IV. — THÉOCRATE OU NATIONALISTE
Pourtant, quand on ferme le livre, on est bien tenté de penser que ce grand sage a sa faiblesse, que ce critique et ce négateur impavide a sa divinité en l'honneur de laquelle il fait des folies et dont toutes ses pages répètent le nom adoré. Elle s'appelle Liberté. Mais, quand il s'agit d'en bien définir l'idée précise, il se contente de redire avec aniour le même nom. Est-elle plus qu'un nom? Il faut bien se le demander. M. Seippel ne la caractérise nulle part de manière satisfaisante.
A l'examiner de très près, on découvre qu'il entend par ce mot un grand souci de tolérance et l'esprit de la curiosité infinie ; c'est la volonté de tout connaître, c'est la faculté de tout admettre, de tout recevoir et de souffrir tout avec une égalité d'âme qui, en certaines conditions, peut atteindre à la grandeur d'âme, en d'autres, ressembler à Sganarelle consentant. Cette Liberté ainsi faite, M. Seippel ne lui assigne point de rang particulier, ni de place déterminée dans le chœur des saintes idées; mais l'attestant ou l'invoquant à tout propos,
il agit comme si elle était la première d'entre toutes les choses et que cette priorité fût un axiome absolu. Elle est le bien, et son contraire c'est le mal. La Liberté nous est établie en principe et en juge de tout : c'est le critère et la mesure, c'est la règle et c'est la substance, c'est la matière et c'est la loi. Je n'exagère aucunement. 11 y a là une morale, une religion, une théologie. Le lecteur imaginatif verra s'élever des Deux Frances un temple magnifique qui, des pavés aux voûtes, des fondements à la coupole, porte la même dédicace enthousiaste à la dignité, à la joie, à la puissance, à la douceur et à la lumière de la Liberté. Elle est tout; elle doit présider à tout, régner sur tout, pourvoir à tout, ne cesse-t-il de nous redire. Car il le croit de tout son cœur.
Mais dès lors, comment se fait-il qu'en se portant au delà des parvis du temple, en assurant mieux le regard, le fond de sa nef nous découvre un autel où le sang ruisselle, où palpite le corps d'une sainte victime égorgée et déshonorée? Comment ce serviteur de la Liberté put-il s'armer du couteau liturgique et sacrifier mille ans de l'histoire d'un peuple, sacrifier ce peuple même, notre peuple tout entier, lui à qui sa doctrine de curiosité et de tolérance défendait de faire périr rien d'humain?
La contradiction serait inextricable dans le domaine théorique.
M. Seippel réprouve comme persécutrice, c'est-àdire comme à peine digne d'une philosophie française, la maxime (commune à MM. Renouvier, Pillon et leur école) qu'il n'y a point de liberté contre la liberté. Ce jacobinisme, évolution dernière du libé-
ralisme français, le révolte et l'écœure : mais que dit-il d'autre pourtant quand il prononce sa condamnation contre le dernier fond de l'esprit français?
Croit-il que ses rigueurs, pour être purement morales et confiées tout uniquement au papier, ne sont pas susceptibles, si elles sont lues et comprises, d'inspirer des rigueurs de fait? Ce serait mal connaître la nature de l'homme. Il flétrit l'unité. Des penseurs moins abstraits et plus expéditifs mettront en pratique sa flétrissure, et ce sera sur le dos de nos unitaires; c'est proprement ce que faisait à Buenos-Ayres le dictateur Rosas. « Mort aux sauvages unitaires I » était sa devise choisie. Ce fédéraliste, partisan résolu d'une libre diversité, inventa la tyrannie la plus « une » et la plus sanguinaire du dixneuvième siècle, et probablement de tous les siècles. M. Paul Seippel me dira que Rosas était un Latin. Un peu mâtiné de gaucho! Mais, ouvrant au hasard l'histoire de la vertueuse Germanie (aux annales de la Guerre des Paysans, si l'on veut), on trouverait d'assez rudes exemples de la brutale intolérance qu'un prêche libéral peut conseiller à des libéraux impulsifs'.
Le livre des Deux Frances est un acte : qu'il le veuille ou non, l'auteur enverra sortir d'autres actes, qui seront bien capables de contredire les parties modérées de sa philosophie. Ils pourront être violents. Ces violences pourront ne pas être favorables à la France. Une des tendances, certaines, de son livre est d'exciter contre la France l'opinion des