‹ Quand les Français ne s'aimaient pasChapitre 31 sur 66 · LA PLAINTE D'ARNULPHE · texte numérisé non relu

LA PLAINTE D'ARNULPHE

Août 1902.

Arnulphe fiL cL'iquer sa langue contre la voûte du palais en signe de découragement ou de plainte, et partit tout d'un trait :

— Tout ce que dit le peuple marque nettement une chose, c'est que votre am.i Bourget et votre ami Montesquiou font fausse route. On n'entend rien à leurs théories, et le peuple ne les lit pas; s'il les lit, il ne les comprend guère ou les comprend tout de travers. Le roman de Bourget est beau...

— Il est encore plus vrai.

— C'est la vérité même, mais ça ne rime à rien, exactement comme le formulaire de Montesquiou. Delà vie, que diable, de la passion! Il n'y a que les passionnés qui entraînent et qui séduisent. Jamais le peuple ne se plaira aux sèches preuves de Monte?;quiou ni aux graves leçons de Bourget.

Je goûtai en silence l'épais bon sens d'Arnulphe.

— Arnulphe, ne lui dis-je point, craignez de porter sur l'avenir une main profane, car vous régnez sur le présent. Le Présent, avec le Direct et l'Immédiat, vous appartient, c'est un beau royaume, jouissez-en,

craignez de parler au futur Ne dites pas jamais. N'affirmez aucune prévision sur le peuple dont vous ne connaissez que la figure du moment. Vous savez à quoi il s'amuse, mais vous ne pouvez même pas songer, ô Arnulphe, que ce plaisir du peuple, dont l'essentiel est de changer, puisse différer de celui que vous connaissez. O Arnulphe, voici des paroles tout à fait vaines, qui glisseront sur votre esprit comme des gouttes d'eau sur une déclivité de cristal : le roman de Bourget fera un jour le texle de proverbes, de drames populaires et de chansons ; le formulaire de Montesquiou fournira le fond des propos ingénieux et simples qui, alors tout comme aujourd'hui, vous délecteront dans la bouche de vos fournisseurs. Et vous savourerez Bourget et Montesquiou, sans les reconnaître, à la vérité, ô Arnulphe.

O Arnulphe, sous les passions il y a les idées, et sous le feu le combustible.

Les passions du peuple ne sont que les idées des sages, un peu mûries et décomposées par le temps.

— Je vous aime (déclare Arnulphe au contradicteur muet dont les yeux laissaient voir de la rage); je vous aime pour la passion qui vous anime. Mais délivrez-nous de ces théoriciens tout glacés...

Et, le bon Arnulphe s'éloigne avec amertume en murmurant :

— Théoriciens!

Il rencontre chemin faisant trois visages d' « églantinardsi » revenant de manifester. Mais il n'en reconnaît aucun. Il ne voit pas que le premier s'appelle

Encore ne sait-il pas toujours par quel bout le ronger, car cet acte suppose discipline personnelle ou héréditaire.

Héréditairement, Arnulphe est un dégénéré.

Personnellement, c'est un sot.

Tout autre qu'Àrnulphe a été ce jeune lieutenant de notre armée qui, assistant à la bataille de Spickeren, un de nos premiers chocs avec l'ennemi, eut le sentiment d'un concert spontané établi entre tous les, officiers de l'armée allemande, qu'ils fussent subalternes, supérieurs ou généraux. Une seule pensée ébranlait les moindres éléments de la masse en armes, et, dans chaque cas donné, l'accord était décisif....

— Méthode allemande, observe Arnulphe se découvrant nationaliste gaulois.

Arnulphe se trompe : la méthode adoptée en Allemagne, est née française; elle est conforme au génie de toute la haute civilisation que la France résume et qu'elle continue.

Je ne le cèle point. Il faut du temps pour lever des recrues. Il en faut pour les équiper. Il en faut pour leur apprendre, pratique et théorie, l'usage des armes. Il en faut davantage encore pour tirer de là des officiers, les instruire, les rompre à la mécanique de l'art.

De même il faut du temps pour constituer, organiser, exercer une école de pohlique.

— Mais, nous dit-on, si l'occasion se présente avant que le temps nécessaire ait été pris?

Il me semble qu'on peut travailler à longue

écliéance sans se désintéresser du présent. Mais approuverait-on un peuple qui, sous le prétexte de mieux combattre et de toujours combattre, oublierait de renouveler son armement, de rafraîchir ses munitions et de serrer de près l'étude du terrain et de l'art militaire.

.Jamais l'occasion ne le trouverait vraiment prêt.

Dans son ensemble le dix-huitième siècle s'est prononcé presque tout entier contre nous. La littérature et la philosophie du dix-neuvième, en ce qu'elles ont de voyant, sinon de solide, sont aussi très hostiles. L'ignorer serait fou, composer serait vain : il reste de combattre. INIais, bien vu, le combat n'est pas difficile, à cette seule condition qu'il y soit procédé avec la connaissance de nos ressources.

Si les églantinards s'appellent Contrat Social, Traité politico-théologique ou Capital, pourquoi la Politique positive, la Réforme Sociale en France, les Origines, les Dialogues philosophiques, \es Institutions politiques de l'Ancienne France et tant d'autres beaux livres pleins de force et de sens, je veux encore dire VÈtape et la Raison d'État, ne se formeraient-ils en bandes généreuses, en brigades puissantes, en armées invincibles pour la cause de l'ordre, de la patrie et de la civilisation?

Arnulphe ne veut pas. Il assure que la maison d'Ucalégon, son proche voisin, est en feu et que la sienne va flamber. Il le crie du haut de sa tète : mais il y a trente-deux ans qu'il s'agite comme cela, au lieu de « s'organiser ».

Je prends organiser au sens premier : organiser soi-même^ 'mettre d'accord sa pensée avec sa pensée, savoir où l'on vi, .^o' y?/(3/s véldclcs et par queh c lie mina.

Ah ! s'il était possible d'inculquer à Arnulphe que la pire des guerres civiles est en lui !

LIYHE CINQUIEME

Nulie histoire ne découvre mieux ce qu'il y a de bon et de mauvais dans le cœur humain.

BossuET, Polit., dédicace.

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