III. — LE PRIX DU SAAG
Notre accusateur a d'ailleurs passé habilement en revue nos luttes séculaires pour l'unité. Il a recensé les cadavres, compté les plaies, catalogué les inimitiés et reproduit textuellement les injures que se sont renvoyées d'âge en âge, avec la verve du sang gaulois, les partis furieux qui nous ont déchirés. On aurait le devoir de relever ici beaucoup d'exagéra-
1. II est bien curieux de noter (pi'à ceUc époque M. Seippel, germaniste fervent, définissait la (iermanie par quelque chose de très opposé à l'esprit d'organisation (1016).
2. Note -pour le lecteur français. -- On trouvera dans la Bévue des Deux Mondes du 15 novembre Ï905, jjarue trois jours avant ceci, dans le Voyage à Sparte de Maurice Barris, un u Anaxagore « un peu dilTérciil, au moins sur les termes, de celui-ci (1905).
lions, de recLifier les erreurs de fait, d'introduire les distinctions nécessaires. Mieux vaut montrer le vice intime du procédé. Le tableau pourrait être composé de traits plus exacts : il resterait injuste et faux, [)arce qu'il procède de la volonté systématique de ne retenir qu'un seul genre de faits.
Une étude philosophique complète aurait, en effet, terminé l'examen de nos convulsions par l'examen des résultais qu'elles nous ont apportés ou non. Résultats dont chacun peut être discuté, mais dont la pensée ne peut être ni évitée ni passée sous silence, bien que M. Seippel ait cru pouvoir la néglig^er absolument.
Par exemple, une terrible fçuerre de religion ensanglanta le commencement de notre xni'= siècle. Guerre terrible, qui prit fin un beau jour. L'unité triompha. Louis IX monta sur le trône. Je ne peux m'empècher de me souvenir que ce règne fut un beau règne, et pour le monde et pour la France. Il en résulta plus de justice, plus d'ordre et plus de paix, et ce fut le point de départ d'un indéniable progrès. Si la lutte avait été dure, le prix en fut splendide. Au-dessus des deux Frances, leur unité supérieure s'épanouit. Le double élan guerrier n'avait pas été infécond.
Même spectacle après nos déchirements du xvi" siècle'. Les catholiques n'ont plus affaire aux Albigeois, mais aux huguenots, et ceux-ci, grâce sans
I. Xote pour le lccti>tr l'rançaii. — J'aurais pu rappeler qu'entre la Ruerre des Albigeois et la Réforme se place la querelle d Armagnac et de Bourgogne, et montrer quelle prospérité et quelle splendeur succédèrent, entre Charles VII cl Fran(;ois I". au dur choc politique illHJo/
doute à ce que M. Paul Seippel dénommerait leur (( catholicisme formel », se trouvent être d'implacables persécuteurs en même temps que des persécutés héroïques. Un choc de cinquante ans. Batailles rangées, sacs de villes, massacres, supplices, prisons, aucune horreur ne manque, aucune misère, pas même l'invasion de l'étranger en armes ni les durs convois de l'exil. Cependant l'unité politique se reconstitue, et, avec elle, peu à peu, dans l'immense majorité des bourgs, des villes et des pays français, par des procédés très divers, où la persuasion, la fraude, la violence, ont des parts inégales, également considérables, l'unité religieuse tend à se refaire complètement. Ou'arrive-t-il alors? Ce devrait être l'intéressant pour M. Seippel. Il devrait se le demander si sou étude était complète. Quelle est la fortune de la France d'alors? Est-ce un désert, un cimetière? Osera-t-on dire de la France de Henri IV, de Richelieu ou de Louis XIV ce que Galgacus prétendit de la paix romaine, ce que l'Europe entière a répété de l'ordre dans Varsovie? Le xvii^ siècle français monta comme un soleil sur les champs de l'Europe. Il versa, avec sa puissance et sa gloire, le raffinement de l'esprit et la politesse des mœurs, le culte des sciences, l'amour des lettres et des arts, une direction intellectuelle et morale acceptée du monde entier avec joie et reconnaissance, recherchée avec curiosité et passion. Cela se prolongea bien au delà du temps que dura le bonheur des armes du grand roi. Toute la première moitié du xvni* siècle en Europe, et je dis en Suède, en Russie, autant qu'en Allemagne et en Anglelerre,
porta spontanément les couleurs de notre civilisation nationale. De tels reflets supposent un foyer magnifique. Pouvons-nous oublier d'où venaient, d'où sortaient, d'où s'élançaient tant de lumières? Et comment nous résoudre à nommer inutiles ou absurdes ces conflits et ces guerres, pères et mères de tout, conflagrations qui aboutirent à construire cet ordre, à faire cette paix, à créer tant de vertu et tant de beauté?
Avant donc que de condamner comme une maladie interne, doublée d'un fléau pour l'Europe, les aspirations unitaires du cœur français, les philosophes étrangers seraient prudents de considérer ce qu'a fait la France toutes les fois que cette unité, ainsi désirée, a été conquise, même pour peu de temps. Ils se rendraient compte qu'elle est au moins chez nous une cause de la vigueur, de la prospérité, on peut dire en un sens de la liberté.
La subordination n'est pas la servitude, pas plus que l'autorité n'est la tyrannie; quoique M. Seippel paraisse les confondre, la vieille France, aux jours heureux, l'a reconnu. Et, quels que soient nos sentiments, le fait, lui, est certain : misérable quand elle est divisée, la France renaît à la gloire quand ses divisions disparaissent. Son, instinct le lui dit, sa mémoire le lui rappelle et sa raison le lui explique : ce n'est donc nullement, comme le croit M. Seippel, une obscure conséquence des poussées mécaniques de l'atavisme.
Comme ont pu le sentir le royaliste Cadoudal et le jacobin Robespierre, ainsi le plébiscitaire Déroulède et le parlementaire Anatole France ont pu avoir
le sentiment plus ou moins net que c'est dans l'unité des esprits, des cœurs et des mœurs que la communauté dont ils sont les membres retrouvera son assiette et son mouvement, sa tradition première et la promesse de ses destins civilisateurs. Mais, si l'expérience déjà faite le vérifie, la raison, le calcul, annoncent un même effet pour l'avenir. Tout nous donne à penser que la fatigue n'est point vaine ; on se reposera après avoir bien combattu, et combat et repos nous feront une postérité plus résistante et mieux exercée. Le résultat final n'excuserait ni la cruauté ni l'iniquité; cependant il existe et lui aussi il doit donc compter. Il s'appelle la France, ouvrage de l'action, produit des combats et des larmes du peuple français.
Ceci vaut-il cela? Nos stades de synthèse compensent-ils, justifient-ils nos stades de critique et de division? La France, étant mise à ce prix, paye-t-elle son prix de larmes et de sang? M. Seippel ne pose même pas la question, mais son silence contient une réponse négative. Je m'abuse beaucoup, ou chaque page de son livre dit que la France ne pouvait avoir le droit d'acheter aussi cher sa place au soleil. Quel que puissent être les services rendus à la cause de la civihsation générale, ce principe de l'unité, cette loi de lutte violente pour l'unité, ne paraît acceptable ni moralement, ni politiquement : — Loi romaine et principe catholique. Au feu, maudits! Je ne veux plus sentir un souffle empesté sur le monde....
Les vieillards de Troie se montraient moins rudes pour cette Hélène de qui venait le malheur. Tout en formant le vœu qu'elle fût renvoyée sur les vais-
seaux rapides, ils ne s'étonnaient pas que pareille beauté eut produit si vaste incendie : « Non, il ne faut pas s'indigner si Troyens et Achéens aux belles cnémides ont souffert si longtemps de si grands maux pour une pareille beauté! Elle porte au visage un étrange reflet des divinités immortelles.... »
M. Paul Seippel est trop sage pour se laisser toucher par la ressemblance des dieux.