LIVRE TROISIEME LA FIERTÉ
On voil là toutes les choses qui unissen les citoyens et entre eux et avec leu pairie : les autels et les sacrifices, la gloire, les biens, le repos et la sûreté de la vie, en un mot la société des choses divines et humaines.
BOSSLET, t'olit., 1, VI, I.
UNE ENOUÉTE NOUVELLE
Octobre 1902.
Une fois de plus,renipereur Guillaume II vient de formuler la prétention de l'empire germanique à la suprématie sur le monde ; M. Jacques Morland est allé posera un certain nombre d'écrivains philosophes et savants, soit français soit étrangers, celte double question :
Que pensez-vous de l'influence allemande au point de vue général intellectuel?
Celle influence existe-t-elle encore et se Jusii/îe-t-elle 2)ar ses résultats?
M. Jacques Moriand essaye de déterminer par un jeu de réponses très variées, mais toutes caractéris-
tiques, où l'on en est en France et en Europe sur les deux points.
M. Jacques Morland a multiplié les instances pour avoir Topinion de quelques-uns de nos meilleurs amis d'esprit. La plupart d'entre eux ont répondu à l'invitation. Je vois parmi ceux-ci Maurice Barrés, Jean Moréas, Jacques Bainville, Pierre Lasserre, Louis Dimier, Léon Daudet, Jules de Gaultier, Léon Bélugou. D'autres ont préféré s'abstenir. Ils ont pensé, sans doute, comme j'avoue l'avoir fait, qu'il n'y a aucun intérêt à répéter une opinion qni est connue d'avance et à redire hâtivement des for:;iules auxquelles on adonné jadis le développement qu'elles comportaient.
Voilà déjà un temps infini que nous ne perdons pas une occasion d'opposer au chaos barbare l'esprit roman, au germain le latin et au gothique le classique. Nous avons élevé patiemment idée contre idée, homme contre homme, goût contre goût et morale contre morale, au fur et à mesure que le temps, ce grand pourvoyeur, présentait des pujets au double mouvement de haine et d'amour. Qu'il s'agît d'un Fichtc ou d'un Hauptmann; d'une éiîition de la Revue Blanche ou d'un feuilleton de l'Eeho de Paris; de la mémoire de Mme de Staël ou d'un article de sa funeste postérité; que nous eussions à gourmander la complaisance de nos amis et leur mollesse ou l'impudente audace des ennemis du nom fran«jais : on noUs a rencontré ici' ou ailleurs (jui rappelions les principes fondamentaux de notre pen-
l. La Gn:é(te de France.
séè OU le rythme natif, la couleur originelle de notre sang.
Je le demande, quelle réponse faite à M. Morlarid n'aurait pas eu le caractère d'une vaine répétition?
Codifier, ordonner ou mettre en bataille, une fois de plus, nos principes les plus généraux?
Il y avait plaisir à faire cela autrefois, du temps qu'ils étaient généralement contestés et que, selon l'expression d'une jeune Grecque, rédactrice au }It'>>sager d'Athènes, Mlle Jeanne Stêphanopoli, « ses « confrères de Paris n'épargnaient à M. Maurras ni « les critiques, ni les railleries sur ses opinions poli- « tiques et littéraires ». Le mouvement du nationalisme intellectuel est loin d'avoir pris encore toutes ses forces; mais il se dessine très clairement, et, des paradoxes d'il y a douze ans, beaucoup sont devenus vérités presque triviales.
En revendiquer la propriété ou la priorité?
Il ne s'agit pas de savoir qui a dit le premier, mais qui a dit le mieux. Un seul point a de l'importance : beaucoup de jeunes écrivains et philosophes des plus récentes promotions ont quitté l'Allemagne pour notre empire du soleil sous l'influence de l'Allemand Frédéric ^Nietzsche; c'est à sa suite qu'ils parlent de méditcrraniscr la viusique, sans compter la phi[osoi)hie, la peinture et les autres arts. Je ne les blâme pas d'avoir suivi une inspiration qui les a mis du bon côté, non plus que je ne blâmerais le vieil Ulysse de rentrer aux bords ithaciens sur quelque paquebot du Lloyd. Mais ceux d'entre nous qui ont toujours navigué sur la tartane ou sur le calque de leurs ancêtres doivent le déclarer au
directeur du port, et je crois que voilà qui est fait. Au surplus, le public devait peut-être se douter qu il y avait quelques Français qui n avaient pas eu besoin de Nietzsche pour soupçonner le rôle historique des aristocraties, la valeur politique, poétique et morale de l'ordre, la préséance de la civilisation sur l'état sauvage. Ce n'est pas de Nietzsche que nous avons appris soit à sentir, soit à connaître, dans ses causes et dans sa raison, la supériorité de la tradition et de la culture françaises. Nous avons découvert la Méditerranée tout seuls.
Il y a cinq ou six ans, nous avons tous pu lire sur un sujet fort peu différent de celui qu'on traite aujourd'hui, sur la possibilité d'entretenir des relations intellectuelles étroites avec l'Allemagne, une enquête où l'esprit cosmopolite et la germanophilie coulaient à pleins bords'. II me souvient d'y avoir démêlé tous les symptômes du mal qui éclata au mois de janvier 1898, et que nous sommes convenus d'appeler dreyfusianisnie^ : mal intellectuel profond, déterminé par tout le siècle et contre lequel notre réaction se prononce à peine.
Mais la réaction est vivace. Nous pourrions dire aux lecteurs et aux auteurs du Mercure de France. comme le troubadour Bernard Sicard de Marvejols :
Quels je vous vis, et quels je vous vois!
Bernard Sicard se lamentait j-ur les ruines de Béziers, de Carcassonnc et de la belle terre d'Argcnce. Le cri d'élonnement est, en nous, tout joyeux.