Nous n'avions pas encore vu le sac de Louvain
peuples de l'Europe : cette tendance réprésente des blessés, des mourants, des morts.
— Ni jjIus ni moins qu'un livre qui soutiendrait la thèse contraire^ peut-il répliquer.
— C'est exactement ce que je pensais. Toute action propage l'action. 0 tolérance! 0 liberté*!
Reste donc à savoir comment un libéral a bien pu écrire ainsi un livre qui est un acte, qui suggère des actes, un livre qui choisit, qui prend parti, qui ne s'en tient pas, comme le voudrait le libéralisme complet, à une position d'indifTérence et d'équidistance entre les contraires. A quelle source a-t-il puisé le désir de se prononcer aussi nettement pour une opinion aussi vive, laquelle peut avoir des conséquences farouches? La réponse à cette question est de nature à rassurer nos malheureux unitaristes et nationalistes français.
On va voir que Fauteur des Deux Frances est un frère : théocrate de la liberté à son premier abord, il se révèle ensuite un nationaliste et un tradilionnaliste fort strict. Ce n'est point du tout sur nousmêmes qu'appuie le fort de sa pensée dans le livre qu'il nous a consacré. Il ne songe qu'à son pays. Il ne traite que de la Suisse'. Son livre a cette fin
1. En réimprimant celte critique de 1905 qu'un lecteur bienveillant pourrait traiter de prophétie, je n'ai aucune intention de convaincre M. Paul Seippel d'avoir été un mauvais homme, ni ennemi de notre pays. Je n'en ai qu'à son germanisme exalté, qui se développait aux dépens de la France. Des amis suisses me disent qu'il s'est multiplié pour nos pauvres blessés. D'autres me font remarquer, d'autre part, qu'il s'est fait le cornac de cet imbécile vaniteux de Romain Rolland. Pour ma part, je ne puis oublier lo service rendu au peuple et à l'Etat français par le Journal de Genève, auquel M. Paul Seippel collabore.
2. Pour le lecteur français. — Il y aurait une intéressante étude à
pratique, éminemment sociale et civile, d'avertir ses concitoyens, de garder et de détourner les habitants de la Suisse romande des exemples pernicieux qu'ils pourraient recevoir de nous. Ces districts de la Suisse, usant de notre langue, sont les plus exposés à notre influence. Or, cette influence, M. Seippel ne veut pas en nier le charme, mais les dernières lignes de son introduction sont témoins qu'il en distingue tout « le danger »,
Ne prenons, dit-il, de la leçon de la France, que a ce qui peut s'accorder avec les traditions que nous <t entendons maintenir. Ayons, continue-t-il, une at- « titude de vigilante critique » ; ayons-la d'autant plus que « la France s'écarte le plus de la voie que « nous voulons suivre ».
M. Seippel invoque à l'appui « le gros bon sens helvétique ». On ne sera point dupe de ce détachement. Ce bon sens national, M. Seippel le proclame, avec tendresse, avec poésie et passion, une condition nécessaire de « la cohérence de sa substance
écrire sur la vigueur de cet esprit patriotique et nationaliste chez certains écrivains de la Suisse romande. Le Journal des Débats a publié un jour une préface de M. Philippe Godet à un ouvrage d'intérêt européen. Je n'ai pu lire sans plaisir les lignes suivantes :
« Cela dit, nous prévenons loyalement ceux qui l'ouvriront qu'en le composant nous avons p.ensé tout d'abord aux lecteurs ncufchâtelois et suisses. C'est pour eux que nous avons niulliplié les traits d'histoire et de vie locales. Il le fallait, si nous voulions faire œuvre vraiment utile, en sauvant de la destruction ou de l'oubli une foule de renseignements, de traditions, d'anecdotes, qui ont leur prix pour ceux qu'ils concernent directement.
« Ainsi compris, notre ouvrage paraîtra terriblement touffu aux lecLeurs étrangers. »
O Manlovanol disait Sordollo en embrassant Virgile. Sans être tous deux de Mantoue et sans appartenir à la même patrie, deux hommes peuvent se saluer avec sympathie quand ils se reconnaissent un certain degré de piété patriotique (1905).
grise ».... Son cri de sollicitude civique est aggravé et motivé par une affirmation de sens .très général : « Il existe dans Vordre de l'esprit un droit de légitime défense ». Conclusion : « Nous tentons d'en faire usage ». Rien- de mieux. Mais disons-nous autre chose en France? Et quand on élève de pareils bastions, comment peut-on traiter nos modestes tranchées de « grande muraille de Chine » ?
Il devrait sympathiser avec notre nationalisme.
Nous sympathisons, quant à nous, avec le sien.
Il est vrai que le sien peut expliquer certains détails de sa pensée qui, jusque-là, nous semblaient incompréhensibles, surtout sa conception et son culte de la Liberté.
Tolérance, curiosité, avons-nous défini. Prenez garde que ce sont là les deux éminentes qualités de votre nation. C'est par l'opération de votre curiosité que j'écris ceci dans un journal de Genève. C'est par l'opération de votre tolérance qu'il vous sera permis de lire et de discuter de sang-froid mes horreurs. Lorsque M. Seippel s'élève contre notre passion de l'unité, quand il refuse d'en admettre ou le principe ou les produits, ce n'est pas un système de philosophie générale, non, c'est l'âme de son pays qui l'indigne et qui le soulève. Nos revers, nos désastres, nos catastrophes lui en paraissent exemplaires et mérités. Cela nous apprendra, de n'être point nés à Genève. Tels sont, dit-il, les fruits et les conséquences de ce que peut et doit entraîner la fatale méconnaissance des solides coutumes, des .orles traditions, des états d'esprit tutélaires, qui
font la cohérence de ma substance grise, la fermeté de mon pays ! Ah ! si la France avait eu l'esprit de la Suisse! Ah! si, nous copiant en 1789, les Français nous avaient compris! Et s'ils avaient été capables de nous imiter !
Il croit aimer la Liberté, mais il n'aime, au vrai, que la Suisse.
Un rapprochement concret fera saisir l'étendue de la dilïérence. Dans son fameux poème anarchique et cosmopolite de 1840, Lamartine disait : « La Liberté, c'est mon pays »'. Il voulait dire et croyait penser que sa patrie, sa cité serait partout où il serait libre. L'auteur des Deux Frances retournerait le sens du vers pour se l'appliquer : il ne serait bien libre que sous la protection du génie national. Sa Liberté, c'est son pays. Réduit à ces termes, notre différend avec M. Seippel diminue à vue d'œil : il sait que la variété est la condition de l'existence et l'élément de la tradition de la Suisse; il défend donc la variété. Nous voyons que l'unité, chez nous traditionnelle, reste pour nous le plus nécessaire de tous les biens; l'unité en France est seule féconde^; pourquoi n'userions-nous pas du « droit de légitime défense » en faveur de notre unité?