‹ Quand les Français ne s'aimaient pasChapitre 33 sur 66 · I. NOS MAUVAIS GERMES D UNITK · texte numérisé non relu

I. NOS MAUVAIS GERMES D UNITK

D'après M. Seippel. il existe deux Frances', et elles sont vouées à un irréductible conflit. Les deux Frances sont incapables de se séparer comme fit la Norvège de la Suède ou l'Union américaine de l'Angleterre : car, répandues à doses variées mais très fortes dans les moindres portions de notre territoire, elles ne peuvent échapper à l'unité de législation. Celle-ci doit être nécessairement oppressive, étant forgée, tantôt par l'une, tantôt par l'autre, contre l'une ou l'autre de ces Frances juxtaposées. Ce n'est pas férocité, ni même rudesse. La race est aimable et polie. Elle a été mal élevée et mal enfantée, voilà tout.

M. Seippel fait suivre immédiatement sa remarque de son explication. La race ou les races françaises sont des ennemies éternelles en raison même du principe intellectuel qui leur est commun et qu'il définit l'obsession jalouse de l'Unité. La « catégorie » de l'esprit français est un souci constant de l'unité morale.

Cela lui vient du catholicisme. L'Eglise est l'influence la plus ancienne, la plus active et la plus persistante qu'aient subie les Français. En vain ont-ils tenté contre elle la Réforme et même réussi la Révolution : la réaction « chrétienne », écrit M. Seippel, et ses heureux retours de mentalité

1. Les deux Frances, par Paul Seippel, professeur à l'Ecole Pplytechnique fédérale, 1 vol., Lausanne. Payot; Paris, Alcan.

« germanique » ' ont été neutralisés, jusque dans Calvin et Rousseau, par les habitudes d'esprit particulières à la France. Le poids total du passé français a été, chez Rousseau comme cliez Calvin, plus puissant que l'idée du libre examen ou de la liberté civile. L'Inslitulion chrétienne divisa l'Église romaine mais elle unifia l'Église calviniste. Le Contrat social put détacher l'individu de l'ancien Etat, mais l'assujettit au nouveau, qui fut jacobin et qui devint bonapartiste.

Robespierre, Emile Comités, Gustave Téry-, le pasteur Gausse ont beau se qualifier d'émancipateurs, dit M. Paul Seippel, un « catholicisme formel » se laisse voir au fond de leur pensée, pur équivalent ou simple succédané de la philosophie de Joseph de Maistre. Cléricaux retournés, ces anticléricaux, esprits marqués du « pli indélébile de la servitude »! M. Emile Faguet l'a dit parfaitement, il n'y a pas ch libéra u.r en France^, rude sentence de laquelle

1. La conception « germanique » et « clirélienne » ou réformée, identifiée par M. Paul Seippel, représente l'idée de « liberté individuelle » <' antérieure à l'Etal », que l'Etat se borne à « reconnaître et à garantir >>. Les deux Fronces, p. 79.

2. Ce Gustave Téry, un peu oublié aujourd'hui, écrivait alors dan.s la Raison du 30 août 1903, des propos contre la tolérance qui estomaquaient le bon M. Seippel : « Si l'on m'accorde que la religion est une des plus cruelles maladies mentales (est-il besoin de le démontrer?), je disUngue entre le mal et le malade. Me priez-vous de tolérer le mal? Alors tolérnns pareillement la tuberculose, le choléra et la peste, etc., etc. » Autre texte scandaleux, déclaré digne de Robespierre et de Napoléon 1" (il faudrait dire de Rousseau) : « Le vrai moj-en de garanlir la liberté, c'est de remettre à l'Etat l'autorité, car en la tournant contre nous (contre l'Association des libres-penseurs) c'est contre lui-même qu'il le tournerait. » (Note de lÛKi.)

ô. Note pour le lecteur français : Je m'aperçois avec contusion que la citation faite de mémoire n'était pas e.vacte. Le texte de M. Faguet, en son tour ironique, est beaucoup plus frappant, Je le rétablis au bas

M. Paul Seippel ne veut guère excepter, après M. Faguet lui-même, que M. Gabriel Monod. Encore celui-ci ayant la plupart de ses origines dans le pays de Vaud, la Scandinavie et les Flandres belges, Texception INIonod ne compte qu'à moitié.

Les Français sont tous catholiques. Son Fuslel à la main, l'auteur des Deux Frances démontre que nous fûmes ainsi damnés dès le berceau mérovingien. Et la damnation nous guettait depuis le ventre de notre vieille mère, la louve du Latium. Voilà le lait fatal qui nous empoisonna. Voilà la faute originelle qui infecta notre premier germe. Nous sommes des méchants, nous sommes des maudits dans la mesure exacte où notre nationalité participe de la race ou de la civilisation des Latins. L'Imperiumhxl le démon secret de l'ancienne Rome. Nous avons transféré VImperium au spirituel. Notre destinée se résumerait dans ce mot.

Pour nous faire sentir qu'elle n'est pas brillante, M. Seippel nous refuse la consolation de rouler au barathre en bonne compagnie : il nous retranche de la communion de la Grèce.

n. DE l'unité en GRÈCE.

Car les Grecs, dit-il, ne connurent pas cette idole romaine de l'unité. La diversité ne les etfraya point, ni même l'anarchie. Ils gardèrent le goût de la liberté dont on meurt.

de cette page afin qu on ail soin de penser sérieusement à !a grande vérité que M. Faguet a écrite pour s'amuser : « Le Hbéraiisvu- ^l'cst pas français; de fait, je ne crois pas avoir rencontré un Fratirais qui fût libéral. » (Note de 1905.)

Cette thèse est fameuse chez les Allemands qui ne l'ont pas inventée : Auguste Comte, Joseph de Maistre, Bossuet même, l'ont défendue, et, je ne crains pas de le dire, non sans erreur ni confusion. M. Seippel s'autorise de leurs paroles et c'est de bonne guerre. Mais, en lui donnant la réplique sur ce point, je ferai peut-être comprendre ce qui me sépare de lui. Aussi bien les exemples historiques font-ils la meilleure et la plus claire des illustrations dans un conflit de pures idées.

Ni Comte, ni Maistre, ni Bossuet ne peuvent avoir aljsolument tort; il est parfaitement vrai que les Grecs ont donné au monde le spectacle d'un libertinage elfréné en politique et en morale, et il est vrai qu'ils Font payé. Mais ce n'est ni leur politique ni leur morale qui se propose à l'admiration des siècles. Les plus grands flatteurs de la Grèce défendent ceci avec tout le reste ; encore n'est-ce point du tout ce qu'ils admirent et font admirer passionnément, parfaitement. De leur avis comme de l'avis généi'al, ce qui n"a pas été égalé, ce que la Grèce nous a légué d'unique tient à l'ordre des arts, à l'ordre des sciences. Or, sur ces points l'art et les sciences, notre Grèce ne le cède ni à Rome païenne ni à Rome catholique pour le sens vigoureux, profond et grave de l'unité. L'art grec et la science grecque supportent la comparaison avec ce que Rome et Paris ont constitué de plus un en politique, en morale et en religion.

La science grecque est un modèle d'aspiration à l'unité. L'art grec, si rationnel, exprime la perfection de l'unité. Pour un Grec, la beauté se confond avec l'idée même de l'ordre : elle est composition,

hiérarchie, graduation. La beauté grecque n'affecta ni l'expression du caractère ni la recherctie de l'original et de l'étrange. En aucune de ses merveilles, l'individu ne se confesse. Elles ne s'adressent pas à l'individu. Tout ce que Taine a dit, ce que M. Seippol répète des défauts de l'esprit classique français : sociabilité extrême, ardeur logique, prédominance de la raison mathématique, se retrouve dans l'esprit, dans le goût des artistes grecs. Leur statuaire ne vise pas à la ressemblance, elle veut le vrai général et vise à la beauté typique, à la fleur de vie éternelle.

« L'homme, et noulhommequi s'appelle Gallias! » Cette parole du plus grand esprit de la Grèce après Phidias mesure le dédain qu'auraient opposé, de nos jours, l'intelligence et la sensibilité de la Grèce aux efforts variés de ce que nous appelons l'individualisme. Elle s'y opposa partout où elle fut elle-même et digne d'elle-même.

Le vœu des Grecs fat de traduire la simplicité et la nudité essentielle de l'être humain, et ce fut aussi leur chef-d'œuvre. Cela se vérifie pour les poètes autant que pour les artistes, non seulement Homère ou Sophocle, mais le grand troupeau, si mêlé, de l'Anthologie. Il peut sembler banal de maintenir ainsi que les Grecs furent des classiques. Ce n'est pas notre faute si l'on ne sent plus la signification de ce mot tant redit ni la valeur des conséquences qu'on y laisse dormir.

Bossuet, Maistre, Comte, ont i*aison sur la politique grecque, dont l'échec historique n'est pas douteux; mais là où elle n'échoua point, mais daiu

les choses où elle excella, la Grèce dunue uns leçon de communauté sociale, d'unité intellectuelle, d'ordre vivant.

(]e qui est un est un. Ce qui n'est pas un doit se rapporter à Vun. Eurythmie, harmonie dans la sphère des arts. Dans les sciences, classification rationnelle. Rien de plus opposé à l'art romantique, à la culture germaine, à l'esprit de la Révolution et de la Réforme, à toute conception tendant à « canoniser », et à tenir pour autant do règles les singularités de la conscience de chacun. Tout au rebours de cette diversité hideuse, la science est l'unité de la connaissance.

Les Grecs ont eu cette idée les premiers, et ils ont commencé à la réaliser. Même en philosophie, où la diversité de ses jeux fut très grande, la Grèce ne s'est pas trompée sur l'unité du règne humain. Ce beau génie polythéiste, qui sentit fortement la dualité foncière du monde, se rendit compte qu'il faut bien redevenir unitaire ou unificateur toutes les fois que, s'étant libéré des choses, l'homme les soumet à la critique de la raison. « D'abord tout était confondu, r Intelligence vint et distribua toutes choses. » L'auteur de cette haute maxime a-t-il participé de la triste mentalité que poursuit et fiétrit M. Paul Seippel7 Était-ce un Français? un catholique? ou un Latin? Mais Tionien Anaxagore ilorissait cinq cents ans avant l'ère chrétienne, et l'on s'accorde à remarquer que ce premier linéament de la sagesse grecque en fait prévoir le développement ultérieur. Il y a surtout dans le texte un verbe d'un sens lumineux et magnifique : « diekosmese », « mit en ordre ».

La Grèce est toute là : un amour, un esprit, une volonté (V organisation^. Infirmité- ou lare, cela est g^rec essenliellemenl.

Et cela devrait taire réfléchir les lecleurs de M. Seippel, l'aire discuter son point de départ hostile à toute pensée d'unité morale, enfin mettre en doute son jugement initial, son postulat premier. Notre unité, qu'il malmène si durement, et sans même l'examiner, ne serait-elle pas la condition de tout progrès, la base de toute culture?

Si l'on pose ce^^doutes, on est amené à penser que M. Paul Seippel appelle « latin » ce qui, proprement, est humain. Les intérêts du genre humain suffisent à justifier également l'Empire romain, l'Église catholique, l'esprit classique et l'esprit français.

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