qui ne sont pas encore cristallisés en une langue uniforme. Si le gamin (les bords de la Sprée ne comprend pas son camarade venant d'Aix-lo- Cliapelle, c'est que non seulement ils ont tous les deux un accent différent, mais qu'encore les mots et les conslructiona grammaticales de leurs deux langues ne s'accordent pas.
" Et pourtant, m'objecterez-vous, il existe un allemand classique En théorie, oui, mais personne ne le parle et bien peu de gens l'écrivent correctement. D'ailleurs les grammairiens germaniques de renom s'accusent réciproquement de ne pas connaître leur langue et de la saboter. Comme aucune autorité académique ne peut partager ces pédants, l'allemand reste une langue inachevée dont la lexicographie est nébuleuse et la syntaxe anarchique.
« Quand bien même on arriverait à la modifler, elle resterait un instrument très imparfait pour l'échange des idées. Sa prétendue
asservies en Allemagne ne sont pas demeurées libres en France.
richesse est un simple Irompe-l'œil. On ne trouve que très peu de mots dans son « jardin des racines ». L'abus désespérant des préfixes et des suffixes et des mots composés, permet seul aux Germains de nuancer leur pe-nsée pesante. De là un manque de clarté, que la construction pénible de la phrase, avec le rejet à la fin du verbe principal, rend encore plus sensible.
« Si malgré les greffes innombrables qu'ils imposent aux mêmes racines, les Allemands sont obligés de faire tant et de si grotesques emprunts aux langues étrangères, c'est donc que leur propre langue souffre d'une désespérante aridité. Songez donc que ces demi-barbares ne disposent même pas d'un mot pour dire « Madame ». Leur gnœdigf Frwu (femme gracieuse) est aussi grossier que ridicule. Dans le vocabulaire de l'armée on ne trouve que des expressions françaises. Il en est de même dans ceux du Parlement et de la Finance.
« Si nous passons maintenant à ce que les Allemands eux-mêmes appellent, avec une pointe d'ironie, le Professorendeutsch (l'allemand des professeurs) c'est le plus abominable charabia qui torturera notre intelligence et oiïensera nos oreilles. Lisez une de ces phrases, longues d'une aune et lamentablement alambiquées, oii les incidentes sont multipliées à plaisir et font oublier la pensée principale, décomposez-ia après l'avoir traduite par tranches menues, et vous serez tout surpris de constater que le fabricant de brouillard s'est simplement appliqué à dissimuler la pauvreté de ses concepts sous un verbalisme nuageux. La profondeur apparente n'est ici qu'obscurité systématiquement recherchée et que favorise l'imprécision de la terminologie el de la syntaxe.
« Si encore l'allemand était une langue harmonieuse el sonore. Mais non! on n'y rencontre que des sons atténués, sourds, dépourvus d'euphonie, que l'accent du terroir éteint encore davantage. A Berlin par exemple, la diphtongue ei, qui donne encore un certain relief à un grand nombre de mots, devient un ec nasillard. En Bavière, Va et \'o se transforment en des voyelles étouffées, donnant un son intermé- <liaire dont on ne trouve l'équivalent en aucun autre dialecte. L'allemand est par nature tellement « assourdi » que, dans les écoles publiques, les maîtres s'appliquent à faire marteler lentement el brutalement les syllabes par leurs élèves, afin de rendre leur prononciation moins paresseuse, la vague configuration de la langue portant les enfants à s'abandonner à la plus grande négligence.
« L'enseignement de l'allemand n'est donc d'aucune utilité. Ni au point de vue linguistique, ni au point de vue littéraire, les jeunes Français ne trouveront le moindre avantage à l'étudier. Cette langue confuse ne peut que déformer leurs cerveaux. Quand l'orgueilleux empire semblait devoir imposer sa domination financière, commerciale et hélas! aussi philosophique el pédagogique à l'univers, il pouvait y avoir quelque utilité à mieux connaître et pénétrer la langue allemande. Après la défaite,désormais certaine, de l'empire germa-
Depuis une quarantaine d'années environ, la science est administrée et mobilisée chez nous comme chez l'ennemi : ici autant que là-bas, elle sert; seulement son service officiel, rémunéré par la France, y fonctionne contre la France.
Quand il eut pris de l'importance et se fut fait connaître au delà des cénacles de l'érudition, les tendances naturelles de M. Gabriel Monod apparurent plus librement. Ce fut à de légères nuances de l'accent et à de menues fausses notes que le public français reconnut dans ce professeur la présence de l'ennemi. Le petit volume de « Portraits et Souvenirs » qu'il eut l'imprudence de publier en 1897 était de beaucoup moins hostile et pernicieux que la plaquette « Allemands et Français », mais celle-ci avait été emportée par l'oubli dans le bruit des querelles qui suivirent la guerre. Le haut enseignement dénationaliseur échappait aussi par sa nature au public. Mais on dut s'émouvoir et s'étonner candidement des
nique, il n'y aura plus aucune raison d'enténébrer les intelligences des nouvelles générations françaises. Les Allemands, qui, hier encore, voulaient imposer l'usage de leur idiome au monde tout entier, seront les premiers à le renier et à le désapprendre. De toute la pacotille dont les Teutons ont inondé les 'pays étrangers, leur langue sera la première qu'il faudra impitoyablement éliminer, comme on devra également débarrasser tout notre enseignement de l'ignoble fatras philologique et de la philosophie creuse et pédantesque des cuistres à lunettes d'or de la Germanie. »
Evidemment, M. l'abbé Wetterlé se battait, et fort bien. Celle réponse de combat, qui fut à peu près unique, fut reçue avec un mépris injurieux par la rédaction de l'Humanité où subsiste, par la tradition de Jaurès, la doctrine de M. Gabriel Monod.
offenses du nouveau livre. De jeunes lecteurs ignorants, sans méfiance, ne s'étaient jamais figuré qu'un si haut fonctionnaire pût si bien ressembler à une sentinelle de l'Allemagne dans notre école.
On lut avec stupeur ce sommaire des impressions d'un voyage fait l'année précédente en Allemagne. Le ton et les idées échappaient au type courant des conceptions accessibles :
Je quitte l'Allemagne émerveillé des progrès matériels qu'elle a faits depuis vingt ans, de l'incroyable développement de sa richesse, de l'aisance qui parait régner partout. A Nuremberg, les hôtels étant pleins, j'ai dû loger chez un petit boulanger. J'y ai été hébergé presque luxueusement. Son salon, orné des portraits de Beethoven et de Gœthe, avait un piano sur lequel la porteuse de pain, qui servait aussi de bonne, venait de temps en temps jouer des cantiques ou des Lieder. J'ai vu des Allemands se plaindre de ce développement du bien-être et de la richesse, prétendre que la jeunesse ne songe plus qu'à gagner largement sa vie, que dans les Universités on délaisse les études désintéressées, la philosophie et l'histoire, pour ne s'occuper que de chimie ou d'électricité. Ils disent que Bayreuth est un phénomène unique, qui seul donne à l'Allemagne une influence idéale sur le monde, que partout ailleurs l'art est en baisse ; que la musique même n'est plus cultivée avec autant de sérieux; que les prétendues représentations modèles de Beethoven, Mozart et Wagner à Munich, annoncées à grand renfort de réclame par toute l'Europe, sont une preuve lamentable de la négligence et du manque de conscience des musiciens et des chanteurs. Il y a même des Allemands assez grincheux pour se plaindre de Bayreuth, et prétendre qu'on y corrompt l'originahté allemande en y attirant tant d'étrangers, surtout tant de Français et d'Anglais, qui y forment presque la majorité du public.
Ces arguments tirés de la stagnation intellectuelle ont été repris depuis par les avocats de l'Allemagne chez nous. Ils étaient alors ceux d'une opposition jugée là bas peu patriote. M. Monod va les réfuter.
Mais voyons d'abord une suite où le particularisme bavarois est vivement sacrifié au culte de l'unitarisme prussien :
D'autres grognent contre l'hégémonie prussienne et affectent de parler avec dédain de l'Empereur, qui, disent-ils, n'est apprécié qu'en France. En Bavière, en particulier, l'ultraraontanisme est en ce moment fortifié par une véritable poussée de sentiments nationaux bavarois particularistes. Le clergé distribue par milliers dans les campagnes un petit médaillon qui porte d'un côté l'image du prince Ludwig, et de l'autre les fières paroles qu'il a prononcées à Moscou devant le prince Henri de Prusse : « Verinmdete, niclu Vassalen » (alliés, non vassaux).
Réponse générale de M. Gabriel Monod :
Je ne compatis pas trop à toutes ces plaintes. Je vois pour rAllemaguc une source considérable de force et même d'influence dans son progrès industriel. En exportant ses produits, elle étend aussi son action. Si le désir de s'enrichir par le commerce et l'industrie diminue le prolétariat intellectuel, le nombre des ratés des lettres et delà science, et préserve l'Allemagne de cette plaie du fonctionnarisme, qui ruine et énerve la France, c'est tant mieux pour elle. Si elle n'a plus actuellement de grands hommes, à l'exception du vieux Mommsen et du vieux Bismarck, je ne vois pas que les autres nations soient en ce moment beaucoup mieux partagées. Sans parler de l'énorme somme de travail intellectuel et scientifique qui se fait dans les Universités, il y a dans l'Allemagne du Nord un mouvement littéraire, qui, avec Sudermann , Hauplmann, Fulda et quelques autres, commence à exercer une action hors même des frontières.
Et quelle action : l'anarchie pure! IMais achevons ce tour du propriétaire et du citoyen :
L'armée est toujours aussi bien dressée, les soldats aussi irréprochablement tenus, les officiers aussi exacts dans le service et dans l'exercice de leurs devoirs. Les sentiments particularistes sont dominés par l'attachement foncier de la nation à l'unité si chèrement achetée et dont
les effets bienfaisants sont ressentis du Nord au Sud. Je reviens d'Allemagne très frappé des signes de force, d'activité et de prospérité que j'ai vus partout où j'ai passé. Il est nécessaire que les Français sachent ce qu'est l'Allemagne, et se rendent compte de ce qu'ils peuvent espérer ou craindre de leurs puissants voisins. >•
Même à la fin de cet extraordinaire morceau, le verbe « craindre » eût pu se recevoir comme un avis de charité. Mais « espérer «.quoi donc? Que voulait nous faire attendre et désirer M. Gabriel Monod des « puissants voisins » dont il admirait la croissance et la vitalité avec une satisfaction si profonde qu'elle révélait des sentiments "de frère et de fils? Terre du désir, ô vague Patrie....
Quel ambigu de promesses et de menaces apportait ce langage déconcertant?
On admira aussi dans le même volume comment une certaine forme de patriotisme, qu'il eût expéditivement traitée de ridicule chez les Français, passait comme lettre à la poste dès qu'il la remarquait chez un Allemand. Les passions germaniques de l'historien Georges Waitz, de Gœttingue, nous étaient présentées avec un sourire d'adulation :
Ce patriotisme s'est quelquefois manifesté avec cette candeur qui était un des charmes de sa nature. J'en citerai un exemple caractéristique. Grégoire de Tours, après avoir raconté les meurtres par lesquels Clovis se débarrassa de tous les rois francs, ajoute : « Dieu prosternait ses enne- '< rais sous ses pieds et acci'oissait son royaume ». M. Waitz ne craint pas d'exprimer la même idée, en taisant servir ces meurtres à la gloire de l'Allemagne, tandis que pour Grégoire de Tours, ils servaient à la gloire de l'Église : • Clo^is nous apparaît », dit-il, » comme un instrument de « Dieu qui avait décidé, dans ses conseils, que de même « que le monde romain avait été pénétré d'une vie nouvelle
'■ par le Germain, ainsi les éléments d'un développement « ultérieur seraient imposés par Clovis au peuple alle- « mand ».
Recopiant ces gentillesses, M. Monocl n'a pas ridée de demander à son maître Waitz si le « développement ultérieur » « imposé » au peuple alaman par Clovis ne s'appela point dans l'histoire^Ia bataille de Tolbiac.
Il se borne à fondre d'admiration, à soupirer d'estime, à bêler d'amour :
« Quelque excellents et solides que fussent ses cours sur l'histoire du Moyen Age, sur l'histoire d'Allemagne, sur les monuments germaniques, ce n'était pas là qu'il montrait les plus hautes qualités ; c'était le soir, dans le cabinet de travail de la belle maison qu'il occupait à Goàttingue, en face de l'Université, où deux fois par semaine, il réunissait huit ou dix de ses meilleurs élèves.... Il se préparait à ces cours avec le soin le plus attentif, prenant des notes d'une écriture microscopique sur de petits morceaux de papier qu'il tirait un à un de la poche de son gilet.... On sortait de ces leçons non seulement plus instruit, non seulement avec des idées plus claires et l'esprit mieux ordonné, mais avec plus d'amour et plus de respect pour la vérité et la science, avec la conscience du prix qu'elle coûtait et la volonté de travailler pour elle. On sentait que M. Waitz mettait toute son àme dans cet enseignement familier et discret, qu'il y voyait une oeuvre morale, etc. •
L'image de piété finit dans les larmes : le lecteur français en retiendra surtout île gousset mirifique et les petits papiers épauouis de cette corne d'abondance. Au gilet près, M. Gabriel Monod refléta ce qu'il put des maîtres allemands, en particulier l'érudition indigeste, le catalogue de faits sans âme ni idée, l'histoire illettrée.
Ce reproche, l'unique qui lui fut adressé dans les sphères officielles, doit être juste du moment qu'il
a été formulé par M. Gaston Deschamps, bel esprit mais friand d'évidences un peu massives'. Il ne faut pas en exao^érer la portée, ni laisser dévier sur un point secondaire la sévère action qu'il convient d'exercer sur M. Gabriel Monod. L'érudilion à l'allemande imposée en quelque mesure par lui a pu, toute rébarbative, rendre certains services d'ordre disciplinaire et universel, par là profitables à la France. Les vrais censeurs du germanisme n'ont pas tenu rigueur à jM. Monod d'avoir importé des universités d'Allemagne tel ou tel accessoire de leur matériel de travail. Ce qu'ils lui reprochent, ses livres à la main, c'est d'avoir constamment incliné nos héros, nos drapeaux, nos idées, nos croyances devant les symboles correspondants de la Germanie, sacrifié tous nos auteurs aux auteurs allemands, fait bon marché de notre honneur si l'Allemagne était en question. Ce petit livre des Portraits et Souvenirs fait ressortir un peu trop naïvement l'amer contraste de la vénération attendrie témoignée par ÏM. Monod à son maître Waitz, avec la rude et insolente appréciation formulée sur son autre maître Fustel; on y voit le Français et le Germain traités selon l'estime que faisait M. Monod de l'une ou de l'autre naissance, la nôtre exposant à recevoir indilïéremment tous les coups de fusil qu'il plairait à M. Monod ou à tout autre de prodiguer, mais la
1. Je suis fâché de dissiperici les illusions avantageuses de quelques bons amis. Oue va faire Henri Bremond de sa provision de sourires mystérieux quand il reconnailni que le murmure contre l'érudition germanique en Sorbonne ne vient aucunement de la critique nationaliste, mais d'un simple .parti d'universitaires, professeurs de lettres à la Deschamps, contre grammairiens et historiens à la Monod.
race allemande les détournant par la magie de quelque origine céleste, selon qu'il est écrit au saint livre de Fichte.
En satisfaisant de la sorte aux élans de sa pieuse sensibilité germanique, M. Monod remplissait ainsi ses devoirs de sujet volontaire du nouveau primat allemand, pour lequel on peut dire qu'il a monté la garde de nuit et de jour, faction qui s'accordait de point en point avec tous ses devoirs de magistrat républicain attentif à l'honneur historique de 1789.
Les puissantes affinités de l'histoire et de la nature étendaient celte belle harmonie à d'autres esprits et à d'autres corps que M. Gabriel Monod : un peu moins parfaits, il est vrai, mais très pareils à lui. En philosophie notamment, les docteurs et commentateurs du Kantisme procédaient aux mêmes savants efforts d'obscurcissement, et recevaient la même protection dé l'État' pour défendre l'honneur de la Déclaration des Droits de l'Homme que menagaient, vers la môme époque, l'avènement du positivisme français, et la Renaissance du thomisme dans les chaires catholiques. Les étudiants en Sorbonne ont avoué qu'il y avait comme une tenture abaissée pour eux au-devant des doctrines de Fustel, ou d'Auguste Comte ou des anciens Scolastiques. Un grœcum est, non legitur retombait pour voiler ces influences inutiles.
1. « Lorsqu'à près la guerre on chercha à refaire une âme à la nation, c'est dans la morale du Kantisme que l'on puisa une règle de vie, des principes d'énergie, des motifs d'espéi-er el de croire; pendant près d'un tiers de siècle, c'est le Kantisme qui a fourni la substance de l'enseignement philosophique de notre jeunesse. » 'Victor Basch, le Centenaire de Kant, dans la Renaissance latine, février i90i.
M. Gabriel Monod s'éteindra dans la paix comme au bout d'une oeuvre bien faite. Il aura annulé un Fustel, lui, Monod chétif. Par lui, le riche, l'abondant, l'inépuisable terreau intellectuel de la France aura produit son maître historien, mais en vain : l'enseignement primaire n'a pas la moindre idée de Fustel de Goulanges, l'enseignement secondaire le soupçonne à peine, l'enseignement supérieur le combat, et, si quelques Français peuvent serrer les poings devant le spectacle, combien sont-ils? Ils ont contre eux tout ce que M. Monod fait marcher pour lui : les maîtres de l'État, c'est-à-dire des représentants infidèles et des magistrats déloyaux ; les bénéficiaires de la société, c'est-à-dire le meilleur de nos propres forces centralisées, captées, manœuvrées contre notre intérêt central; l'administration et son million de fonctionnaires ; l'argent, à commencer par celui du budget national, chiffré par milliards; la librairie subventionnée ou achetée ; une presse asservie ; puis la masse épaisse et flottante des idées en cours comparable à ces bancs de poissons migrateurs qui suivent une route sans la connaître. Qui pourrait entamer ce bloc? M. Monod se le demande. Il ne trouve rien à répondre. Nous préparons un 75<= anniversaire de la naissance de Fustel. Il se flaLte d'en empêcher la célébration. Ceint de tant de succès dans le présent et le futur, escorté de la clientèle qui le célèbre, il peut murmurer en pensant à sa patrie d'élection comme les rédacteurs du Corpus des inscriptions de Berlin : Sanctusamor patriœ dat animum. Son patriotisme allemand lui a donné le souffle, inspiré l'audace, conseillé la patience ou fourbi la
ruse. Mais ce qui n'a pu lui venir de son cœur allemand et ce qui fut sans doute l'œuvre de l'Allemagne elle-même, c'est l'introuvable succession de goùverncmcnls parisiens qui, sous des noms lallacieux, n'ont pas cessé de lui prodiguer leurs bienfaits.
Une République romaine l'eût traité d'une autre façon. Les républicains de Plutarque et de Tite- Live n'auraient pas toléré semblable trahison, même ourdie et développée à leur profit. Lorsque vers l'an 561, le dictateur Camille vit venir dans son camp ce maître d'école de la ville qu'il assiégeait, poussant devant lui les enfants des premières familles de Paieries et présentant la fleur de la jeunesse ennemie comme captive et comme otage, le général romain fit mettre nu le pédagogue et, lui ayant lié les mains derrière le dos, ordonna que les jeunes élèves fussent armés de verges et de courroies pour cingler en le ramenant chez leurs pères ce traître honteux et confus.
Ainsi est châtié pour l'éternité le maître d'école falisque. Ainsi l'abus de confiance intellectuel fut noté d'infamie de génération en génération. Mais quand on entreprend de faire une application de cette justice à de longues exploitations intéressées de la science et de l'Étal contre la patrie, l'esprit hésite sur le choix des personnes à châtier autant que sur la mesure du châtiment. Ne faut-il flageller qu'un maître? Les plus tristes coupables sont-ils à rechercher au-dessus, ou bien au-dessous de la chaire d'enseignement? Ou, renonçant à la justice, faut-il, sur toutes choses, retenir nos lanières et redouter nos épithètes, de peur qu'elles ne reviennent sur
nous pour nous faire accuser d'écrire avec trop de violence un article trop passionné?
Ce qui est trouvé violent, ce n'est pas de tuer ou d'enterrer Fustel pour l'amour de l'Allemagne dans l'Université française d'après 1870 : le violent c'est de raconter en le condamnant cet assassinat. La violence n'est pas dans la carrière du prodigieux hybride germano-français que je vous décris; non, on l'imputera au portrait que je trace et au jugement désintéressé que j'en fais. La pitié éveillée par quelques mots fermes et durs justement assénés à la juste place fera peut-être rechercher avec des doutes s'il est exact que ^L Monod ait dit telle parole, en ait vécu telle autre, et, au lieu de le pendre en effigie sur le texte d\iUeman'Js et Français qu'il a bien et dûment signé, ou sur les résultats de l'ensemble de sa carrière, qui ne sont pas douteux, on cherchera une atténuation ou une diversion dans quelque débat de détail capable de noyer, d'estomper, d'effacer et finalement d'abolir des vérités indéniables qui joignent à la certitude de leur fait la propriété lumineuse d'expliquer ce que nous voyons. Nous vivons au milieu de ce cruel renversement de toutes les choses. Il est presque inouï de n'y avoir pas encore étouffé.
APRÈS DOUZE ANS
Le chapitre qu'on vient de lire résume huit ans de débats passionnés. Après douze autres années, c'est l'heure de nous demander si nous nous étions trompés.
Sur la çarrièF« universitaire et la tendance germa-
nophile de M.Monod, je l'ai laissé parler lui-même. Ma part d'interprétation est infime. Si toutefois l'on en doutait, je renverrais à une étude d'un ami de M. Gabriel Monod, d'origine protestante comme lui, M. Maurice Vernes. Cette étude, très bienveillante et parue dans la Coopération des idées, en février 1912, raconte sur le mode du regret ce qui nous paraît devoir être mis au ton du reproche sévère. Mais nos données matérielles sont les mêmes. D'après M. Vernes, Monod s'était proposé de « reformer les études historiques sur le patron de l'Allemagne ». « L'action patiente et méthodique de Gabriel Monod, a été, dit-il, décisive sur la marche contemporaine des études et de l'enseignement de l'histoire dans notre pays. » Il en était le maître :
« En dehors de quelques spécialistes et des intéressés, on ignore généralement que, depuis trente ans, M. G. Monod avait la haute main sitr toute une branche des sciences 7norales, à la croissance de laquelle il avait présidé et dont il surveillait la marche avec une attention quelque peu jalouse. »
En homme bien informé, M. Vernes ne date pas de 1870 l'invasion des méthodes germaniques. Il sait très bien qu'il faut remonter jusqu'à la Revue germanique, au retour d'Allemagne de Gabriel Monod (1865), à sa nomination aux Hautes Études par Victor Duruy, à la fondation de la Bévue critique d'histoire et de littérature (18G7). L'Empire amorça clone ce que la République devait continuer et compléter. L'inouï, c'est que la guerre n'ait pas ouvert tous les yeux. Mais au lendemain de la guerre on eut pour « mot d'ordre » de considérer que pour battre les Allemands, il fallait adopter leur méthode historique :
Le mot d'ordre fut : ■• Germanisons rinslruclion à tous ses degrés comme nous germanisons l'armée! Pour nous mettre en étal de tenir tète à l'Allemagne, imitons-Ja! ». — Mais qui était appelé à nous renseigner sur l'Allemagne et sur le secret de ses succès en divers ordres, sinon les
hommes de ce même groupe déjà désigné, où ne se trouvaient que par hasard des catholiques, mais cà se rencontraient presque exclusivement des protestants, des Israélites et des libres peiiseurs?
(Les libres penseurs de M. Vernes étaient durement asservis à Genève qu à Jérusalem.)
Préparant l'avenir par lÉcole pratique des Haules-Étudei?, soumettant la production historique et littéraire à la férule d'un dogmatisme intransigeant, le groupe des novateurs s'enrichit, en 187G, d'une revue spéciale, la Revue liistoriqne, éditée par une importante maison de librairie parisienne (juive), sous la direction de M. G. Monod. Paraissant en gros cahiers périodiques, la nouvelle revue contenait trois sortes d'articles, articles de fond, revue d'ensemble de la publication en dilïérentes langues sur des catégories telles qu'histoire romaine, histoire du moyen Age, etc., comptes rendus critiques et, par-dessus le marché, un dépouillement méthodique de tous les périodiques similaires de l'étranger. Ce fut désormais un répertoire de l'emploi le plus utile ; mais ce fut aussi, il faut le dire, un moyen de gouvernement, — si l'on préfère, et pour se conformer à la pensée de M. Monod, un organe de la réforme de l'enseignement. Être admis à collaborer à « la Revue historioue •■, y avoir été l'objet d'un compte rendu élogieux, devint un brevet de correction scientifique. Les appréciations de « la Revue », soigneusement notées en haut lieu, devaient devenir promptement le '^Sésame, ouvre-toi! .., la clé souveraine qui procurait l'accès des postes les vins enviés de l'enseignement.
Quelques-unes de ces vérités énoncées par nous furent rappelées par Syvelon à M. Monod — les yeux dans les yeux — lorsque le fondateur de la Pairie française comparut en IHOO devant le conseil académique dont Monod faisait partie. Monod fut le tyran des professeurs d'histoire français.
Gomme le dit M. Maurice Vernf s :
En tant que directeur de la Revue critique et de la Revue
historique, comme professeur tant à l'École normale supérieure qu'à l'École pratique des Hautes-Études, M. Gabriel Monod, avec l'appui du ministère et des plus hautes autorités universitaires... a exercé en ces différentes qualités une inlluence prépondérante sur la formation et la désignation du pcrs'Dtuel de ces études pendant une période de près de quarante années.
Cela lui permcltait de se croire le réformateur des éludes historiques en France. Mais réformer n'est pas corrompre et abrutir. M. Vernes reconnaît qu'il a isolé € la méthode allemande de son milieu qui seul l'explique et la justifie » :
Ce que MM. Buisson, P'élix Pécaut et J. Stceg ont fait, sous le couvert de Jules Ferry, pour la réforme de l'enseignement primaire, imposant au pays un type de radicalisme suisse emprunté aux cantons romands, supportable tout au plus dans un pays d'origines protestantes, M. Monod, la direction de l'enseignement supérieur, les vices-recteurs de l'Académie de Paris et les ministres qui se sont succédé à la rue de Grenelle depuis trente-cinq ans, l'ont réalisé à leur tour, en transportant chez nous un type d'enseignement répondant au sentiment allemand et tout pénétré des idées d'un pays qui a accepté la réforme du xvi* siècle. S'agit-il, dit M. Vernes, d'histoire allemande ou d'histoire de l'Europe occidentale dans son ensemble, au moyen âge, dans les temps modernes, le professeur allemand mettra en valeur ce qui constitue à ses yeux la destination spéciale de son pays et son attachement aux princii)es de la réformation protestante. Ce sont là de ces truismes, qu'on est étonné de devoir rappeler aux hommes qui se sont investis chez nous du magistère de la formation des esprits : /ej^/o/essenr crf-'îiiversilé allemande subordonne son enseignement à la glorification de l'Allemagne et de la réforme protestante. Voilà ce qui a fait la force et la vertu de l'enseignement supérieur d'Outre- Hhin. Et donc, la « germanisation « inletligenle eût consisté à mettre les éludes liisloriques en France., une fois rajeunies par les procédés d'une préparation soigneuse et inrlhodif/ue^ an servies du pays^ un service de son honneur national, au service de ses grandes traditions sp:riti:elles, — et non pas à nous imposer un patron, dont on a conservé les cadres après en avoir effacé les titrée.
« Le haut enseignement allemand était patriotique et protestant; on nous en a donné un démarquage, qui n'est ni national, ni chrétien. »
^I. Maurice Vernes poursuit :
Je sais que M. Monod s'est toujours défendu contre ce qu'il appelait les exagérations: il gémissait contre ses amis de gauche trop pressés, qui compromettaient la précieuse neutralité; il s'indignait plus encore contre les écrivains qui se permettaient de contester le jugement porté en Allemagne sur la réforme protestante et contre la résurrection de toute une école néo-catholique, qui ne se croit pas liée par les appréciations des écrivains républicains et libres penseurs du xix"^ siècle sur les guerres religieuses qui ont déchiré la France du XM' siècle.
Par une contradiction, au moins apparente, cet homme de juste milieu a consacré les cinq années de son passage au Collège de France à commenter, en disciple fervent, l'œuvre et la vie de J. I\Iichelet. Pourquoi cela'.' ■■ Monod, écrit M. Louis Havet, comme érudit, était l'élève de la méticuleuse et positive Allemagne. Par le cœur, il fut un disciple de ce noble Michclet, dont il a, plus que personne, honoré la mémoire.... Il ne comprit jamais que le vrai patriotisme, celui qui confond l'idéal de la France avec l'idéal du genre humain. •> Nous savons ce que parler veut dire. Le patriotisme que M. Ilavet reconnaît à G. Monod, c'est celui qui sacrifie la France à je ne sais quel idéal cosmopolite.
M. Maurice Vernes ajoute en noie que M. Monod prenait, en effet, à Técole de Michelet. des leçons de « patriolismc conditionnel »* .... Nous n'aurions pas osé nous servir si nettement du vocabulaire de l' Action française pour juger Gabriel Monod. M. Vernes termine en observant que les « idées préconisées pendant Vô ans sans variation ^ jiar M. Gabriel Monod essuient maintenant une criti({ue vigoureuse. Toute la jeune France pensante est aujourd'hui insurgée contre ces idées. 11 constate avec mélancolie « la vanité de cet effort ». Mais
1. Eu 1898. nous devions déjà faire le même reproche à un ami de M. Monod, M. Ranc, dont on lira plus loin la maxime.
c'est dire trop peu, disions-nous en 1912, en citant ces paroles. L'effort n'a pas été absolument vain : il a fait du mal. Ayant duré sans partage environ dix ou douze ans, ce règne a créé l'anarchie contre laquelle luttent tant qu'elles peuvent notre volonté et notre raison, mais qui est loin d'être abattue, qui existe en fait et qui est encore capable de beaucoup de dégâts.
M. Gabriel ÏMonod s'est éteint quelques années avant la guerre, en 1912, un peu moins paisiblement que je n'avais présumé. Il avait vu s'amorcer la réaction contre l'influence allemande : Pierre Lasserre publier ses deux grands livres sur le Romantisme français et la Doctrine officielle de l'Université, le premier en forme de thèse de SOrborine; paraître la grande et utile Histoire générale de r influence française en Allemagne, de M. Raynaud, un professeur à la Faculté des Lettres de Clermont! M. Gabriel Monod eut le temps de lire ses critiques les plus directs, Agathon et Pierre Legay, et aussi les deux belles thèses de M. René Lote, Du Christianisme au Germanisme et les Origines ingstiques de la « Science » allem,ande. Sous ses yeux, d'anciens camarades, maîtres de sa génération, Gaston Paris, Michel Bréal revisaient les idées germaniques sur l'épopée française ou sur l'épopée homérique. Un critique plus jeune, M. Joseph Bédier, faisait une justice plus générale encore des mêmes idées. La vérité ainsi rétablie ranimait un patriotisme intellectuel. La renaissance nationale, jusque dans l'Université où il sentait décroître son influence, déjouait les espoirs do M. Gabriel Monod. 11 eutlecrèvccoîur de la voir atteindre et affecter jusqu'aux propres membres de sa nombreuse famille affranchis de la tradition qu'on s'était épuisé à lui inculquer*. Une France éternelle, celle qui s'ap))lique toujours à différer
1. II ne faudrait pas chicaner hur celte tradition. Les témoignages en sont trop nets et souscrits par les intéressés. J'en avertis pour aujourd nui l'effronterie de la critique officieuse, je suis armé.
de la Germanie, l'emportait une fois de plus sur l'espèce de Franconie occidentale qu'il avait rêvée sous le nom français.
Les catholiques des pays neutres à qui ces notes pourront tomber sous les yeux feront bien de se rappeler que Gabriel Monod fut aussi, en histoire, un protestant très militant, un appui, un soutien efficace pour les abbés Loisy : cet adversaire de la classe de philosophie au lycée ne badinait pas sur l'impératif catée^orique et la morale indépendante de toute raison. Les protestants français sont aussi prévenus que nul au monde n'a plus fait que Monod pour germaniser leur culte, leur personnel et leur pensée. Enfin, les nombreux membres de la famille Monod qui sont au front et qui se battent en patriotes valeureux pour la défense du pays seront prudents de réfléchir qu'à cette place d'honneur et de dévouement ils sont admirables, mais qu'ils n"y seraient peut-être pas si l'on se fût privé jadis d'user de certains stimulants utiles. Comme j'avais l'honneur de le dire, dans la Gazelle de Francele 1-j juillet 1897, à M. Gabriel Monod « les arrièreneveux des Mo7iod aujourd'hui vivanls et prospères nous bénironi peut-être un jour de leur avoir sauvé, fùl-cc au prix de quelques inenus désagrémenls infligés à leur bisaïeul, le goût exact de l'air et du ciel de la France ».
La sage prévision s'est vérifiée point par point, à cela près que les choses ont marché beaucoup plus vite et que, dans l'air vibrant de ces dix dernières années, nous avons vécu plusieurs vies d'hommes : l'évolution nationaliste de la famille Monod s'est achevée en moins d'une génération, comme le démontrait déjà l'exemple du jeune lieutenant Monod tombé héroïquement au Maroc, bien avant ses jeunes cousins de la campagne de France, les nobles victimes de 19H, 1915 et 1916, que je salue.