SUR LÉTAT DE NATURE
Octobre 1903.
Les tout jeunes gens sont de moins en moins anarchistes. Nos lecteurs, nos amis n'ont pas oublié le signalé service que rendirent, il y a trois ans, à VEnquète sur la Monarchie, les dix-huit ans de M. Edouard Champion'. Il faut retenir la très intéressante publication qu'il vient de faire de Œducation des femmes par l'auteur des Liaisons dangereuses, Choderlos de Laclos, avec une introduction suivie de notes inédites de Charles Baudelaire. Ce singulier Traité de l'éducation des femmes contient un chapitre de haute importance pour nous faire comprendre la différence du xvni'^ siècle et du nôtre. C'est le chapitre IX : « Examen des raisons apportées contre l'état de nature ».
Et tout d'abord, un sujet de surprise : cet observateur incomparable, cet impassible naturaliste des cœurs, Laclos adopte les vues de Jean-Jacques Rousseau sur ce prétendu « état de nature » qui aurait devancé l'état de société et dont celui-ci ne serait que la corruption. Comment et pourquoi une
1. M. Edouard Champion nous avait apporté 1 opinion de Sully Piudliomuie.
RÉVOLUTIOiN JUSTICE. 171
pareille rêverie dans un esprit aussi lucide? C'est un problème dont Vair du temps fournirait peut-être la solution; il se résoudrait encore plus complètement si Ton admettait que le talent de l'observation et celui de la construction logique sont des facultés distinctes : on peut avoir le don de l'observateur et de l'analyste, et n'être constructeur ni logicien à aucun degré, ce qui n'empêche pas le vif besoin de classer ses observations et d'expliquer ses analyses. Le génie infirme qui se trouvera dans ce cas pourra donc s'emparer de la première hypothèse, du premier système venu, comme d'un cadre de vil prix où disposer les faits qu'il aura observés et analysés en maître.
Il me semble, tel fut Laclos. Il voit clair. Son imagination des âmes est d'un réalisme noirâtre tout à fait saisissant, presque tragique, presque beau. C'est dans l'interprétation qu'apparaît la faiblesse de ce grand psychologue extrêmement dénué de philosophie générale. Il ne peut pas choisir le meilleur système, puisqu'il ne le discerne point. Il choisit le plus simple, le plus commode, croit-il : souvent le verbiage pur.
Un second sujet d'admiration, c'est la pauvreté des raisons que Laclos fournit, non point seulement à l'appui des doctrines de Rousseau, mais en réponse aux objections parfaitement sensées qu'avait provoquées cette hypothèse d'un état de nature essentiel et primitif. Ces objections venaient de Voltaire et de Buffon, celui-ci, au nom des sciences naturelles, celui-là au nom des sciences historiques, morales, sociales. Ce que Laclos réplique permet de mesurer
le degré de démence auquel un système absurde conduit, les yeux fermés, un esprit d'ailleurs pénétrant.
Buffon disait que l'on n'a « trouvé » nulle part d'hornme naturel diiïévenl deVhomme social u en parcourant toutes les solitudes du globe ». Laclos lui répond impétueusement : « Et qui donc les a toutes parcourues ? »
Il ajoute : « De ce qu'on n'en a pas trouvé, s'ensuit-il qu'il n'y en a point ».
Mais quelles raisons de supposer qu'il y en a?
Laclos reprend :
« L'Amérique ne subsislait-elle pas avant sa découverte » ? etc. Ayons foi dans la découverte future de l'homme naturel et, pour y mieux croire, fermons les yeux à l'évidence de ce qui « subsiste » partout. Si on ne le trouve jamais, cela ne fera rien : quand le globe serait exactement connu et que l'homme naturel n'y aurait pas été découvert, « comment en conclurait-on que cet état n'a jamais existé? » L'hypothèse, on le voit, s'impose en maîtresse. Pour quelle raison? Pour aucune.
Buffon vient de faire l'éloge des animaux saAivages. Laclos s'écrie avec une naïveté, dont on ne l'eût point soupçonné :
Quelle force, quelle énergie dans ce tableau! Mais pourquoi les animaux humains seraient-ils seuls privés de ces avantages? M. de Buffon nous donne-t-il quelque raison de cette exclusion malheureuse /
C'est confondre M. de Buffon avec la Nature. Si la Nature avait l'ouïe et la voix pour répondre el quelle eût envie de le faire, elle donnerait à Choderlos de Laclos les « raisons » lumineuses du plan
et de l'ordre de son dessein ; elle lui ferait entendre les causes pour lesquelles il n'y a pas d'homme sauvage, la vie humaine ne se soutenant qu'en sociclc. Naturaliste de profession, M. de Buffon n'a qu'une chose à faire : noter les faits et leurs séries.
Laclos vient d'assimiler les animaux humains aux unimaux sauvages. Il se fâche pourtant quand 'V^ollaire écrit :
Ouelques mauvais plaisants ont abusé de leur esprit jusqu'au point de liasarder le paradoxe étonnant que i'iiorame est originairement fait pour vivre seul, comme un loup cervier et que c'est la société qui a dépravé la nature. Autant vaudrait-il dire que dans la mer les harengs sont ordinairement faits pour nager isolés et que c'est par un excès de corruption qu'ils passent en troupes de la mer qlaciale sur nos côtes, qu'anciennement les grues volaient en l'air, chacune à part, et que, par une violation du droit naturel, elles ont pris le parti de voyager en compagnie...
— N'est-ce pas une mauvaise plaisanterie, s'écrie le candide Laclos, de vouloir établir une analogie entre l'homme, les harengs et les grues?
Et lui, qu'est-ce qu'il faisait tout à l'heure?
Voltaire lui dit que linstinct nous porte à la société comme au manger et au boire.
Laclos répond tranquillement que c'est là la question.
Voltaire ajoute que sans société l'homme ne parlerait ni ne penserait.
Qu'en savez-vous? répond Laclos: pas de langage, assurément; mais, la pensée, pourquoi pas? Laclos sait, en etîet, ceci : « L'animal le plus farouche a ses pensées et son expression ».
Voltaire écrit, avec une véritable profondeur, du
prétendu homme naturel : « Il serait à charge à lui-même ». Laclos : « Nous ne voyons pas pourquoi ». Quel aveu de Tinfortuné ! Il ne réfléchit pas au fardeau dont parle Lucrèce, cette charge de maux et de biens, de peine et de joie que l'animal humain ne se corrige pas de rejeter indéfiniment sur autrui, quasi onus deponere possit.
Voltaire écrit enfin :
L'instinct des charbonniers de la Forêt Noire leur parle aussi haut, les anime aussi fortement en faveur de leurs enfants, que l'instinct des pigeons et dt^s rossignols les force à nourrir leurs petits.
Réponse instantanée de notre Laclos :
Nous convenons de tout cela; mais les pigeons et les rossignols abandonnent leurs petits, sitôt qu'ils peuvent se passer d'eux.
Et, comme Voltaire a négligé de démontrer en forme que les charbonniers de la Forêt Noire ne sont pas des pigeons ni des rossignols, l'hurluberlu croit triompher, Laclos s'écrie :
Ne pouvons-nous pas dire maintenant avec M. de Voltaire, mais par une application différente : Le grand défaut de tous ces livres à paradoxe n'est-il pas de supposer tonjours la nature autrement qu'elle n'est! »
Quelle leçon de calme que cette discussion! Je dis, quelle leçon de calme devant les sottises et les folies du jour! Nous nous indignons d'une ineptie. Un paralogisme nous fait presque crier de douleur. Songeons à ces inepties mortes, à ces sophismes qui ont vécu !
Pareille controverse ne serait plus possible : en dépit de tous les efforts d'une école anarchiste juive, dont feu Bernard Lazare essaya vaguement
la constitution, les termes de société humaine et de nature humaine ne sont plus séparés. C'est le résultat de la double évolution traditionaliste et positiviste. L'idée d'un état de nature qui n'aurait pas été social est également repoussée par la postérité de Voltaire et de Buffon, par celle de Bossuet et de Maistre. Toutes les deux restent maîtresses des sciences sociales. Pour être aisément entendu, ce chapitre de Laclos exigera sous peu des notes.
A moins de bouleversements intellectuels qu'il faut toujours prévoir, le lecteur de demain ne pourra comprendre que « la femme naturelle » ne soit point <c sociale » ni au surplus que la femme « sociale » ne soit point naturelle. Nous sommes naturellement des animaux politiques, sociaux, religieux : le vieil Aristote l'a vu, la science moderne le vérifie, le monde contemporain ne demande pas mieux que de se rallier à cette vérité.
Pourtant, la fiction jean-jacquiste n'a point tout à fait disparu.
Elle subsiste encore à la base de systèmes qui ont oublié leur point de départ et que l'on espère pouvoir faire tenir en l'air. Mais l'air ne porte que des nuées fugitives.
Elle subsiste également, à l'état de lieu commun, dans la conversation des honnêtes gens quand ils confondent la philosophie de la nature avec le goilt de la solitude et V amour de la simplicité ou de la campagne. L'esprit français ne sera purgé du virus de 1750 quele jour où les vieilles choses auront repris leur noms d'autrefois, ce qui dépend d'une réforme de lettres et des arts qui ne peut se faire en un jour.